CIRQUE D'ÉTÉ
connaisseur, avec un sérieux profond. Cela ressemble à une vision d'ilolTuiann. Je me réjouis en songeant que l'abbé Liszt voit cela du fond de sa tombe, et que ça le vexe horriblement...
Brune, ambrée, duvetée, tout le soleil de son pays dans les yeux, souple, harmonieuse et belle, M'^° Erminia Chelli se dresse là- haut dans les frises, sur un léger trapèze. Elle se tient sur la fine pointe des pieds et, sans loucher aux cordes du trapèze, se balance. Puis, sur l'étroit bâton, elle pose une grosse boule, et, sur la grosse boule, elle surgit debout, pur un miracle d'équilibre. Puis, elle atteint une échelle horizontale, s'y suspend la tête en bas, et, s'accrochant par les pieds àtous les échelons successivement, parcourt l'échelle entière. Et tout à coup, par une chute gracieuse et rapide, elle tombe dans le filet. îl convient d'être reconnaissant à M''° Erminia Chelli : nous lui devons la vision d'un jeune corps féminin conforme aux lois de la beauté et qui se joue de celles de la pesanteur. C'est déjà presque le « corps glorieux » dont parlent les théologiens.
Après la délicieuse gymnaste, voici la centauresse : M"^ Dudley. C'est un grand plaisir de voir mêlées, au point de ne faire plus qu'un seul animal, les deux bêtes les plus gracieuses de la création, la femme et le cheval. La taille longue, la ceinture mince, d'une souplesse de roseau. M"* Dudley adhère si parfaitement à la selle, que le grand cheval noir sur lequel sa croupe légère, en se posant, s'est vissée, n'est point
pour elle un siège mouvant, mais semble un prolongement et une dépendance de ce petit corps de femme, tant les mouvement- des deux corps sont harmonieux et concordants, et tant l'âme et la volonté de la fragile écuyère rayonnent, se communiquent, se propagent dans toute la machine du grand cheval noir, le long de ses mucles frémissants, et jusqu'au bout de ses jambes nerveuses !
Folies-Bergère et Nouveau-Cirque.
6 décembre 1886.
... J'ai préféré à la Revue des Folies-Bergère les excercices des clowns et des acrobates. J'ignore la nationalité des artistes (les gymnastes sont toujours anglais ou américains sur l'affiche), mais il m'a semblé que la plupart de leurs exercices avaient en effet un caractère sensiblement anglais et un peu brutal, qu'ils valaient moins par la grâce que par la précision, la rapidité vertigineuse et l'excentricité. J'ai vu un gymnaste très fort et très agile, avec un front de penseur et une jambe de moins. Ses tours étaient donc uniquement intéressants par le mérite de la difficulté vaincue, car vraiment les évolutions de ce corps incomplet n'avaient rien d'agréable aux yeux et même faisaient peine à voir. Mais, si on ne s'attachait qu'à la difticulté des tours, le dernier mot de l'acro-
NOUVEAU CIRQUE. T.To
bâtie ce serait un cul-de-jatte faisant du trapèze! — En revanche, je vous recommande les trois gymnastes qui circulent comme des singes le long de deux hautes échelles dressées, qu'ils maintiennent en équilibre tout en faisant leurs tours... Je vous signale aussi les culbutes assez simples, mais étonnantes de rapiditéj de deux clowns en longues blouses qui, à la fm, associent à leurs exercices un mannequin articulé^ le « frère Jack ». Ce qui est amusant, c'est qu'au bout d'une minute ou ne sait plus si ce sont trois clowns ou trois mannequins, tant les deux vivants donnent l'idée de deux corps mécaniques... Le vélocipédiste, qui décrit avec sa monture des cercles si étroits qu'une pièce de deux sous lui suffirait pour hippodrome, n'est pas non plus à mépriser. La roue d'acier devient vivante : il fait d'elle tout ce qu'un écuyer fait de son cheval... Mais tout pâlit devant les Hanlon-Volta, du Nouveau-Cirque. Ils ont tout : la force, la beauté, la souplesse, la rapidité, la précision, l'audace folle et toujours la grâce. Tant pis, s'ils viennent d'outre- Manche! Je les prends pour représentants de l'acrobatie française, et je les oppose, comme tels, aux automates des Folies-Bergère.
a7G IMPRESSIONS DE THEATRE.
Hippodrome -
12 avril 18S7.
La réouverture de rHippodrome a été très brillante. J'ai goûté la gymnastique aérienne des deux dames rouges dont les trapèzes sont mis en mouvement par une roue verticale. Elles ont l'air de se poursuivre, dans la grande lumière bleuâtre, comme deux poissons écarlates. Puis, c'est toute une famille qui se promène sur de grosses boules bleues comme si elle était née là- dessus. Puis voici la poste à trente-deux chevaux qui passe comme un ouragan. Puis, devant un César de pourpre entouré de licteurs, au son de longues trompettes, c'est un combat de gladiateurs et des courses dequadriges. L'Hippodrome et sesspectacles sont ce que nous avons de plus approchant des arènes et des jeux antiques : on fait ce qu'on peut. Arrive une bande d'Arabes sauteurs; c'est un tourbillon de culbutes et de sauts périlleux. Ils n'ont pas l'élégance de nos gymnastes ni leur science, mais une fougue extraordinaire, et quelques-uns une agilité de chats sauvages. Six braves éléphants viennent danser avec cette grâceque l'on connaît. H sont éminemment comiques, et ils s'en doutent, si j'en crois la malice des petits yeux enchâssés dans leurs têtes énormes.