‹ Impressions de théatreChapitre 15 sur 27 · A L'ACADEMIE. 2GI · texte numérisé non relu

A L'ACADEMIE. 2GI

sible? M. Dumas, lui, l'est si peu ! « Plus d'émotion... plus de larmes. Vous voulez rendre la vie à la poésie, vous lui retirez ce qui est la vie môme de l'univers, l'amour, l'éternel amour. La nature matérielle, la science, la philosophie vous suffisent. Certes, le firmament, le soleil, la lune, les étoiles, les océans, les forets, les divinités, les monstres, les animaux sont intéressants; mais, moi aussi, je suis intéressant, moi, l'homme. » Ceci est charmant; mais M. Dumas ne prend pas garde que ce jaloux amour du seul beau, plastique est un sentiment comme un autre, — plus rare qu'un autre, voilà tout, — que ce dédain de l'émotion et de la passion est chose aussi humaine que la passion la plus emportée, et que la personne de M. Leconte de Liste est présente dans son œuvre par l'effort même qu'il a fait pour l'en retirer.

Troisième étonnement. Ce poète aspire à la mort et au néant. Allons donc ! M. Dumas aime bien trop la vie, la trouve trop amusante à vivre et à regarder, pour croire à ces désespérances rimées. « De toutes les choses que l'homme peut souhaiter, la fortune, la richesse, la santé, l'amour, la mort, la mort est justement la seule qu'il soit en son pouvoir de se procurer tout de suite, sans l'appui des dieux, sans le secours des hommes. Eh bien! c'est justement la seule qu'il ne se procure presque jamais. » Cela encore est piquant. Mais l'argument n'a-t-il pas quelque chose d'un peu vulgaire, au fond, en dépit de sa jolie tournure? Oui, c'est vrai, on déteste la vie à certaines

heures. — et l'on vit tout de même. Mais cela ne prouve point l'insincérité de nos dégoûts, ni que le pessimisme soit toujours un jeu. C'est sans doute une contradiction, mais bien humaine; il y aurait beaucoup à dire là-dessus, et c'est trop vite fait de railler.

Mais on ne pouvait attendre de M. Dumas ni qu'il admirât éperdument M. Leconte de Lisle, ni qu'il ce fondît en tendresse sur Victor Hugo. Les pages qu'il consacre au poète de la Légende des siècles sont d'une rare beauté, — profondes, al)ondantes, éclatantes. Seulement, vous auriez peine à en extraire un atome de sympathie pour le géant qu'elles célèbrent. M. Dumas nous dit quelle chose extraordinaire, quel long miracle de la volonté servie par le génie furent la Tie et la destinée de Victor Hugo. « Il a l'idée fixe; cette idée fixe, c'est tout simplement, dès qu'il arrive à l'âge de raison, de devenir le plus grand poète de son pays et de son temps, et, à mesure qu'il avance dans la vie, d'être le plus grand homme de tous les pays et de tous les temps... A quinze ans, il monte dans sa lête et il n'en redescend plus jusqu'à sa mort. » La démonstration suit; et l'ordre, la force, la couleur en sont admirables. Mais regardez-y de près : tout cela revient à dire que l'homme et son œuvre furent proprement monstrueux,

Çà et là des phrases éclatent, qui jugent l'homme. Celle-ci, par exemple, que M. Dumas a supprimée à la lecture. Il vient de rappeler le rocher de Châteaubriand, le saule de Musset, le tombeau de Lamartine

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