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LES CAFÉS-CONCERTS

las n'ait, pour talent, que sa voix, sa tète, son assurance et l'extravagance de sa mimique. Mais c'est toujours quelque chose.

Il faut nommer aussi M'"- Duparcqui est une bonne diseuse, du moins dans l'abominable répertoire contemporain; M"i° Demay, qui a beaucoup de franchise et de belle humeur, et, par-dessus tout, Thérésa, Thércsa dernière manière, une Thérésa tragique, épique, immense. On lui a tant dit que sa diction et son jeu étaient merveilleux de largeur, que tout en elle est allé s'élargissant, son geste et son débit, sa bouche et son buste, et qu'elle ne peut plus chanter maintenant la moindre rilournclle sans « Télargir », sans la rendre solennelle et démesurée. C'est égal, elle est encore bien bonne à entendre. Elle chantait l'autre jour une romance absolument niaise, les adieux d'une mère à sa fille qui va se marier. Je me rappelle tant bien que mal le refrain :

Je pleure, mais i'n'y puis rien faire.

De moi bien des gens se moqu'ront :

Mais c'est qii'vois-tu, je suis la mère, ^ Et toul's les mèr's me comprendront ! \

Ce n'est pas de première force, n'est-ce pas? Mais Thérésa disait cela avec la voix; les gestes et les attitudes d'une Ilécubeou d'une Niobé. La plate chanson s'enflait, devenait grandiose. Si elle fait ainsi quelque chose de rien, jugez de ce qu'elle peut faire quand elle rencontre une chanson digne d'elle. On ne saurait trop

204 IMPRESSlOiNS DE THÉÂTRE.

la remercier d'avoir ressuscité la vieille et admirable complainte qui commence ainsi :

Je me suis engagé

Pour i'ainour d'une blonde.

Je lui reprocherai seulement de trop mimer la chanson de la Glu de Jean Richepin. L'histoire que raconte cette étrange chanson est un drame symbolique, et c'est le rapetisser que de vouloir la « réaliser » Je pense qu'il faudrait chanter cela presque sans inflexions et sans autre mimique que les mouvements du visage.

L'ALGAZAR D'ÉTÉ

42 juillet 1886.

Mon spirituel confrère M. Henri de Pêne a beau nous dire que les théâtres ne devraient pas chômer l'été, que cela désorganise les troupes d'acteurs, que d'ailleurs il n'y a pas de saison pour les braves, etc., nous nous garderons de suivre ces conseils insidieux. Il faut avoir l'àme toute neuve et un grand courage pour senfermer dans les théâtres par ces soirs d'été, si doux. Prenons-en notre parti : ce sont les vacances de l'art dramatique C'est la nature qui se charge de nous donner des représentations. Heureux ceux qui peuvent aller au spectacle à la campagne ! Mais, à Paris même, la nature est bonne et belle et généreuse. Sa grâce et sa puissance, bien qu'elles se plient aux symétries que l'art humain leur impose, n'en éclatent pas moins aux yeux. 11 y a de vrais arbres à Paris. Le parc Monceau a des allées tournantes sous d'épais feuillages, des pelouses d'un vert profond qui ondulent comme des flots, avec des îlots de fleurs, éclatants comme des tissus de l'Inde. Le parc Monceau donne

aux pauvres diables qui viennent s'asseoir sur ses bancs une impression de richesse et de paix opulente : ils peuvent «se croire dans un jardin' de lord anglais. Le jardin du Luxembourg a plus d'ampleur, de noblesse et de majesté, avec son grand bassin central que dominentdesterrassestournanteSjSeslargesallées toutes droites et ses arbres séculaires. Il a aussi des coins charmants. C'est un délice de côtoyer, au soleil couchant, la fontaine de Médicis. Les hauts platanes, dont les troncs sont reliés par des guirlandes de lierre, forment une nef au-dessus du long bassin immobile ; et vous avez tour à tour devant les yeux les molles découpures des branches sur le ciel, ou le Polyphème de bronze penché sur la Galatée de marbre que tient dans ses bras le berger Acis. Et, comme cette histoire est éternelle, comme nous avons tous, par métaphore ou autrement, une Galatée qui se dérobe, un peu de tristesseseméle àladouceur que le soirinsinueennous. Mais rien n'est meilleur que de se promener aux Champs-Elysées à l'heure du crépuscule. D'innombrables couples sont étendus dans les voitures fuyantes j et l'on songe à cette admirable page de Bel- Ami, vous vous rappelez? Et des vers vous reviennent en mémoire :

Les vents sont à l'amour, l'horizon est en feu... Toute femme, ce soir, doit désirer qu'on l'aime.

Sur l'Occident splendide et rouge se dresse et s'ouvre l'Arc de Triomphe, et je me souviens d'un sonnet de Sainte-Beuve, d'un sonnet charmant et peu connu, où il célèbre les soirs de Paris et, se remémorant un

vers de VOdijssée, sent se mêler dans son imagination

Avec Paris Ithaque aux beaux couchants.

Voici la voie royale où jadis la France victorieuse a passé. C'est peut-être le lieu le plus noble et le plus glorieux du monde. Tandis que, des deux côtés, de beaux jardins vous versent la paix et la fraîclieur, on a Paris derrière soi, et, en face, la grande porte de granit oii sont inscrites tant de victoires... Et, comme le présent est triste et l'avenir incertain, on rêve du passé en respirant l'haleine rafraîchie de la Terre.., Cependant les guirlandes de verres lumineux s'allument sous les massifs et les baignent d'une clarté bleuâtre et fantastique. Des musiques éclatent, vulgaires de près, mais qui font plaisir à entendre de loin. Une gaieté facile, une gaieté estivale s'éveille dans ces jardins. Des applaudissements et des rires nous arrivent. Entrons, si vous le voulez bien, à l'Alcazar d'été. Le café-concert est, avec le cirque, le seul spectacle qu'on puisse supporter en cette saison. Les caresses amollissantes de l'été éloignent de l'effort et disposent à l'indulgence. On a juste la force d'entendre ces fiedons sans prétention qui ne fatiguent point rintelligence ; et les hommes à principes littéraires ont la joie de se sentir supérieurs à leur plaisir et de pouvoir dédaigner ces grossières bagatelles auxquelles ils prêtent une oreille nonchalante...

Mais au fait, pourquoi les dédaigneraient-ils? On a dit beaucoup trop de mal, dans ces derniers temps,

des chansons de café-concert. On les a accablées sous Béranger, Désaugiers et Nadaud ; on a célébré sur tous les tons la gloire de la chanson classique, fleur de grâce, fleur de décence, fleur d'esprit français. Dans tous les théâtres, les faiseurs de revues ont, cet hiver, répandu des larmes sur le Caveau. Et comme ils ont dit leur fait à Tignoble refrain de café-concert, offensant pour la pureté de nos âmes, et à la « scie » stupide et démoralisatrice ! Ils ont fait planer dans une apothéose le chansonnier de jadis, le vieux célibataire à cheveux blancs soigneusement bouclés, le monsieur en habit bleu barbeau à boutons de métal, admirateur de Delille et d'Esménard, gaillard et paterne, qui sacrifie à Momus et aux Ris, cite Horace, vit avec sa servante et garde le dépôt de « l'esprit français ». On trouve des charmes infinis à ce vieillard ; et si l'on a fait fête au docteur Desrosiers, dans le Fruit défendu, c'est qu'on le soupçonnait d'être un des vieux dont on nous chante les lariflas aux vendredis de l'Eden-Goncert, à seule fin de relever notre niveau moral.

Eh bien ! je le dis ingénuement, cette campagne contre la chanson de café-concert, outre qu'elle est fort inutile, me paraîttout à fait injuste. J'accorde un point. Si l'on veut parler de littérature et de style, la chanson a certainement baissé d'un ton, et l'on voit aisément pourquoi. C'est qu'aujourd'hui les poètes et les littérateurs, grands oupetits,nefont plus de chansons, pas plus qu'ils ne font d'épîtres, de satires ou de fables. Mais d'abordje ne m'en plains qu'à moitié. La chanson

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littéraire était parfois bien déplaisante; il y traînait d'horribles élégances de style, et les pires chansons de Béranger sont celles où il s'est le plus appliqué, celles dont on disait autrefois que c'étaient des odes plutôt que des chansons. J'aime mieux, pour ma part, qu'une chanson ne soit pas « écrite » du tout.

Maintenant, s'il s'agit de morale et de convenances, vous n'aurez pas de peine à constater que le répertoire des anciens chansonniers, pris dans son ensemble, est infiniment plus grivois que celui des cafés-concerts, et surtout d'une grivoiserie plus sournoise, plus étudiée, d'une grivoiserie de vieux, d'une polissonnerie d'ancien notaire qui peut-être est marguillier.

Enfin, si la chanson d'aujourd'hui est souvent bête à faire pleurer, elle ne trompe pas son monde, elle se donne franchement pour ce qu'elle est, elle n'aspire pas à être de la littérature. Et même la joie que répandent autour de nous ces plates calembredaines, loin de nous offenser, peut fort bien nous attendrir. On est pris de compassion pour cette pauvre humanité qui s'amuse de si peu ; et, ce qu'il y a de terrible ou de consolant, selon les points de vue, c'est que, lorsqu'il fait très chaud^ on finit par s'amuser soimême de ces sottises, par descendre, sous l'influence de la température, à un état d'esprit peu compliqué où des plaisanteries élémentaires, des grimaces, des contorsions et des coups de gueule de pitre suffisent à vous ébranler d'un lire salutaire. On communie avec la foule dans la bêtise universelle. Çakia-Mouni

approuverait cette détente et ces divertissements. Au reste, remarquez ceci, je vous prie. Si les chansons dites classiques vous paraissent supérieures à celles d'à présent, c'ett sans doute qu'elles le sont, mais c'est aussi qu'on ne vous sert que les meilleures. En réalité on en a fait, autrefois comme à présent, un nombre infini d'infiniment plates. Il y en a de telles, même parmi les plus applaudies de ces vieilles chansons. Si l'air n'en était tendre et joli, encore qu'un peu traînant et geignard, on s'apercevrait peut-être que la fameuse romance du Temps des cerises est écrite dans le plus pur charabia :

Et dame Fortune, en m'ctint oCerte, Ne poLirrail jamais fermer ma douleur.

Et c'est tout le temps comme cela. Les romances d'aujourd'hui ne peuvent pas être plus bizarrement écrites. Car, ne l'oubliez pas, on écrit encore beaucoup de romances aujourd'hui, — et toujours les mêmes romances, avec des fleurs, des oiseaux, tantôt avec des mélancolies de poitrinaires, tantôt avec la philosophie de Lisette et de Musette. Et cela prend toujours, et toujours il y a de grosses femmes — et même des petites — qui « se sentent tout chose », et de braves bourgeois de Paris qui deviennent pensifs à les entendre. C'est encore, je crois, Féternelle et immuable romance qui a le plus de succès dans Ic:? cafés-concerts, — avec les « scies » et les chansons proprement parisiennes.

De ces dernières, il y en a, je vous assure^ qui ne

L'ALCAZÀR D'ETE. SOI

sont pas sans saveur. Elles sont évidemment moins fines que celles de Désaugiers ou de Nadaud. Mais elle; ont une façon libre et directe, et, parmi leur a blague » bon enfant, une outrance un peu brutale qui est bieu d'aujonrd"bui. Ces cbansons modernes, quelque érudit sera-t-il un jour tenté d'en faire le recensement et de les classer par ordre ? Il devrait assurément faire un cbapitre intitulé : « Du rôle de la Sœur dans les cbansons populaires de la fin duxix'' siècle. » Pourquoi le seul nom de sœur est-il d'un comique irrésistible, du moins dans cette littérature spéciale? C'est qu'on voit tout de suite, trottinant dans la rue, la sœur de Gavroche, modiste, brunisseuse, blanchisseuse ou autre chose : Nana à seize ans ; et cette vision et le nom sacré de sœur, comme disent les poètes lyriques, appliqué à cette fleur de pavé, éveille chez le bon public des idées folâtres. Le refrain connu, si cocasse dans sa simplicité : « C'est pas pour ça que je t'ai donné ma sœur », doit être un des plus anciens de ce cycle de la « Chanson de la sœur » que résume tout entier l'exclamation faubourienne : « Et ta sœur? » On mentionnerait en passant « la Sœur de l'emballeur »; et l'on n'oublierait pas de dire que c'est encore l'évocation de la sœur qui a assuré, Tan dernier, le succès des Porlraits de famille :

Qui qu'a son irrigateur?

C'est ma sœur.

... Et qui qu'est libre-penseur ?

C'est ma sœur.

Un autre groupe de chansons modernes, un des plus considérables, pourrait avoir pour titre général : « La Rue ». Un des caractères de ces chansons, c'est d'être spéciales à Paris, de ne pouvoir être bien comprises que des habitants de la bonne ville. J'en citerai quelques-unes. Par exemple, la Chmissée-d'Antin, l'histoire de ce provincial qui, débarqué à la gare Saint- Lazare, demande la Ghaussée-d'Antin, que des renseignements fallacieux promènent par tout Paris, et qui, revenu par hasard au point d'où il est parti, reprend le train sans avoir trouvé la rue qui est à deux pas. Cela est très simple, très rond et assez drôle et il suffit après tout, pour en saisir le comique, de connaître Paris un peu mieux que la moitié des cochers de fiacre. — DeS' cends donc d' ton ch'vall est encore une chanson proprement parisienne, et d'un comique un peu supérieur, où entre un grain d'observation. Un ivrogne, passant surle Pont-Neuf, avise la statue de Henri IV, et lui propose de descendre et de venir avec lui faire un tour. Cet ivrogne est bien du peuple : il a bien sur Hem i IV les notions du peuple ; il connaît la poule au pot et la belle Gahrielle; et cet ivrogne, buté à son refrain, a bien l'entêtement et la jovialité d'un ivrogne :

Descends donc d' ton ch'val, eh ! feignant !

Un moment il l'appelle « Henri ! » Ce pochard me semljle délicieux. — Toujours dans le même genre, la chanson des statues, de toutes les statues équestres de Paris, qui, s'ennuyant sur leurs chevaux, vont se

promener la nuit bras-dessus bras-dessous, et, le matin, ne retrouvent plus leurs montures parce que le citoyen Mesureur a changé le nom des rues, — ceite chanson ne serait pas à dédaigner, sïl ne s'y trouvait un détail des plus déplaisants. Il n'était point nécessaire de mêler Jeanne d'Arc à cette promenade nocturne, et il est parfaitement ignoble de la faire coqueter avec Henri IV. En revanche, c'est une assez agréable chanson que cette revue des entresolsde Paris qu'on chantait l'autre soir à l'Alcazar avecce refrain :

C'est étonnant, c' qu'on peut apercevoir

A travers les rideaux, le soir, En s'en allant sur l'impériale Vlace Pigale.

Citons encore quelques chansons d'un caractère moins étroitement local. Je ne parle pas des chansons scatologiques dont M. Réval s'est fait une spécialité.. Elles ont du moins ce mérite d'être inoffensives ; et puis, que voulez-vous? ell'^s font rire tout de même^ malgré qu'on en ait, parce que nous sommes des enfants jusqu'à la mort, et que ce comique-là, cher à Rabelais, est celui que les enfants comprennent le plus tôt et qui les divertit le plus. Mais passons ! 11 y a dans J'en suis resté baba une très simple et franche gaieté faubourienne. C'est une femme qui rappor'e les plaisanteries et les calembours de son homme, et qui chaque fois conclut :

J'en suis resté' baba.

Ah ! qu'il est drùl', ce pierrot-là I

C'est lui r pus rigolo De tout' la rue du Gliâteau-d'Eaii !

Ce n'est rien, si vous voulez : mais, tout de suite, je crois voir, devant le comptoir d'un marchand de vin, de braves gens se tordre aux propos d'un camarade, d'un loustic, en se tapant sur les cuisses, et cela me met en joie. Enfm, ni Toto-Carabo, ni la Digîie- Dondaine ne sont des œuvres sans prix. Elles contiennent un grain de fantaisie, et assurément un souffle de lyrisme funambulesque traverse cet admirable refrain :

Il a un œil qui dit (ter) Qui dit à son voisin : « J' t'emmène à la campagne!

L'aiitr' lui répond : « Va-s-y » {ter) L'autr' lui répond : « Ya-s-y ; moi je reste à Paris ! »

Qui les fait, ces chansons? On connaît le nom de M. Jules Jouy. Mais les autres, qui sait leurs noms? Personne. Telle chanson a été acclamée des milliers de fols, et nul nesonge à demander le nom de l'auteur. Les chansons de café-concert sont anonymes, comme la plupart des poèmes populaires au moyen âge. Selon toute apparence, ceux qui composent ces chansons sont des demi-lettrés, mais des gens de Paris, qui savent ce qui plaît au peuple de Paris et qui écrivent pour lui, à peu près comme, dans les provinces reculées, des bergers-poètes trouvent encore des complaintes pour les paysans. Quelques-uns de ces morceaux sont les derniers spécimens que nous ayons d'une poésie spontanée, encore que citadine. Bons ou mauvais, ils sentent Paris et charment les Parisiens, on ne peut le nier.

io juin 1887.

Je comptais sur le drame de Jules Amigues, la Comtesse Fréde'gonde, qui devait être joué la semaine dernière aux Variétés Mais la police, qui s'est mise depuis quinze jours à nous protéger implacablement, a interdit la représentation. Ce souci de notre sécurité est peut-être excessif. C'est à peu près comme si, à la suite d'un déraillement sur la li-ïne Paris-Lyon- Méditerranée, le gouvernement interdisait aux citoyens de prendre le chemin de fer. J'en appelle à Herbert Spencer contre cette tyrannie des pouvoirs publics. Et si nous consentons à être brûlés? Si nous voulons en courir le risque, — comme nous courons celui de tomber dans nos escaliers ou de glisser sous les roues d'un fiacre dans la rue? C'est notre affaire après tout. Vous connaissez le vieux mot de je ne sais quel Cardaillac. Comme une petite comédienne, ayant perdu sa mère, avait manqué cinq ou six répétitions : e Est-ce qu'elle compte manquer, dit ce philosophe, tant que sa mère sera morte? ^ Est-ce que nous ne pourrons plus aller au théâtre tant que TOpéra-

Comique aura été incendié? Est-ce qu'il nous sera défendu de nous délasser de la vie (si toutefois le théâtre sert à cela), tant que nous serons des créatures mortelles et exposées à l'aveugle brutalité des hasards meurtriers? Au reste, si un malheur nous arrivait, si nous n'avions pas Tesprit de sortir à temps, nous saurions du moins nous arranger pour être asphyxiés en trois ou quatre minutes. Les morts qui pai aissent les plus effroyables, les morts en masse dans les incendies ou les naufrages sont, en général, les plus rapides et ne sont pas nécessairement les plus cruelles. Sans doute, la minute où l'on a subitement la vision de la mort inévitable doit être terrible; mais cela doit vous étourdir à la façon d'un coup de massue; et, quand ensuite la bête, soulevée par l'instinct de la conservation, s'agite et se débat désespérément, je pense, j'aime à croire qu' « on n'y est plus », que la pensée est déjà morte, que cette suprême lutte du corps révolté est, peu s'en faut, inconsciente, qu'on ne souffre pas plus que la plupart des malades ne souffrent dans leur lit pendant les dernières minutes de leur agonie. Et encore une fois, cela dure si peu! Et puis, comme vous savez, c'est toujours d'asphyxie que l'on meurt. Alors? Les plus à plaindre, ce sont les malheureux qui échappent à moitié brûlés... Oui, cette pauvre petite danseuse torturée, qui se meurt lentement depuis vingt jours, inspire une immense pitié; et il s'y mêle une colère indignée... contre qui? contre quoi? Contre les lois inflexibles du monde?

Cela leur est bien égal. Rien à dire, rien à faire. Il y aura toujours de la souflrance gratuite, absurde^ inexpliquée ; et ce ne sera pas la police des théâtres qui en diminuera notablement la somme dans l'univers. Que le printemps, enfin venu, nous console. Ler monde est mauvais quand on souffre, ou quand Ist souffrance des autres nous est vivement rappelée et nous force à nous souvenir de notre condition misérable. Mais le monde est bon quand on se promène dans les champs, du foin jusqu'à la ceinture, comme je viens de faire ces jours derniers, — ou même quand on entend d'innocents flonflons « sous les arbres bleuis par la lune sereine s comme j'ai fait l'autre soir à l'Alcazar d'Eté.

Je vous parlerai donc un peu des cafés-concerts, puisque ce sont les seuls spectacles qui nous soient encore permis. Et je réserve pour les mois de vacances l'analyse des livres (j'en ai un grand tas devant moi) qui ont trait au théâtre ou à son histoire.

Mais, hélas ! que puis-je vous dire des cafés-concerts que je n'aie déjà ressassé ici même? Ils ne sont guère renouvelés depuis l'été dernier, — ni moi non plus. J'ai beau faire, il m'est impossible d'avoir une impression fraîche, et inédite sur le genre de littérature qui fleurit dans ces lieux de plaisir. Et je n'ai même pas la ressource de me contredire à leur sujet; car je i'aî déjà fait, ou je me trompe fort.

Oui, c'est ainsi : les impressions et les idées que font naître en moi les morceaux lyriques gazouilles

OU trompettes par M'^^^^ Diiparc et Demay et par M. Paulus, eh bien ! ce sont les mêmes que l'autre année. Si je vous dis que les plus honnêtes gens se délectent parfois à prendre un bain de bêtise; que d'ailleurs il n'est pas juste d'accabler, comme on fait, la chanson d'aujourd'hui sous -l'ancienne chanson classique; que le genre nouveau, dans ses meilleurs exemplaires, a plus de fantaisie et de piquant; qu'il compte du reste un des poètes de la Belle Hélène et de la Grande Duchesse, et par conséquent un académicien, parmi ses créateurs; qu'au surplus la chanson de café-concert n'est pas, quoi qu'on ait dit, plus égrillarde ni plus polissonne que la chanson du Caveau; que l'éternelle romance, avec lilas, cerises et petits oiseaux, et l'éternelle chanson patriotique continuent d'être en grande faveur auprès du public; que le « vieil esprit gaulois » est également immuable et sûr de plaire; que ce qu'il y a de moins plat et de moins fade dans ce répertoire toujours recommençant, ce sont encore certaines « scies » d'un tour franchement populaire, qui sentent bien le pavé de Paris et qui même ne sont entièrement intelligibles que pour le peuple parisien; que la « bellemère » et la « sœur » jouent régulièrement un rôle considérable dans ces compositions; qu'il y a parfois, dans ces morceaux, un vrai sens du comique et une espèce de lyrisme et d'emportement canailles, et qu'enfin, au point de civilisation où nous en sommes, cette poésie-là est tout ce qui nous reste de

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poésie spontanée et anonyme... — si je vous dis tout cela, vous vous souviendrez peut-être que ce n'est pas la première fois, et vous trouverez la répétition assez inutile.

Ainsi, il n'y a pas encore deux ans que je parle ici des théâtres parisiens ! et déjà je rabâche, et ma seule excuse^ c'est que je m'en aperçois. Que sera-ce dans vingt ans, si j'y suis encore? Mais bah! dans vingt ans, je ne m'en apercevrai plus. Et puis j'ai une seconde excuse, celle de Pierrot : « Je dis toujours la même chose parce que c'est toujours la même chose. » Nous en sommes tous là, plus ou moins ; et, ici, le plus ou le moins n'est pas une affaire. Le même soleil, la même lune, les mêmes saisons, les mêmes amours, les mêaies plaisirs, les mêmes e'nnuis, les mêmes chagrins, les mêmes femmes, les mêmes ministres, les mêmes livres, les mêmes spectacles, reviennent, reviennent dans notre vie et ramènent les mêmes impressions, les mêmes idées, les mêmes théories. Nous vivons de répétitions. Si on les rayait de l'œuvre du plus grand écrivain (sans se laisser prendre aux apparences), il n'en resterait pas cinquante pages. De nous autres chétifs, il ne resterait pas cinquante lignes, et encore ces cinquante lignes seraient à tout le monde. La répétition, c'est l'existence même. Cela est écœurant. Je n'ai jamais si bien compris le vœu de SuUy-Prudhomme, et je ne m'y suis jamais associé d'un désir plus profond :

Je voudrais, les prunelles closes.

Oublier, renaître, et jouir De la nouveauté, fleur des choses, Que l'ùge fait évanouir.

Je resaluerais la lumière, ]\Iais je déplierais lentement Mon âme vierge et ma paupièr Pour savourer l'étonnement;

Et je devinerais moi-même Los secrets que nous apprenons.

J'irais seul aux êtres que j'aime Et je leur donnerais des noms...

Si pour nous il existe un monde Où s'enchaînent de meilleurs jours, Que sa face ne soit 'pas ronde.

Mais s'étende toujours, toujours...

Et que la beauté, désapprise Par un continuel oubli, *Par une incessante surprise Nous fasse un bonheur accompli.

Le désir douloureux d'autre chose que ce que nous vivons, l'ennui de tourner en rond, la souffrance de «ous sentir bornés et de n'être que nous, c'est à l'expression de ce sentiment que se ramène toute poésie lyrique. Cur semper eadem? disait Sénèque... Heureusement, nous ne nous apercevons pas toujours des rabâchages du monde, ni de ceux de notre pen- .sée. Si c'est toujours la même chose au fond, du moins il se produit quelques petites variantes dans les apparences, et cela suffit souvent à nous divertir. Et c'est pourquoi, bien que l'Alcazar d'Été soit exactement le même qu'il y a douze mois, et bien que je >«ie pense absolument rien de nouveau ni de la chan-

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son classique, ni de la chanson de café-concert, ni de la chanson en général, — je ne me suis pourtant pas ennu^^é, l'autre soir, sous les marronniers des Cliamps- El^'Sées; et vous me pardonnerez de vous dire, faute de mieux, ce que j'y ai vu et entendu, . J'y ai vu d'abord, sur le rideau, parmi des annonces de toute espèce, une exquise petite femme, peinte par Willette. Le torse nu, — un torse délicat et trop blanc de gamine de Montmartre, — les jambes fines enserrées dans un pantalon étroit, une crête écarlate sur ses cheveux blonds, une queue de coq plantée dans sa croupe, elle souffle éperdument dans une trompette, et représente le Courrier français, cet étonnant journal oîi Willette et Lunel sèment des dessins d'une tournure si moderne, et Ponchon de si belles odes bachiques ou funambulesques ; et qui, fondé par un pharmacien de génie, a tant fait pour la gloire du plus populaire de nos généraux.

Mais la toile se lève, et je reconnais le salon d'architecture mauresque, indieuLe et persane, où de jeunes personnes décolletées sont assises devant des glaces. On n'a rien trouvé de mieux pour nous donner l'idée d'un ïieu de volupté et de délices J'ai vu à Anvers quelque chose de plus complet : le Palais Indien, d'une ornementation tellement babylonienne et sardanapalesque, que notre Eden-Théâtre semblerait, à côté de cela, d'une sobriété attique. C'est qu'il s'agit d'offrir d'un seul coup, aux matelots qui ont six mois de pleine mer, comme un résumé des suprêmes raffinements

de la civilisation. Et, pour qu'ils soient tous contents, on y chante dans toutes les langues. Je me souviens de deux nègres n'ayant chacun qu'une jambe, qui nazillaient une complainte anglaise, et qui, entre les couplets, sautillaient sur leurs béquilles. C'était horrible. J'ai vu, dans un autre lieu de plaisir, un salon non moins peinturluré et gaufré, avec une profusion si néronienne de glaces et de miroirs que les tables mêmes étaient toutes en glaces (et le pavé aussi, je crois): il paraît que le comble du Luxe et le dernier mot de la volupté humaine, c'est de prendre des verres de gin sur une glace qui en reflète l'image renversée.

On a ce qu'on peut. Nous, nous n'avons que l'Alcazar. Le spectable commence par un déiilé de pauvres petites apprenties chanteuses qui viennent débiter leur petite affaire avec une voix de chat. Elles sont encore timides et essayent gauchement des coups de hanche et des gestes canailles. Je les trouverais attendrissantes de bonne volonté si elles n'avaient presque toutes ce sourire proprement parisien, ce sourire qui donne envie de les gifler, ce sourire de la demoiselle de magasin qui vous demande : « Et avec cela, monsieur? » ou de la petite gantière qui vous essaye une paire de gants. Le répertoire, comme je l'ai dit, est peu varié. Il s'agit le plus souvent d'une fille qui perd son innocence ou d'une bellemère qui ennuie son gendre, ou d'un mari que sa femme trouve tiède, ou d'une noce qu'on a faite dans

quelque guinguette de la banlieue. Et Ton y parle de « licher », de « rigoler », et l'on s'y appelle « mon petit trognon ». J'allais vous parler, à ce sujet, du « naturalisme » dans la chanson et y voir une nouveauté : mais je me souviens que Collé et Vadé, il y a plus d'un siècle, faisaient déjà des chansons naturalistes, — et qu'on en avait fait avant eux. — J'ai retenu pour vous, l'autre soir, ce refrain distingué :

Ah! elle a mis dans l' crapaud,

Mis dans 1' crapaud, mis dans l' crapaud ;

C'est Titin' qu'a gagné l'pot;

et cet autre, chanté par une grosse brune, et qui laisse entrevoir, chez cette bonne fille, un trésor d'illusions et la candeur d'une âme toute neuve :

J'ai liché du malaga, Du cliquot et du muscat; J'm'en suis fourré jusque-là,

Je ne vois à y comparer que ce refrain d'une chanson à boire, chantée par M. Debailleul :

Nous étions trois, nous étions trois, Qu'avions bu du jus champenois !

Et voici maintenant les idylles et les romances : Ali temps des lilas, une imitation des immortelles Cerises. Le genre est inépuisable; car, après le « temps des lilas », ce sera, si vous le voulez, le temps des aubépines, ou des fraises, ou des primevères, ou des roses. Le temps des lilas est savamment détaillé (oh! combien savamment!) par une grosse blonde à voix de contralto qui fait des roulades en

■vu IMPRESSIONS DE THEATRE.

renversant sa gorge et en posant sa main sur son cœur. Celle-là représente le « grand art » ; elle chante :

Mais souvent le cœur bat sans qu'on y pense, Et le cœur dit « tu », quand la voix dit « vous »,

Ça, c'est de la littérature. Une dame murmure à côté de moi : » Comme c'est joli! » et voici un morceau plus « littéraire » encore, une chanson du genre le plus noble, — noble comme la lune. Cela s'appelle les Chasseurs de chamois. Il y est question de « fiers sommets » et de « neiges éternelles ». Ecoutez le refrain :

Allons! en chasse! en chasse!

Par les monts et les bois, • Sur les rocs, sur la glace, Poursuivons le chamois!

La chanson d'actualité est rare, et je le regrette. Pourtant, une brunette, habillée en mousse, vient danser « un pas tonkinois », par allusion à notre politique coloniale. Une autre, dans le costume de Mily-Meyer, nous conte qu'elle a gagné « à la laïque le premier prix de gymnastique ». Tout cela est d'une extrême insignifiance. Une seule chanson à noter, celle qui a pour refrain :

Je m' prépar' pour l'Exposition.

Vous voyez ce qu'on peut broder sur ce thème; au dernier couplet, une concierge conte à sa voisine que sa fille a treize ans et qu'elle promet :

L'ALCAZAR D'ÉTÉ. 31o

Eir s'ra prêt' pour l'Exposition.

Il y a déjà, comme vous savez, tout un cycle de chansons-scies sur les rues de Paris. On nous en a dit une nouvelle, qui n'est pas plus idiote que les autres. C'est d'une fantaisie populaire et bonne enfant, et cela peut devenir amusant par la rapidité du débit. C'est l'aventure fort simple d'un monsieur qui rencontre une belle personne et qui lui fait des politesses :

Rue de la Lune Nous prenons une prune;

Rue Serpente, Nous prenons une menthe;

Rue Martin, Nous prenons un sapin, etc...

Cependant la monnaie du monsieur décroît. J'ai retenu cette belle rime :

Rue Monsieur-le-Prince, r m' restait trois francs soixante-quinze.

M"^ Duparc est la grande « diseuse » de l'endroit. Mais les platitudes qu'on lui fait dire paraissent d'autant plus lamentables qu'elles ont des prétentions à la finesse. Quant à M^i^ Demay, je ne vous cache pas que je l'admire fort. Il ne me semble pas qu'elle soit, dans le genre canaille, très inférieure à Thérésa (que je n'ai, il est vrai, connue qu'à son déclin). Plantureuse et foisonnante, elle a une trogne hilare, toute en avant, arrondie comme une pomme, une grande bonté dans la bouche, une joie irrésistible dans les

yeux, une diction franche et directe, une articulation irréprochable, une voix bien timbrée, sans bavure, singulièrement mordante et coupante, qui vous entre dans l'oreille avec la netteté d'une balle à pointe d'acier, — et gaie avec cela! Les chansons qu'elle nous chante ont du moins, dans leur grossièreté, de la verve et quelque couleur. C'est la Valse des pieds de cochon^ l'histoire des amours d'une charcutière, inspirée peut-être du Ventre de Paris. « Leurs mains, dit Emile Zola, se rencontraient dans les hachis. » Il n'y a pas, dans la chanson de M"«^ Demay, de traits de cette beauté. Pourtant, ces vers modestes ont bien leur prix :

Il m'appelait son andouille chérie ; Je l'appelais mon cher petit... salé.

Lui, pendant c' temps, s'offrait d' la nourriture, etc

Le Piston d'Hortense ("avec ce refrain ; Ah! jone^ joue, joue plus fort!) n'est pas non plus à mépriser. Vous vous rappelez les vers d'Anacréon, tant de fois imités : « Je voudrais être la brise qui frôle tes cheveux, la robe qui presse tes flancs, ton soulier, ton miroir, etc. » Or, M^^^ Demay, éperdue d'amour, finit par dire à son joueur de piston :

Je voudrais ètr' la chaise de bois blanc Où tu t'assieds, — afin de mieux entendre.

Ce trait n'est-il pas digne de Piron? Et quelle délicatesse dans celui-ci :

L'ALCAZAll D'ETL. 317

Ah! fais un couac! Ça s'rait un' preuv' d'amour.

Enfin la Femme athlète, qui est une poésie de moindre valeur à mon sens, a toutefois un refrain des plus heureux :

Moi, j'cass' des noisettes En m'asscyant d'ssus 1

Et M"<^ Demay le dit comme un ange !

M. Paulus a toujours ce profil de médaille, ce masque imposant et triste de Napoléon à Sainte- Hélène, plissé soudainement de grimaces de clown, cette bouche d'empereur et de héros, d'où les basses facéties partent avec des sonorités d'airain (je ne m'étendrai pas, comme dit Giboyer, sur ce contraste philosophique). Il a toujours cette mimique d'aliéné et cette diction vibrante, sans nuances, qui ne vaut que par la netteté dans la rapidité, par le burlesque de certaines intonations, et par le cuivre continu dont elle vous emplit 1 oreille jusqu'aux bords. Ses fournisseurs savent lui fabriquer des « scies » à son usage, et dont le comique consiste surtout dans d'interminables séries d'assonances, .l'ai assez goûté, dans ce genre, VAnglais embarrassé et surtout le Tambour-major amoureux. Dans la file pressée des qualificatifs méprisants que le tambour-major applique aupioupiou qui l'a supplanté, j'ai noté « strapontin » et « demi-syphon ». — Mais pourquoi M. Paulus nous a-t-il chanté, après cela, une inepte Chasse au cerf, du « genre distingué » ? — Heureusement, nous

avons eu, pour finir, En revenant de la revue. Voilà, au moins, une excellente chanson populaire. C'est d'une grosse verve, aisée et copieuse, cela senl. à plein les rues et le peuple de Paris, et le mouvement en est endiablé. Le tout donne vraiment la sensation d'une foule roulante et bruyante, un jour de fête, dans la poussière, par l'avenue du bois do Boulogne ou mieux, entre les rangées de baraques de la foire au pain d'épice, sous le soleil.

Théâtre du Chat-Noir : UÉpopée, par Garan d'Ache. — Pilosophie du Musée Grévin.

8 janvier 4887.

Le Chat-Noir est, je crois, le premier en date, et assurément le premier par le mérite et par la réputation, de ces cabarets « artistiques » et « historiques » qui, depuis quelques années, pullulent dans Paris. On peut voir dans ces établissements un peu banalement pittoresques la manifestation vulgaire et bourgeoise de ce goût du « nibelot » qui est une des caractéristiques de ce temps de délicieuse décadence. Bouvard et Pécuchet aimeraient à y venir « humer le piot » et lamper la cervoise dans ces hanaps de verre qu'on nomme aussi des bocks.

Le Chat-Noir est, en outre, un centre littéraire. C'est le rendez-vous d'une bohème tranquille et proprement vêtue, un peu névropathe seulement, mais qui ne rappelle que de fort loin celle de Henry

Miirger. Le patron de ces jeunes littérateurs est bien François Villon, mais un Villon qui ne rosse point le guet, qui ne vole point de tripes et qui ne sera pas pendu. MM. Emile Goudeau, Alphonse Allais, Jules Jouy, représentent dans ce cénacle la forme la plus récente de la « charge d'atelier », une manière de raillerie humoristique, forcenée et froide. Mais M. Louis Marsolleau dans ses Baisers perdus, et M. Albert Tinchant dans ses Sérénités, soupirent tout bonnement des élégies et des romances, cependant que M. Jean Rameau, ce Basque lyrique, tète étrange et dure sous sa toison d'astrakan, psalmodie ses poèmes cosmogoniques pleins de solennité et de cocasserie.

Et voici le clan des peintres et des dessinateurs : Steinlein qui aime les chats, Caran d'Ache qui aime les soldats, Rivière qui aime la rue. 11 faut mettre à part, avec Caran d'Ache, le grand artiste Willette, voué à Pierrot, un peu Pierrot lui-même par les traits du visage et par le tour d'imagination, et qui joint au sentiment le plus vif de la réalité contemporaine le goût du fantastique et le don du rêve. On peut songer des heures devant son Suicide de Pierrot. C'est une scène de carnaval, une descente de la Courtille, moitié réelle, moitié symbolique. Le ton dominant est ce gris très fm et très nuancé qui fait, à certains jours, le charme des tableaux parisiens. En tête du cortège, Pierrot, en habit noir, vient de se tirer un coup de pistolet (pourquoi? vous m'en demandez trop), et, chancelant, se renverse dans les bras d'une

LE CHAT-iNOlR. :52l

exquise petite femme de Paris. Derrière lui, dans un mouvement vertigineux, galopent d'autres petites femmes mêlées à d'autres habits noirs. Nul n'a peint comme Willette, avec plus de vérité ni avec une grâce plus inquiétante, la fille de Paris près Montmartre, pâle, nerveuse et cambrée, ses bras élégants et grêles, les bas tendus et montants sur ses jambes fines, les petits souliers à hauts talons, l'étranglement du corset où bouillonnent des dentelles de quatre sous ; et nul n'a répandu sur cette frimousse fripée, chétive et presque sans traits, plus de vice inconscient et de gentillesse canaille. L'une des petites sorcières de ce sabbat chevauche un chat noir, et, tandis qu'elle regarde en avant avec des yeux de folie et un sourire blanc, vague, impersonnel, elle tend, derrière elle, au bout de son bras, comme pour s'en débarrasser, un nouveau-né dans son maillot. Et des petites filles de douze ans, des premières communiantes, toutes nues, prêtresse des carnavals à venir, un peu soulevées de terre, dans les attitudes d'anges qui volent, suivent le cortège fou. Au fond, se dresse le moulin de la (xalette, et, sur les ailes du moulin comme sur des portées de musique, s'égrènent les mots du chant catholique, du chant de pénitence : Parce, Domine, parce populo tua. Il y a vraiment dans ce tableau, d'un sens obscur et d'autant plus attirant, un mélange de réalisme et de fantaisie, de mélancolie profonde et de folie, de sensualité et de mysticisme, que je ne me souviens pas d'avoir rencontré autre part.

M. Rodolphe Salis dirige avec verve cet établissement composite qui est à la fois une brasserie, un restaurant, un cénacle littéraire, un atelier de peintre et un théâtre. Il appelle ses clients « messeigneurs », et les fait servir par des académiciens. 11 leur adresse des discours désordonnés et pittoresques. Il nous a déclaré, l'autre soir, que « Montmartre, cette mamelle, était heureux d'abriter dans ses flancs le cerveau de la France ». Aussi étions-nous dans les meilleures dispositions quand le rideau s'est levé.

UEpopee, de Garan d'Ache, est, en effet, une épopée muette, en trente tableaux, dont les personnages sont des ombres chinoises. G'estlagrande épopée impériale, la bataille d'Austerlitz, la retraite de Russie, l'apothéose de l'empereur, la rentrée des troupes à Paris. Les grandes scènes alternent avec des épisodes amusants : l'empereur sortant de sa tente, suivi d'un caniche, et passant devant la sentinelle qui lui présente les armes; les rois prisonniers, maigres ou bedonnants, tenant dans leurs mains leur ferblanterie royale, globe ou couronne; le « public idolâtre » en « costumes du temps », juché sur des échelles et des tonneaux pour voir le défilé ; le curieux, qui veut s'approcher trop près, happé par le grenadier, etc. L'effet de ces scènes comiques était facile à prévoir. Mais, ce qu'on prévoyait moins, c'est que des silhouettes de bonshommes découpées dans du zinc et promenées derrière une toile blanche d'un mètre de large pussent nous communiquer le frisson guerrier

et le sentiment de la grandeur. Et p(3urtant cela est ainsi. Le tableau de la revue, celui de la bataille, celui de la retraite, d'autres encore, sont d'une réelle et je dirais presque d'une sérieuse beauté. On se l'explique en y songeant un peu. M. Caran d'Ache, qui est un dessinateur très hardi et très sûr, nous donne d'abord l'illusion de la vie par la seule vérité des silhouettes simplifiées et résumées; et cela n'est déjà plus de la caricature, mais plutôt un dessin d'un genre particulier qui, ne pouvant nous montrer les visages, réduit à ne rendre que les lignes qui délimitent les corps, compense cette pauvreté de moyens en exagérant un peu ce que ces lignes ont de caractéristique et d'expressif. Et, de fait, Caran d'Ache nous découpe en quelques traits des corps sans yeux, sans bouche, mais qui vivent tout entiers et qui, par l'allongement des jambes fendues en compas, par l'empanachement et l'emphase des coiffures, par la fougue et tout 1' « en avant » des attitudes, ne peuvent appartenir qu'à des héros de la grande armée. Nous reconnaissons immédiatement Tombre de VHGVime à Voreille cassée. Mais ce n'est pas tout : ce genre de dessin, qui ne sait traduire que la vie des corps, est par là même très propre à rendre la vie des multitudes, la vie collective où l'expression particulière des visages s'efface et se noie. M. Caran d'Ache le sait bien. Par l'exactitude de la perspective observée dans ses longues files de soldats, il nous donne l'illusion du nombre, et du nombre immense, indéfini. Par le

mouvement automatique qui les met en branle tous à la fois, il nous donne l'illusion d'une âme, d'une pensée unique animant des corps innombrables, et, par suite, l'idée d'une force démesurée... Et puis, que voulez-vous ? Nous nous souvenons des grandes guerres, et de l'homme extraordinaire qui nous a fait tant de mal, mais qui nous a apporté tant de gloire; et nous redevenons peuple à la vue de sa silhouette légendaire, mi-héroïque et mi-grotesque, dominant les mêlées sanglantes où s'élabore l'Histoire mystérieuse. On souriait, l'autre soir, mais on était presque ému. C'a été un vrai triomphe pour Garan d'Ache^ et bien mérité. Son poème silencieux, aux onjibres ghssantes, est, je pense, la seule épopée que nous ayons dans notre littérature...

... Flânant un de ces soirs sur le boulevard le long des petites boutiques d'oranges, de jouets et de poupées, l'idée m'est venue d'entrer un peu dans la grande boutique des poupées illustres, au Musée Grévin, afin d'y passer la revue de nos gloires, et de m'y remémorer les événements remarquable accomplis dans l'année.

Je venais demander aux figures de cire une leçon d'histoire. Voici ce qu'elles m'ont appris :

Les événements les plus considérables de ces derniers temps, ceux qui méritaient le mieux d'être représentés avec de la cire et des couleurs fines et d'être ainsi confiés à la mémoire et à l'imagination

LE CilAT-XOIR. 323

des foules, vous ne vous en doutiez peut-être pas. c'est l'exécution de Gamahut, la réception du Père Didon par le pape Léon XIIL Tinterdiction de Germinal, le crime du vampire de Saint-Ouen, — et l'assassinat de Marat par Charlotte Corda v.

Il m'a paru qu'il y avait des lacunes, si j'ose le dire, dans ce résumé d'histoire contemporaine, et que peut-être aussi l'intérêt de quelques-uns de ces tableaux était un peu défraîchi Et alors je me suis tourné vers le « salon des célébrités », vers les groupes des grands hommes, de ceux qu'il convient de proposer à l'admiration des masses. Et là encore, j'ai été frappé du caprice hardi qui semble avoir présidé à la composition de ce panthéon parisien.

Un petit Sardou tout phssé pose la main sur l'épaule d'un Dumas fils énorme. C'est l'attitude touchante des « amis de collège » qu'on voit sur les kiosques-affiches. « Gounod joue à Massenet, dit le catalogue, une mélodie de sa composition. » (A quoi reconnaît-on que cette mélodie qu'on n'entend pas est de la composition de M. Gounod ?) « Aurélien Sclioll, dit le même catalogue dans une phrase pleine de noblesse, s'avance vers Zola appuyé contre une colonne. » Alphonse Daudet et Ludovic Ilalévy sont tout étonnés qu'on les ait collés, dans une intimité douce, sur le même canapé. Ils en demeurent stupides. Weiss et Sarce}', droits comme des i, considèrent un buste sur une console. Il est visible quïls n'en pensent absolument rien. M. Vibert, avec Détaille

dans le dos, dessine une danseuse. C'est M. Vibert qui représente la peinture française. Je vous assure.

Puis voici un assortiment d'hommes politiques : Freycinet, Floquet, Ferry, Clemenceau, Mgr Freppel, Wilson, Brisson, Tony Ilévillon.

« Pourquoi ceux-là? » me disais-je. Et je me répondais : « Au fait, ceux-là ou d'autres... — Mais il y en a là qui ne sont plus frais. Le Musée n'est pas au courant. D'autres ont surgi... — Bah! pendant qu'on fondrait les nouveaux arrivés, ils auraient déjà cessé de plaire. Alors, à quoi bon? »

C^est égal, la méfiance m'envahissait. Je songeais : « Pourquoi Dumas et pas Augier ? Pourquoi Ilalévy, et pas Meilhac? Pourquoi Vibert, et pas Toulmouche? Pourquoi Dupont, et pas Durand? Et pourquoi pas M. Georges Ohnet ? Et pas un sculpteur ! et pas un poète I » Mais, c'est surtout à l'absence de M, Coquelin que je reconnus combien cette exhibition denos gloires était incomplète. Et je compris alors que j'avais tort de demander au Musée Grévin une leçon d'histoire contemporaine, mais qu'en revanche on y pouvait chercher des leçons de philosophie. Ce que je fis avec tout le sérieux dont je suis capable.

Le Musée Grévin est conçu dans un esprit éminemment populaire et forain ; et, à ce point de vue, il ne laisse guère à désirer.

Dès l'entrée, on se sent en pays français. Ce qu'on voit d'abord, ce sont des cires anecdotiques, gauloises et vaudevillesques. C'est le genre d'esprit que Gustave

Flaubert appelait « le genre chemisier ». Une petite femme, le pied sur un divan, relève le bas de ses jupons. Très subtil, le public comprend ce qu'elle cherche, et sourit finement. Un monsieur en cire la lorgne avec son monocle. Un autre monsieur, qui s'est assis sur un banc fraîchement peint, découvre le^ fond de son pantalon zébré de vert. Tout cela, c'est le pur esprit français. On en pleurerait.

Et maintenant, faisons le tour de la grande salle^ Voici les rois, les empereurs et le général Boulanger,, bref, ce que Pascal appelait les « grands de chair «. Puis voici quelques « grands de l'esprit », ceux de l'espèce utile, les génies pratiques. C'est, naturellement, M. Pasteur dans son laboratoire et M. de Lesseps montrant du doigt, à l'un de ses soixante enfants, l'isthme de Panama sur un globe terrestre. M. Chevreul y est également, parce qu'il a cent ans; cela aussi est un mérite précis, facile à contrôler, irréductible.

Et j'ai éprouvé un soulagement inexprimable enconstatant que M. Renan ne figurait point parmi ces gloires. J'avais si grand peur!

En même temps j'ai conçu pourquoi la douzaine de littérateurs et d'artistes qu'on voit là était si singulièrement choisie, et pourquoi les noms semblaient, avoir été tirés dans le béret bleu de M. Grévin par la main innocente d'une de ses petites femmes.

Ne pouvant les prendre tous, on a pris n'importe lesquels. Cela n'est point injuste. Comme il n'y a point

de balance pour les peser exactement, le mieux était de s'en rapporter au hasard.

Et ce!a est aussi très philosophique. C'est déjà une loterie que le talent, c'est une loterie que la célébrité. Entre ces premiers gagnants on a tiré une seconde loterie, voilà tout. La postérité ne fera pas autre chose, au fond ; nous sommes tant qui noircissons du papier ! Elle piquera dans le tas. — Et ce tirage au sort signifie, enfin, que, à part cinq ou six génies dans chaque siècle, un homme de lettres en vaut un autre, à bien peu de chose près.

Autre leçon. Les inventeurs, les ingénieurs, les militaires sont évidemment mieux trailés que nous dans ce Musée. Ils y ont chacun leur niche. C'est bien fait pour les gens de lettres. Ceux-ci ont une tendance à croire qu'ils sont seuls intelligents et que leur besogne est la plus relevée de toutes. Ils affectent de dédaigner les savants, les soldats, les diplomates. Ils se trompent lourdement. Je ne sais si la plus belle vie, de toutes façons, n'est pas celle d'un grand capitaine, d'un grand explorateur, d'un grand politique, de ceux qui prennent les hommes vivants, les forces naturelles et la terre elle-même pour matériaux de leur rêve. N'oublions pas, chers barbouilleurs de papier, que la forme particulière de génie qui fait les grands hommes d'action n'est inférieure à aucune. Pour moi, elle m'emplit d'un respect probablement excessif.

Troisième enseignement. Ils sont affreux, ces

hommes de cire. Ils ont des tètes énormes, blafardes ou trop fraîches, des têtes cjui semblent gonflées d'humeurs malsaines. Ils ont les tons trop fins des pièces anatomiques qu'on voit au Musée Dupuytren. Ce panthéon ressemble à une morgue. J'ignore si les modèles viennent souvent contempler leurs effigies. Mais, si je me voyais ainsi, cela me ferait un effet ! Et ces têtes bouffies et trop lisses sont plantées sur des mannequins que l'on sent bourrés de paille et dont les bras et les jambes ont des raideurs de puppazi. Ces illustres et ces glorieux ressemblent à la fois à des cadavres de noyés et à des Guignols. Ils paraissent fort tristes et peu intelligents. C'est à dégoûter de la célébrité. Ils ont tout ensemble l'air très jeune, — et l'air crevé, si j'ose m'exprimer ainsi. Sont-ce les poupées d'un coiffeur ou les momies d'un hypogée ? L'idée de la mort nous suit partout dans cette baraque de la gloire.

La mort, on la retrouve avec le crime et la misère dans les souterrains du Musée : Catherine et Claude dans la mine, les pieds battus par le cadavre flottant de Chaval; toutes les phases hideusess de V Histoire cVun crime, depuis le meurtre jusqu'à l'exécution ; des portraits d'assassins célèbres... bref, toutes les horreurs. L'instinct abominable et mystérieux qui nous fait rechercher les scènes de brutalité bestiale, et cjui, pleins de curiosité et d'épouvante, nous fait nous pencher sur la mort, trouve ici de quoi s'assouvir et se soûler.

Merveilleux spectacle, qui commence par une scène de Paul de Kock, par une plaisanterie de commis voyageur, et qui finit par la guillotine, une vraie guillotine, en vrai bois, avec un vrai couperet, et le cou du condamné dans la lunetle et le corps allongé sur la bascule...

L'ensemble forme une image assez exacte, après tout, de la comédie du monde. En baut, les heureux, les triomphants, les « splendeurs de la civilisation », la surface brillante de la vie. En bas, les méchants, tes misérables, l'infamie et la douleur, les dessous effrayants de la société. Un tableau du Musée Grévin, en pan coupé, ferait une superbe allégorie. On y verrait Louise Michel dans sa prison sous le czar, Gamabut sous M. Ludovic Ilalévy, la guillotine sous Rosita Mauri, la baignoire de Marat sous le fauteuil du Pape... Cela ressemble à une « moralité » du moyen âge.

Et remarquez que, pour rendre l'allégorie plus •saisissante, tout cela est en cire et tout cela fondra, tôt ou tard. Ce qui exprime clairement la vanité de toutes choses.

Et, tout près de la guillotine, s'ouvre la salle du téléphone, où l'on entend des chansons de l'Eldorado. « Je ne m'étendrai pas, comme dit Giboyer, sur ce contraste philosophique. »

Le Musée Grévin, c'est le comble du symbolisme. Je profite de l'époque des étrennes et des jouets pour recommander cet horrible joujou à la curiosité des sages.

Teîéatre b'oMBRES CHINOISES DU Chat-Noir : La Partie de îvhist par Sahib; l'Age cVor, par Willette; le Fils de Veunuque, par Henry Somm ; la Tentation de saint Antoine, par Henri Rivière. — Chansons et poésies de MM. Jean Rameau, Emile Goudeau, Paul Marrot, Jules Jouy, Mac-Nab, Meuzy et Fragerolles.

9 janvier 48S8.

L'an dernier déjà, vers la même époque, je vous ai parlé du Chat-Noir. Ce pittoresque cabaret est un des coins les plus charmants de Paris. Une bohème aimahle et jeune, plus originale et plus décente que celle du temps de Mûrger, y tient ses assises. On y est poète, peintre et musicien. On y est mélancolique et fou, sensuel et mystique, macabre et chauvin, païen et moyen-âgeux, réactionnaire et nihiliste, je ne sais quoi encore. Et l'on y a remis en honneur la forme la plus sympathique et la plus expressive de l'art dramatique : les ombres chinoises.

Que dis-je chinoises? Elles ne le sont plus, tant MM. Caran d'Ache et Rivière les ont perfectionnées, et tant ils y ont mis la marque d'un esprit moderne et parisien ! Ils ont introduit dans ce jeu de silhouettes la perspective et la couleur. Mieux qu'à l'Opéra ou à

332 IxAIPRESSIONS DE THEATRE.

la Gaîfcé ils ont su faire évoluer, dans l'orbe clair du IDaravent, des masses profondes et de fourmillantes multitudes. Ils ont su nous montrer ce qu'on n'avait vu sur aucun théâtre : des « figurants » intelligents, animés d'une vaste vie collective. Surtout ils ont su, par une simplification hardie et sûre du contour des corps, exprimer avec intensité des âmes, des caractères, des passions, des sentiments, — et aussi des époques, des pays, des états de civilisation. Ils ont fait des ombres chinoises l'art généralisateur et philosophique par excellence, un art qui plaît aux enfants par sa simplicité et sa clarté souveraine, et aux sages pensifs par sa puissance de synthèse, par tout ce que résument ses taches noires ou colorées. Les ombres de Rivière ou de Garan d'Ache, ce sont proprement les ombres de la caverne de Platon. Car les contours et les apparences des choses, ce sont les choses mêmes. Toute réalité n'est qu'un reflet. J'imagine que dans cent ans le théâtre parlé sera mort. A quoi bon la parole? Les hommes seront pleins d'une telle science, auront la mémoire à ce point bondée d'écritures apprises, qu'ils ne demanderont plus au théâtre que des figures silencieuses et des mouvements muets qui leur rappellent ces écritures, qui réveillent dans leur esprit tous les guignols discursifs des temps passés, d'Eschyle et de Shakespeare à Racine et à Meilhac, et qui les excitent à se souvenir et à rêver. Les ombres chinoises seront alors (avec lespantomimes et les ballets) le seul spectacle apprécié

des gens de goût. Je parle presque sérieusement. Car déjà les ingénieux artistes du Chat-Noir sont en train de nous composer, rien qu'en faisant mouvoir leurs légers fantômes muets et glissants, une sorte de Légende des siècles, plus vaste et plus suggestive que celle même de Hugo.

Oii nous en a donné, l'autre soir, quatre épisodes; les trois premiers, piquants et instructifs, le quatrième, imposant, mirifique et considérable.

Voici d'abord la Partie de whist. La scène représente la silhouette d'un navire, avec les découpures fines et aiguës des machines, des mAts et des cordages, — pareilles aux rencontres de lignes d'un jeu de jonchets. Dans un salon de l'arrière, quatre personnages jouent au whist, avec une immobilité éperdue d'attention. On les sent Anglais, et beaucoup plus clairement que si l'on voyait leurs yeux, leurs traits et la couleur de leurs visages. Car ce qui fait qu'un homme est Anglais, c'est avant tout et presque uniquement l'ensemble de ses contours, c'est un certain habitas corporis; par le reste, il ressemble à beaucoup d'autres hommes. L'ombre chinoise, ne rendant que cet habitas, doit donc, par là même, exprimer avec une puissance singulière le caractère ethnographique des individus. Aussi les quatre personnages de M. Sahib sont-ils extraordinairement Anglais. Et l'on a par surcroît cette impression, qu'ils joueront au whist éternellement.

La tache lumineuse et carrée du salon où sont les joueurs, et où se balance doucement une petite ïampe; le contraste que fait la découpure à angles droits de cette paisible cabine avec l'énorme silhouette îiorriblement compliquée du navire battu des flots, m'a fait éprouver très vivement une autre impression Î3ien connue de ceux qui ont vo^^agé à bord de quelque transatlantique somptueux et luisant, aménagé comme un hôtel américain en miniature; je Teux dire l'impression de la sécurité et du confort dans l'instabilité perpétuelle, au milieu de l'immensité, et sous la menace des forces aveugles et fatales...

Une tempcle éclate et secoue épouvantablement le navire : les quatre Anglais jouent au whist. Des corsaires attaquent le bâtiment et montent à l'abordage : les quatre Anglais jouent au whist. Quelqu'un met le Tou aux poudres; le bâtiment saute, est coupé en •deux; l'arrière surnage encore quelque temps : les quatre Anglais jouent au whist. L'eau envahit la •cabine, qui coule à pic : les quatre Anglais jouent au ^^hist; ils y jouent encore à l'heure qu'il est. Seulement, c'est un whist macabre, un whist à quatre morts.

Moralité, — très simple : — Jouons au whist, mes Trères. Candide disait : « Cultivons notre jardin », et c'était la même chose, ou à peu près. Si les quatre Anglais étaient montés sur le pont, s'ils avaient aidé à la manœuvre, s'ils s'étaient battus contre les corsaires, ils n'en seraient pas moins morts, et ils au-

raient passé un bien mauvais moment avant de mourir. Ayons tous notre whist. Pour Binet, c'est la confection des ronds de serviettes et les bois découpés à la mécanique; pour la princesse Trépof, c'est une collection de boîtes d'allumettes. C'est l'art pour les uns, et pour les autres la littérature. Puisque nous ne pouvons connaître que d'infimes parcelles de l'univers et que n^us ne pouvons agir sur lui que dans une mesure tout à fait insignifiante, faisons dans notre coin, sous notre lampe, un rêve qui nous absorbe et tâchons de mourir dans ce rêve. Et laissons-nous sombrer doucement, comme de pauvres petites ombres chinoises que nous sommes. Le drame minuscule de M. Sahib est d'un pessimisme très consolant et très doux. C'est, de plus en plus, la philosophie de cette fin de siècle.

UAge d'or, de M. Willette, est un délicieux apologue, d'un charme pénétrant et triste. Vous avez pu voir, par les dessins du Courrier français, quel merveilleux créateur de svmboles est M. Willette. Et en même temps il a le sentiment le plus vif de la réalité parisienne. Il traduit des pensées éternelles par l'anatomie de Griquette ou d'Amanda, par les frimousses pâlottes aux nez retroussés, les fines maigreurs, les corsets longs aux tailles menues, les bouillonnements des jupes, les bas noirs bien tendus et les petits souliers. Il a, d'ailleurs, une grâce un peu chétive et mélancolique qui est bien à lui. C'est un AVatteau de

336 IMPRESSIOISS DE THEATRE»

Montmartre, qui n'achève pas ses dessins, parce qu'il aime trop rêver...

Willette est le grand ami de Pierrot et son poète attitré. Il nous conte une aventure de ce pauvre garçon, notre frère ingénu-, tourmenté de désirs et de passions comme un homme, irresponsahle et blanc comme un lis... Pierrot aime une femme. Elle est là, en costume de danseuse, immobile sur ^s pointes, adorable et indifférente, avec un sourire impersonnel. Pierrot se jette à genoux, se traîne, supplie; elle ne bouge pas. Gomment l'attendrir? Pierrot saisit un violon, et lui chante une chanson d'amour: elle ne daigne pas se retourner. Il se fait peintre, il apporte un chevalet et fixe sur la toile les traits de la bienaimée : elle reste insensible. Il se donne des airs cavaliers, joue l'impertinence, tutoie du geste la petite danseuse figée : ces façons-là prennent quelquefois avec les femmes. Mais la statuette ne dégèle point. Alors il a l'idée de travailler pour devenir riche; il bêche la terre, trouve un louis d'or et le présente à la belle. Soudain, elle s'anime, sourit^ se penche sur lui amoureusement.

Morale de l'histoire : Pierrot est touchant, mais Pierrot est un nigaud. Il a l'air profondément étonné de ses échecs successifs. La conduite de la jolie poupée est pourtant bien naturelle. Il l'aime : est-ce une raison pour être aimé? Il lui chante des vers : et si elle ne les aime pas, la pauvre petite? Il se fait peintre : et si elle n'aime pas la peinture? Et pour-

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quoi îes peintres et les poètes seraient-ils plus irrésistibles que les autres hommes ?CoIombine cède quand Pierrot se décide à prendre l'outil du travailleur. C'est donc l'agriculture et l'industrie qui triomphent. Toujours la victoire de l'ingénieur et du maître de forges. Conclusion excellente. Et de quoi te plaindrais-tu, pauvre Pierrot? Colombine est belle pour toi comme pour tout le monde. Cela ne te suffit-il point? Tu peux la voir, l'entendre, respirer son parfum. Pourquoi as-tu la grossièreté de vouloir le reste, — qui n'est pas le meilleur? Puisque tu as des concupiscences bourgeoises, paye comme un bourgeois ! Et je t'en prie, ne fais pas de phrases sur la vénalité de Colombine. Il faut de l'argent, beaucoup d'argent aux jolies poupées pour qu'elles restent jolies. D'ailleurs, ce ne sont pas des écus à mettre dans un bas de laine que te demande l'innocente Colombine : c'est de quoi avoir des pralines et des rubans, et tout ce qui la doit faire plus contente et mieux parée. Vas-tu t'en scandaliser? Elle te promet son baiser, à condition que tu lui donnes d'abord de quoi te plaire davantage, — à toi et aux autres. Ce troc est parfaitement légitime. Et que pourrait-elle t'offrir de plus que la fleur de sa bouche, même si elle t'aimait? Si elle t'aimait... hélas ! pauvre Pierrot, c'est alors que je commencerais à te plaindre. Tu n'en crois rien : c'est que tu n'es pas philosophe. Mais c'est à cause de cela que tu nous touches, rêveur aimé de la lune.

Le Fils de l'eunuque t J'ai goûté ce titre d'une tran- /quilie audace. Nous sommes dans le harem du Sultan. L'aimée favorite brûle d'un amour criminel pour le jeune et bel Alphonse, fils du grand eunuque. Les deux coupables sont dénoncés au Grand Turc par un négrillon subtil et vigilant. Le Sultan furieux fait d abord empaler le grand eunuque. Supplice jovial : nna ficelle fait longtemps glisser la victime tout le long du pal, dans un mouvement de va-et-vient, pour Tébattement des populations. Puis le Sultan fait coudre dans un sac, avec une demi-douzaine de chats, la Sultane infidèle et la fait jeter dans la mer. Enfin, le fils de l'eunuque est étendu sur un gril. Vainement les plus aiobles dames de Stamboul viennent demander sa grâce au Sultan... Alors une révolution éclate. Le peuple délivre l'aimable jeune homme, les écailles à moitié grillées, le porte en triomphe et l'installe sur le •trône... Et, à ce que j'ai pu comprendre, c'est le Sultan qui devient grand eunuque.

Telle est cette Orientale effrénée. Et la morale de l'histoire ? Je ne puis vous la dire, la politique n'étant pas de mon domaine.

Les ombres chinoises sont une si noble furme de î'art que les sujets qui leur conviennent le mieux €ont précisément ceux des grandes épopées ou des grandes œuvres lyrico- dramatiques. Les ombres chinoises excellent à traduire les mythes et les légendes, les idées très générales et très simples, à nous mettre

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SOUS les yeux les figures idéales et largement humaines, les spectacles grandioses, la vie des foules, les images résumées des civilisations, les grands événements historiques. Vous avez vu, l'an dernier, ce que M. Caran d'Ache a su Taire de l'épopée impériale. La conquête de l'Asie par Alexandre serait aussi une matière des plus heureuses. J'en dis autant de Faust et de Don Quichotte, et du Ramaijana, et des poèmes homériques. Mais la traditionnelle Tentation de saint Antoine était encore le plus beau sujet que l'on pût trouver. D'abord, il permettait au dramaturge silencieux de nous montrer de vastes portions de l'histoire humaine et de nous faire voyager à travers les temps et les espaces. De plus, le sujet est moral, puisque le saint triomphe de tous les assauts. Mais, tout en étant moral, il reste séduisant. Nous ne sommes pas obligés d'être aussi saints que le bon ermite de la Thébaïde; nous pouvons lui souhaiter la victoire sans combattre nous-mêmes, et rien ne nous empêche de jouir malignement du spectacle varié de ses tentations.

M. Henri Rivière l'a bien compris. Il nous a déroulé son rêve en quarante tableaux. Il y a mis également à contribution le vieux « mystère » naïf qu'on joue encore à la foire au pain d'épices et l'admirable fantaisie métaphysique et pittoresque de Gustave Flaubert, et il y a mêlé d'amusants détails de la vie d'aujourd'hui : ainsi son épopée embrasse tous les âges. Cela fait quelque chose de très savoureux.

U[} IMl'UESSIO^S DE THEATRE.

Le saint prie au désert; près de lui son compagnon médite. A droite est un rocher où s'ouvre subitement un œil myslcrieux qui cligne trois fois : première manifestation du diable. Antoine est si enfoncé dans sa prière qu'une araignée a le temps de tisser une toile dont elle suspend les fils à son crâne immobile. Dans le ciel passe un vol de jeunes sorcières chevauchant des balais... Enfin le diable surgit, en frac, très moderne... Paris, sa bonne ville, monte lentement à fhorizon. C'est à Paris que vont commencer les épreuves d'Antoine.

Le diable le tente d'abord par la gourmandise. — Voici les Halles, énormes, « le ventre de Paris ». M. Zola s'y promène, reniflant les livarots.

Puis par l'avarice. — Voici le jeu, figuré par de petits bonshommes qui portent les cartes comme les hommes-sandwiches portent les annonces. — Et voici la Course; la « corbeille » hurlante, avec l'agitation des bras au-dessus des chapeaux; un vaste billet de mille francs forme le ciel; au milieu de la scène se dresse le veau d'or.

Puis par l'amlntion et l'orgueil. — Trois tableaux : l'' M. Sadi-Garnot offre son fauteuil à Antoine; 2° les Champs-Elysées; au fond, tout j^etit, l'Arc de Triomphe; au premier plan, immense, la statue équestre du général de M. Paulus. La musique joue : En revenant de la Revue. « Veux-tu être le Général? » demande silencieusement le diable; 3° un port de mer plein de navires; des docks, des machines; dans l'air, un

entrecroisement de mâts, de grues, de cheminées et de fils télégraphiques. Et le diable demande : « Veuxtu être le Maître de forges? »

Tentation métaphysique, — comme dans Flaubert,

— par la sensation vertigineuse de l'immensilé de l'univers et par la constatation de l'absence de Dieu, du Père Eternel à barbe blanche. Antoine est tour à tour promené au fond de la mer, à travers les paysages fantastiques et les ruines des cités disparues, et emporté dans l'espace, au milieu des étoiles et des constellations qui fuient, décroissent et s'évanouissent sous son vol...

Tentation par la luxure. — C'est, comme vous pensez bien, une des plus développées. Voici venir le cortège de la reine de Saba : Nubiens, femmes nues montées sur des chameaux et sur des éléphants; d'autres encore, habillées somptueusement; enfin, sur un char abrité d'un dais de plumes et traîné par des chevaux blancs, la reine elle-même, droite, dans une attitude hiératique, pareille à une fleur superbe,

— et cuirassée de pierreries jusqu'au-dessous des seins; puis un tourbillon de danseuses multicolores, les lignes du corps dessinées sous l'envolement des jupes. Le tout donne une impression d'extrême splendeur, supérieure à celle des plus riches ballets de l'Eden-Théàtre. C'est l'éclat d'un vitrail incendié de lumière. Et la comparaison est absolument juste; car ces tableaux sont en effet composés comme des vitraux d'église, avec cette seule différence que les

m2 IMPRESSIONS DE THEATRE.

•contours y sont déterminés non par des nervures de plomb mais par les découpures du zinc, et que le verre y est remplacé par du papier de couleur que traverse la lumière oxhydrique.

Dernière tentation, par la critique historique et, — toujours comme dans Flaubert, — par le défilé des ■religions. — Les dieux Scandinaves et la chevauchée «des Valkyries; neige, nuit, terreur, mystère. Les •dieux égyptiens, allongés dans le sable, sous le clair de lune bleuâtre : immobilité formidable. Les dieux ■de la Grèce groupés dans un paysage élyséen : harmonie, beauté, sérénité, joie de vivre. Les dreux de .rinde; Vichnou et le serpent Ananta; le dieu noyé •dans un fleuve de lait, réservoir de tous les germes, et, surgissant de son nombril qui émerge, la fleur de lotus, source et commencement de toute vie; rêve énorme et stupéfiant. Et les dieux du Japon, le dieu .Sou-Za-No, les déesses Ala-Man-Rassou et Kou-a-Nou^ semblables à M™^ Chrysanthème; paravent métaphysique, théogonie d'éventail.

Antoine a résisté à tout. Le diable, de guerre lasse, le ramène dans sa Thébaïde oii le saint reprend tran- <quillement sa prière interrompue. Alors le ciel s'illumine d'une clarté d'apothéose, et des anges descendent du ciel, des anges du moyen âge, très longs, avec le bas de leurs robes étalé en cercle et faisant des plis compliqués. Et, dans les coulisses, des voix d'enfants chantent le Venite, adoremus...

JEt le cochon? Pas de nouvelles. Je crois qu'il s'est

perdu dès le second tableau, et qu'il a suivi innocemment M. Emile Zola.

M. Albert Tinchant, le pianiste-poète, accompagne la pieuse épopée d'une souple musique, ingénieusement appropriée aux divers tableaux, — cependant que M. Rodolphe Salis la commente en phrases charentonnesques.

Mais je m'aperçois que je n'ai pas loué comme il conviendrait les divertissements très littéraires des entr'actes : les chansons parisiennes et macabres de M. Jules Joiiy; les belles Chansons de France, de MM, Paul Marrot et Ogier dlvry, mises en musique par M. Fragerolles, le chanteur à la voix émouvante et chaude; les gracieuses rondes du Roi (Je Carreau (MM. Georges Auriol et Legay ont su se faire, pour les écrire, une âme enfantine et primitive, et M. Stenlein les a très joliment illustrées); les fantaisies du flegmatique Meuzy et de l'imperturbable Mac-Nab, les odes bitumineuses du lyrique humoriste Emile Goudeau et les fleurissantes chansons de mélancolie et d'amour que psalmodie, en montrant ses dents. M, Jean Rameau, pareil à quelque mage ou à quelque poète persan...

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