CIRQUES
Eden-Théatre.
29 mars 1886.
A l'Eden-Théâtre, lundi dernier, un court balJet : la Phalène. Cette phalène est miss ^Enea, que nous avions déjà vue en « mouche d'or ». Suspendue à des fils invisibles, elle monte et redescend, tantôt verticalement, tantôt en décrivant dans l'air de larges courbes harmonieuses. Le mérite de cette jolie ballerine, c'est qu'elle semble réellement voler, comme un grand oiseau; c'est qu'elle garde, dans ses évolutions aériennes, la grâce et la mollesse des attitudes. De ne pas voir les fils de fer, cela n'est rien ; mais on ne les sent pas. Cette aisance est merveilleuse, avec un crochet dans le dos. Je ne vous vois pas à sa place. Mais, tandis que, montant d'un vol souple du plancher aux frises, elle me rappelait, je ne sais pourquoi, ces tableaux de sainteté où l'on voit l'ange de Tobie
retourner au ciel en laissant derrière lui, sur terre, un cercle de bouches bées, d'yeux ronds et de mains écarquillées, je songeais mélancoliquement : — Une seule phalène, c'est peu. Ne pourrait-on, par un jeu de fils de fer et de poulies, faire danser en l'air un essaim de phalènes, tout un ballet aérien d'aimables filles munies d'ailes légères? Non seulement les figures se déploieraient en longueur et en largeur, mais encore en hauteur. Ce serait de la chorégraphie à trois dimensions, aussi supérieure à la danse vulgaire que Test à la géométrie plane la géométrie dans l'espace. Quelle conquête sur la nature ! Les combinaisons chorégraphiques deviendraient innombrables. Et quelle joie de voir évoluer dans des nappes de lumière électrique ces corps sans pesanteur, ces corps glorieux t Ce serait proprement une vision du paradis, ou le rêve de Jacob, en beaucoup mieux. Non, non, l'art du ballet n'a pas dit son dernier mot.
17 mai 1886.
Imaginez que les personnages d'un paravent japonais s'animent tout à coup et que, affranchis des lois de la pesanteur en leur qualité d'êtres chimériques, ils se livrent aux exercices gymnastiques les plus ingénieux et les plus hardis : voilà ce que vous verrez
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à l'Eden-Théâtre. Cela me paraît supérieur, par ccr tains côtés, à ce qu'on fait dans nos cirques. Ces Japonais ont, je crois, plus de grâce, de fantaisie et d'invention dans leurs tours. Et puis ils sont Japonais; ils ont, comme c'est leur devoir, le teint jaune, des vêtements de couleurs éclatantes audacieusement assorties, l'éventail, la robe serrée autour des genoux et ce léger recroquevillement qui leur donne si souvent, sur les paravents, la silhouette d'un point d'interrogation. Ce sont là de grands avantages. Mais au surplus, leur ingéniosité est réelle. Voulez-vous un de leurs exercices? Tandis qu'un bon Japonais, couché sur le dos, tient en équilibre et fait danser avec ses pieds un vaste châssis tendu de papier, — un enfant qui ressemble à une petite fille, tète un peu grosse, jambes un peu grêles, les yeux retroussés, les cheveux pareils à deux coups de pinceau d'encre de Chine, grimpe au long du châssis,^ crève le papier, disparaît de l'autre côté, et par un nouveau trou repa raît habillé en sapajou, passe, repasse, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le châssis ressemble à une écumoire... Allez à l'Eden; il faut encourager cette spirituelle gymnastique d'un peuple ami. C'est bien plus oli que les clowns anglais.
27 septembre 1886.
Nous avons revu avec plaisir, à l'Eden-Thétitre, dans la Belle de Séville, la danse élégante de M"« Laus, et la danse bondissante et chaude de M'^® Carmen dans Une fille mal gardée, une paysannerie qui date d'Auber, mais qui, depuis, a été aussi remaniée et raccommodée que le couteau de Jeannot. Mais deux petits ballets nouveaux : la Brasserie et // n'y a plus d'enfants, m'ont paru plus intéressants; on verra pourquoi.
Nous sommes dans une brasserie du quartier Latin. Déjeunes personnes court vêtues, le petit sac de cuir au flanc, essuient en mesure les tables de marbre blanc, sous la surveillance du patron. Arrivent des étudiants et des étudiantes, qui dansent quelques pas et vont s'asseoir aux tables, où les petites femmes leur servent des bocks en dansotant. Le malheur, c'est que la plupart des étudiants sont des femmes en travesti. Or, quand celle qui le porte n'est pas longue et menue comme Diane chasseresse, le costume masculin, surtout celui d'aujourd'hui, la transforme en je ne sais quoi d'horrihle à voir. 11 n'y a rien de plus abominable qu'une boulotte en jaquette et en pantalon, frisée comme un caniche, les
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yeux charbonnéset la bouche saignante et souriante. Le ventre écarte les pans de la jaquette... Toute la hideur de son sexe apparaît. Cela donnerait raison aux théories sacrilèges de Schopenhauer sur l'anatomie féminine... Là-dessus, entrent des potaches, traînant après eux leur maître d'études effaré. Les petites femmes entourent le pion, l'aguichent et l'enveloppent de leurs danses. Puis, j'ai compris que les petites femmes se mettaient en grève. Puis, arrivent des bonneteurs. Pourquoi des bonneteurs dans cette brasserie? Enfin, n'importe. Là, j'ai noté une idée ingénieuse, la seule, à vrai dire, qui soit dans ce ballet. Les trois cartes du jeu de bonneteau sont représentées par trois danseuses qui glissent parallèlement, se mêlent et se brouillent comme des cartes qu'on bat. Quant à la fable du ballet, elle est insignifiante. Le patron de la brasserie fait la cour à l'une des « verseuses », qui lui fait entendre qu'elle veut le mariage. Comme il insiste, elle se sauve et revient peu après, attifée en « horizontale » de marque. Et je ne me rappelle plus le dénouement. La principale danseuse de la Brasserie est M"° llivolta, qui est toujours bien gracieuse, et qui a de plus en plus l'air d'être en sucre.
Je regrette qu'on n'ait pas mêlé à l'escadron des filles de brasserie quelques garçons de café, qu'on eût choisis aussi maigres et aussi longs que possible, et dont les silhouettes noires et rigides, coupées par le blanc du plastron et du tablier, eussent fait un
contraste piquant avec les jupes bouffantes et les formes curvilignes des corsages multicolores. On eût pu tirer aussi un bon parti des torchons et des serviettes que danseurs et ballerines eussent agités en cent façons, comme font les juives ou les mauresques dans la danse du mouchoir. C'est égal, il y a peut-être dans la Brasserie le commencement d'un genre nouveau, qui serait le ballet moderne, ou moderniste, si vous préférez. Toute la vie extérieure et pittoresque de Paris pourrait ainsi se mettre en ballets. Je suis sûr que Meilhac, aidé d'un chorégraphe intelligent, imaginerait des « figures » charmantes, et qui donneraient l'impression de je ne sais quoi de fantastique dans le réel, un peu comme certains dessins de Degas ou de Forain.
// n'y a plus d'enfants, c'est une distribution des prix dans une école de garçons et une école de filles, avec pompiers, mères émues, orphéons, allocution de M. le maire. Puis, les enfants se livrent à des exercices variés. Une fillette joue de la mandoline, du clairon et du cor de chasse. Un tout petit bonhomme reproduit le tour de la femme escamotée de M. de Kolta. Une petite fille imite avec une prodigieuse exactitude la danse et la mimique de M"° Cornalba, dans une des principales scènes de Brahma. Tout ce minuscule est gracieux et piquant. On est toujours sûr de nous amuser en nous conduisant à Lilliput. Les dieux doivent nous voir un peu comme nous voyons cette humanité joujou. Mais surtout ou
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est stupéfait de voir quels singes impeccables sont les enfants, et comme ils excellent naturellement dans tout ce qui est imitation et comédie. Je suis sûr que des enfants, choisis et bien stylés, joueraient merveilleusement une comédie de Dumas ou une tragédie de Racine. Ils auraient l'air de tout comprendre et rendraient jusqu'aux moindres nuances de sentiment. On ne s'apercevait qu'à leur voix que ce sont des enfants. Au fait, on .l'a déjà vu à ce singulier théâtre Comte dont Théodore de Banville a écrit l'histoire dans les notes des Odes funambulesgues . Cela entame un peu mon admiration pour les comédiens adultes. De môme, on a vu des enfants de douze ans qui étaient de grands pianistes. Mais on n'a jamais vu de bambins écrire un bon roman ou un bon poème. Cela me rend quelque considération pour le métier d'écrivain.
Je m'indignais et m'affligeais jadis de voir des enfants sur les planches. Je m'imaginais que cela devait les affoler et les corrompre. J'en ai pris mon parti. D'abord, c'est gentil à voir. Puis, ils pourraient faire pis encore, et qui sait même si cela ne les détourne pas de mal faire ? Il n'est guère de comédien, fût-il le dernier des pitres, qui n'ait au fond le respect de son métier, qui n'y sente à la fois la dignité d'un art libéral et d'une mission publique. C'est par ce sentim.ent, relativement noble et désintéressé, que les comédiens se relèvent. Je veux croire que les pauvres petits qu'on exbibe sur la scène
éprouvent quelque chose de cela, qu'ils se sentent déjà « artistes », et que cela sauve d'eux ce qui en peut être sauvé. Et, d'ailleurs, ce n'est pas mon affaire de protéger l'enfance.
Cirque d'Été.
20 juin 181 7.
Si les virtuoses, les pianistes, violonistes, violoncellistes et autres maîtres de chapelle du roi de Finlande vous ont parfois agacés, allez au Cirque d'Été, et vous serez vengés. Vous y verrez un honnête bohémien qui joue aussi bien avec ses pieds que tous ces gens-là avec leur mains. Et, comme c'est plus difficile avec les pieds, il est évident que le bohémien Untham est un plus grand homme, et celte idée me soulage... Il arrive, pose son violon sur une petite table, tire avec ses pieds son mouchoir de sa poche, essuie son front génial, rentre son mouchoir, se passe le pied dans les cheveux d'un air inspiré, et joue très proprement, toujours avec les mêmes pieds, le grand morceau de la Traviata:
Quel est donc ce trouble charmant?
Et il y met une expression ! L'archet frémit entre les orteils, et les cordes gémissent douloureusement. Et, pendant ce temps-là, le nain François, les mains derrière le dos, silhouette napoléonienne, l'écoute en