‹ Impressions de théatreChapitre 14 sur 27 · A L'ACADEMIE · texte numérisé non relu

A L'ACADEMIE

nalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sousuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d'outre-Rhin et du réalisme des lakistes, se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi, sous l'appareil le plus spécieux. Un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme delà veille, rien de plus... Les poètes nouveaux... doivent sentir la nécessité de retremper aux sources éternellement pures l'expression usée et affaiblie des sentiments généraux... »

Je ne vous donne ces affirmations ni comme très larges, ni comme très justes, ni comme démontrées. Mais, puisque M. Leconte de Lisle pense et sent ainsi,, il a bien fait de le dire. Et il l'a dit en phrases majestueuses et très longues. Quelqu'un disait à côté de moi : « C'est qu'il est plus facile de n'y rien mettre que dans les phrases courtes. » Propos d'une malignité pleine d'injustice! car M. Leconte de Lisle mettait, dans ses périodes laborieuses et imposantes, sa vision incomplète, injustifiable, mais d'autant plus obstinée et hautaine, de la poésie et de son histoire. Et, comme on entendait très mal, comme des lambeaux de phrases et çà et là des mots sonores vous arrivaient seuls aux oreilles, son discours prenait des airs d'oracle, ressemblait à ces mois écrits sur les feuilles qui s'envolent de l'antre de la Sibylle, et qu'on rapproche pieusement, et dont on cherche à compléter le sens sacré. C'était très beau.

Et le plus merveilleux, c'est que (ne vous y trompez

pas) M. Leconte de Lisle n'a nullement fait amende honorable à Victor Hugo. 11 ne nous cache pas que ce qu'il y a de sentimental dans les volumes antérieurs à la Légende des siècles lui gâte ces recueils. Mais la Légende même, ne croyez pas qu'il l'ait épargnée. Il s'en est tiré, si je puis dire, par un tour de passe-passe.

Il commence par nous dire que « nos grands poètes ont rarement tenté de rendre intellectuellement la vie au passé » et que, par exemple, le Mo'ise d'Alfred de Vigny « n'est qu'une étude d'âme dans une situation donnée et n'appartient à aucune époque nettement définie ». Et il ajoute : « Mais, si la Légende des siècles... » Ce « mais » vous fait croire que M. Leconte de Lisle n'a pas à reprocher à la Légende ce qu'il reproche au Moïse. Eh bien! vous vous trompe/. La phrase qui commence par ce « mais » nous apprend que Victor Hugo a fait exactement comme Alfred de Vigny. Jugez plutôt :

« Mais, si la Légende des siècles, bien supérieure comme conception et comme exécution, est plutôt, çii et là, l'écho superbe de sentiments modernes attribués aux hommes des époques passées qu'une résurrection historique ou légendaire, il faut reconnaître que la fo' déiste et spiritualiste de Victor Hugo, son attachement exclusif à certaines traditions lui interdisaient d'accorder une part égale aux diverses conceptions religieuses dont l'humanité a vécu et qui, toutes, ont été vraies, à Leur heure, puisqu'elles étaient les formes idéales de ses rêves et de ses espérances. »

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Reprenons tout le passage en le résumant. C'est comme si l'on disait : ft Vigny a prêté des sentiments modernes aux hommes des temps anciens. Mais... si Hugo a fait la même chose, c'est qu'il ne pouvait pas faire autrement. » Ce « mais » entre les deux phrases es| Je plus ébouriffant des contresens. Ce « mais » est impayable. Ce « mais » est inouï d'audace. Grâce à ce « mais », les auditeurs superficiels ont j^u croire que M. Leconte de Liste coiffait Hugo de la plus rare des couronnes, juste au moment où il lui donnait un ténébreux croc-en-jambe. Ce « mais » mérile de rester comme un monument, soit de l'inadvertance grammaticale, soit de l'effro^^able astace d'un poète lyrique.

Le reste est tout en louanges vagues et en épithètes qui n'engagent à rien (sauf sur les Burgraves, à cause de leur belle apparence eschylienne). D'un bout à l'autre de son discours, M. Leconte de Liste est demeuré fidèle à sa poétique particulière, qui lui interdit les cris du cœur. l\ a déclaré Hugo incomparable en ce qui le caractérisé. Soyez sûrs qu'au fond de son âme M. Leconte de Liste admire chez Hugo des vers isolés ou de courtes suites de vers, mais peutêlre pas une pièce entière, — et que, de très bonne foi, il le regarde comme un de ces génies puissants, mais encore « barbares » qui fout la chaîne, — péniblement (oh ! quels vides dans cette chaîne!) — entre le poète de Prométhée enchaîné et le poète de Kain ou Qciiv^

Et Dieu me préserve de railler cette illusion de

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M. Leconte de Lisle! C'est parce qu'il voit et sent ainsi, qu'il est lui-même un si grand poète.

Mais que voulez-vous que pense de M. Dumas fils et de son théAtre un poète lyrique qui ignore Jésus, pour qui Racine et Molière sont comme s'ils n'étaient pas, et pour qui Victor Hugo n'est pas un artiste assez parfait ni assez pur? Tandis que M. Leconte de Lisle mentionnait poliment « les puissants auteurs dramatiques » auxquels « il ne saurait oublier de rendre l'hommage qui leur est dû », je songeais : — Quel gouffie entre ces deux habits palmés de vert! Et comme on sent "que le DemirMonde et Monsieur Alphonse sont profondément indifférents et peut-être inintelligibles à l'auteur de Çunacépa ou de la Vision de Brakmaf Que peuvent bien lui faire les misérables drames de l'humanité présente, les histoires d'adultère, de filles séduites et d'enfants naturels, et toutes les petites affaires des bourgeois d'aujourd'hui? Estce que cela existe? Est-ce que cela est matière d'art? Comment des gens peuvent-ils consentir à dialoguer ces platitudes, et d'autres s'émouvoir sur cette prose? Le monde n'est qu'un tissu de vains phénomènes; une seule chose importe et vaut la peine de vivre : c'est la vision de beauté que nous donne l'éternelle Miïa.

Et je sentais que l'indifférence de M. Leconte de Lisle pour l'œuvre de M. Dumas fils n'avait d'égale que l'indifférence de M. Dumas fils pour l'œuvre de ^I. Leconte de Lisle. C'est qu'il est difficile de concevoir

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deux mortels plus dissemblables. L'un n"est sensible qu'à la beauté plas tique ; il ne connaît et n'aime que les apparences pittoresques de la nature et de l'humanité à travers les siècles. L'autre s'intéresse violemment et uniquement aux hommes d'aujourd'hui, à leur vie, à leurs mœurs, à leurs passions; il nous représente les drames où ils se heurtent, — drames infimes, à les considérer du sein de Bouddha; il prend au sérieux les agitations de ces pauvres hommes, leurs vertus, leurs péchés, leurs angoisses de cœur et de conscience, et il cherche des règles pour les diriger. L'un ne croit qu'à la beauté que revêt l'univers sensible en passant par son cerveau; l'autre croit aux prix des âmes, à une loi morale, à un sens caché de la destinée humaine, à Dieu, peut-être au diable. L'un contemple; l'autre vit, se remue, rit. s'indigne, s'étonne, fait des sermons, fait des mots. L'un est un nihiliste harmonieux, ignorant et reclus; l'autre est un moraliste chrétien abondamment renseigné par des épreuves variées et plongé en pleine vie contemporaine. L'un voit le monde du haut de la montagne où mourut Valmiki; l'autre le voit de la chambre à coucher de la baronne d'Ange. Ce n'est pas le même point de vue. Tous deux, à la vérité, sont prêtres : mais l'un est un fakir immobile qui enseigne à quelques disciples les rites cachés de la poésie parfaite ; l'autre est un prêtre actif, enflammé de zèle, très croyant bien que cynique dans ses discours, et qui parle avec abondance dans un confessionnal très encombré. Et ce qui

est admirable, c'est que M. Renan, je suppose, ne les trouverait pas plus philosophes l'un que l'autre.

La rencontre de ces deux hommes m'a fait songer à celle d'un hérisson et d'un cha,t. Ou, si vous préférez, tandis qu'ils se regardaient, je trouvais à leurs visages des luisants froids de faïence. M. Dumas avait l'air de répondre à un être bizarre et lointain avec qui il ne se sentait pas une pensée commune, à quelque chose comme un jongleur de l'Inde. Ce que respire toute la première partie de son discours, c'est un profond élonnement.

Évidemment M. Dumas n'aime pas les vers. Vous entendez bien ce que je veux dire. Il n'aime que ceux qui contiennent autant de sens que de la bonne prose. Mais le frisson divin, incomparable, que communiquent aux initiés certains vers qui ne sont qu'images et musique, voilà ce qu'il ne sentira probablement jamais. Il s'en est expliqué dans la Préface du Bijoit de la Reine, et on l'eût deviné rien qu'à la façon dont il lit les vers lyriques. Il les lit comme une tirade de Lebonnard. Vous concevez après cela que les mystères de la poésie parnassienne lui échappent. « Mon Dieu! monsieur,, moi, je trouve que Boileau a toujours raison. J'aime les vers qui s'en vont deux par deux, comme les bœufs et les amoureux. » Et M. Dumas ne s'est pas aperçu, en parlant ainsi, que les vers vont très rarement deux par deux chez Corneille, Racine, Molière et la Fontaine.

Autre étonnement. Pourquoi ce poète est-ii impas-

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