PHYSIQUE AMUSANTE
31 mai 1886.
Un prestidigitateur, M. de Kolta, plus fort que Ilermann (où s'arrêtera-t-on ?) nous a fait jeudi dernier de la magie blanche à l'Eden -Théâtre. Je confesse sans honte que cette physique amusante m'a amusé. Ce sont, en général, d'anciens tours assez connus et que peut-être l'antique Robert Iloudin exécutait déjà, — mais simplifiés, réduits à l'essentiel, dépouillés de tout un appareil de mise en scène, de préparations et de précautions, plus nus et plus rapides et par là même plus surprenants, lime semble, en effet, que la physique amusante s'est transformée comme tout le reste. Une sorte de franchise hardie s'y est introduite. Elle est devenue sobre et directe. Le prestidigitateur ne cherche plus à nous en imposer par des prestiges puérils^ ni par la collaboration secrète de compèros répandus dans la salle, mais par la seule agilité de ses doigts et par la seule perfection de ses trucs. C'est d'un art plus loyal et plus puissant que celui d'autrefois. J'imagine que les tours de M. de Kolta sont à peu près à ceux de Robert Houdin ce que le Supplice dune femme est aux drames de Scribe.
Vous savez quel est l'intérêt de ces fantasmagories quand on s'y laisse prendre. D'abord elles nous plaisent comme toutes les fantasmagories, comme tous les phénomènes qui semblent aller contre l'ordre immuable des choses, contre les lois de la nature. L'univers étant ce qu'il est, nous n'avons guère d'autre consolation que de rêver qu'il est autrement, et c'est là proprement la poésie. La physique amusante, c'est de la poésie lyrique et de la fable en action; et, réciproquement, l'anneau de Gygès, les métamorphoses d'Ovide, ou, dans Vile des Plaisirs du délicieux Fénelon, les arbres qui se couvrent de gaufrettes en guise de feuilles, pourraient être des tours de physique amusante. Mais de plus on sait bien qu'il n'y a rien de surnaturel dans ces illusions, que l'explication en est sans doute la plus simple du monde; et l'on a beau faire, on cherche invinciblement celte explication ; et tandis qu'on cherche et qu'on s'entête, on ne s'ennuie pas. M. de Kolta prend une feuille de papier, il en fait un cornet, et aussitôt de celte corne d'abondance jaillissent des quantités de roses qui s'amoncellent dans une coupe de cristal. Ingénument je prends mon front dans mes mains, et je me demande, au risque de faire sourire ceux qui connaissent les ficelles de ce miracle : — a Voyons, d'où sortent ces roses? Apparemment elles étaient quelque part, serrées sous l'habit ou le gilet du thaumaturge. Mais par oii et comment entrentelles dans le cornet? Sans doute le fond du cornet est entr'ouvert. Oui, mais comment glissent-elles, ces
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roses? Qui les pousse?Coulent-elles le long de quelque fil? Je n'y comprends rien. » — M. de Kolta ôte son habit, prend dans ses mains une cage où sautille un oiseau. Une, deux, trois... plus de cage, plus d'oiseau, plus rien. Je demeure songeur. Je pense que la cage est articulée, que, sous une pression habile, elle se démonte, se resserre, s'allonge, prend la forme d'un cylindre très étroit, l'oiseau restant au milieu. Mais cet objet, comment disparaît-il ? Gomment ne le voyons-nous pas passer dans la manche ou dans la poche du magicien ? Car le magicien est tout près de nous, sous nos yeux, et il semble que pas un de ses mouvements ne puisse nous échapper. — Enfin, M. de Kolta déploie un journal sur le plancher, et pose une chaise sur ce journal. Une femme s'assied sur cette chaise, et M. de Kolta jette sur la femme un voile rouge et noir. M. de Kolta enlève le voile : plus de femme ! Sans doute elle a disparu dans une trappe. Mais, pendant qu'elle s'enfonçait, le voile n'a pas remué, ni le journal qui dépassait de beaucoup les bords du voile. Et comment, enfin, le voile ôté, avons-nous retrouvé la chaise sur le journal? C'est humiliant, à la fin, de ne pas comprendre ! Je sais bien que tout cela doit s'expliquer, au bout du compte, par l'ingéniosité des trucs et surtout par une extraordinaire adresse et par une extrême rapidité de mouvements. Mais alors, si nous ne pouvons les saisir; si, même prévenus, nous sommes sujets à de pareilles illusions, quels misérables
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sens avons-nons donc, pauvres hommes, cl quels faibles instruments de connaissance !
M. dcKolta, lui, doit être un mortel heureux. Sorcier, il l'est réellement; il nous force de voir de nos yeux ce que nous ne voyons pas, et à ne pas voir-ce que nous voyons, et cela par la seule vertu de ses doigts agiles. A saplace, j'irais là-bas, dans le mystérieux et crédule Orient, fonder une religion nouvelle que j'appuiei*ais sur des prodiges. M. Renan fournirait le dogme, qu'il saurait accommoder aux besoins de ces âmes lointaines, et M. de Kolta ferait les miracles. Il serait prophète pendant sa vie, et saint, peut-être Dieu, après sa mort... Mais une réflexion douloureuse vient tempérer la joie que me donne cette idée. Les prestiges de M. de Kolta sont au fond malfaisants. Puisque nous ne croyons pas aux faux miracles de M. de Kolta, quoique rien ne les distingue des vrais et que nous n'ayons, pour les juger faux, que l'aveu du magicien, — que ferions-nous donc si de vrais miracles s'accomplissaient devant nous? Nous dirions : — - Connu ! c'est de la physique amusante 1 Et c'est ainsi qu'on tue malignement, à l'Eden-Théâtre, ce qui peut nous rester encore de foi au surnaturel. Le prophète Elie, quand il reviendra sur la terre à la fin des temps, y rencontrera des Koltas ; on le renverra lui-même à l'Eden ou aux Folies-Bergère, et c'est pourquoi les derniers hommes seront damnés, — comme les premiers, du reste. Cette conclusion fera plaisir aux pessimistes, que j'estime et que j'aime.
EDEN-THEATRE
ET