LA FOIRE DE NEUILLY
28 juin 1886.
La foire de Neuilly e:t mon domaine, car une foire esl une série de spectacles La farce a fleuri jadis à la foire Saint-Laurent, et c'est là que Topéra-comique a chanté ses premiers fredons. Allons donc à Neuilly recueillir des impressions.
Les foires changent, comme le reste, et sont soumises aux lois de ce que nous appellerons le progrès, si vous y. tenez. Celle-ci a déjà un caractère scientifique et anti-clérical très marqué. L'honorable M. Paul Bert s'y promènerait avec satisfaction II y a là un grand nombre d'horribles masées qui nous montrent à la fois, figurés en cire, les supplices de l'Inquisition, toutes les formes de la maladie dont Pàquetle (it présent au philosophe Pangloss, et des Vénus endormies dont les seins, avec des mouvements de soufflets, imitent la respiration du sommeil. Mais passons ! Toute cette cire couleur de cadavre esl
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affreuse, et il est certain que ces exhibitions ne sollicitent pas les meilleures curiosités de la foule. Le plaisir mystérieux et troublant qu'elles donnent aux humbles, c'est le baudelairisme du peuple. Ces honteuses baraques ont généralement pour directeurs des docteurs brésiliens décorés d'ordres bizarres et qui parlent dans leurs prospectus de science et de libre pensée. Je lis à la porte d'un de ces musées : « La guillotine de 93 fonctionne à chaque séance. Le couteau tombe à 3™^ 20 de hauteur {sic). » Une enseigne m'attire : « La belle Léda ou la femme transparente». J'entre et vois une pauvre fille qui paraît s'être passé une longue-vue dans le ventre. On applique son œil à l'orifice de la lunette et on lit le journal à travers la jeune personne. Evidemment ce résultat s'obtient par un système de miroirs, simple comme bonjour. Mais il y fallait songer, et cette application des lois de l'optique a quelque chose d'imprévu et d'idiot qui me ravit.
La science a singulièrement perfectionné les divers amusements en usage dans les foires. Vous trouverez ici tous les modes possibles de locomotion. Des transatlantiques en miniature, dont le nom est peint sur la proue {Port-Saïd, Panama, etc.), vous donnent l'illusion d'un voyage en pleine mer, avec tangage et roulis : c'est le mal de mer chez soi. De vraies nacelles, vous font décrire dans l'air de grands cercles verticaux. Un wagonnet, qui descend et remonte en tournant sur lui-même, vous secoue horrifiquement. Les
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enfants et les grandes personnes peuvent vivre là pendant cinqminutes d'une vie purement imaginalive et se prendre pour des héros de Jules Verne. Et les chevaux de bois ! Comme ils sont loin, les chevaux naïfs d'autrefois, peints en rouge, sommairement équarris, avec des jambes toutes droites! Nous avons aujourd'hui d'immenses manèges à deux étages, étincelants de glaces et de paillons, où l'on moud des airs d'opéras pour des chevaux de grandeur naturelle. Et si ces coursiers cabrés vous effrayent, vous pourrez vous asseoir sur des bancs tournants, en sorte que vous décrirez à la fois deux mouvements circulaires savamment combinés, tout comme la terre autour du soleil. Je vois de gentilles petites bourgeoises se hisser sur ces grands chevaux. Une surtout m'intéresse. Elle s'installe en amazome, le buste cambré, un genou relevé très haut. Elle met ses gants lentement, les mains en l'air, comme une marquise qui part pour le Bois. Évidemment, elle est hantée d'une vision de luxe et de vie élégante. Elle joue sérieusement à la grande dame. Et tout à Theure, quand le manège se sera mis en branle, les yeux fermés, à demi pâmée, elle pourra croire que « c'est arrivé ». Si elle avait osé, elle eût apporté une cravache. Je crois voir Emma Bovary partant avec Rodolphe pour sa première promenade à cheval.
Je monte chez une tireuse de cartes. C'est très propre là-dedans. Sur la commode, dans un coin, un bouquet de fleurs d'oranger, sous un globe. Un lit
en acajou occupe tout le fond : l'édredon, couvert d'une guipure, touche presque le plafond de la baraque. La grosse femme me dit la bonne aventure d'une voix molle, sans inflexions, avec une profonde indifférence. Elle m'apprend, entre autres choses, qu'il y a un petit brun qui m'en veut, que l'affaire qui me préoccupe s'arrangera et « qu'il n'y aura pas d'impartialité contre moi » {sic); que je contracterai deux unions, une d'intérêt et une de cœur. Je lui demande : « En même temps? » Elle ne daigne pas répondre. Enfin, elle m'annonce que dans un an je serai à l'étranger et que « j'y ferai ma position ».
J'entre chez Marseille. Peu de « beau monde ». Ce n'est sans doute pas l'heure. Je remarque un « noble amateur » qui a une tête d'égoutier sur un corps d'Apollon. Les luttes sont trop courtes et paraissent trop concertées. Au bout de cinq minutes mes yeux ont assez joui des dos superbes, des nobles flexions de la colonne vertébrale et du jeu des muscles roulants et, comme tout le monde, je vais voir Fatma. La tête est charmante. Mais le caractère ethnographique m'en a semblé très faible. Cette belle personne doit être d'un sang fortement mâtiné. Pourtant il paraît qu'elle est bien de Tunis. Par exemple, ce qui n'est pas de Tunis et ce qui vient tout droit des Batignolles, c'est sa danse. Mais qu'importe? Elle est belle, elle trône, elle sourit. A ses côtés, une grosse femme écroulée dans ses oripeaux, un gros homme habille en Arabe, mais dont la coiffure, serrée au front