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UNE

Odéon : Matinée dramatique pour les élèves des lycées de Paris : Horace et V Avare; conférence de 31. Francisque S arec V,

31 octobre 1887.

Les collégiens d'aujourd'hui sont bien heureux. Ils coulent leurs jours entourés de la plus furieuse sollicitude officielle qui se soit jamais vue. On prodigue les millions pour leur construire, en bon air, à la campagne, des lycées grandioses, où les architectes appliquent éperdument les principes les plus récents de l'hygiène la plus scientifique; des lycées aussi confortables, aussi astiqués, cirés et reluisants que les écuries de courses d'un grand seigneur anglais. Il est vrai que nos jeunes ïotos se gardent bien d'y aller : c'est trop loin du boulevard où flambent les brasseries. Quatre pelés et un tondu bâillent dans les hautes salles et sous les péristyles somptueux des lycées c nouveau modèle », et chaque élève de Janson de

Sailly ou de Lakanal revient aussi cher à l'État que trois députés (on a fait le calcul). — Vous me direz qu'un potache se contente d'être inutile, au lieu qu'un représentant du peuple... — Je saisis la force de ce raisonnement; mais je crois tout de môme que l'Etat pourrait soutenir l'enseignement secondaire aussi inutilement et à meilleur compte. Passe encore si ces dispendieux labadens jouissaient réellement des 30,000 fr. que coûte, paraît-il, chacun d'eux; mais ils n'ont toujours que leurs deux plats par repas, dont beaucoup de légumes secs. Il n'en est pas moins flatteur pour un jeune cancre de se dire que la France paye, d'une somme égale au traitement de cinq professeurs ou de quarante facteurs ruraux, Thonneur de lui ingérer pêle-mêle, et toutes crues, les matières d'un programme d'études qui concilie (mystère!) les idées de Rollin et de M. Raoul Frary.

Ce n'est pas tout. Des philanthropes se sont émus de pitié devant les souffrances des élèves de nos lycées. Môme l'Académie de médecine s'est élevée, au nom de la science, contre les atrocités du régime auquel . étaient soumis ces doux martyrs. Plus d'arrêts, plus de retenue, plus de pensums. — Et enfin, plus de « surmenage 1 »

Ces galopins auront eu toutes les chances. D'abord, ils ont eu celles de commencer leurs études juste au moment où l'on bouleversait renseignement secondaire. On les a d'al)ord dispensés de tous les exercices difficiles, tels que le discours latin, les vers latins, le

thème grec. Pais on leur a cuisiné des programmes si complexes, si démesurés et qui dépassaient si évidemment la mesure de leur intelligence, ou de leur mémoire, ou de leur eiïort, — que ces programmes les mettaient en réalité fort à l'aise. Ne pouvant les étreindre dans leur totalité, ces adolescents se résignaient de bonne grâce à ne pas les embrasser du tout. — Ah ! monsieur, disaient-ils au professeur de littérature, il y a tant d'histoire à apprendre! Au professeur d'histoire : — Je pioche mes sciences naturelles. Au professeur de sciences : — Je me consacre à la grammaire comparée. Et ainsi de suite. L'immensité du labeur prescrit leur permettait la plus douce paresse. Ils piquaient au hasard, languissamment, dans le tas énorme des choses enseignées; ils ne se surmenaient pas du tout; oh non! et voilà (chose admirable!) des hommes graves et compatissants qui prennent le sommeil de ces jeunes sages pour l'abrutissement que produit parfois le travail obstiné; les voilà qui leur crient : « Ah! mon Dieu! ménagezvous! » et qui, au nom du pays, au nom de l'avenir, les supplient de ne point se surmener.

Et maintenant, pour distraire leur généreuse oisiveté, on les conduit au théâtre. L'Odéon leur donne des matinées, où Ton doit représenter devant eux toutes les pièces qui sont au programme du baccalauréat. On s'est dit : — Pauvres petits ! ils vont se fatiguer si nous n'y veillons pas. Rendons-leur l'étude facile et attrayante. Sans doute» ils ont déjà entre les

mains des éditions do nos pièces classiques, très bien faites, très commodes, avec des introductions et des anal3'ses qui les dispensent absolument d'affronter la lecture des textes. Mais ces pièces, après tout, il est peut-être bon qu'ils les connaissent. Eh bien! nous les ferons jouer devant eux par les comédiens et les comédiennes de la République. Ils passeront ainsi quelques heures agréables, et ils emporteront dans leurs salles d'études, pour charmer les heures d'ennui, le souvenir d'aimables minois féminins. Puis les comédiens ne tiennent vraiment pas assez de place dans la société contemporaine. Élargissons leur mission. Chargeons-les de préparer nos enfants au baccalauréat, et qu'ils deviennent les collaborateurs indispensables des professeurs de l'Université! Cette nouvelle méthode d'éducation se complétera avec le temps. On pourrait conduire ces enfants chez Robert-Houdin pour leur enseigner les principes de la physique. Et qui empêcherait de les mener à l'Hippodrome, où l'histoire ancienne et l'histoire de France leur seraient développées en tableaux vivants? Démosthène, qu'on leur fait encore un peu traduire (pauvres anges !) parle en sa première PiïUippique de la « cordace » qui était, paraît-il, une danse expressive et familière : rien n'empêcherait, pour leur en donner quelque idée, de recourir à l'obligeance de M""^ La Goulue et de M'^e Grille- d'Égout. Enfin, pour leur épargner jusqu'à rombred'un effort, certains morceaux d'éloquence ou ('e philosophie un peu austères leur seraient lus par

les meilleurs diseurs de la Comédie-Française ou des V^uriétés : M. Baron, je suppose, leur réciterait des passages du Discours de la Méthode, et M. Coquelin, les Maximes de Bossuet sur la Comédie. Gela embrouillerait peut-être leurs idées; mais un peu plus, un peu moins... Nous n'ignorons pas que ni Messieurs de Port-Royal, ni le bon Rollin, ni même M. Guizot n'ont fait entrer les spectacles dans leurs programmes d'éducation, Mais tout est bien changé. Instruire en amusant : tel est notre grand principe. C'est ainsi qu'on fait les fortes races.

Excusez-moi d'avoir traduit, avec un peu d'exagération, une impression que j'ai eue l'autre jour. Oh! rien qu'une impression, une crainte vague, qui venait d'un reste de foi, sans doute pusillanime, aux éducateurs du temps passé. Ce qui est vrai, c'est que ces représentations de l'Odéon sont un excellent moyen de faire comprendre, admirer et aimer aux élèves de nos lycées, les chefs-d'œuvre de notre théâtre classique. Avant chaque représentation, une conférence rappelera brièvement à ces jeunes gens les enseignemen!s de leurs professeurs, et les disposera à mieux goûter le spectacle qui leur est offert. C'est M. Francisque Sarcey qui a ouvert le feu. Son succès a été complet.

M. Sarcey est un très remarquable conférencier. Il l'est naturellement, par une disposition de son tempérament et de son esprit; il l'est jusque dans ses articles et dans ses feuilletons II a ce don précieux

de sentir et de penser, en art, comme la foule, — en sachant clairement pourquoi il pense et sent ainsi. Il a l'esprit lucide et direct, et un talent d'exposition que je ne me lasse point d^admirer depuis que je suis obligé de vous raconter, presque tous les huit jours, des vaudevilles ou des mélodrames. Sa conférence de jeudi dernier a été on ne peut plus amusante. Car, outre la clarté parfaite, il a le mouvement, il a la vie. Et, comme il pratique depuis trente ans les auteurs dramatiques, il a dans le discours des qualités d'homme de théâtre. Tous ses développements, l'autre jour, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en vue de r « effet »; ses moindres mots « passaient la rampe ». Joignez à cela cet air de s'intéresser prodigieusement à ce qu'il dit, — et aussi cette bonhomie, cette cordialité, cette rondeur, et ce ventre indulgent, et ces lunettes bienveillantes, et cette bonne face rose qu'une neige encadre sans la vieillir... Comment lui résister? Toute la salle était dans sa main. Les bons auditeurs riaient et s'émerveillaient de si bien comprendre, et se savaient gré de leur bonne judiciaire que cet orateur familier leur révélait à eux-mêmes; toutes les âmes étaient suspendues à ses lèvres de bon vivant et aux gestes pleins de simplicité de ses bras courts; la bourgeoisie et l'Université communiaient avec ce roi du bon sens, avec ce Gambrinus de la critique.

Et voici ce qu'il leur disait (à peu près et fort en abrégé) ; mais

UNE CONFÉREiNCE DE SARCEY. 271

Le Ion dont il le dit, je ne puis le redire.

« On va jouer devant vous Horace et VAvare, Je ne vous parlerai que d'/Jorace, car VAvarc, c'est assez clair par soi. ça n'a pas besoin d'explication. Mais, autant que possible, je ne voudrais pas vous répéter ce que vous lisez dans vos livres de classe et ce que vous disent vos professeurs. Je me placerai donc à un point de vue particulier. J'essayerai de vous naontrer en quoi Horace est une œuvre de théâtre, et que Corneille est aussi malin que D'Ennery.

« Très souvent, le vrai n'est pas vraisemblable. Vous l'avez tous éprouvé. Vous racontez une histoire à un de vos amis, — une histoire curieuse, bien entendu, et non point, par exemple, que votre cuisinière a brûlé son rôti; l'ami vous dit : Pas possible! — Pas possible? répondez-vous; et alors vous expliquez les choses, les circonstances de l'événement, le caractère des personnes qui y ont été mêlées, jusqu'à ce que votre ami vous dise : — Ah ! comme ça, je l'admets.

« Eh bien! le théâtre c'est, la plupart du temps, l'art de faire admettre au public des choses extraordinaires, de lui rendre le vrai vraisemblable; en un mot de le « mettre dedans ». Dumas le définit d'un mot bien juste : « L'art des préparations ».

« Appliquons cette définition à Horace. Qu'est-ce que l'histoire fournissait à Corneille? ceci : La guerre éclate entre Rome et Albe, c'est-à-dire entre deux villes jusqu'alors amies et liées par des mariages et

des parentés. On dccidc, pour épargner le sang, que trois Romains et trois Albains, les Horace et les Curiace, combattront pour les deux armées. Justement, la sœur des Horace est fiancé à l'un des Curiace. Or, les trois Curiace sont tués; un seul Horace survit. Sa sœur pleure son amant : il la tue.

« Voilà un trait qui n'est pas commun : dans le train ordinaire des choses, le frère trouverait le désespoir de sa sœur assez naturel. Il essayerait de la consoler; il lui dirait : « Qu'est-ce que tu veux? C'est bien malheureux, mais c'est comme ça » ; enfin, les bêtises qu'on dit dans ces circonstances-là. ^lais il ne la tuerait pas; jamais. Un frère qui tue sa sœur parce qu'elle pleure son fiancé, voilà ce que i/ous n'acceptons pas du premier coup, et ce qu'il faut nous faire accepter. Comment Corneille s'y est-il pris?

« C'est bien simple : il a conçu le caractère de Camille et celui d'iïorace, de façon à rendre inévitable le coup d'épée de la fin.

« Qu'est-ce que Camille? Une femme qui ne se gouverne pas elle-même, ce que les Latins appelaient une femme impotens sui, ce que nous appelons aujourd'hui une nerveuse, une névropathe, une déséquilibrée.

« Uachel avait compris ça tout de suite. Elle apparaissait dans ce rôle, dit un critique du temps, « désheurée et grelottante ». Elle avait la fièvre, elle se traînait, se cognait aux meubles... Est-ce Samson qui le lui avait appris? Ah! Samson! Sans doute

Samson a été le plus grand professeur qu'on ait jamais vu. Mais soyez persuadés que Rachel avait bien pu trouver ça toule seule. Voyez-vous, les grands artistes ont un instinct. Ils mettent toujours le nez sur la truffe, quelquefois sans savoir.

« Ce qui d'abord caractérise Camille, c'est qu'elle change à chaque instant, et qu'elle est toujours dansles sentiments extrêmes.

« Quand le combat des six a été décidé, il y a une détente dans les deux camps; tout le monde respire. Camille seule persiste à geindre : « Ah! mon Dieu! j'en suis sûre, tout ça finira mal. » Elle consulte une somnambule. La somnambule lui fait une de ces réponses qui signifient ce que l'on veut : voilà Camille au comble de la joie. Elle est si contente qu'elle se montre gentille avec Yalère, un ancien amoureux qu'elle ne pouvait souffrir. Mais, la nuit suivante, elle fait un rêve, oh! un rêve bien confus :

J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite.

Cela suffit; la voilà de nouveau plongée dans le plus profond désespoir.

« L'autre trait de Camille, c'est qu'elle ne connaît au monde que son amour. La pairie, le devoir, la gloire, les lauriers, tout ça lui est égal. Elle ne voit que son homme. Quand Curiace est désigné pour le combat, elle s'accroche à lui, elle ne veut rien entendre. Quand elle apprend qu'il est mort...

« Ahl à cet endroil-là, il paraît que Rachel avait

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une façon étonnante de tomber sur le fauteuil, le classique fauteuil préparé pour les évanouissements des princesses de tragédie. Rien d'académique. Une syncope, une vraie syncope. Elle s'évanouissait tout bonnement. Elle s'affalait. On a dit que cela n'avait pas été prémédité chez elle, mais qu'un soir elle s'était réellement trouvée mal, et que, sa mimique involontaire ayant produit grand effet, elle avait recommencé... Moi, je suis convaincu qu'elle avait trouvé ça du premier coup.

« Camille revient à elle. Son père, le vieil Horace, essaye de la consoler. Il ne comprend pas grand'chose aux femmes ni à l'amour, ce bonhomme. 11 dit ce qu'il peut : « Voyons, ne pleure pas. Rome « triomphe, c'est l'essentiel. Ton prétendu est mort, « mais ça se répare, ces pertes-là. Après une affaire « qui fait tant d'honneur à la famille, les maris ne te « manqueront pas, va! Tu n'auras que l'embarras <' du choix. » 11 ne voit pas qu'il ne peut rien dire de plus désagréable à la pauvre fille. Les autres, elle s'en moque bien ! C'est celui qui est mort, c'est celui-là seul qu'elle voulait!

« Restée seule, elle repasse tous ses malheurs point par point : « Non! mais ai-je asse^ peu de chance! « Ces choses-là n'arrivent qu'à moi! Et on veut que je « me réjouisse! Qu'est-ce que ça me fait à moi, la viç- « toire de Rome? » Et elle s'enivre de sa douleur, elle arrive au plus haut point d'exaltation dans le désespoir, elle touche à la folie...

« Juste à ce moment-là, son frère arrive. Qu'est-cô qui va se passer?

« Horace, c'est tout le contraire de Camille. Pour lui, il n'y a que la patrie qui existe. L'amour de la patrie est sa religion et son tout. Il ignore ou méprisa les autres sentiments. C'est un esprit étroit, qui a des œillères. A ce noble fanatisme, il joint d'ailleurs la fougue du sang, l'emportement de la jeunesse.

« Tel qu'il est, il ne nous déplaît point. Il nous louche plus que Curiace, qui a l'espiit et le cœur plus larges, qui est un « honnête homme » comme nous. A'ous vo^-ez la même chose dans PoUjeucte. Polyeucle est un grand fou. Il est ivre de sa foi nouvelle, et cela ne l'empêche pas d'adorer sa femme. Il l'adore au point de la jeter dans les bras de Sévère, sachant qu'elle l'aime encore : « Tu l'aimes? Eh bien! tiensl ft je te la donne! Moi, je meurs. » Sévère, lui... Ah? il est joliment pondéré, celui-là. Il ne s'emporte jamais, il comprend Polyeucle, il comprend Pauline, il admet les chrétiens, il admet les païens, il admet tout; mais qu'est-ce que cela nous fait, la sagesse au théàlre? 11 n'y a que les passionnés et les fous qui vivent.

• Voilà donc Horace qui arrive tout bouffi et tout fumant de sa victoire. Le peuple est venu au-devant de lui et lui a jeté des fleurs et des palmes; son roi l'a complimenté et embrassé publiquement. Il éclate de joie et d'orgueil dans sa cuirasse, et, sans voir les yeux rougis de la pauvre Camille, il l'interpelle avec

des ronflements de voix tout militaires. « C'est le jeune Horace qui s'avance... race qui s'avance... Sois fière d'être ma sœur. — Ah! mon pauvre Curiace! sanglote Camille. — Eh quoil tu n'as pas de honte! Quand Rome est victorieuse!... Rome... subséquemment... la gloire de Rome... les intérêts de Rome... scrongnieugnieu! »

« Ah bien! non, c'est trop à la fm! Rome, Rome, voilà deux heures que Camille en a les oreilles rebattues. Elle n'y tient plus; elle éclate : « Rome! Rome! Vous n'avez que cela à me dire ! Vous en avez plein la bouche! Laissez-moi tranquille avec votre Rome! C'est elle qui m'a pris mon amant, je la hais. Qu'elle aille à tous les diables ! »

« C'est ce qu'on appelle les imprécations de Camille.

« Ce sont de «beaux vers, et qui se déclament avec de nobles gestes... IMais je vois très bien la même situation dans une pièce de Dumas fils. Je vois Aimée Desclée. Elle aurait un mouchoir de batiste marqué à son chiffre, et le tordrait, le déchirerait de ses mains crispées. Je vois ses mouvements saccadés, j'entends sa voix haletante et brève : « La patrie?... (avec un sourire sardonique). Ah ! oui ! la patrie, etc. »

« Ou bien je transporte la scène dans un drame naturaliste. Ici, c'est Br'° Jane Ilading qui se roule par terre, et qui gigote, et qui avale son mouchoir, et qui lâche un gros mot, dont l'auteur est très fier, — comme si c'était difficile de lâcher un gros mot.

« Au fond, c'est toujours la même chose.

« Mais sentez-vous, devant ce désespoir insultant, monter la colère du frère, de la brute héroïque? Il dégaine, il frappe, c'est plus fort que lui. Ce coup d'épée, nous l'attendions : il était nécessaire, il était fatal.

« Ainsi, nous avons vu aux deux bouts de l'horizon deux nuages se former et grossir, et noircir, et courir l'un contre l'autre d'une vitesse croissante. Quand ils s'entrechoquent, l'éclair jaillit.

« Et la pièce est finie.

« Elle est finie; car, de l'aveu même de Corneille, le cinquième acte n'est qu'une queue inutile. Une queue superbe, il est vrai. On trouve là une centaine des plus beaux vers que Corneille ait écrits, »

Je ne vous ai rapporté que l'essentiel de la conférence de M. Sarcey. Mais il nous a montré, en outre, avec quel art l'action est suspendue et l'intérêt réveillé quatre fois (par l'annonce de la trêve, puis par la désignation des Horace, puis par celle des Curiace, puis par la fausse nouvelle qu'apporte Julie), et comment, parmi ces angoisses et sous le heurt de ces coups de théâtre, les caractères sortent, s'étalent en plein. Il nous a montré aussi, entre le jeune Horace et Camille, ces deux âmes extrêmes et opposées, tous les caractères intermédiaires, et, si l'on peut dire, les mélanges diversement dosés du patriotisme et des affections naturelles ; le vieil Horace, c'est encore le jeune Horace, mais un peu amolli par la vie et par la paternité; il l'a comparé à un généreux bourgogne dépouillé par

dix ans de fût et vingt ans de bouteille : et il ne nous a pas caché que Sabine lui semblait un peu gniannian.

En résumé, direz-vous, c'est simple comme bonjour, l'art du théâtre. Il ne faut que mettre les sentiments des personnages en rapport avec leurs actes, — comme dans le roman. — Oui, mais au théâtre il s'agit de rendre ce rapport aussi clair que possible, de faire qu'il saute aux yeux. Car on a devant soi une foule, d'une sagacité limitée, et qui vient pour s'amuser, et qui veut comprendre sans effort. Et pour répondre à cette exigence, l'auteur dramatique n'a que deux heures; il ne peut employer que la forme du dialogue; il ne peut...

Tiens! voilà que je reprends la conférence. C'est assez d'une pour aujourd'hui. Celle de M. Sarcey a été, je le répète, des plus divertissantes : mais, c'est égal, je songeais : J'ai bien peur maintenant que le public ne trouve la tragédie de Corneille un peu trop gaie. Quand Camille s'écriera :

Vit-on jamais un sort dont les rudes traverses Prissent en moins de rien tant de faces diverses?

il traduira : — Non, mais, est-ce assez complet ? Y suis-je assez, dans la mélasse? — Et ainsi de suite. M. Sarcey est comme un prêtre jovial qui révélerait aux profanes les trucs de la sacristie. Mais je me suis vite rassuré : rien n'entamera jamais le respect et la foi des croyants, pas même les révélations des hommes d'Église.

UNE CONFEREiNGE DE SAKCEV. "in

Et ce que j'ai trouvé de plus agréable dans cette conférence^ c'est que maintenant je tiens la mienne. J'en dois faire une sur le Cid, devant le même public. Eh bien ! je ferai la même. « Mesdames et messieurs, je me place au point de vue du théâtre. Voilà une fille qui, etc. A'oilà un fils qui, etc.. Et il faut qu'ils se marient. C'est raide! C'est pourtant ce que le poète nous fait accepter. Comment? Par quels moyens? Nous Talions voir. » Conclusion : « C'est ça, le théâtre », Ah! j'ai un grand poids de moins î

Renaissance : Pari.'i sans paris, revue en trois actes, de MM. Paul Ferrier, Clairville et Depré.

•10 octobre 1887.

La Revue de la Renaissance n'est pas plus ennuyeuse ni plus bête qu'une autre. Au reste, je vous avouerai que je suis, là-dessus, de l'avis de mon confrère, l'excellent moraliste Léon Bernard-Derosne : je trouve qu'une Revue, quelle qu'elle soit, est toujours amusante. Et je vois à cela trois ou quatre raisons.

Premièrement, c'est, pour le spectateur, le moins fatigant des divertissements. On n'est pas obligé d'écouter, et l'on est toujours sûr de comprendre. Or, comme le dit mon sage confrère, « un spectacle où l'on peut impunément bâiller, rêver, dormir, et où Ton peut même, sans inconvénient sérieux, ne pas aller du tout, un tel spectacle n'est-il pas à la fois le plus précieux et le plus merveilleux des spectacles? »

En second lieu, les Revues nous fournissent la meilleure occasion de récapituler notre année, de faire

mrme cet examen de conscience tant recommandé par les directeurs spirituels. On se demande : — Qu'ai-je fait pendant ces douze mois? et pourquoi ai-je vécu? Et l'on ne trouve point. Est-ce pour « aimer Dieu, le servir et par là mériter la vie éternelle » ? Non, n'est-ce pas ? J'ai fait ce que j'avais fait l'autre année; j'ai expédié par habitude ma besogne quotidienne; j'ai eu de petites vanités, de petites lâchetés, de petites faiblesses, de petits plaisirs. Pas même de grandes fautes ni de grandes douleurs. J'ai été médiocre, ordinaire, inutile. C'est le vide, c'est le néant. J'ai vécu pour vivre.

La Revue répond : Tu te trompes; tu as vécu pour voir assassiner une femme galante par un Levantin polyglotte, pour voir enlever au bois de Boulogne une dame andalouse, pour voir l'Académie de médecine s'attendrir sur le malheureux sort des pauvres écoliers, pour voir de jeunes mitrons s'insurger contre Lohengrin, pour écouter la musique du dernier roman de M. Zola, pour assister au gonflement énorme d'une baudruche, qui ressemblait à un général, par un chanteur de café-concert, et à son rapide dégonflement. Je viens te rappeler ces choses oubliées, et beaucoup d'autres d'un égal intérêt. »

Alors, vous comprenez ? on est fixé^ et l'on se dit : — A la bonne heure ! Je n'ai pas perdu mon année.

Troisièmement, une Revue plaît aux yeux par l'exhibition d'un grand nombre de jeunes femmes vêtues avec une sobriété qui n'exclut pas l'artificet Beaucoup d'entre elles sont enserrées de costumes vaguement

masculins^ qui les font paraître d'autant plus crûment femmes et mettent d'autant mieux en lumière et en relief les parties excessives de leur structure. Plusieurs portent sur leur maillot des jupes fendues jusqu'aux hanches; et le spectateur ingénu, plus attentif au mouvement des plis qu'à celui du dialogue, épie plus qu'il n'écoute, et cherche à saisir au passage, à travers le va-et-vient des deux pans déplacés, des ressouvenirs de la statuaire grecque ou florentine et de fuyantes curvilignités :

Qualem primo qui surgere même Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam.

Enfin, une Revue plaît à l'esprit par le piquant d'une inévitable hypocrisie. Car, en même temps qu'elle doit nous retenir par l'attrait que je viens d'indiquer, elle doit avoir, au fond, l'austérité d'une satire morale. Cet admirable public, qui exige, dans une Revue, une grande quantité de jambes, ne souffrirait pas que le « parolier » fût indulgent au relâchement des mœurs ni qu'il s'abstînt de flétrir la littérature naturaliste, ni qu'il oubliât de prêcher les devoirs civiques et l'amour de la patrie. Il vient toujours un moment où le compère, après avoir pinçoté la commère par-ci par-là et dégoisé un nombre honnête de grivoiseries et de coq-à-l'âne, s'arrête tout à coup, très grave, très digne, et, dans un couplet « sérieux », flétrit la corruption moderne, nous vante avec conviction la simplicité de nos aïeux et, de sa bouche de

pitre, nous rappelle au respect de 1' « idéal », — tandis que sa silhouette sévère se découpe sur un fond de maillots roses. Gela est délicieux.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ces divers mérites et agréments se trouvent dans la Revue de MM. Paul Ferrier, Glairville et Depré. Cependant, si je n'avais déclaré qu'une Revue est toujours et forcément amusante, je hasarderais sur celle-ci quelques critiques sans amertume...

Je n'ai pas été entièrement satisfait de la partie de critique littéraire. Pour les auteurs de Paris sans paris, il a paru, cette année, trois ouvrages assez éclatants pour mériter d'être appréciés et parodiés dan^ leur Revue. Les deux premiers sont VAbbesse de Jouarre et la Terre. Soit. Mais je n'aurais jamais trouvé le troisième tout seul, et je vous défie bien de le trouver. Je ne vous le nommerai pas, (Au reste, je suis si court d'esprit que je n'ai pas clairement vu non plus pour quelles raisons on est venu nous exposer la combinaison financière de ce journal parisien qui offre un abonnement gratuit aux personnes qui se fourniront chez certains marchands.)

J'ai fort approuvé le sentiment de pudeur, vraiment touchant, qui a fait se soulever M. Ferrier et ses compagnons d'apostolat contre la dernière et formidable

sécrétion de M. Emile Zola. Mais il me semble que les pudeurs de ce genre gagneraient à s'exprimer ailleurs et sous une autre forme. Car, ici, l'auteur n'a que deux ressources. 11 faut qu'il soit éloquent : mais c'est diffi-

elle d'être éloquent, surtout en pareil lieu. Ou bien il faut qu'il prenne la chose gaiement, qu'il raille l'œuvre immorale : mais ses railleries, inévitablement, seront à peu près aussi indécentes que leur objet. Vous avez pu le remarquer : il est difficile de s'indigner contre la Terre sans abonder tout aussitôt en plaisanteries grasses: et c'est pourquoi tant de gens se sont indignés. Mais cela enlève peut-être un peu d'autorité à leurs protestations. Réflexion faite, je crois que la meilleure façon d'introduire la Terre dans une Revue, c'était de nous montrer l'impayable défection des Cinq, ou bien encore de nous mettre sous les yeux (et cela pouvait être fort comique) la naïve hypocrisie des trois quarts des lecteurs. J'avoue que moi-même, faible comme les autres, mais tâchant d'être humble et clairvoyant, j'ai eu beaucoup de peine à dépouiller cette hypocrisie-là : mais, enfln, je me suis aperçu que le livre ignominieux de M. Zola, puisque je l'ai lu jusqu'au bout, en attendant toujours un renchérissement dans l'ordure, m'a, en ^omme, révélé ma propre ignominie. C'est un service, cela ! et il faut lui en être reconnaissant.

C'a été aussi pour moi un divertissement d'une saveur amère et très spéciale que la critique de M. Renan, dans ce lieu, devant cette foule et par l'organe de ces histrions. J'ai vu, avec une curiosité mêlée d'horreur, l'esprit gaulois, pour qui M. Renan a toujours manifesté une si profonde antipathie, s'emparer d'une des œuvres les plus hautes et les plus candides

du doux philosophe, et la tourner en vaudeville égrillard. Imaginez le divin Orphée en proie aux bêtes, je veux dire chansonné par les facétieux bourgeois du Caveau. C'est bien la peine d'avoir écrit V Antéchrist et Marc-Aurèle, les Dialogues philosophiques, le chapitre sur la Poésie celtique ou la Lettre.à Berthelot; c'est bien la peine d'avoir inventé presque une nouvelle façon de concevoir le monde et une nouvelle sorte d'ironie transcendante, pour qu'une petite ribaude, habillée en nonne d'opérette, vienne vous miauler sur un air de la Belle Hélène :

Dis-moi, Ernest, quel plaisir trouves-tu A faire ainsi cascader ma vertu ?

Et c'est cela, la gloire ! Je suis un esprit si naturellement pieux et respectueux que j'ai été d'abord un peu estomaqué d'entendre cette créature évidemment frivole tutoyer M. Renan et l'appeler familièrement par son prénom. Mais peut-être que, après tout, le vieux Prospéro sera ravi de voir ses livres incompris fournir aux humbles et aux inconscients des sujets de plaisanteries innocentes. Que dis -je ? Ce lui sera la meilleure récompense de ses austères labeurs, de songer que son œuvre, écrite pour les sages, n'a pourtant pas été ignorée de la partie la moins éclairée et la moins raisonnable de l'humanité, et que, un beau soir, traduite en flonflons, elle a gazouillé sur les lèvres rouges d'une de celles qui sont la consolation du monde et qui, étant belles, sont égales en utilité aux sages, aux saints et aux hommes de génie.

LES GAFÉS-GONGERTS

23 novembre 1885.

Parlons un peu des cafés-concerts dont M. Sarcey entretenait récemment ses lecteurs. Je l'ai trouvé un peu dur pour ces établissements de plaisirs modestes. Il a dénigré leur répertoire, défié leurs artistes de chanter proprement du Béranger, et sa malveillance n"a pas même épargné le public, dont la touchante résignation lui parait stupidité pure.

C'est que M. Sarcey ne va pas assez au café-concert. 11 y est entré un soir, par hasard ; c'est trop peu pour comprendre les beautés et les avantages de cette institution. Je voudrais les indiquer brièvement.

Le café-concert est commode. M. Sarcey se demande pourquoi ceux qui le fréquentent ne vont pas plutôt au théâtre. Mais d'aller au théâtre, c'est tout un travail. 11 faut faire un bout de toilette, partir de chez soi de bonne heure, faire queue, passer au contrôle, monter des escaliers, donner son paletot à louvreuse, rester bien sage dans sa stalle, faire quelquefois un effort d'attention et d'intelligence pour suivre la pièce et pour

se hausser jusqu'à cette littérature... Au café-concert, on entre comme on est, quand on veut, comme dans un moulin. On est aux premières places pour le prix que coûterait, dans un théâtre, une deuxième ou une troisième galerie. On peut boire, et surtout on peut fumer, ce qui est un grand plaisir. On n'a besoin d'aucun effort pour suivre et comprendre ce que dégoisent les artistes. Puis c'est encore au café-concert que l'aimable animal qui, d'après un vers célèbre, sommeille dans le cœur de tout homme, est le plus sûr d'avoir des occasions de s'étirer. Et, d'autre part, les âmes douces et simples ne sont pas moins assurées d'y trouver leur compte, car l'antique romance, toujours la même depuis cent ans^ n'y fleurit pas moins que le couplet scatologique ou grivois. Et Ton a, par-dessus le marché, de la danse, de la pantomime, de la gymnastique, des morceaux joués par l'orchestre, quelquefois un vaudeville.

M. Sarcey trouve que le public n'a pourtant pas Tair de s'amuser. C'est qu'il s'amuse en dedans, perdu dans une vague somnolence. Et s'il n'applaudit pas, ce n'est point indifférence, mais paresse, D'ailleurs, il se réveille quelquefois, et ce qu'il applaudit alors le plus volontiers, ce ne sont peut-être pas les inepties et les gravelures (il se contente d'en jouir intérieurement), mais les romances « comme il faut », où il est question d'amour, de printemps, de petits oiseaux et de fleurs; tant ce public est, en somme, innocent et bon !

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Mais, direz-vous, toutes ces chansons, comiques ou sentimentales, sont également idiotes, — Toutes, c'est beaucoup dire, mais presque toutes. Quoi d'étonnant? Songez d'abord que la consommation en est énorme : on chante, dans chaque café-concert, vingtcinq ou trente chansons par soirée, et le répertoire se renouvelle souvent. Ceux qui les font doivent les fabriquer à la douzaine. Et puis, que voulez-vous? La vieille chanson française est un genre qui a fait son temps. Aujourd'hui, les poètes, les littérateurs n'écrivent plus de chansons, comme ils n'écrivent plus de fables, d'épîtres, de satires, ni de poèmes didactiques. La chanson est donc tombée aux mains de spécialistes qui peuvent avoir, çà et là, quelques imaginations drolatiques, mais qui ont peu d'esprit et n'ont point de style. N'oubliez pas non plus que la chanson française s'est transformée sous l'influence de la « blague ». Je ne définirai pas ici la blague : on l'a fait souvent, et je suis bien content que cela m'en dispense, car la définition est plus difficile qu'on ne croit. Mais enfin on voit bien ce que c'est. La blague s'est principalement épanouie dans l'opérette, et l'opérette a engendré la chanson d'aujourd'hui. « Bu qui s'avance y>, « Sur le mont Ida trois déesses », « la Gantière et le Brésilien », sont des types et des modèles du genre nouveau. M. Ludovic Halévy, neveu de l'auteur de la Juive, et membre de l'xVcadémie française, se trouve être un des pères intellectuels, de la chanson de caféconcert.

11 ne faut pas lui en vouloir, car d'abord il n'est pas responsable de cette postérité, et, d'ailleurs, parmi tant de productions stupides, parmi tant de scies à faire crier, on en rencontre qui sont drôles, sans grande finesse assurément, mais d'un burlesque bon enfant. La Femme derastronome, la Chamsée-d' Antin, De c'côte'-ci, de c'côté-là. ne sont pas des facéties absolument méprisables. Et dans un genre plus ancien, n'était-ce pas une agréable cbanson que celle de la Petite Nounou, cbantée Tété dernier à l'Alcazar :

Eh! dit's donc, la p'tit' nounou, Vot' petit' demand' quéqu' chose...

Vous n'êtes pas convaincus? Vous pensez que, si le public des cafés-concerts allait dans les théâtres, il y goiiterait un plaisir plus élevé, et qu'il en emporterait, selon sa mesure, quelque impression littéraire. — Mais c'est que cette mesure est très petite. Je crois bien que ce public ne rapporterait rien de plus d'un vaudeville de Meilhàc îjue d'une chanson de Paulus; et toute l'émotion esthétique dont il est capable, une romance amoureuse ou patriotique I la lui procure aussi pleinement qu'une tragédie de Racine. Alors à quoi bon le gourmander sur ses habitudes ? Je serais presque fâché qu'il y renonçât. Car le ténor en habit noir et aux mains gantées de blanc, distingué comme le monsieur des 100,000 chemises, qui vient perler sa romance ou se gargariser de sa chanson à boire; la grosse femme à l'ignoble mimique et que chaque

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geste fait trembler tout entière comme un bloc de gelée : la jeune personne aux coudes pointus qui parle de petits oiseaux en filant ses notes et qui représente le grand art; laplate bêtise du chanteur comique, ses pauvres grimaces et ses tristes gambades, la conviction et l'air de contentement profond avec lequel il débite les plus basses et les plus insipides plaisanteries; les têtes du public, le gros rire des hommes, la candeur des petites bourgeoises qui achètent les romances pour les jouer au piano en rentrant... tout cela forme un spectacle lamentable, mais qui n'est pourtant pas sans douceur. C'est comme un grand bain de sottise que l'on prendrait. Il y a des gens qui goûtent là un plaisir d'ironie facile, et aussi un plaisir d'encanaillement. Mais il convient de se défier, car, à la longue, on sentirait naître en soi un imbécile qui s'amuserait de la même façon que les autres.

Je reviens au réquisitoire de M. Sarcey. Il ne se plaint pas seulement que les chansons soient ineptes : il n'est pas loin d'applique?" la même épithète aux artistes. M. Paulus, qu'il avait particulièrement maltraité, lui a répondu avec une ingénuité charmante:

« Quand je chantais la chanson classique, dit en substance M. Paulus, je gagnais 600 francs par mois. On m'en donne 6, 000(soit725000francsparan) pour les scies qui vous chagrinent, et une loge pour moi tout seul, et le choix des morceaux, et toute sorte de privilèges. Que voulez vous que j'y fasse? C'est le goût du public. Il aime le genre Paulus que j'ai créé, monsieur, et il

n'entend pas que j'en sorte. Car, si je voulais!... Vous me défiez de chanter convenablement du classique? Eh bien ! monsieur, indiquez-moi uuc chanson de Désaugiers on de Déranger, aussi « difficuUueuse » que vous voudrez, et, si je ne la chante pas de manière à vous satisfaire, avec intelligence, avec esprit, avec finesse, j'y veux perdre mon nom, qui est un nom latin et un beau nom! » M. Sarcey a méchamment refusé l'épreuve afin de pouvoir conserver des doutes. Au fond j'en conserve aussi. Mais tout de même M. Sarcey a été un peu dur pourPauIus. Sans doute Paulus nous chante parfois de cruelles choses, et, puisqu'il a le choix de ses morceaux, il est impardonnable ; sans doute Paulus ne paraît pas mécontent de son talent ni de sa personne ; mais Paulus articule bien; J^aulus déploie dans quelques chansons, comme celles du Foit ou du Tambour 'Mo jor, une espèce de fantaisie brutale et sans nuances, qui ébranle assez fortement les nerfs; Paulus, enfin, semble avoir le sens d'une sorte de comique macabre et effréné, un comique de clown autant que de chanteur; et ce qui en double pour moi la saveur, c'est que la nature facétieuse a donné à ce pitre la tête auguste et triste de Napoléon à Sainte-Hélène. Ce n'est point un plaisir banal d'en tendre sortir des cris d'aliéné de cette bouche impé riale et amère, et de voir osciller, dans le tourbillon des sauts de carpe et des acrobaties, le profil césarien du grand empereur. C'est^ proprement, un spectacle philosophique. Pour conclure^, il se peut que M. Pau-

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