Au Journal des Débats
EMILE AU G r EU. fi9
confuse... Tout ce que je voulais dire, c'est que les deux hommes pour qui M. Augier a évidemment le plus de considération, Sergines et Henri Charrier, ne m'inspirent qu'une estime mêlée, incertaine, et qui craint d'être dupe. Les deux plus honnêtes gens de la pièce me paraissent être, d'ahord le marquis d'Auberive, et ensuite (si l'on essaye de tenir compte des circonstances et des fatalités et déjuger comme Dieu même), le bohème Giboyer. Est-ce là ce qu'a voulu l'autear?
Comédie-Fkant.aise : — Denise, pièce on quatre actes.
24 janvier i88o.
Tout le monde le sait à l'heure qu'il est: Denise est décidément un fortbeau drame, intéressant^ attachant jusqu'à la fatigue etjusfju'à une sorte cFexaspération : <lu meilleur Dumas, et aussi du plus touffu et du plus mêlé; du plus courageux, du plus aventureux, du plus habile et du plus humain. Un grand signe pour cette pièce, ce sont les infinies causeries et discussions qu'elle a tout de suite soulevées autour d'elle : on en peut parler des heures sans tarir, tant le fond en est riche et tant l'exécution en est personnelle.
ïi^œuvre est vivante et si pleine de choses, qu'à peine l'a-t-on vue, les idées surgissent en foule, se
pressent, voudraient toutes sortir à la fois. Mais il faut d'abord résumer le drame pour les honnêtes gens qui ne le connaissent point encore. C'est un devoir de conscience, dont j'aimerais à me dispenser et que je remplirai pourtant de mon mieux. Et si j'avoue ce besoin impatient de discuter la pièce avant même de l'avoir racontée, c'est que cela montre assez quelle prise elle a sur l'imagination, sur l'intelligence et sur toute Tâme. Je n'ai assisté qu'à la seconde représentation : je pourrai donc dire, chemin faisant, quelle a été l'impression de ce public très spécial du mardi.
La toile se lève sur un salon oiî se passera toute Taction enlre le déjeuner et le duier. Nous sommes chez le comte de IJardannes. M"^ Brissot est au piano; elle se croit seule et chante un air de Mireille. M. de Bardannes et ses invités entrent à pas de loup, sont près de tomber en extase. La conversation qui s'engage alors nous fait connaître les principaux personnages et leur situation respective. M. de Bardannes est un ancien viveur; son père et sa mère sont morts; il doit avoir quelque trente ans, il est célibataire. Il vient de tirer sa sœur Marthe du couvent et il a mis auprès d'elle, comme institutrice, une personne accomplie, M"« Denise Brissot, qui a vingt-trois ans. Les parents de Denise vivent au château; le père Brissot, ancien officier décoré , un brave homme et d'une probité rigide, est régisseur du comte, qui l'a pris chez lui sur la recommandation d'une amie de la maison.
M'"e de Thauzette, et l'a ainsi tiré de la misère. Nous apprenons tout cela par l'interrogatoire spirituel et impertinent qu'une invitée, M'"<^ de Pontferrand, fait subir à Bardannes. « M™^ de Pontferrand a beaucoup d'esprit. — Oui, répond le mari, elle est méchante comme une gale! »
Mais Marthe est jolie et riche et elle a dix-huit ans. Don Juan est entré tout à l'heure; il lui a remis un livre en lui disant : « Il y a une lettre. » Marthe n'a pas pris le livre, que Don Juan a posé sur la table; mais, un peu après, elle l'enverra chercher par M"e Brissot.
Don Juan, c'est Fernand de Thauzette, le fils de M"^^ de Thauzette, un jeune homme qui s'amuse et dont toute l'occupation est de « chercher des sensations agréables ». Il expose ses petites théories à Thouvenin, un ami de Bardannes, moraliste par état et manufacturier par accident — ou plutôt non, par piété filiale.: il ne voulait que « nourrir sa mère » et s'est enrichi par surcroît. Oh! ce Thouvenin! je n'en ai pas encore parlé quoiqu'il soit là dès le lever du rideau, et je n'en parlerai pas encore : j'en ai trop gros sur le cœur et je n'en finirais pas. « Le devoir, a dit Fernand, c'est ce qu'on exige des autres. » (A rapprocher de la fameuse définition des affaires qui sont « l'argent des autres ». Il y a un moule pour les mots comme pour les gaufres, et ils n'en sont pas plus mauvais.) Thouvenin assène à Fernand quelques tirades fort bien faites et aussi piquantes que si elles
n'étaient pas vertueuses; et on enrage qu'il ait raison ! Cependant M"« Brissot, que Marthe inquiète, conseille discrètement à Bardannes de mieux surveiller sa sœur. Et en avant! voilà la pièce qui va marcher, et l'exposition qui se poursuit toute en action. Arrive ]\|nie de Thauzette, fringante, en amazone, cravache en main. Elle a un entretien avec Bardannes. Ah ! la jolie scène, subtilement et vigoureusement menée ! Nous savons dès les premiers mots que M'"° de Thauzette est une femme de quarante-six ans qui se sent encore très jeune (elle le dit), qui a jeté son chapeau de grande petite dame par-dessus des quantités de moulins et qui, jadis, a été la maîtresse de Bardannes, quand il était encore au collège, parce que son ébahissement de Chérubin et jusqu'à sa tunique ravissaient la bonne âme éprise des fruits verts. « Songez donc ! pour une femme qui a passé trente ans, il faut que l'amour soit gai; sans cela, le mariage suffit. » Elle demande à Bardannes la main de Marthe pour son fils Fernand. Bardannes refuse net: il n'estime pas Fernand, qui n'est pas seulement un coureur sans scrupule, mais qui un jour, avec un ami (|u'il avait pris soin de griser,, a été plus heureux au jeu qu'il ne convient et s'est trouvé gagner mille francs « au piquet ». Mais M"^« de Thauzette insiste, s'irrite, finit par lui dire ce qui se répète dans tout le pays : que lui, Bardannes, est l'amant de la vertueuse Denise. Bardannes proteste et s'indigne. « Bahl dit la fine mouche, vous n'auriez pas été le premier 1 » Bar-
dannes se trouble, comme un amoureux qu'il est. Le trait est dans la plaie : le drame commence. Cette coquine de M'"- de Thauzette devine tout, et, quand elle retrouve Fernand, elle lui confie sa découverte. Tout est pour le mieux; ils tiennent Bardannes, qui leur donnera Marthe pour épouser Denise.
Le drame, arrivé au point oii nous en sommes, comporte trois parties, que l'on peut prévoir dès maintenant : 1" Tenquéte de Bardannes; 2' la découverte du secret de Denise; 3° la solution à laquelle s'arrêtera Bardannes et qui dépendra de la nature de ce secret, des circonstances de la découverte et de la qualité de son amour. Et les trois derniers actes correspondent, en effet, à ces trois parties. Nous prévoyons la marche de l'action sans prévoir complètement l'action même. Double plaisir, d'attente et de surprise.
Le second acte est rempli tout entier par la jalousie croissante, par les angoisses, par l'enquête fiévreuse de Bardannes. Le mot perfide de M'"^ de Thauzette est une goutte de poison qui s'est répandue dans ses veines et l'a tout entier envahi et rendu fou. Cette rage de savoir ce qui lui fera tant de mal m'a rappelé, je ne sais comment, l'affolement d'OEdipe éperdument lancé sur la piste d'un autre secret qui n'est peut-être pas plus tragique. Si les situations et les personnages diffèrent passablement, les angoisseset toute la démarche des deux désespérés sont bien les mêmes : tous deux subissent la fascination d'une énigme meurtrière
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et y voient d'autant moins clair qu'ils cherchent avec plus de fureur.
Le comte interroge Brissot. Il apprend tout ce que sait le brave homme : que Fernand et Denise, qui ont été élevés ensemble, se sont aimés d'un amour innocent, qu'ils devaient s'épouser, que le projet a été rompu par les Thauzette devenus riches, et que Denise en a beaucoup souffert.
Bardannes tient donc un nom et une piste. Il veut et savoir maintenant comment et jusqu'où Fernand Donisfî se sont aimés. Thouvenin lui conseille de le demander à Denise elle-même : c'est le meilleur moyen de le savoir. Il n'ose pas, le pauvre Bardannes; au fond, il ne la croirait pas; il a dans son Cfi-ur tous les scorpions et tous les nœuds de vipère de la jalousie et du soupçon.
Là-dessus, Marthe fait des siennes (et vous verrez au troisième acte à quoi cela servira). Elle aime son Don Juan, cette petite conventine entêtée. Son frère lui a dit qu'il avait refusé sa main à M"'^ de Thauzette. C'est bon, elle se révolte! Elle avoue son amour à Fernand, en gardant, heureusement pour elle, une jolie fierté de race et en le prévenant, sur un monsonge de lui, qu'elle déteste les menteurs. Après quelques façons pointues et sèches, elle injurie Denise dont la surveillance l'exaspère et déclare à son frère qu'elle va rentrer au couvent pour attendre sa majorité. Denise, offensée, se justifie noblement et lui remontre son ingratitude dans un petit discours très
attendrissant: elle aussi s'en ira après le départ de Marthe. «Ah! dit délicieusement M'^^ Reichemberg en tombant sur un canapé circulaire, je suis une méchante fille ! »
Ouf! un entr'acte, le premier. Le public est pris : cela devient tout à fait intéressant. Les plus malins trouvent seulement que l'exposition se continue, dans le second acte, par le récit du père Brissot. Mais les questions auxquelles répond ce récit font bien partie de l'action même. Autrement, tout VOEdipe-roi ne serait donc qu'une exposition ?
Nous arrivons au troisième acte et nous pressentons que là se trouvera la scène décisive, la scène de la découverte.
Denise va partir; le temps presse; Bardannes reprend son enquête avec un surcroît de fièvre. Il faut qu'il sache. Et on peut bien dire qu'il montre, à ce moment -là, une assez grande ingénuité. Ou plutôt il se conduit comme un pauvre garçon très passionnément amoureux et qui n'a plus toute sa judiciaire. Il se décide à tout dire à M'"^ de ïhauzette et à l'interroger. M'^^"^ de Thauzette lui jure (et ici, d'ailleurs, elle est sincère et presque attendrie) que l'amour de Fernand et de Denise a été parfaitement innocent. Sur quoi, Bardannes s'avise d'une combinaison qui marque une candeur croissante. Il accorde à Thauzette la main de Marthe, et alors, se croyant le droit de l'interroger puisqu'il est de la famille, il l'adjure de lui dire, sous la foi du serment, s'il a été l'amant de Denise. Fernand,
bien qu'il ne soit qu'un pleutre, répond pourtant ce qu'un galant homme répondrait à sa place. Il faut ajouter que son devoir et son intérêt sont ici d'accord. Bardannes alors n'hésite plus ; il fait sa demande à M. et M'"^' Brissot. Le bonhomme ne se sent pas d'émotion et de joie ; sa femme, très troublée, garde un silence douloureux. Bardannes n'a plus qu'à se déclarer à Denise elle-même.
La voilà, la grande scène, celle qu'on attend, qu'on désire, qu'on redoute depuis si longtemps. Bardannes confesse son amour: Denise, ravie un instant malgré elle, lui avoue le sien avec une sincérité et une pudeur charmantes. « Alors, vous voulez bien être ma femme? — Non! je suis de celles qui aiment, non de celles qu'on épouse. » Le comte insiste, supplie : il sera si malheureux, tout seul, maintenant qu'il donne sa sœur à M. de Thauzelte!
« A M. de Thauzette? Le misérable! » Et son secret échappe à Denise, violemment, à flots pressés, à paroles entrecoupées : c'est qu'il s'agit de sauver Marthe, la sœur de celui qu'elle aime et du bienfaiteur de ses parents. Et alors elle dit quel gueux est M. de Thauzette, et ce qu'il a fait, et ce qu'elle a souffert. Elle raconte tout : sa chute, la veille d'un duel : Fernand la suppliait, l'appelait sa femme, et il allait peut-être mourir...; puis l'abandon, les couches clandestines, à l'insu de Brissot, chez une amie de sa famille, et la mort du pauvre petit que son père
n'a jamais voulu voir : a Ah ! le misérable ! le misérable ! »
Brissot paraît, il a tout entendu. « Va-t'en ! » dit-il à Denise. Il pleure son honneur perdu avec de plus terribles larmes que celles de don Diègue. Il demande pardon au comte d'avoir souillé sa maison ; il partira dès qu'il aura mis en ordre les affaires dont il est chargé. Puis il se jette sur Fernand qui entre, le renverse, le serre à la gorge : « Je ne me défendrai pas : vous m'assassinerez! » — Alors Brissot : « Va dire à M"^^ de Thauzette que je lui donne une heure pour venir me demander la main de ma fille. Ce temps passé, où que tu sois, je te tue ! »
Le public est presque aussi pris que s'il n'était pas composé de mondains accomplis, de dilettantes, de boulevardiers et d'hommes de lettres. Quelques mouchoirs tamponnent çà et là des yeux de femmes. Mais je vois pas mal de frimousses, jolies ou non, qui résistent; et il me revient que les larmes ont coulé en plus grande abondance le premier soir.
Ce problème est posé. Quelle solution souhaitonsnous? Moi, je désire ardemment le mariage de Bardannes et de Denise, et je suis bien sûr qu'il se fera. La majorité du public en est sûre aussi, mais sans le désirer, je crois, et je jurerais qu'elle va rechigner.
Ce dénouement assuré, l'intervention de Marthe le prépare — très bien, à mon sens; l'intervention de Thouvenin y prépare — assez mal, à mon avis.
Avant cela, deux scènes fort belles, destinées à
« tendre » la situation jusqu'au point où elle deviendra si douloureuse et si atroce que nous dirons : « Ah! non, décidément, c'est trop! Tout ce qu'on voudra plutôt que cela! »
Brissot et sa femme se retrouvent seuls, le vieux soldat désespéré et implacable, la mère meurtrie et miséricordieuse. « Queveux-tu? Elle l'aimait. — Est-ce que nous ne nous aimions pas, nous? Dis donc pour l'excuser que tu aurais été ma maîtresse si je te l'avais demandé? — Puisque je t'aimais, j'aurais fait comme elle! » (Il m'a paru que ce mot, très beau, très humain, très féminin et très maternel, que les Parisiens de la « première » avaient trouvé admirable, déconcertait un peu ce public d'esprit moins libre et ne passait même que parce que les journaux du matin l'avaient déjà cité.)
]y|me (Je Thauzette s'exécute; elle vient demander à
Brissot, devant témoins, la main de Denise pour son
, fils. Denise, écrasée, obéit. Le mariage aura lieu dans
quinze jours. La scène, très simple, serre le cœur. On
demande grâce.
C'est ici qu'intervient Marthe, et nous l'en bénissons. Elle flaire un mystère, une tragédie. Elle interroge ^me (je Thauzette intrépidement, avec sa ténacité et sa terrible innocence de petite fille. Elle apprend le mariage prochain de Denise et de Fernand, et qu'ils avaient des « engagements antérieurs », et que Fernand lui a menti, et que Denise l'a sauvée. Et alors elle veut sauver Denise à son tour, la sauver de ce mariage
et de la colère de son père, l'emmener avec elle au couvent. Elle le veut, et le vieux cède, et il cède même un peu vite. Enfin, c'est déjà pour nous une angoisse de moins.
Pourtant le public, à un endroit, a paru blessé : c'est quand Marthe, embrassant Denise comme du pain, lui dit, avec une innocence de théâtre qui rappelle un peu celle de Fernande dans le Fils de Giboyer : « Notre faute est pareille, nous avons été abusées par le même homme » (ou quelque chose d'approchant), et qu'on voit étroitement enlacées, comme si l'auteur voulait qu'on les confondit dans le même sentiment de sympathie et de pitié, la jeune fille qui a mangé la pomme et celle qui ne l'a pas mangée. Les femmes surtout ont été choquées; et, s'il y avait peut-être quelque pharisaïsme dans cette vergogne, elle pouvait bien venir aussi de ce sentiment spontané, irrésistible — et très salutaire après tout, — que l'acte matériel, même quand il n'ajoute pas grand'chose au péché, creuse pourtant un abîme entre celle qui a passé outre et celle qui est restée en deçà, et qu'il est bon, qu'il est utile aux sociétés humaines qu'on ne l'oublie pas. Et je pardonnerais aisément aux femmes qui ont regimbé à cet endroit.
Bardannes, lui, veut tuer Fernand. Ici intervient Thouvenin : « A quoi cela servirait-il? A désespérer cette folle de M'»*^ de Thauzette, qui n'a pour toute vertu que son amour maternel. Et après? La vraie solution, c'est d'épouser Denise. Elle a souffert, elle a expié, elle
vient d'être héroïque. N'es-tu pas sûr d'elle? La vanité seule et le souci de l'opinion t'empêchent de faire ce dont tu meurs d'envie. Es-tu donc toi-même impeccahle et n'as-tu aucune faiblesse dans ton passé? » etc. Ici, le malaise et la mauvaise humeur du public ont été sensibles. Quelques niais ont sifflé. Je vois à cela deux raisons. L'une (sur laquelle je reviendrai), c'est que ces choses étaient dites par un raseur. L'autre raison, c'est que cette homélie ne s'appliquait sans doute qu'au cas de Bardannes et de Denise; mais, ce cas n'ayant rien de trop exceptionnel, le public a flairé sous le conseil particulier la thèse générale qu'on sent venir : 1» un honnête homme doit toujours épouser une fdle qu'il a rendue mère ; 2^' un honnête homme peut, dans de certaines circonstances, épouser une iîlle séduite par un autre, et quelquefois même il le doit. Voilà les vérités que le public de mardi dernier n'a pas voulu accepter, et je voudrais croire que c'est uniquement parce qu'elles tombaient des lèvres immaculées de Thouvenin.
Enfin ce Thouvenin parle tant et si bien, au gré de Bardannes, qu'au moment oii M''^ Brissotpart pour le couvent le comte laisse échapper le cri de son cœur : « Denise! » Et Denise se jette dans ses bras. Et le public sévère a trouvé qu'elle s'y jetait trop tôt.
Tel est ce drame. Je le redis après vingt autres : c'est la donnée des Idées de Madame Aubray, reprise et aggravée par un dramaturge d'un grand courage et d'un prodigieux talent.
Dans les Idées de Madame Aubray, le drame se concentrait sur M"^^ Aubray. On se demandait : Aurat-elle le courage de conformer sa conduite à ses principes? Et cette excellente femme nous était présentée comme une exception, et aussi son fils Camille, élevé par elle, un bon petit mystique, un candide et un exalté. Et toutes les circonstances atténuantes étaient accumulées autour de la faute de Jeannine : vraiment celle-là était tombée presque sans le savoir. Ici Bardannes et Denise sont directement en présence, et c'est en eux que s'agite le drame essentiel. Le caractère ni la vie de Bardannes n'ont rien d'extraordinaire : c'est un homme de trente ans un peu fatigué, mais qui a conservé une assez grande jeunesse de cœur, voilà tout; c'est un généreux, ce n'est pas absolument un naïf. Et l'aventure de Denise est plus commune et moins excusable que celle de Jeannine : Denise était mieux entourée et protégée. Et comme, le cas étant ici plus commun que dans Madame Aubray, la solution est cependant la même, elle est
par là beaucoup plus hardie et prend tout de suite une autre portée.
Oui, Denise est une œuvre de grande bravoure, et il faut ajouter : de grande témérité par endroits et toute gratuite. On dirait que M. Dumas, soit goût de la lutte ou ivresse de sa force, a pris plaisir à compliquer la grande difficulté de son sujet de difficultés accessoires, à multiplier les détails inutilement pénibles ou déplaisants pour jouir de notre grimace et pour voir jusqu'où nous pousserions la bonhomie et la patience; bref à « piocher le tour de force ». C'est miracle qu'à ce jeu il ne se soit pas cassé les reins.
On est saisi, enlevé, emporté, c'est vrai; mais on n'est pas tranquille. On n'a pas le temps de s'arrêter, mais on a tout de même le temps de s'y reconnaître. On voudrait crier, le tourbillon vous en empêche et vous fait ravaler vos objections; mais elle vous étouffent et, à la première accalmie, elles vous remontent aux lèvres. Et je ne parle pas des objections du coin du feu, ni même de celles du couloir ou de l'escalier pendant Tentr'acte. Tout ce que vais dire, sans beaucoup d'ordre et comme cela me revient, je l'ai pensé, sans y mettre de malice, au cours même de la représentation.
Pourquoi Bardannes a-t-il eu pour maîtresse justement la mère de Fernand? — Gela vous fournit une jolie scène, j'en conviens. Mais on n'aime pas le voir donner sa sœur pour femme au fils de sa vieille maî-
tresse. Si le mariage se faisait, il deviendrait quelque chose comme le beau-père « naturel » de sa sœur, et il serait en quelque façon le grand-père de ses neveux. Ce serait une petite famille de Labdacides — par la main gauche.
Une vétille : pourquoi Brissot et sa femme appellentils tout le temps Bardannes « monsieur le comte »? ^- Je sais bien qu'ils sont à son service; mais comment l'appelleront-ils quand il sera leur gendre? Cette idée me gêne. Après tout, Brissot est un ancien officier décoré : ne pourrait-il, fût-ce par une convention qui nous mettrait à Taise, l'appeler « monsieur » tout court? Et Denise aussi l'appelle « monsieur le comte ». Cela m'ennuie, et, moi badaud, cela me préoccupe pour l'avenir. Je n'ignore pas que, dans le théâtre de M. Dumas, les « hommes du monde » s'appellent pieusement entre eux « monsieur le comte » ou « monsieur le duc », comme si cela leur faisait un plaisir toujours nouveau. A plus forte raison les Brissot doivent-ils se conformer à l'usage particulier de ce théâtre, car le comte est leur bienfaiteur et leur maître... Eh bien! justement, je leur trouve un peu l'air de domestiques, et il me paraît qu'étant donné le dénouement, il y avait avantage à ne pas. rappeler à chaque instant l'infériorité de leur condition, puisque cette infériorité n'est pas un des éléments du drame.
Pourquoi Bardannes, quand il demande à Fernand si Denise a été sa maîtresse, croit-il si ingénument à
sa parole d'honneur? Et pourquoi s'indigne-t-il plus tard que Fernand l'ait donnée? C'est justement le seul cas où il soit admis qu'un homme peut et doit mentir. Il est impossible que Bardannes ignore ce que tout le monde sait ou ait la tête assez perdue pour l'oublier. Et ce n'est pas moi qui le lui dis, c'est léloquent et impeccable Thouvenin, au quatrième acte.
Pourquoi Denise, avant de refuser sa main à Bardannes, lui avoue-t-el!e son amour? On nous l'adonnée comme une fille héroïque; elle devrait donc faire entendre à Bardannes qu'elle ne l'aime pas. — Puis, quand il lui dit que Fernand nie avoir été son amant, elle s'écrie : « Le misérable! » Je vous assure que ce cii étonne : que dirait elle donc si Fernand avait livré son secret? On ne s'explique ce cri qu'un peu après : c'est parce qu'il veut épouser Marthe qu'elle traite Fernand de « misérable », et c'est pour sauver Marthe que Denise avoue. Mais nous comprenons trop tard, et Denise avoue trop tôt, trop vite, sans songer à la douleur de son père, sans se demander s'il n'y a pas un autre moyen de sauver Marthe. — 11 est vrai qu'autrement il n'y aurait pas de pièce, et ce serait dommage.
Pourquoi Denise nous donne-t-elle une si singulière explication de sa chute? Elle s'est livrée parce que son amant allait se battre; il a dit que cela lui donnerait des forces. Ce n'est pourtant pas l'effet ordinaire. Ou bien alors voilà Fernand qui se transfigure. La
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veille d'un duel? tudieu! quand les plus vaillants doutent d'eux-mêmes!...
Et pourquoi avoir donné un enfant à Denise? Pour la rendre plus intéressante? Elle n'en a pas besoin. Pour rendre Fernand plus odieux? Il l'est bien assez autrement. Pour faire pleurer les femmes? C'est trop facile. Pour accumuler les obstacles entre Denise et Bardannes? J'en trouve assez comme cela. Franchement c'est une invention déplaisante, qui précise et accentue trop des choses sur lesquelles notre imagination aimerait mieux glisser.
Mais surtout, Seigneur Dieu! pourquoi ce Thouvenin ? Tout irait si bien sans lui ! C'est lui qui gâte tout. C'est lui qui a Fair d'ériger en loi la solution applicable au cas particulier de Denise; et alors on est en droit de réclamer, de dire au moins : « Cela dépend. » Et il ajoute à cela un tas d'axiomes austères : 11 faut travailler, il faut nourrir sa mère, il faut être cliaste, il faut n'aimer qu'une femme, etc. Hé ! nous le savons bien! lié ! oui, il serait à souhaiter que nous fussions des saints! Et après? — Eliminez ce sermonneur suffisant; toutes les raisons qu'il donne à Bardannes d'un air de satisfaction si imperturbable, supposez que Bardannes les trouve dans son cœur et nous les expose par quelque artifice, fût-ce sous la forme du classique monologue; faites rentrer Thouvenin dans Bardannes et la thèse dans le drame : comme tout change! comme c'est plus rapide, plus beau, plus naturel! plus vivant! Personne n'a rien à dire et tout
le monde est content, les hommes de lettres et les clubmen, les honnêtes femmes et les autres, et ceux qui sont dans la loge officielle et ceux qui sont audessus du lustre.
Et cependant, j'ai beau faire, Thouvenin m'intéresse, et je serais fâché que M. Dumas n'eût pas créé Thouvenin. C'est que Thouvenin est une variété en grande partie nouvelle, du raisonneur, de « l'homme fort ». Vous connaissez ce personnage. En général, c'est un « homme du monde », de trente à quarante ans, qui a beaucoup vécu, très fin, très froid, très spirituel, mordant, cinglant, cassant — et infiniment content de lui. « Il y a deux classes d'hommes : les imbéciles — et moi », voilà le fond de sa pensée. Oh! ces « hommes forts » de M. Dumas, je connais d'honnêtes gens qu'ils font rugir. Remarquez que la conduite de ces sages n'est pas toujours si élégante ni si irréprochable. Vous vous souvenez des « interrègnes » dont profitent ce pincé de Ryons et ce malin de Lebonnard ; et nous nous demandons si l'étincelant Olivier de Jalin a bien le droit d'agir comme il le fait contre une femme qui a été sa maîtresse et qui après tout ne rendrait peut-être pas si malheureux ce nigaud de Najac. Eh bien! l'homme fort s'est angélisé; l'homme fort, c'est aujourd'hui Thouvenin. Il est plus qu'honnête, il est pur; il s'est marié à vingt-huit ans en apportant à sa femme... l'équivalent de ce qu'elle lui donnait; et sa vertu rend à ses propos l'autorité que risquerait de leur enlever son inexpérience. Thouve-
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nin, c'est Kyons vierge et Jalin continent; Thouvenin devrait s'appeler Joseph de Jalin ou Hippolyte de Ryons. Il semble que, pour composer ce personnage, M. Dumas ait mêlé à ses anciens « hommes forts » ses hommes mystiques, ses justiciers implacables ou miséricordieux, Claude ou Montaiglon. Thouvenin n'est guère « vrai », mais voilà que je le trouve amusant. C'est un mystique à cravache; c'est lui qui a écrit V Homme-Femme, et à cause de cela, j'ai bien envie de lui pardonner, tant je suis surpris et ravi de voir ce que sont enfin devenus dans la comédie moderne le chœur du théâtre grec et l'Ariste de Molière !
De même je ne suis plus si sur de quelques-unes des objections que je hasardais tout à l'heure. Le théâtre ne saurait représenter que le vraisemblable; et le vraisemblable, surtout dans les sentiments et dans Tenchaînement des actes, n'est point le même pour tous les esprits; il dépend de la culture, de l'expérience, du tempérament, du caractère, de la condition sociale de ceux qui le conçoivent. Le « vraisemblable » de M. Dumas n'est pas exactement le mien, voilà tout. Et dès lors c'est lui qui doit avoir raison.
Je ne m'entête donc, toute réflexion faite, que sur un point. Qu'on expulse Thouvenin, non de la pièce imprimée (ce serait dommage), mais de la scène. Après quoi je n'ai plus qu'à admirer. Denise me paraît être une de ces œuvres qu'un grand artiste compose, le tournant de l'âge mûr déjà passé, alors qu'il est en pleine possession de son talent et de son expérience; une de ces œuvres par lesquelles il est beau de clore une carrière. Toutes les grandes et séduisantes et despotiques qualités de M. Dumas y apparaissent en plein; quelques-uns de ses défauts aussi, mais si connus qu'on les accepte avec le reste et qu'ils servent plutôt à mieux caractériser son théâtre qu'ils ne risquent de le compromettre.
Voici, je crois, la « formule » de Denise, qui est celle des meilleurs drames de M. Dumas : un cas de conscience surgissant des complications de quelque drame charnel, dans une action tissée par une main qui veut paraître brutale et qui n'est que prudente et hardie.
Un mot d'abord de cette suprême habileté. Voyez comment il nous prépare à la scène de l'aveu. Denise, cette personne parfaite, a commis une faute. Il ne faut pas que nous le sachions d'avance, il faut que nous
sentions un heurt quand elle nous le dira; mais il ne faut pourtant pas que nous en soyons démontés. M. Dumas s'arrange de façon à nous en suggérer sept ou huit fois l'idée dans les deux premiers actes. Nous n'y croyons pas, mais nous y pensons. Et en môme temps il nous met sous les yeux l'intrigue de Marthe et de Fernand, qui nous montre comment une pauvre fille peut tomber sans être une coquine. Nous sommes prêts, nous nolis attendons à tout. Et alors, rapidement, brusquement, avec une brutalité qui nous étonne (au sens du xvii^ siècle) sans nous surprendre, il arrache à Denise l'incroyable et dramatique aveu.
Mais cette habileté serait de peu de prix si le drame n'était au plus haut point intéressant par la question de morale qui y est agitée. Je connais Tobjeclion : « Ne mêlez point l'art à la morale: ce n'est bon ni pour l'un ni pour l'autre. » Gomme si cela ne dépendait pas de l'exécution! Gomme si le bien n'était pas le beau par un côté! Gomme si le besoin de justice que l'homme porte en soi, la peine qu'il a parfois à découvrir où elle est, et les angoisses qui s'ensuivent, n'étaient pas matière d'art! Est-ce que le cas de conscience qu'Hamlet a à résoudre fait tort au pathétique de l'œuvre de Shakspeare? N'est-ce point une question de morale qui est posée dans les Euménides et dans Antigone? Les pièces de M. Dumas auraient-elles à ce point passionné la foule s'il n'y avait dans presque toutes des « cas de conscience » expressément formu-
lés et discutés? Les liommes assemblés sont pris d'un grand désir de justice, d'un grand souci du bien moral; et, d'autre part, le drame étant la vie ramassée, les questions de justice s'y posent plus nettement, plus brutalement, nous adjurent de nous prononcer. Il y a une question de ce genre dans Denise. Un honnête homme peut-il épouser une jeune fille qui a failli? Le code mondain et le pharisaïsme disent non. La justice, lEvangile , les bons cœurs et les théologiens disent oui. Et M. Dumas veut nous faire dire oui, et il y arrive. C'est son honneur d'avoir écrit des drames qui intéressent violemment la conscience.
Mais il faut que ces questions nous soientproposées dans un drame qui ressemble à la vie réelle et qui se joue entre des personnages vivants. M. Dumas avait certainement oublié cette nécessité dans la Femme de Claude et dans la Princesse de Bagdad : il s'en est ressouvenu cette fois.
Je vois chez lui deux hommes. D'abord un moraliste très dur, très Apre, et qui lui-même est double; car c'est une espèce de justicier qui se réclame de Dieu, et c'est aussi un observateur acéré, avec un esprit de tous les diables : quelque chose comme un prophète d'Israël qui fait des mots. — Et sous le Jérémie boulevardier je sens un homme profondément troublé par les passions qu'il décrit, un misogyne à la façon d'Euripide, qui ne se sent pas tranquille devant ces femmes qu'il a tant rudoyées. Et c'est pourquoi il a
mieux rendu que personne la m3-stérieuse fatalité de l'amour aveugle.
11 y a de cette fatalité dans l'aventure de la pauvre Denise. Je sais bien qu'on dira : « Elle n'est pas rm/^, elle ne se tient pas. Puisqu'elle est si sage, elle devait résister. » M. Sarcey répondra : « Le malheur est arrivé il y a longtemps. C'est un pacte que l'auteur vous propose. 11 ne faut jamais chicaner le point de départ quand la pièce est bonne. » Mais on pourrait aussi répondre tout simplement : Hélas ! oui, cela est ainsi. Denise est une très charmante fille qui a été très faible un jour. Si elle est si sage maintenant, c'est qu'elle ne l'a pas toujours été, et qu'elle se souvient. Et enfin pourquoi ne pas le dire? On peut faire ce qu'a fait Denise et n'en être pas moins une très bonne àme, à condition que la faute ait été désintéressée. Et quand on a expié comme Denise, j'estime qu'il ne reste rien du péché. — On dira encore : Cette fille si intelligente, comment a-t-elle pu aimer ce vulgaire Don Juan? — Mais c'est toujours comme cela! Mais justement elle ne serait pas tombée avec un autre que Fernand ; et c'est parce qu'il ne désirait en elle que la femme qu'il l'a eue. Ces choses-là sont aussi certaines qu'elles sont obscures.
Bardannes, Fernand, M"ie de Thauzette, nous avons vu maintes fois leurs pareils dans le théâtre de M. Dumas. — Mais Brissot est superbe : héroïque avec une tête étroite de sous-officier, respectant autant la lettre que l'esprit du code de l'honneur, et, si on
le laissait faire, sacrifiant à une convention la vie de sa fille. — J'aime aussi beaucoup le rôle de Marthe. C'est ce qu'on appelle un rôle « ingrat » ; mais comme elle est vraie, cette petite fille sans mère, que personne n'a élevée, que la solitude et la sécheresse du couvent ont rendue à la fois défiante, volontaire, pimbêche et romanesque, avec un fonds de loyauté virile, comme il convient à une enfant qui s'est formée toute seule et qui par bonheur était bien née !
Ainsi les personnages vivent. Le drame se meut en dehors de la thèse et peut se passer d'elle; il est tout plein d'un grand amour du juste et tout débordant de passion : j'avais donc raison de dire que c'est du Dumas d'avant la Femme de Claude.
Ce « Dumas » des meilleurs jours, c'est quelque chose d'étrangement riche et puissant. Cela fait songer au théâtre des grands classiques : c'est de même espèce, sinon de même beauté. Les cas de conscience, ils sont dans Corneille : débattus, ils font la souffrance de Rodrigue, de Curiace, de Polyeucte; et, résolus, ils font leur grandeur. Les passions fatales, elles sont dans Racine : llermione, Roxane et Phèdre en vivent et en meurent. M. Dumas s'empare de ce double élément dramatique; il fait surgir le cas de conscience d'un violent drame d'amour; il transporte le tout en pleine vie contemporaine; et puis, dans cette comédie tragique, qui est en même temps une peinture de nos mœurs aussi rapprochée de la réalité que le permettent les lois essentielles de son art, il vous campe l'Ariste
qu'il a pris à Molière, en faisant de cet « honnête homme » un philosophe misanthrope, qui a l'esprit du diable et qui est dans la confidence de Dieu.
Voilà, direz-vous, bien des affaires! Quel homme! Il a tout, alors? 11 n'y a que lui? — Mais voici où les grands classiques, à jamais aimables et vénérables, gardent l'avantage sur M. Dumas.
D'abord la forme est, chez eux, plus artistique, plus belle en soi : ce ne sont pas seulement des poètes dramatiques, mais des poètes tout court. Et cette différence est liée à d'autres, comme cause ou comme effet. — Lorsque Corneille nous expose un cas de conscience, ce sont les intéressés qui le discutent et le tranchent eux-mêmes : M. Dumas confie volontiers ce soin à Ariste; Ariste traite les malheureux qui l'entourent comme des imbéciles ou des enfants; il les décide, et il décide pour eux; il régente, il encombre. — Le grand psychologue Racine fait sortir des passions désordonnées leur propre châtiment : M. Dumas les punit par le coup de fusil de quelque envoyé de Dieu. Et auparavant il les a fait flageller par Ariste, et trop souvent il s'entend mieux encore à les flageller qu'à les décrire. — Beaucoup de ses personnages vivent, à coup sur, et quelques-uns d'une vie à la fois individuelle et générale, mais à un moindre degré que ceux des grands classiques. De « types » qui s'imposent à la mémoire, je n'en vois chez lui que trois : Marguerite Gautier, M. Alphonse et M^'^^ Guichard. La vie des autres personnages doit plus aux circons-
lances du drame qu'à leur propre fonds ou à Téternel fonds humain. Ou bien encore ils sont les prêtenoms de Fauteur. — Si l'on pouvait pénétrer dans le secret de sa conception, on verrait, je crois, que l'invention du « cas de conscience » précède celle du drame et le suscite et se le subordonne.
M. Dumas est plus attiré par les questions morales que par la vie elle-même, et il se soucie encore plus de comprendre et de juger la vie que de la peindre; et il s'ensuit qu'il y a dans le théâtre de M. Dumas trop de la personne même de M. Dumas. Mais c'est aussi par là qu'il est si « intéressant » (je donne au mot toute sa force). Savez vous beaucoup de comédies plus sérieusement attachantes et plus « suggestives » que le Demi-Monde, le Fils naturel et Denise f En savez-vous qui contiennent à la fois plus d'émotions et d'idées? qui vous laissent moins le temps de penser quand on les voit, et qui vous donnent plus à penser quand on les lit?
Vaudeville : V Affaire Clemenceau, pièce en cinq actes et six tableaux, tirée du roman de M. Alexandre Dumas fils, par M. Armand d'Artois. )
26 décembre 1887.
Je voudrais d'abord oublierle roman de M. Alexandre Dumas et ne voir que la pièce que M. d'Artois en a tirée, afin de la voir bien comme elle est.
Pierre Clemenceau, sculpteur de grand talent, est un artiste du genre passionné, et un honnête homme du genre sérieux. Il est enfant naturel et adore sa mère. Il a eu une enfance triste et une jeunesse grave : jamais il ne prendra légèrement les choses de l'amour. Je ne voudrais pas avoir l'air de chercher, pour résumer son cas, des formules singulières : on peut dire néanmoins que, en tant que fils naturel, il est austère et il est chaste, mais que, en tant qu'artiste, il est étrangement sensible à la beauté de la chair et capable des passions les plus désordonnées. Il y a deux hommes en lui ; et nous prévoyons que, s'il ne se surveille, le pélrisseur d'argile pourra jouer de mauvais tours au bâtard continent.
En attendant, c'est une belle âme. Son ami, le lieutenant Constantin Ritz, le fils de son vieux maître, songe aie marier; il lui propose une petite provinciale, fort convenablement dotée, qui rêve d'être la femme d'un grand artiste. Au reste, le bon Constantin ne cache point à Clemenceau qu'il est l'amant de la mère. Pierre, sans se fâcher, répond qu'il n'épousera jamais qu'une jeune fille pauvre et qui lui devra tout. Il exigera seulement qu'elle soit très jolie.
Voilà ce que nous apprend le premier acte. A vrai dire, c'est peu. Cet acte est surtout rempli par des fumisteries, des chansons et des vociférations de rapins en délire. Rien n'est plus froid, au théâtre, que ces gaietés collectives. En revanche, on voit poser une belle personne en maillot rose, avec un peu de draperie dessus. Ce joli modèle a « un béguin » pour Pierre; aussi cet homme juste, ne voulant point s'exposer à la tentation, prie-t-il la pauvre enfant de ne plus revenir... Et, malgré moi je songe, avec un commencement d'inavoualjle plaisir, aux sottises prodigieuses que ne manquera pas de faire ce Joseph de la terre glaise, qui a la vertu, mais qui n'a pas la grâce.
Au second acte, grande fête costumée dans l'atelier du vieux Ritz. Et voici venir l'idéal pour lequel Pierre s'est gardé et dans l'attente de qui il a brusqué pendant dix ans les pauvres petits modèles. C'est une enfant de seize ans, habillée en page Renais-
sance, qui porte la queue de sa maman habillée en reine de tréteaux. Elles sont Polonaises; nobles, naturellement; sans le sou, c'est clair; mais elles ont quelque part d'immenses biens que le tsar ne veut pas leur rendre, vous l'avez deviné. Elles ont de Tallure, sous leurs oripeaux loués chez un costumier. Au reste, elles sentent à plein nez l'aventure, la bohème cosmopolite et polyglotte C'est la comtesse Dobronowska et sa fille Iza. Pierre est très ému de leur entrée théâtrale. La comtesse, mélange de grande dame et de marchande à la toilette, avec un léger accent slave et une franchise de débraillé qui a presque grand air, demande du chocolat, des sandwichs et des petits pains de foie gras, avoue qu'elle n'a pas dîné, conte son histoire à qui veut l'entendre, montre sa fille comme on fait une pouliche, étale sa pauvreté, mais ajoute que, si elle voulait, elle marierait sa fille au prince Serge ^^'oïnoff, qui l'aime éperdument; malheureusement, le père de Serge s'oppose au mariage: et puis, Serge n'a que cent quarante mille livres de rente, ce serait bien peu pour Iza. « Elle est née pour le trône, cette enfant-là, vovez-vous! Elle est si belle! »
Cependant Iza s'est endormie sur un canapé, dans une aimable pose; Pierre, saisi, crayonne son portrait. Iza se réveille, admire bruyamment l'esquisse. Mais il est temps de partir. Tranquillement, la reine et le petit page s'enveloppent de méchants châles de laine et chaussent des galoches... Auparavant elles
ont prié Pierre de leur apporter le dessin chez elles, quai de l'Ecole, au quatrième.
Il est charmant, ce second tableau. Mais nous avançons bien lentement. L'acte suivant est tout à fait piquant et distingué, — sauf une scène.
Nous sommes chez la comtesse Dobronowska. Chambre presque nue; meubles piteux d'hôtel garni ; au mur, pourtant, une icône d'un travail précieux, et le portrait du comte, — sans cadre. Arrive Pierre Clemenceau avec son dessin ; Izaest seule, mal ficelée. Elle lui parle de ses tristesses, de sa misère, lui confie qu'elle brode de petites bourses pour les merciers du quartier. Tout cela gentiment, sans geindre, avec une franchise décente. La comtesse est au Mont-de- Piété; la voici qui rentre, essoufflée, indignée : elle a appris du concierge qu'un jeune homme était avec sa fille! Mais, en voyant Pierre, elle s'apaise, recommence le récit de sa détresse et de ses espérances... Elle est admirable de tout point; c'est la princesse Cardinal. Et Pierre s'en va, profondément attendri. Vous sentez bien qu'il reviendra.
C'est alors le comte Serge qui paraît. Il est assez incolore et banal. Il propose à Iza de l'enlever et de l'épouser secrètement. Seulement il ne veut pas se charger de la mère Dobronowska, et finit même par lui tenir les propos les plus désobligeants. « Ah! ma fille! s'écrie-t-elle, il insulte ta mère! » Et Iza, de plus en plus gentille, met le prince à la porte et se jette dans les bras de sa maman.
Pierre revient. Il offre de l'argent : on accepte; il demande la main d'Iza : on ne dit pas non. Et, voulant à toute force oublier le roman, je songe : — « Après tout, il ne sera pas si à plaindre. Elle est coquette, capricieuse et assez mal élevée, mais brave et franche, et bonne, au fond, cette petite fille 1 »
Quatrième tableau. La toile se relève, et au bout de cinq minutes, j'apprends que cette bonne petite fille est la dernière des coquines.
Une coquine très bien faite, par exemple! Elle pose pour son mari, — aussi nue que le permettent, au théâtre, les mœurs d'à présent. Elle aime cela, et lui aussi. Elle est son unique modèle; et il se plaît à garnir du corps multiplié de sa femme toutes les vitrines des marchands des bronzes. Et nous découvrons, dès ce moment, le caractère purement sensuel de la passion de Pierre Clemenceau, et qu'il est uniquement, mais mortellement pris par cette chair, ces lignes et cette peau ; — que ce puritain n'a rien gardé, dans son amour, de cette pudeur et de ce respect du corps que la morale chrétienne ou platonicienne recommande aux époux; et qu'enfin son travail même et le modelage patient de l'argile selon les formes adorées n'est encore pour lui qu'un long baiser minutieux qui l'affole et qui l'épuisé... En somme, et sauf le degré de cet amour, il aime Iza à peu près de la même façon qu'il est aimé d'elle.
Car Iza aime son mari, nous n'en doutons point. Seulement, elle le trompe, et dans les conditions les
102 IMPKESSIOISS DE THÉÂTRE.
plus ignominieuses pour elle et pour lui. Elle a retrouvé Serge, est devenue sa maîtresse, et sa maîtresse payée. C'est le lieutenant Constantin qui nous rapprend. Or, tandis que le lieutenant dit son fait à la coquine et qu'elle le défie avec une tranquille impudence, M™*" Clemenceau surprend la conversation. J'ai oublié de vous dire que M"'° Clemenceau vivait avec son fils, et que c'était une sainte, — comme toutes les filles-mères de M. Dumas et, en général, du théâtre contemporain. Et la pauvre femme meurt de cette découverte — et d'une maladie de cœur. Elle meurt sans rien dire, pour ne pas faire de chagrin à son fils. Elle meurt sous nos yeux, et cela est bien long, et cela n'est pas bien gai ni bien utile, et l'acte finit beaucoup moins heureusement qu'il n'avait commencé. Et quand sa belle-mère est morte, Iza, en pleurs, tombe sur la poitrine de son mari...
A l'acte suivant, un hasard révèle à Pierre l'infamie d'Iza. Blessé au plus profond de sa chair autant que de son cœur, il empoigne Iza d'une main, la comtesse de l'autre, et les jette à la porte. Il veut d'abord provoquer Serge; le lieutenant Constantin l'en détourne : « Laisse-moi faire; je sais un meilleur châtiment pour ces gueuses. Ce qu'elles craignent, c'est la misère; je vais donc conter leur ignominie au prince Serge et obtenir de lui qu'il leur coupe les vivres »... Il est un peu naïf, ce Constantin; car, pour une gaillarde du caractère d'Iza, et avec une mère comme la sienne, un prince de perdu, deux de re-
trouvés. Pourtant Clemenceau croit son ami; puis, tout de suite après, il sort en criant qu'il tuera le prince ... (L'auteur a totalement oublié de nous dire s'il le tue en effet; mais cela importe peu.)
Au dernier tableau, nous retrouvons Iza installée dans un palais. Elle a un roi pour amant. Cela ne l'empêche pas d'aimer toujours son mari. Le corps, j'allais dire le cœur, a de ces mystères, qui n'en sont point. Pierre voyage en Italie : elle l'a fait surveiller, elle s:nt qu'il l'aime toujours, lui aussi. Et, dès son retour à Paris, elle l'appelle, et il vient : « Oui, je suis une misérable; mais val nous nous aimons. Je ne puis vivre avec toi, tu n"es pas assez riche (encore une fois, je suis une fille). Mais, appelle-moi quand tu voudras : je viendrai : je t'appartiens, je suis ta chose. Au reste, personne n'en saura rien et ton honneur sera sauf. » Et l'honnête Pierre, repris du désir inextinguible de cette chair, lui dit : a Eh bien, viens ce soir! — Ce soir, je ne suis pas libre, répond-elle. Demain! » Sur quoi, il saisit un fort élégant poignard qui traîne sur une table; et dans un emportement subit de jalousie physique, il tue la belle enfant.
Et alors... (est-ce bien ce qu'a voulu M. d'Artois?) j'ai envie de pleurer sur la bonne courtisane, — comme faisait le bourgeois de Racine « sur ce pauvre lïolophcrne ». Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée : je ne dis pas que ce dénouement soit mauvais, ni qu'il ne soit pas vrai, ni qu'il ne soit pas dramatique (il l'est au plus haut point). Je dis seulement
qu'il m'inspire des sentiments très différents de ceux que Tauteur comptait me faire éprouver, de ceux dont il était animé lui-même en écrivant cette dernière scène. Bref, je ne juge point ses personnages comme je sens qu'il les juge. Je n'ai point tant de haine contre Iza, ni tant d'amitié pour Pierre. D'abord, on a eu le tort de me montrer Iza trop charmante dans la première partie du drame. A peine mariée, et sans qu'on me l'ait fait assez pressentir, elle n'est plus qu'une fille : mais elle n'est point perverse, elle est impare avec une sorte d'inconscience et, visiblement, elle obéit à des instintcts plus forts qu'elle. Eh! que fait-il, de son coté, lui, l'homme vertueux, que d'obéir à des instincts plus forts que lui? Au premier acte, il raconte qu'un jour, excité par ses camarades à rompre sa continence, il a été épouvanté de sentir la bête impure qui était en lui, — la même peut-être que celle d'Iza. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la bête d'Iza est polyandre, au lieu que celle de Pierre est monogame, et aussi qu'il y a chez lui, outre un possédé d'amour, un honnête homme quil utte et se débat. Iza est simple, Pierre est double; Pierre est une créature infiniment plus noble que sa délicieuse femelle : je n'ai pas l'impertinence de le contester. Mais enfin, à la minute précise où il la tue (et dans d'autres moments encore), il ne vaut pas mieux bu'elle. Quand il s'écrie avec emphase : « J'ai tué le monstre! » défiez-vous de cette rhétorique. Il vient d'accepter le petit marché que lui proposait Iza. S'il
ALEXAiNDRE DUMAS FILS. 103
le ronipt tout à coup, ce n'est point l'honnête homnie qui se réveille en lui, c'est « la bète • qui continue à faire des siennes : il tue Iza, uniquement parce qu'il ne veut pas partager son corps. Il la tue par un mouvement irréfléchi et tout animal. Ce n'est point un justicier qni immole un être incurablement mauvais et malfaisant : c'est une brute qui en tue une autre. — Ce dénouement reste une très belle chose : mais je ne veux pas qu'on essaye de me tromper sur sa signification.
Et maintenant je relis le roman (beaucoup trop vite, car le temps me fait défaut). Ce n'est plus cela, mais plus du tout. Iza n'y est point la même. La courtisane s'y laisse vite pressentir chez la petite fille. Elle a été la maîtresse de Serge avant d'épouser Pierre Clemenceau. Elle n'est pas seulement folle de son corps, elle est perverse. Je veux dire qu'elle ne se contente pas de poursuivre partout et à n'importe quel prix l'assouvissement de ses désirs : elle jouit encore de l'idée du mal qu'elle fait; elle jouit non seulement du plaisir que lui procure son péché, mais de ce péché même, et de son mensonge, et de son infamie. Elle n'a pas un amant, elle en a une douzaine, et elle se plaît à les réunir à la table de son mari, pour voir... Elle a des raffinements de méchanceté, comme quand elle se venge de la haine vertueuse de Constantin en devenant sa maîtresse, en lui prenant son honneur, en l'avilissant à ses propres yeux. Ajoutez qu'elle a un fils, qu'elle est une mère parfaite-
dUG 1MPKE8SI01NS DK TIllîATRi:,
ment ouljlieuse et qu'elle ne songe même pas à demander à Pierre, dans leur dernière entrevue, des nouvelles de l'enfant. Iza est, dans le livre, un exemplaire fort présentable de la « guenon du pays de Nod ». — D'un autre côté, les parties très nobles du caractère de Clemenceau nous sont beaucoup mieux expliquées et développées, et aussi ses tristesses d'enfant naturel (encore que nous ayons, surtout aujourd'hui, quelque peine à y entrer) et la part qu'elles ont eue dans la formation de son caractère et de son idéal moral. Dans le livre d'aillieurs, aussi bien que ♦ dans le roman, Clemenceau ressemble assez à un imbécile; mais, dans le livre, le connaissant plus à fond, nous Taimons davantage. La lutte est, par suite, plus intéressante entre les deux hommes qui sont en lui : l'honnête homme et l'amant charnel, entre l'âme que la préoccupation même de la faute maternelle a sanctifiée, et le corps oij cette faute a peut-être secrètement déposé un germe dangereux et comme une fatalité sensuelle. Et enfin, quand il se retrouve pour la dernière fois en présence de la séductrice méchante, ce n'est point par un mouvement subit de jalousie animale qu'il l'égorgé; il la tue pour se sauver de l'irréparable déchéance, et parce qu'il se sent avili à jamais s'il laisse vivre cette femme. Il la tue froidement, avec réflexion ; il la tue après avoir joui de son corps: il se lève du lit pour aller chercher le poignard; il l'égorgé endormie. Et son acte n'en est que plus alroce, si vous voulez; mais ici, du
moins, ce n'est plus une brute qui en tue une autre; c'est une àme qui se délivre et c'est un justicier qui supprime un être malfaisant.
Quelqu'un me murmure à l'oreille :
— Voilà qui est bien, et, si je n'en considère que la beauté dramatique, je réclamerai encore moins contre le dénouement de M. Dumas que contre celui deM. d'Artois. Mais... comment dire cela? Si j'osais sortir de la critique dramatique, écarter la question d'art et faire à l'illustre auteur de r Affaire Clemenceau un procès de tendance, je dirais que je crois sentir en lui, touchant Pacte suprême de son maussade héros, une approbation qui me paraît démesurée. Logique, fatal, surtout tragique, le coup de poignard de Clemenceau l'est tant qu'on voudra; maisf j'ai beau faire, je ne me sens pas beaucoup d'amitié, ni môme d'estime, pour l'homme qui porte ce coup. Il tue sa femme par terreur de s'avilir; c'est-à-dire qu'il la punit des fatalités qui sont en lui plus encore que des fatalités qui sont en elle : en d'autres termes, il la sacrifie à sa propre lâcheté. Par là, (' il se sauve », et si vous ne regardez que l'intérêt particulier de M. Pierre Clemenceau, cela est très bon et très louable. Mais au point de vue de Thumanité tout entière, où le philosophe Kant veut que nous nous placions toujours pour juger de la bonté absolue d'un acte, c'est peut-être autre chose... Ayons l'alfreux courage de tout dire. La suppression d'une créature aussi belle qu'Iza et dont
108 IxMPRKSSIONS DE THEATRE.
la malfaisance est, après tout, relative et sujette à des appréciations très diverses, ne me semble pas suffisamment justifiée et compensée par le salut de rame d'un sculpteur de trop de tempérament et de trop de naïveté à la fois, — et qui a, du reste, tout ce qu'il faut pour recommencer sa sottise et son crime. La beauté est une chose si adorable en soi, et si bonne; elle répand tant de grâce sur la vie des pauvres hommes; elle est, imitée et interprétée par les arts, une telle source de plaisirs nobles et délicats, que j'hésiterai toujours àmeconsolerde la destruction violente d'une belle créature de Dieu, fût-elle la plus effrontée des courtisanes, par la pensée que cette mort a rendu l'honneur à un monsieur, qui avait assurément d'autres moyens de le recouvrer, et qui peut-être le perdra demain avec une autre. Bref, à 'considérer les choses de haut, — de très haut. — je doute si l'humanité ne perd pas plus à la disparition définitive d'Iza qu'elle ne gagne à la purification momentanée (qui sait?) de Pierre Clemenceau. . . Hélas ! je crains que ces propos ne soient horribles, bien que je les sente conformes à la philosophie de M. Renan et de quelques autres sages. Il me suffisait de parler, comme M. Anatole France, au nom de la Pitié. Mais il l'a fait de telle façon que, ne 'voulant pas redire gauchement et faiblement ce qu'il a dit avec tant de charme et de force, j'ai dû me mettre en quête d'autres arguments.
Vaudeville : Georgette, comédie en quatre actes, par M. Victorien Sardou.
U décembre 188d.
Rendons tout de suite hommage à la remarquable souplesse d'esprit de M. Sardou : G^or^e^f^ ne ressemble guère plus à Théodora qu'aux Pattes de mouches. Elle donne l'idée d'une pièce à la Dumas fils coulée dans le moule de Daniel Rochat; car c'est une « pièce à thèse », sans solution. Et iamais M. Sardou n'a fait un aussi grand effort pour être simple, direct et vigoureux. Sans doute il était impatienté de se voir toujours jeter à la tète son habileté et son esprit. De l'esprit, il en a mis cette fois le moins qu'il a pu (je vous prie de croire que c'est encore beaucoup). Plus de ces vives études caricaturales, de ces fourmillantes exhibitions de grotesques qui avaient coutume, dans la plupart de ses pièces, de précéder l'explosion du drame. Plus de ces complications de l'intrigue oii se
jouait sa triomphante dextérité. Le rôle du hasard est réduit presque à rien. L'action tient en vingt-quatre heures et dans deux salons. Evidemment, M. Sardou a eu l'intention d'écrire une œuvre austère, hardie, condensée et propre à faire réfléchir.
Dans quelle mesure a-t-il réussi? La pièce a paru intéressante, maisTimpression en est restée incertaine. D'où vient cela? Peut-être lui avons-nous su mauvais gré de changer nos habitudes et permettons-nous difficilement le sérieux à ce grand amuseur. Peut-être avions-nous des doutes sur la qualité de son esprit philosophique, et nous plaisait-il de les conserver. Peut-être aussi notre hésitation venait-elle, non pas de ce que la pièce ne prouve rien (ce qui est le droit strict d'une œuvre dramatique), mais de ce que, ne prouvant rien, elle a Pair de prouver quelque chose sans qu'on voie bien nettement ce qu'elle vent prouver. Gcorgette serait alors un drame émouvant et vrai, obscurci par des velléités de philosophie sociale. Mais il faut raconter l'action, au moins dans ce qu'elle a d'essentiel : il nous sera plus facile alors de tirer notre impression au clair.
Georgette Gourai, fille d'un menuisier de Toulouse, a fui à seize ans la maison paternelle. Au cours de ses aventures, étant chanteuse de café-concert à Marseille, elle a connu un bel officier, Paul de Gardillac, dont elle a eu une fille. Paula. Gardillac a été tué à Gravelottc. Georgette a fait son tour d'Amérique, en est revenue avec sept millions, a acheté avec cela la
SARDOU. ill
main d'un pair d'Angleterre ruiné, lord Carlington. Toutcela, paraît-il, pour sa fille, qu'elh* a parfaitement élevée. Elle l'a pourvue d'un état civil qui lui donne pour père un certain comte Alberti. Personne ne soupçonne rien. Le meilleur monde a ouvert ses portes à la femme galante devenue duchesse authentique. Paula pourra épouser l'homme qu'elle aimera.
Nous sommes mis au courant de toute cette histoire par une longue conversation de Georgette avec un ancien ami du père de Paula, le comte de Ghabreuil, qui arrive de voyage. Ghabreuil a connu Georgette à Marseille et la traite en vieille camarade. Il lui promet la discrétion. Là-dessus elle lui présente Paula. « Mais, dit la jeune fille, je vous connais de nom : vous êtes le beau-frère de la comtesse de Ghabreuil, l'amie de ma mère, et l'oncle de ma meilleure amie du couvent, Aurore des Haudrettes, dont la comtesse est la tante. » Ghabreuil fait la grimace : voilà donc pourquoi Georgette a voulu s'assurer de son silence. Il la prend à part : son devoir d'honnête homme est de tout dire à la comtesse. Georgette pleure, s'indigne, supplie : l'avenir de Paula est perdu s'il parle. Ghabreuil, touché, consent à se taire jusqu'au lendemain soir, — à moins que les circonstances ne le forcent à parler auparavant.
Ges circonstances, comme vous pensez bien, ne tardent guère à se produire. La comtesse de Ghabreuil a un fils, officier de marine, Gontran, qui aime Paula, qui est aimé d'elle et qui veut l'épouser* Il s'en ouvre
à sa mère. La comtesse est prête à consentir : elle eût préféré qu'il épousât sa cousine Aurore; mais Paula est charmante et de bonne maison.. . Au fait, qu'est-ce que c'est donc que ce comte Alberti son père ? Ghabreuil, interrogé, dit toute la vérité : lady Carlington est une ancienne femme galante, et Paula, qui est bien la fille de Cardillac, n'a pas été reconnue. Au reste, il plaide, en faveur de Georgette, les circonstances atténuantes. La comtesse s'insurge. Elle jettera cette drôlesse à la porte. « Drôlesse ! dit Contran: mais elle ne l'est plus : il y a prescription. Puis elle est si bonne mère ! — Bonne mère ? Ma chatte aussi, après avoir couru les toits, est une bonne mère. — Mais sa fille est un ange; la punirez-vous de fautes qu'elle n'a pas commises? Vous, chrétienne, savez-vous bien à quoi vous condamnerez cette innocente enfant, en lui fermant ainsi tous les foyers honnêtes? — Quand on se marie, c'est toute une famille qu'on épouse. Nous nous devons à l'honneur de notre maison. — Notre maison? Comme si nos aïeux n'avaient pas poussé leur fortune, les hommes en acceptant tout du roi et les femmes en ne lui refusant rien ! » Je donne seulement l'idée de ce dialogue, dont la violence éclate d'une façon un peu imprévue et soudaine. Chabreuil écoute les bras croisés : « Vous avez raison, comtesse... Lui aussi d'ailleurs. — Et la solution ? — Il n'y en a pas. » Bref, la comtesse cessera toute relation avec lady Carlington. Arrive Paula, qui a rendez-vous avec son amie Aurore. On prétexte une
indisposition subite de la comtesse, et Ghabreuil reconduit la jeune fille chez sa mère.
Au troisième acte, lady Carlington apprend à la fois que Paula est aimée de Gontran, que Ghabreuil a dû tout dire, et ce qui s'en est suivi. N'importe ! elle ira trouver la comtesse, au risque d'être jetée dehors. Pendant ce temps-là Paula découvre, par une visite d'Aurore, que la comtesse n'était nullement malade. « Mais, dit Aurore, ma tante, mon oncle et Gontran ont eu une longue discussion... j'entendais de ma chambre leurs éclats de voix... Sans doute, ma tante s'est trouvée énervée et fatiguée, voilà tout. » — Paula comprend, tout au moins, que la comtesse ne veut point d'elle pour son fils. G'est bien singulier : n'estelle pas d'aussi bonne naissance que Gontran ? Et elle pense à son père, ce comte Alberti sur lequel elle ne sait rien. Elle interroge sa gouvernante, miss Wurton, ci-devant Robertine, et femme de chambre de Georgette à Marseille, au temps où on l'appelait Jojotte. Miss AVurton se coupe, s'embarrasse dans ses réponses... La lumière se fait dans l'esprit de Paula. Justement, à l'acte précédent, elle a entendu raconter l'histoire de Gardillac et de Jojotte... Tous les traits se rapportent... Elle pousse un cri et se trouve mal. Ghabreuil accourt, elle revient à elle, sanglote, se cache la tête dans les mains; il la caresse, la console, lui dit combien sa mère a été malheureuse, combien elle l'a aimée et qu'elle n'a pas craint, en l'élevant comme elle a fait, de se préparer dans sa
fille un juge terrible... Et, comme lady Carlington rentre au même moment, Paula se jette éperdument dans ses bras.
Le parti de Paula est pris. Elle se sacrifiera sans rien dire, et sans que sa mère soupçonne même son sacrifice. La petite Aurore, qui arrive du salut, lui conte qu'elle a prié pour son mariage: « Mais non, dit Paula, tu t'es trompée, je n'ai jamais songé à épouser Gontran. » Sur quoi la fillette, qui adorait son cousin et qui, à cause de cela, voulait entrer au couvent, laisse éclater une joie naïve. Cependant, la comtesse est revenue assez vite de son refus indigné. Gontran vient apprendre à Paula la bonne nouvelle. « Mais, dit-elle, il doit bien y avoir une condition ? » La condition, c'est que le mariage se fera à Londres, que Georgette vivra en Angleterre et qu'elle ne verra sa fille que pendant deux mois de l'année. Paula refuse. « Pas d'autre moyen, dit Gontran. — Alors faites des sommations respectueuses. — Jamais ! — Ah ! vous voyez ! Eh bien ! ce que vous me demandez est encore plus horrible ! » Mais Georgette a accepté les conditions de la comtesse ; elle croit d'ailleurs que sa fille ne sait rien. Pour qu'elle puisse garder cette illusion, Paula déclare qu'elle a eu le tort d'accueillir, par coquetterie, les avances de Gontran, mais qu'elle ne l'aime pas assez pour être sa femme. Elle fait sa déclaration en défaillant presque... et Chabreuil prend son bras, et nous ne sortons pas trop inquiets, en somme, du sort de l'héroïque fille.
Georgette, a-t-on dit, rappelle je ne sais combien d'autres pièces : les Mères repenties, les Ide'es de Madame Aubray, Denise, et en général tout le théâtre de Dumas fils, et le Fils de Covalie et V Y cette de Guy de Maupassant. On y retrouve des bouts de scène de VAmi des Femmes, de Madame Caverlet, et même du Fils de Giboyer. Il y circule des phrases et des répliques qui ont des figures de connaissance ; chaque situation éveille dans notre mémoire une kyrielle de situations analogues et déjà vues cent fois. C'est un défilé des sentiments, des idées, des images dont le théâtre nous berce depuis la Dame aux Camélias. Il nous semble que nous savions tout cela, que c'est autre chose si l'on veut, et que pourtant c'est toujours la même chose...
Cette impression de ressassement a été très vive chez certains esprits. Elle n'est pas très juste. Geor- (jette est un des mille épisodes de la lutte entre la société régulière et les femmes galantes. Ici. c'est par sa fille qu'une vieille courtisane veut s'introduire dans le monde des honnêtes gens. Le sujet n'est pas intact, mais enfin il est loin d'être épuisé. Ce sujet met aux prises, comme dans presque tout le théâtre de Dumas fils, l'intérêt social et la justice ou la charité, la morale mondaine et la morale de l'Évangile. Mais ce conflit est éternel et les conditions dans lesquelles il s'engage varient infiniment. Je ne vois donc pas qu'on ait le droit de reprocher à M. Sardou le peu de nouveauté de son sujet ni de le soupçonner de
réminiscences trop directes. Le seul reproche qu'on pourrait lui adresser (et encore je ne sais si l'on aurait raison), c'est, ayant soulevé dans son drame un conflit d'idées où la conscience s'intéresse violemment, d'y être resté neutre et ainsi de n'avoir point fait ce que nous attendions, ce que le théâtre nous a habitués à attendre.
Il pouvait, en effet, comme Dumas fils, prendre résolument le parti de la morale humaine contre la morale de caste, contre les préjugés de conservation sociale. Il pouvait (imaginant une fable et des circonstances favorables à son dessein) incarner ce sentiment dans un personnage de grand cœur, qui irait jusqu'au bout de sa passion ou de son héroïsme. La conclusion serait alors qu'il y a beaucoup d'égoïsme et d'injustice dans certaines conventions mondaines, qu'on ferait bien de les reviser, et que, dans certains cas où ces commandements pharisaïques se trouvent en contradiction absolue avec la justice, on a le droit et le devoir de les violer. Les démonstrations de cet ordre sont belles et font presque toujours plaisir; et, sans nous faire méconnaître ce qu'il y a de nécessaire et de bienfaisant dans plus d'un préjugé social, elles nous élèvent l'âme par un désir de justice absolue pour l'incliner ensuite à la pitié. Les Idées de Madame Aubray et Denise sont les plus excellents modèles de ce genre de drame.
Ou bien M. Sardou pouvait, comme l'a fait aussi quelquefois M. Dumas fils, prendre parti pour la morale sociale et, lui prêtant un fondement mystique.
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la montrer plus forte que tout, si forte que ceux-là sont nécessairement perdus qui sont en dehors d'elle, et si vénérable que parfois ses victimes acceptent leur immolation, sentant bien qu'elles se sacrifient à des fins supérieures. Un personnage serait chargé de défendre ces nécessités inéluctables et de porter la parole en leur nom. Et l'impression suprême serait une impression de tristesse, de fatalité et de mystère, avec quelque chose d'une terreur religieuse. La, Dame aux Camélias et Diane de Lys se rattacheraient, je suppose, à cette seconde espèce de drame.
Or, M. Sardou, dans Georgette, n'a pris ni l'un ni l'autre de ces deux partis; il n'a fait triompher ni Tune ni l'autre des deux morales en présence. Il les a fait défendre, avec une force et une éloquence égales, par deux personnages qui les trahissent ensuite en même temps et à peu près dans la même mesure. Car la comtesse finit par consentir au mariage, — à une seule condition; et cette condition, Gontran n'ose pas la repousser. Aucun des deux ne va donc jusqu'au bout de sa morale ni de sa thèse. Finalement Gontran (comme Paula) renonce à son amour parpiétéfiliale;en sorte que le drame se dénoue par des considérations absolument étrangères aux théories qui nous avaient été exposées dans la scène capitale de la pièce. Ce n'est pas la vérité humaine qui triomphe, puisque le mariage ne se fait pas ; et ce n'est pas non plus la vérité sociale, puisqu'aucun des personnages, sauf la comtesse, ne reconnaît cette
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vérité. Ce qui triomphe, c'est en somme le scrupule d'un officier de marine qui a bien pu dire en face à sa mère que ses aïeules étaient des coquines, mais qui ne veut pas lui faire des sommations respectueuses.
— Voilà bien des embarras, me direz-vous. Il ne faut voir là qu'un drame touchant, Fhistoire de deux amants obligés de céder, comme Bérénice et Titus, à un préjugé plus puissant que leur amour. — Hé ! oui; mais dans Bérénice le préjugé, l'obstacle est un fait que le poète a placé en dehors de toute discussion. Au contraire, ce préjugé, « qu'une jeune fille, enfant de fille, ne peut, même si elle est parfaitement pure, entrer dans une honnête famille », Gontran le discute violemment et abondamment. Mais dès lors qu'il le discute, il doit, s'il aime vraiment, ou passer outre, ou ne céder qu'à la pression d'une nécessité absolument invincible. Or, od voyez-vous une nécessité de cette sorte ? Gontran est arrêté par l'obstacle que nous avons dit : mais nous^sentons très bien que cet empêchement n'est pas insurmontable, que la comtesse^ qui accorde à Georgette deux mois de séjour avec sa fille, en accorderait trois, et quatre et six, si on lui forçait doucement la main, et qu'enfin tout s'arrangerait par la suite... Et ne croyez pas, au moins, que ce qui me peine ou me scandalise, c'est ce qu'il y a de cruel et d'inachevé dans le dénouement : j'admets très bien qu'une pièce finies*:» mal ou ne finisse pas du tout. Elle pourrait être extrêmement touchante et
belle, cette séparation des deux amants, mais à condition qu'ils auraient tout fait pour vaincre le sort et les lois contraires, et qu'ils s'aimeraient bien... Or, voulez-vous savoir pourquoi enfin Gontran et Paula se séparent? C'est parce qu'ils ne s'aiment pas assez. S'ils s'aimaient pour de bon. — puisque la comtesse leur accorde si vite un consentement fort inattendu, ils ne songeraient qu'à compléter leur victoire, ils accepteraient les conditions relativement douces qu'on leur impose, quitte à les faire encore adoucir plus tard, ou même à les violer tranquillement et en toute sûreté de conscience. Voilà la vérité vraie. M. Sardou, après avoir dressé entre eux une haute muraille de granit, l'escamote et la remplace par un caillou, et c'est devant ce caillou qu'ils reculent. Non, non, ils ne s'aiment pas ! Gontran ne peut pas aimer, puisqu'il n'est pas vivant : nous le sentons bien à la surprise que nous causent, au second acte, les discours imprévus et farouches de ce jeune homme qui nous a été à peine présenté. Et quant à Paula, elle aimait peut-être d'abord; mais on peut bien dire que, après l'horrible crise qu'elle traverse au troisième acte, elle n'aime plus; et la preuve en est dans la facilité avec laquelle elle cède son fiancé à la petite Aurore. Ils ne s'aiment plus, vous dis-je, on le sent, on en est sûr, et c'est ce qui rend si froid un dénouement qui, dans d'autres conditions, aurait pu être si pathétique et si douloureux. Heureusement, dans cette espèce de Bérénice man-
quée, gâtée par des commencements d'étude sociale qui n'aboutissent pas, un long épisode se rencontre, merveilleusement touchant, et qui suffirait à sauver la pièce. Ce sont les scènes où Paula découvre le secret de sa mère, tombe foudroyée, puis est relevée et consolée par son vieil ami, et pardonne à sa mère, et sent qu'elle l'aime d'autant plus... Tout cela est excellent, simple, rapide, et d'une émotion intense. Mais ne voyez-vous pas que cela même contribue à nous refroidir sur le dénouement? Quand Chabreuil dit à la jeune fille que tout ce passé est bien loin, que sa mère a été plus malheureuse que coupable, qu'elle est bonne, qu'elle adore sa fille, qu'elle a mis dans son enfant toute son honnêteté; et quand nous voyons que cette Jojotte est après tout une femme intelligente et belle, une lady authentique et qui préside des œuvres de charité... hé! nous savons bien comment vont les choses, et qu'il n'y a pas de comtesse si renchérie au monde qui refuse longtemps pour son fils la fille d'une duchesse riche à sept millions et d'une si belle tenue ! Car, c'est terrible à dire, mais elle ne nous inspire pas la moindre horreur, cette Jojotte ! Elle peut bien n'être qu'une figure de théâtre, mais elle paraît vivre, elle a de superbes mouvements de révolte, de colère et de tendresse. Chabreuil, qui est un galant homme, semble avoir une sincère amitié pour elle, à moins qu'il ne subisse, lui aussi, à son insu, les millions, le grand train et le grand nom de lady Garlington. Nous nous disons que cette grande
dame a dû être^ même au temps de ses aventures, unepersonne joliment distinguée. Vraiment M. Sardou ne la fait pas assez fille pour son dessein. C'est une Coralie qu'il fallait à son dénouement: et il y fallait aussi une douairière qui nous fût mieux connue, et qui fît autre chose que d'apparaître, de prononcer un discours et de disparaître pour le démentir aussitôt aux trois quarts, sans que nous sachions trop ni pourquoi elle recule jusque-là, ni pourquoi elle s'y arrête.
Mais qu'importe ? Il y a dans cette pièce illogique et douteuse une exposition piquante, un brillant tournoi d'éloquence, un troisième acte qui fait pleurer, un quatrième qui essaye de ressembler à la vie, où rien ne se dénoue... Georgette, c'est du bon Sardou, un peu gâté par des réminiscences du théâtre de Dumas fils. A chacun son génie et son don particulier. Si nous voulons bien négliger l'explosion oratoire et philosophique qui nous a peut-être égarés et induits à chercher midi à quatorze heures, Georgette pourra grossir, sans le déparer, le groupe des « comédies pathétiques » de M. Sardou. Georgette, ce sera Odette, avec cette différence que dans Odette la mère se sacrifie à sa fille et qu'ici la fille se sacrifie à sa mère. C'est bien quelque chose, quoique je préfère Divorçons t
Pohtk-Sainï-Mautin : Patrie, ilranic on riiui aotos. de M. ViiMorion Surdon.
o mai 188(5.
\a\ reprise du drame de M. Sardmi a eu le plus éelalant suceès. Ou n'a pas seuhuuent été anuisé (\[. Sardou n'est jamais ennuyeux"» : je crois qu'il u'v a personui^ ipu, à deux ou tr^ns endroits, n'ait été ému, ou biiMi prés de l'être. Méuit» eeux (pii, tout en admirant fort l'auteur des l^adrs tir Mouches, l'admirent surtout pour son haluieté et atTeetent malii;nement île ne l'admirer i]ue [umr cela, n'ont pas. cette fois, résisté jusqu'au bout et luit senti clairement que Pnti'it' valait encore pai* autre chose que par l'ingéniosit»'^ de la construction dramati(]ue. Nos mauvaises habitudes de critii|ue néuative, de détachement, de ilétiance j\ l'éiiard des grands sentiments et des situa lions extraordinaires et viohuites, notre peur d'étri» dupes, notre paresse et iu>tre répugnance {\ être remués. ;\ être mis hors de nous, toute notre ii'onie entin n'a pu y tenir, l/amour de la pati'ie, le sacritice absolu de soi, le pardon et le repentir également
SARDOII 1^23
h«'roïqiios. toutes ces belles clioses ont trouvé giAee devant nous, et nous avons pardonné aux personnages de M. Sardou de vivre d'une vie morale et passionnelle si supéi'ieure à la ncMre.
Il se pourrait que l^atric lût le ('lief-d'œuvre de M. Sardou et l'un des chefs-d'œuvre du tliéiVtre contemporain. Vax écîoutant ce drame du i)alriotisme, je me rappelais Ifordce, je soni^eais combien les deux pièces étaient à la l'ois semblables et dittéientes, et, l'avouerai-je? je ne trouvais pas que l'œuvre moderne fiH si écrasée ])ar l'autre.
Il y a plus d'inimanifé dans le puème de M. Sardou. Vous n'y trouverez pas cet horrible jeune Horace, ce prêtre sans entrailles de la relii»ion de la patrie; ce sectaire chez qui le sentiment le plus tendre et le plus généreux aiïecte les formes et parle le langage de la superstition la plus féroce et la plus étroite, et qui sert Home de la même façjon qu'un sacrificateur sans sexe et sans famille servii'ait quelque monstrueuse et cruelle idole. Les autres personnages essentiels de Corneille, vous les retrouvez dans Pdtrie, et vous les y deviez retrouver, lanl la conception originelle des deux drames est la même! Le patriotisme pur, triomphant pleinement de toute autre passion, c'est le vieil Horace et c'est le comte de llysoor; le patriotisme aux prises avec une passion contraire et finissant par la surmonter, c'est Curiace et c'est Karloo ; la passion déchaînée, ignorant la patrie ou même y insultant, c'est Camille et c'est Dolorès; mais ces personnages
m IMPRESSIONS DE THEATRE.
divers ou opposés sont, chez M. Sardou, plus souffrants, plus saignants, plus torturés. Les dures statues de bronze sont descendues de leur antique piédestal, leur métal s'est amolli; elles ont pris des nerfs, du sang et des cœurs de chair. Tout le drame a été comme transporté dans une humanité plus frémissante et plus douloureuse.
Le vieil Horace, quand ses trois fils ont été désignés pour combattre, consent au sacrifice que la patrie lui impose, au devant duquel il n'a pas couru et n'avait pas à courir. Son devoir est terrible, mais il ne fait que son devoir. Le comte de Rysoor, au moment le plus décisif de la conspiration contre l'étranger, découvre que Karloo, son ami le plus cher, presque son fils, est l'amant de sa femme. Après quelques instants de lutte intérieure : « Sauve les Flandres, dit-il à Karloo, et je te pardonnerai. Tu m'as pris une femme; rends-moi une patrie! » Assurément, Rysoor aimerait mieux avoir trois fils dans la petite armée des conjurés que d'être trahi par sa femme et son ami ; son cœur est plus atrocement déchiré que celui du vieux Romain; il sacrifie plus à la patrie, et son sacrifice est entièrement volontaire. — Curiace est obligé de se battre contre ses trois beaux-frères; il en frémit d'horreur, mais il fera quand même son devoir; et il tient à ce propos de fort nobles discours. Voilà qui est bien, mais son cas est des plus simples; on admire cet honnête homme : il nous émeut médiocrement. La situation morale et
l'aventure de Kaiioo sont bien autrement tragiques. Il est fier, il est brave, il a le culte de la patrie; il chérit et vénère, dans le comte de Rysoor, un bienfaiteur, un ami, et l'espoir même de la liberté des Flandres. Mais voilà qu'il rencontre sur son chemin une créature d'amour et de perdition , la comtesse de Rysoor : il devient son amant, et il continue pourtant, du fond de sa honte, de vénérer celui qu'il trahit si odieusement et de se dévouer à cette patrie dont il déshonore le meilleur défenseur. Comment? Pourquoi? Parce que c'est ainsi, paece qu'on peut être à la fois faible et fort, héroïque et infâme; et ceux que déconcertent ces contradictions et qui voudraient du moins les voir expliquées (comme si elles pouvaient l'être!) simplifient trop la nature humaine. Le pardon de Rysoor soulage enfin Karloo du poids de son ignominie^ le purifie, le transfigure. Et l'expiation est égale au crime. Rysoor, avant de mourrir, a fait jurer à Kaiioo de chercher partout et de tuer l'homme ou la femme qui a dénoncé les conjurés au duc d'Albe. Karloo découvre que Dolorès est la coupable, et, tandis qu'elle pleure, supplie et l'enlace de ses bras, il tue la sirène méchante, et, d'un élan de martyr halluciné, va rejoindre ses compagnons sur le bûcher funèbre. Cette longue lutte d'un cœur partagé et cette expiation sanglante, ne valent-elles pas le sacrifice aisé de l'éloquent Curiace? Pourquoi m'en défendre? Il s'en est peu fallu, l'autre soir, que l'histoire de Karloo ne
fît passer sur moi ce souffle dont parle l'Ecriture, qui vient on ne sait d'où et qui fait froid à la racine des cheveux. C'est que nous assistions à un grand mystère : le rachat d'une î\nie.
Et Camille? Oui, c'est vrai, seule entre les femmes de Corneille, Camille n'est qu'une femme. Elle ne connaît ni patrie ni famille, et n'a pas d'autre intérêt au monde que son amour. Elle adore son Curiace. elle nous le dit pendant trois actes et, quand Horace le lui a tué, elle maudit le vainqueur et maudit Rome éperdument. Elle fait avec son frère une antithèse absolue : ce sont deux fureurs égales et contraires, et monotones toutes deux. Je suis tenté de trouver Dolorès plus intéressante. Pauvre et belle, le comte de Rysoor l'a ramassée un jour, presque dans la rue, et l'a épousée par amour Elle n'a pas tardé à le haïr, parce qu'il est grave, parce qu'il est austère, parce qu'il n'est plus jeune, et à cause même de ce qu'il y a de paternité dans sa tendresse. Elle aime Karloo de toute son Ame et de tout son corps de possédée; elle l'aime jusqu'au crime et, pour sauver son amant, elle dénonce son mari. C'est une pauvre créature de chair : quand le duc d'Albe la menace de la torture si elle ne dénonce pas aussi les autres, elle tremble de tous ses membres et roule par terre, devant « monsieur le bourreau », son joli corps de plaisir. Ah! elle n'est pas cornélienne, celle-là! Beaucoup plus criminelle que Camille, elle souffre aussi plus cruellement. Elle apprend qu'en livrant son mari elle a livré aussi son
amant. Et parmi tout cela, elle a peur de l'enfer, la malheureuse, et elle sent qu'elle y va tout droit. Et cependant, si abominable qu'elle soit, elle n'est pas entièrement vile. Elle se sauve presque du mépris par la folie de son amour, par le désespoir sombre avec lequel elle se précipite dans ce gouffre ouvert, parce que nous la sentons en proie à une force mystérieuse, et peut-être, s'il faut tout dire, parce que nous la voyons belle, désirable, ensorcelante, cette Espagnole enragée, aux lèvres rouges comme des piments. Elle est dix fois plus femme que Camille. L'emphatique amoureuse de Corneille n'est que la statue immobile de la passion désespérée et de l'imprécation. Dolorès est la Circé, la Dalilah, l'amoureuse meurtrière à la croupe de monstre. Elle est, en face de riîomme qui a la pensée, le courage, l'amour de la justice et du droit et le rêve idéaliste, elle est la Femme comme l'ont définie des philosophes moroses, la femme qui n'a point d'idées générales et qui n'apoint de croyances rationnelles: capable, par aventure, de charité et d'héroïsme, mais incapable de justice, dit Proudhon: piège éternel dressé par le diable, disent les théologiens :
La femme, enfant malade et douze fois impur,
dit Alfred de Vigny; la grande malade, répète Michelet.
Rysoor, Karloo, Dolorès forment ainsi une triade qu'il ne serait pas très difficile de pousser au symbole.
Ce n'est pas pour cela, du reste, que Patrie est un beau drame, mais parce que cette triade est bien vivante. Je sais que plusieurs critiques se sont plaints que ces trois personnages ne nous soient pas assez expliqués. Pourquoi le comte de Rysoor, qui est un Flamand si fervent, a-t-il épousé cette petite Espagnole? Gomment cette catholique si farouche a-t-elle consenti à devenir la femme de cet hérétique? Comment Karloo a-t-il été séduit, enveloppé parDolorès? Gomment peut-il, avec une maîtresse aussi envahissante, trouver le temps de conspirer pour l'affranchissement de la patrie? Comment arrive-t-il à concilier ses deux passions? Dolorès ignore-t-elle que Karloo est protestant lui aussi? Et comment se fait-il qu'elle ne connaisse point les sentiments politiques et l'ardent patriotisme de son amant et qu'elle ne soupçonne même pas qu'il puisse être de la conjuration? — A mon avis, ce sont là d'assez méchantes querelles. Il n'est aucune de ces questions à laquelle on ne trouve, avec un peu de bonne volonté, une réponse plausible. Vous pensez bien que, si l'auteur l'avait voulu, il n'aurait eu aucune peine à dissiper, dans le cours du dialogue, toutes ces obscurités. S'il ne l'a pas fait, c'est sans doute pour ne pas alourdir son drame d'explications dont nous ne sentons pas tout de suite le besoin et que nous pouvons imaginer nous-mêmes sans un trop grand elfort. D'ailleurs il risquait, par ces explications, de nous signaler des obscurités et des invraisemblances qui peut-être nous auraient
échappé sans cela; et, dans le fait, nous ne nous en avisons que par réflexion, quand nous sommes déjà étreints et emportés par le drame de façon à ne pouvoir nous ressaisir.
Et voici maintenant ce qui n'est pas dans Horace, soit dit sans reproche. Vous n'y trouverez point le patriotisme et l'héroïsme des humbles; vous n'y trouverez point le sonneur Jonas, ce pauvre homme qui porte en lui sans le savoir l'âme d'un peuple, et qui, sans préméditation, sans orgueil, sans désir dé gloire, simplement parce qu'il aime sa ville, son pays, sa terre, et qu'il ne pourrait faire autrement, meurt en héros. Cet héroïsme nous traverse peut-être d'un frisson plus religieux que celui de Rysoor ou de Karloo, que celui des privilégiés qui ont le loisir et les moyens de se créer, par le travail de la pensée, un idéal de vie supérieure. Le sacrifice du pauvre sonneur nous fait saisir comme dans un éclair (et la vision est si rare qu'elle est d'un prix infini) la bonté de la nature humaine, et en même temps il nous fait sentir, par Tadmiration et la reconnaissance qu'il éveille en nous, les liens secrets, souvent oubhés, qui unissent nos destinées et nos âmes à celles de nos frères plus humbles, et il nous fait aimer ces liens; il nous donne envie de demander pardon aux petits, aux éternels résignés, aux éternels patients. La scène où. Ton apporte le corps de Jonas fusillé et la courte oraison funèbre que prononce Rysoor sur ce martyr modeste sont d'une beauté incomparable. Il s'en
dégage un immense attendrissement, un sentiment de profonde charité humaine.
Horace, je n'ai pas besoin de le dire, ne vous donnera nulle part cette impression, car le peuple est absent de la roide tragédie de Corneille. Mais la légende même qu'a choisie le vieux poète, comme elle parait artiticielle et puérile auprès du drame qui s'agite dans Patrie! Il y a dans l'armée romaine trois hommes qui ont trois beaux-frères dans l'armée des Albains : il faut que ce soient tout justement ces six-là que le sort désigne. Six beaux-frères qui se battent les uns contre les autres, trois par trois, comme cet arrangement est à la fois compliqué et naïf! Et, quel contraste bizarre, absurde, quand on y songe, entre l'ingénuité de cette vieille légende, de ce conte à dormir debout, et la rhétorique pompeuse, emphatique et savante dont Corneille l'a revêtu! Il se peut que je blasphème en ce moment : mais avec ces classiques que nous connaissons trop, que nous avons appris par cœur en sortant de nourrice, on ne sait plus comment faire. Lorsqu'on cherche à oublier les jugements que nous ont inculqués nos maîtres, lorsqu'on cherche à recevoir de ces écrivains vénérables des impressions directes et sincères comme si on les lisait pour la première fois, on tombe presque inévitablement de la superstition dans l'irrévérence. Il y a comme cela des œuvres dont je ne pense plus rien, dont je ne saurai jamais que penser. En somme, je suis condamné à les ignorer éternellement pour les
avoir connaes trop tôt. Cela est étrange et bien affligeant.
Avec Pairie, je suis plus à l'aise. Je vois clairement que c'est une émouvante tragédie. Je vois aussi que cette tragédie est encadrée dans un fort beau tableau d'histoire auquel elle tient intimement. Le poète nous met sous les yeux, ramassée en traits choisis, toute l'épouvante d'un des plus sombres épisodes de l'histoire moderne : l'occupation et la répression des Pays-Bas par le duc d'Albe. C'est, à côté du mystère de la bonté, celui de la méchanceté humaine. Tout le cœur se soulève de compassion au spectacle des égorgements, des pendaisons, des tortures, des autodafés, de l'extermination de tout un peuple méthodiquement conduite par le Conseil de Sang. Et Ton est troublé jusqu'aux moelles quand on songe que ce n'est point là une lugubre invention de poète, que toutes ces choses se sont réellement passées sous le soleil, qu'il n'est pas un détail de ce tableau que le peintre ne puisse justifier par des documents authentiques. Relisez, je vous prie^ l'article sur le duc d'Albe, dans le Uvre posthume de Paul de Saint- Victor, Anciens et Modernes. « Les martyrologes de Dioclétien et de Decius palissent auprès du sien dans les Flandres. Qu'est-ce encore que le tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville, comparé au Conseil de Sang, institué par lui à Bruxelles? Ce n'étaient pas des individus, c'étaient des multitudes que condamnaient ses horribles juges... En quelques mois, la sanglante
machine fit la besogne de plusieurs batailles. L'échafaud théâtral des comtes d'Egmont et d'Horn ne fut que le prologue d'une tuerie confuse... Un moment vint oii le matériel manqua pour tant de supplices. Il fallut recourir aux piliers des arcades, aux poteaux des rues, aux montants des portes dans les maisons. Le rêve atroce de Galigula, que le genre humain n'eût qu'une tête qu'il pût trancher d'un seul coup, fut réalisé par l'Inquisition dans les Flandres. Le 16 février 1568, une sentence du Saint-Office, raiifiée par le roi, condamna tous les habitants des Pays-Bas à mort, comme hérétiques. Quelques personnes seules, spécialement nommées, furent exceptées de cetteeCfroyable parodie du jugement dernier. Poussés au côté gauche de la vallée de Josaphat, trois millions d'hommes, en trois lignes, étaient jetés dans la géhenne des autodafés.. . Ite ad ignem, maledicti! Cette tuerie d'un peuple en masse semble une rodomontade espagnole. Comment ne pas croire pourtant qu'elle ait été sérieusement projetée, lorsque en dehors des égorgements judiciaires, on suit, étape par étape, l'armée castillane à travers les Flandres ?... »
Pour un rien, je remercierais M. Sardou d'avoir si bien ressuscité ces épouvantes, surtout au premier et au dernier acte. Ces rappels du passé sont excellents. Il est de mode, parmi beaucoup de lettrés, de parler avec une extrême bienveiUance, avec une bénignité infinie, de toutes les pires horreurs du moyen âge et du xvf siècle. Cette affectation se comprend un peu :
d'innombrables démagogues ont, de nos jours, si honteusement exploité ces souvenirs, tant parlé de Torquemada, de l'Inquisition et du reste, qu'on se saurait presque mauvais gré de partager leurs indignations. On se pique de tout comprendre, de ne se fâclier de rien ; on admire comme de beaux phénomènes les hommes de foi de jadis et l'on trouve l'ancien régime élégant. Des spectacles comme celui de Patrie sont fort bons pour secouer ce dilettantisme. Quand certaines visions me sont étalées, je comprends les contorsions, les frémissements de Michelet, et la malédiction épileptique jetée par lui au moyen ûge, à sa religion, à son âme cruelle, dans la préface de VHistoire de la Révolution. 11 y a eu certainement dans notre siècle, malgré les guerres persistantes et malgré l'âpreté de la lutte pour la richesse, un amollissement des cœurs et un certain progrès de la bonté. Gela se sent partout. Je sais bien que la douceur relative des hommes d'aujourd'hui marque une déplorable diminution des énergies morales. En général, nous n'avons plus assez de caractère ni assez de foi pour tuer et pour faire souffrir autant qu'on faisait souffrir et qu'on tuait aux siècles passés. Cet avachissement me désole moins depuis que j'ai vu passer les amis du comte de Rysoor en san-bénito, avec des moines par-devant et des moines par derrière.
Il est encore certain, pour continuer mon parallèle, qu'il n'y a pas dans Horace de san-bénito, ni de peuple, ni de tableau historique, le sujet même appar-
13i liMPRESSIONS DE THEATRE.
tenant à la légende, non à l'histoire. — Maintenant, si l'on trouve excessive mon admiration pour le drame de M. Sardou, je ferai deux réserves. Je trouve, dans Patrie, du trop et du pas assez. Il y a, à mon gré, trop de figuration, et la figuration fait tort au drame. Je ne parle point des décors : ils sont agréables à voir et, l'action commencée, ils ne me gênent point. Mais les figurants me troublent. Ils ne font point illusion : dans la scène du Marché, dans la scène de l'Hôtel de Ville, ils s'agitent gauchement, ils ne savent même pas crier. Alors à quoi bon? Pourquoi, par une convention facile, ne pas réduire ces foules à trois ou quatre tètes qu'on verrait, le reste étant dans la coulisse? Pourquoi, surtout, ne pas supprimer le deuxième tableau qui n'est qu'une scène de cirque, quand les gueux du prince d'Orange saisissent, étranglent, jettent dans un grand trou et recouvrent de neige les soldats de la patrouille espagnole? Débarrassé de toutes ces parades inutiles, le drame serait plus serré, plus rapide; il ne nous laisserait pas le temps de respirer; l'émotion ne risquerait plus de s'évanouir dans l'amusement des yeux; elle irait croissant de scène en scène. — S'il y a trop de figuration, il n'y a peut-être pas assez de style. Non que le style de M. Sardou soit si insuffisant qu'on a coutume de le dire. Il aie mouvement, la clarté, presque toujours la pureté (qui d'ailleurs n'est pas indispensable au théâtre), quelquefois la couleur. Même, en deux ou trois endroits de Pairie, la qualité du style
SARDOU. 13o
est presque égale à la qualité dramatique de l'œuvre. Mais ailleurs, et par exemple dans la scène où Karloo refuse de reprendre son épée, M. Sardou donne vraiment dans une rhétorique un peu facile, un peu convenue et unpeu agaçante. Ce style suffit évidemment pour plaire au public contemporain. Il suffit sur les planches. Suffit-il à la lecture? Et suffit- il pour durer? Si je me pose ces questions, c'est que j'ai pris PfUrie tout à fait au sérieux.
Porte-Saint-Martin : La Tosca, drame en cinq actes, de
M. Victorien Sardou.
28 novembre 4887.
Il reste bien entendu, n'est-ce pas ? que M. Victorien Sardou est un des plus grands auteurs dramatiques de ce temps ; que Patrie et Divorçons ressemblent fort à des chefs-d'œuvre ; qu'il y a d'admirables parties dans la Famille Be)ioUon, dans Rabagas, dans Nos Intimes et dans tout le reste de son théâtre; que nul n'a eu l'esprit plus fertile ni plus inventif; que cet extraordinaire vaudevilliste a eu, certains jours, l'amour du grand et du terrible, le sens du drame historique et de la haute tragédie; que nul ne nous a amusés ni angoissés par des combinaisons d'événements ou plus divertissantes ou plus douloureuses ; qu'il y a enfin, chez ce maître incontesté des ouvriers de théâtre et chez ce caricaturiste excellent des mœurs contemporaines, un poète qui sans doute a rarement trouvé un style égal à ses conceptions, mais un poète hardi pourtant et d'imagination puissante, très épris des décors extérieurs de l'histoire, fasciné aussi par
ses atrocités, et qui a su plusieurs fois, sans glisser jusqu'aux scènes d'abattoir ou de cirque romain, sans sortir du domaine où l'expression esthétique des sentiments est encore possible, nous montrer, tordu à souhait par toute la passion et toute la souffrance dont il est capable, l'animal hiynain... Oui, je sais tout cela; et je serais très fâché si l'on pouvait croire un moment, ou que l'ensemble de son théâtre ne m'inspire pas la plus sincère admiration, ou que je ne sens pas tout ce qui reste encore de beauté dans la plus évidente erreur d'un homme comme celui-là.
Et maintenant je puis parler de la Tosca.
J'en parlerai d'autant plus librement que le succès de la pièce est assuré. Tout le monde voudra entendre l'épouvantable cri que la torture arrache à Mario, et tout le monde voudra voir le cercle sanglant de ses tempes. Les fdles iront, et tous les vieux blasés qui cherchent des sensations fortes. Desforges y mènera Mme Moraine et il dira : « C'est infect ! » et elle se trouvera mal, délicieusement. Les pâles faubouriens assiégeront les galeries supérieures. Les habitués de la place de la Roquette, tous ceux qui aiment à voir guillotiner, se payeront les hurlements et les trous rouges du beau garçon « dont la Tosca s'toqua ». Et les bourgeois y viendront aussi, avec le sentiment qui les fait descendre dans les souterrains du musée Grévin, où l'on voit les bois de justice et Gamahut sanglé sur la planche, — poussés par une curiosité mystérieuse et basse, par ce goût du sang, sans doute
hérité des lointains anthropopithèques, qui nous attire aux spectacles de la chair meurtrie et déchiquetée et de la mort douloureuse, qui fait que nous jouissons d'en avoir peur et que, plus notre sensibilité s'en croit émue, plus notre férocité s'éveille sous ce mensonge, et plus nous en jouissons en effet.
Quand je dis « nous », c'est par une modestie toute philosophique, et pour n'avoir pas l'air de me mettre à part de mes affreux semblables. Il n'y avait, je vous le jure, aucun plaisir dans les secousses que m'a données le drame hurlant et sanguinolent de M. Sardou. Non, aucun, en vérité. Je laisse de côté les deux premiers actes. Mais, à partir du troisième, le seul plaisir qu'on pût éprouver était de l'espèce que j'ai dite, un obscur plaisir bestial. Et ce plaisir honteux, exclusif de toute jouissance esthétique, je ne l'ai pas senti, grâce à Dieu. Je n'ai senti qu'un mouvement d'horreur physique, un soulèvement contre une intolérable vision de douleur, un irrésistible besoin de crier: « Non ! non ! pas cela ! Je ne veux pas ! C'est lâche ! Vous n'avez pas le droit de m'infliger ces spectacles, ni, sous prétexte de drame, d'agiter devant moi les horribles cires d'un musée d'inquisition, dirigé par un docteur brésilien à ligure de négrier et lauréat de vagues académies de l'Amérique du Sud. » Bref, on peut dire (et ce sera rendre à M. Sardou une exacte justice) qu'il a employé un art extrême à amener des situations telles qu'il lui fallait, pour les traiter, sortir de Fart.
SARDOU. 4a9
Oui, l'habileté de M. Sardou est toujours la même, et ses deux premiers actes, encore qu'un peu vides, plus divertissants pour les yeux que pour l'esprit, et d'un canevas aussi sommaire qu'un livret d'opéra, sont pourtant composés avec beaucoup d'adresse et traités avec beaucoup d'agrément. La pièce s'ouvre à Rome en 1800. Le jeune peintre Mario Gavaradossi, Français par sa mère, élève de David, un peu jacobin, travaille à une fresque dans l'église Saint-Andréa. Tout à coup, un homme sort d'une chapelle. C'est un proscrit, un ancien défenseur de la république parthénopéenne, Cesare Angelotti, condamné à mort, et depuis la veille évadé du château Saint- Ange, par les soins de sa sœur, la marquise Attavanti, qui a déposé pour lui, dans la chapelle des Angelotti, des vêtements de femme, mante, robe, éventail. N'oubliez pas cet éventail. Mario se met à la disposition de Cesare; il le cachera dans sa villa aux environs de Rome... Tandis que Cesare se déguise dans la chapelle, Floria Tosca, une célèbre cantatrice, vient voir Mario, qui est son amant, et lui fait une scène de jalousie parce qu'il a donné à la Madeleine peinte sur le mur les traits de la marquise Attavanti. Mario apaise sa maîtresse; elle s'en va... Arrive alors le régent de police Scarpia, — trop tard : Cesare a eu le temps de se déguiser et de déguerpir; mais il a oublié l'éventail, et Scarpia le ramasse.
Cet éventail, Scarpia le montre le soir même à la Tosca, dans une fête qu'on donne au palais Farnèse,
et où elle doit chanter. La jalousie de la Tosca se réveille. Justement, Mario Ta prévenue qu'il passerait la nuit dans sa villa. Plus de doute, il y est avec la marquise. La Tosca y court; Scarpia et ses hommes n'ont qu'à la suivre.
J'oublie, comme vous pensez bien, une foule de détails agréables ou ingénieux : la botte de roses que la dévote Tosca offre à la madone pour se faire pardonner son péché d'amour; le Te Deum chanté au fond de l'église pour célébrer la victoire que Mêlas vient de remporter sur Bonaparte, à Marengo ; le brillant papillotage des costumes dans le palais Farnèse; les mots charmants qu'échangent le digne marquis A-ttavanti et le sigisbée de sa femme; et, soudain, au beau milieu de la fête, la dépêche du général Mêlas annonçant que c'est Bonaparte qui, vers la chute du jour, a été vainqueur à Marengo...
Donc voilà la Tosca qui, folle de jalousie, fait irruption (au troisième acte) dans la villa oij Mario a caché Cesare Angelotti. Mario lui dit la vérité, et elle lui demande pardon à genoux. Mais Scarpia et ses hommes l'ont suivie ; ils frappent à la porte...
Et c'est ici que les horreurs commencent.
Je hais de toute mon âme et de tout mon corps la souffrance physique (je ne vous donne point cela pour un sentiment original). Tout mon être s'insurge et se soulève contre elle. Appelez cela comme vous voudrez. Je la crains infiniment plus que la mort. Quand j'étais enfant et que je lisais, dans la Vie des Saints^
le détail du supplice des martyrs, les ongles arrachés, les mamelles tenaillées, les blessures arrosées de plomb fondu... je me sentais le cœur serré comme dans un étau: je n'osais plus rouvrir le livre; ou si parfois une bizarre fascination me contraignait à le rouvrir, une épouvante indicible m'envahissait, rien qu'à voir, au coin des pages, les mots qui exprimaient ces tortures. Aujourd'hui encore, quand la vision de l'extrême souffrance physique se précise en moi, l'horreur qui me prend me prend tout entier, me rend incapable d'éprouver, dans ces moments-là, aucun autre sentiment et, à plus forte raison, de recevoir aucune impression d'art. Et, encore une fois, je ne m'imagine nullement être par là une créature exceptionnelle.
Par suite, le fait d'infliger volontairement cette souffrance, fût-ce à un méchant (j'entends une souffrance aiguë et prolongée), me paraît monstrueux. Même, cela me dépasse, cela ne m'entre dans l'esprit qu'avec peine. Quand je songe que, pourtant, il n'y a guère plus d'un siècle, d'honnêtes gens comme vous et moi, des magistrats qui avaient le goût des « humanités », et qui peut-être avaient une réputation de bienfaisance et de douceur, faisaient tranquillement attacher un malheureux sur un chevalet, et là, sous leurs yeux, le faisaient questionner par l'eau, le brodequin et le reste, et que cela leur était égal de voir les visages convulsés et les membres tordus, et d'entendre les cris, les rugissements des suppliciés, quel-
quefois le craquement des os... je ne comprends plus, je me dis que ces hommes, qui semblent encore si près de nous, sont loin, très loin, qu'il y a entre eux et moi un abîme, et que j'ai une autre âme que ces gens-là. Et quand je remonte plus loin dans le passé sombre, quand je me rappelle toutes les tortures que des hommes ont fait subir à d'autres hommes; quand j'essaye de me figurer des choses comme la guerre des Albigeois, les autodafés de l'Inquisition ou la répression des Pays-Bas par le duc d'Albe, que je me les représente dans leur détail et dans leur vérité vivante, je me sens traversé par le grand frisson d'horreur dont est secoué Michelet dans son Introduction à l'Histoire de la Révolution, et je ne puis, comme lui, que balbutier. « Je hais cruellement la cruauté, » dit Montaigne, faisant une pointe. Hélas ! si je pouvais au moins la haïr « cruellement » ! Mais point; et mon indignation est d'autant plus lourde à mon cœur, qu'elle ne voudrait pas se satisfaire, si cela lui était permis, et que le supplice du bourreau ne me donnerait, je le sens, aucune joie...
Ce n'est pas à dire que la soutTrance physique et la cruauté des individus et des foules ne soient point matière dart. Car la soutîrance physique, c'est le fond même de la pauvre vie humaine. Et je ne suis pas de ceux pour qui elle est moins noble que la douleur morale. En quoi moins noble, je vous prie, puisque nos sentiments sont aussi involontaires que nos sensations ? Oui. les tortures de la chair peuvent être
exprimées : je les trouve dans Germinal et dans Salammbô, qui sont de fort beaux poèmes. Certes, l'armée des mercenaires mourant de faim dans le défilé de la Hache, le Moloch d'airain où crépitent dans les braises les corps des petits enfants, la sanglante montée, au travers des rues de Garthage, de Mâtho supplicié par tout un peuple, ce sont-là des spectacles atroces; mais ce sont des atrocités traduites, et d'où le traducteur dégage une beauté de formes, de couleurs, de mouvements ; l'esprit est attentif à l'expression plus qu'à l'objet exprimé; et comme, en réalité, cet objet demeure absent, l'épouvante et la pitié qu'il nous inspire laisse place en nous à d'autres impressions; ou même il peut se mêler y, cette pitié qui. par un mouvement naturel, s'élargit et s'épanche bientôt sur l'humanité tout entière, un certain contentement de soi et comme une complaisance pour sa propre sensibilité.
Mais la représentation toute crue, l'exhibition directe, sur les planches, d'un homme torturé dans sa chair et d'un autre homme qui le torture, que puis-je faire et que puis-je sentir devant cela? J'ai peur, je détourne les yeux, je ne veux pas voir, et je voudrais bien m'en aller.
La douleur morale, j'avoue que je m'en accommode mieux. Il est bien rare qu'elle soit intolérable. Si elle est très grande, on a contre elle le sentiment de la vanité de toutes choses, — remède qui ne sert de rien contre la souffrance du corps. Ou bien on finit par
s'attendrir et pleurer sur soi, comme on ferait sur un étranger ; ou bien on s'abandonne, on se laisse aller à la dérive. Par suite, la représentation des douleurs morales nous laisse capables dejouissances esthétiques, nous procure même une des plus vives qui soient entre ces jouissances, et, défait, ce sont précisément les douleurs morales qui ont toujours défrayé une bonne moitié du théâtre... Mais il y faut une condition : il faut que ces douleurs puissent encore être exprimées sous une forme qui ait un caractère de beauté. Car il y a, ce me semble, une extrémité d'angoisse et de désespoir dont le spectacle est presque aussi insoutenable que celui des tortures corporelles. Il se rencontre des cas où la souffrance d'une mère à qui l'on prend son enfant, d'une femme à qui on tue son amant, n'est plus qu'un soulèvement aveugle de tout l'être, et du corps autant que de l'âme, une révolte aussi aveugle que celle des muscles torturés, et qui ne s'exprime, comme la souffrance physique, que par des cris aussi pénibles à entendre que ceux du patient sur le chevalet.
Si maintenant vous imaginez une scène de théâtre 011 se trouvent réunis, et chacun dans un degré monstrueux, les trois épouvantements dont je viens de parler, torture du corps, cruauté, désespoir, qu'est-que vous voulez, moi, que je devienne? L'impression que j'en reçois est si cruelle, que je ne me demande pas si c'est de l'art et que je suis hors d'état de le savoir; ou, plutôt je suis bien sûr que ce n'en est plus.
Or, c'est un spectacle de cette sorte dont M. Sardou nous a régalés.
Scarpia fait mettre Mario à la torture : on lui enserre le front dans un cercle de fer à trois pointes, deux pour les tempes, la troisième pour le sommet du crâne. Il sait bien que Mario, torturé, ne livrera pas Angelotli ; mais c'est la Tosca qui parlera pour abréger le supplice de son amant... La malbeureuse se débat quelques minutes; la voix affreusement altérée de Mario l'encourage à se taire; mais Scarpia ordonne de resserrer la vis. ., et alors le patient pousse un cri si effroyable que la ïosca laisse échapper le mot qui livre Cesare. Et, si vous voulez toute ma pensée, puisque cette femme aime éperdument, elle devait parler plus tôt, elle devait parler tout de suite : je vous demande un peu ce que pèse une trahison pour une femme qui entend râler son amant dans de Lelies souffrances !
La scène eût été plus courte. Tant mieux! Car, quelle scène pouvait-il y avoir là ? Rien, rien que des gestes fous et des cris. Toute beauté de forme et d'expression était impossible. Et, d'ailleurs, qui l'eut saisie ? Peu importe ce que dit la Tosca; nous ne faisons pas plus attention qu'elle aux mots qu'elle emploie. Les mots, elle pourrait s'en passer, nous ne les entendons pas. La situation étant donnée, n'importe qui eût pu écrire la scène et n'importe comment. Ce qu'éprouve la Tosca est si violent et si simple que cela ne se peut exprimer que par des cris, des gémis-
UG IMPRESSIOÎNS DE THÉÂTRE.
sements, des hurlements, des rugissements, des sanglots, — ou même uniquement par des gestes, des mains tordues, des cheveux dénoués, des genoux traînés par terre, — ou même par rien, par le silence immobile de Niobé. Ainsi, comme je le disais, M. Sardou n'a fait œuvre d'art que dans la préparation des principales scènes de son drame; ces scènes elles-mêmes sont, si je puis dire, hors de la littérature à force d'horreur, et relèvent plutôt delà pantomime, — pantomime romaine, pantomime bas- empire, faite pour être goûtée de Néron ou de Théodora.
Suivons-la jusqu'au bout, cette pantomime féroce. Après Faveu de la Tosca, Mario reparaît, pâle comme un mort, le front cerclé de sang: Gesare Angelotti, en entendant approcher les sbires, s'est empoisonné. « Enlevez tout! s'écrie Scarpia; le mort pour le fumier, et le vivant pour la potence ! » Un bruit de chute : c'est la Tosca qui tombe tout de son long...
Quatrième acte. — C'est la nuit Scarpia soupe avec appétit dans sa chambre du château Saint-Ange. Il se fait amener la Tosca; elle l'accable d'insultes et d'imprécations. Gela allume notre homme. Il demande à la belle fille si elle veut sauver son amant; vous devinez à quel prix. Elle crie : « Jamais ! » Il la poursuit à travers la chambre. Elle le repousse. « Alors votre amant va mourir. » Elle gémit, elle hurle, elle se roule à ses pieds. Là encore, que voulez-vous qu'elle dise? J'aimerais mieux qu'elle ne dise rien du tout (on comprendrait assez sans les paroles), ni lui non
plus. Car il fait des phrases, et des phrases « bien écrites », ce qui est horrible. Il lui dit : « Aht quelle belle chose ce sera que cet accouplement de mon désir et de ta haine ! » Il est atroce; il est d'une atrocité surnaturelle. Ne le comparez pas, de grâce, à Richard III, à lago, à Néron, qui sont gens d'esprit, compliqués, artistes. Ce Scarpia est un monstre tout à fait sans nuances. Sa cruauté est simple et directe comme un coup de couteau. Et il n'a pas même de haines personnelles, ni ce sentiment perverti du devoir, cet attachement cruel à une consigne qu'on a vu chez des sbires très féroces, chez Laffemas ou chez Laubardemont. S'il est atroce jusqu'au délire, — un délire froid, — c'est tout bonnement pour ne pas perdre sa place de mouchard. C'est pourquoi il est juste aussi agréable à voir qu'un scorpion ou un serpent à sonnettes. En réalité, ce n'est pas un homme, c'est un moyen dramatique. C'est un instrument dont M. Sardou a besoin pour bien torturer ses deux victimes, pour créer les effroyables situations où elles râlent et agonisent. '
La pantomime continue. La Tosca consent enfin à ce que veut Scarpia. On fera donc pour Mario « comme on a fait pour Pahnieri », on le fusillera avec des fusil i chargés à poudre. La Tosca demande un saufconduit; et, pendant que Scarpia le rédige, elle prend un couteau sur la table et le lui plonge dans le cœur. Après quoi, elle s'essuie les mains à la nappe, répare le désordre de sa toilette, pose un crucifix sur la poi-
us IMPRESSIONS DE THÉÂTRE
trine de Scarpia entre deux flambeaux, s'agenouille un instant (vous n'avez pas oublié qu'elle est bonne catbolique et Italienne), entre-bàille la porte et disparaît.
Cinquième acte de la pantomime. La Tosca va trouver Mario dans la chapelle des condammés à mort, lui raconte tout et lui dit ce qu'il aura à faire... On l'emmène, on entend le bruit d'une détonation. Pais la scène représente la terrasse du château Saint-Ange, où l'exécution a eu lieu. La Tosca vient y chercher son amant. Mais Scarpia l'a trompée; Mario est bien mort. Ici encore, qu'est-ce que vous voulez qu'elle dise? Elle pousse des cris, encore des cris, monte sur le parapet de la plate-forme, et se jette dans le Tibre.
Ce drame fait plus ou moins que vous émouvoir : il vous tord. C'est une sensation éminemment déplaisante. A la sortie, j'ai entendu une bonne femme qui disait derrière mon dos : « C'est drôle, moi qui pleure toujours, je n'ai pas pleuré. » C'est que, avec tout ce déploiement d'horreur, ce drame n'est pas vivant. On peut presque dire que les personnages n'existent pas, ne sont rien, n'ont aucun caractère en dehors des situations extraordinaires qui doivent leur arracher certains cris. Sans doute Mario est généreux et Floria est jalouse; il le faut pour amener telle ou telle scène; mais, sauf dans ces scènes, où encore on ne reconnaît qu'ils sont en chair et en os que parce que leur chair crie et leurs os craquent, ils ressemblent à des ombres
vaines. Ce mélodrame a quelque chose d'aussi abstrait, d'aussi éloigné de la vie réelle que le plus artificieuseinent combiné desvaudevilles. Évidemment, c'estpour la scène de la torture que tout le drame a été construit; il a donc été fait, si je puis dire, par le dehors, comme une machine qu'on agence. Ce n'est point une création vivante. Le cas de M. Sardou devient assez singulier. A force de se complaire et d'exceller dans les ingénieuses et surprenantes combinaisons des faits, il a fini par ne plus sentir combien est intéressante la matière même de ces faits (l'âme humaine, les passions, les sentiments, les caractères, les mœurs), et par la mettre presque en oubli. Il en est venu à n'être plus sensible qu'aux sentiments et aux douleurs d'une violence exceptionnelle. Et en même temps il éprouvait peut-être un orgueil de créateur, de démiurge, à inventer, à machiner, après Dieu, des concours de circonstances atroces et si douloureux que Dieu n'a pu les vouloir ni les prévoir. Enfin, tout lui étant devenu fade, il en est maintenant aux scènes de boucherie et d'abattoir, et, en effet, rien n'est plus tragique que la chair arrachée et coupée et que la mort sanglante. Mais aussi c'est si affreux que le drame en tombe dans l'aphasie. On parle de décadence littéraire : mais quel décadent que cet académicien ( Est-ce l'àme de Zim-Zizimi qui commence à sourdre en lui sous le masque de Bonaparte? Le voilà pris d"un tel besoin de sensations brutales qu'il ramène peu à peu le théâtre aux spectacles du cirque ro-
loO IMPRESSIONS DE THÉÂTRE.
main ou bj^santin, aux mortels combats de gladiateurs. M. Sardou a soif de sang. C'est le Caligula du drame.
Mais, avec tout cela, comme il reste amusant !
C'est égal, je vous engage à relire Bérénice.
MEILHAG
Variétés : Décoré, comédie en trois actes, de M. Henri
Meilliac.
30 janvier 1888.
Enfin ! nous sommes heureux, très heureux Bien mieux, nous sommes soulagés. Car, en vérité, cela devenait pénible pour les admirateurs et les amis de M. Henri Meilhac. Il y avait, dans la Ronde du cornmissaire^ dans les Demoiselles Clochart et dans Gotte, des trésors d'esprit, d'observalion et de fantaisie ; mais, je ne sais pourquoi, peut-être parce que l'ordre manquait un peu dans cette richesse insouciante^ nous avions eu beau crier que c'était charmant et délicieux, le public imbécile fpardon ! c'est un cliché, et je n'insulte personne) n'avait pas voulu nous croire entièrement. 11 était bien évident que, le jour où. M. Henri Meilhac consentirait à se surveiller un peu, à ne traiter qu'un sujet à la fois et à en développer tout le contenu, il plairait à tout le monde et retrouverait les éclatants succès de jadis. Mais se résigne-
im IMPRESSIONS DE THEATRE.
rait-il à le faire?... Eh bien ! il l'a fait, et nous l'en remercions. Décoré ressemble bien fort à un chefd'œuvre. C'était, l'autre soir, dans toute la salle, une joie, un frémissement de plaisir, une ivresse légère et délicate, un rire joarticulier dont nous nous savions bon gré et qui nous faisait croire à tous que nous avions de l'esprit. Nous sentions, dans cette comédie du maître, une image si fidèle et si aisément tracée de nos mœurs, de nos sentiments, de nos inconsciences ! Nous y retrouvions si bien le tour le plus récent de notre pensée et de notre langage, et, mêlées à l'observation la plus profonde^ l'ironie la moins pédante, la moins appuyée, et la fantaisie la plus gracieuse ! Et tout cela si clair, si simple, si sobre et si sûr ! Bref le dosage Meilhac (si je puis dire ainsi) à son maximum diQSdiYQuv...
11 est très ennuyeux, croyez-le bien, d'avoir à rendre compte, au. pied levé, des œuvres qui vous ont le plus ravi. On désespère d'en faire comprendre le charme; et, bien quecesoit « la chose impossible », on a le remords de ne l'avoir pas tentée. Je me contenterai donc de vous exposer de mon mieux la comédie de M. Meilhac; mais je vous préviens que le plus beau, c'est ce que je n'aurai pas dit.
Trois personnages principaux : M. Colineau, M""® Henriette Colineau, Edouard Dandrésy : le mari, la femme, l'amoureux. Henriette est une honnête femme d'aujourd'hui, intelligente, très informée, assez hardie et décidée d'allure, très peu passionnée ;
MEILIIAC. lo3
sans naïveté, mais non pas sans naturel ; capable môme d'illusions, mais d'illusions courtes, un certain fond de désenchantement avant l'expérience reparaissant tout de suite chez elle au premier petit mécompte. Le mari est un brave garçon assez ordinaire, qui ne cherche que son plaisir, mais sans être trop dupe de ce qu'il poursuit; qui garde une certaine habitude d'ironie dans l'égoVsme et la frivolité, et dont on pourrait dire enfin que sa philosophie est plus distinguée que sa personne ; vrai mari d'ailleurs, et fort peu clairvoj^ant quand il s'agit de sa femme. Quant à l'amoureux... Ah ! celui-là est d'une vérité bien divertissante. C'est un passionné, un spontané, un chevaleresque (autant du moins qu'on peut l'être aujourd'hui). Il a une âme de sauveteur. Il ne peut voir un charretier battre son cheval sans tomber sur le charretier à coups de parapluie, ni un chien sur le point d'être écrasé sans fourrer son parapluie dans la roue. C'est plus fort que lui, « c'est nerveux )>, comme il l'explique. 11 est sensible, il est généreux, il est même un peu troubadour. Il est tout plein de bons sentiments. Or, cela ne l'empêche point de faire la cour la plus vive à la femme de son meilleur ami. Il a même proposé à M"^^ Colineau de venir passer avec lui un jour ou deux à Harfleur : rien de plus facile, la petite femme ayant une cousine à Barentin, sur la ligne de l'Ouest. Ce brave terre-neuve, dont l'âme est si belle, n'a pas même là-dessus l'ombre d'un scrupule; et c'est de celte contradiclion, dont il n'a point cons-
cience, c'est de ce cas si plaisant et si vrai de moralité individuelle, que naîtront d'eux-mêmes, avec une joyeuse abondance et une logique sans effort, presque tous les effets les plus comiques de la pièce.
Henriette n'est pas insensible à Tamour très sin cère et très pressant de ce bon emballé d'Edouard Dandrésy. Avec une sorte de probité hardie et railleuse, elle prévient son mari qu'elle est tentée et qu'il serait peut-être temps de veiller sur elle. Mais Golineau est trop sûr de lui, et trop occupé ailleurs, pour écouter cet avertissement. 11 ne songe qu'à décider une certaine petite comtesse Corassi, qui retourne à Rome, à le prendre pour compagnon de route, — jusqu'à Mâcon. Et, quand sa femme lui avoue ses inquiétudes, il ne voit là qu'une excellente occasion de se débarrasser d'elle : « Tu es troublée ? Eh bien ! va passer quarante-huit heures chez ta cousine, à Barentin; ça te calmera. » Et, pendant qu'Henriette, suivie malgré elle du persévérant Edouard, prend le train de Normandie, il s'en va à la gare de Lyon...
A noter dans ce premier acte : d'abord, tout ! puis l'ingéniosité et la modernité des moyens : la façon, dont Henriette avertit Golineau du danger en lui lisant des vers d'album du poète René Vincy, — et la façon dont Golineau fixe avec la petite comtesse les détails de leur rendez-vous en lui contant le début de la Chambre bleue, de Mérimée. La scène est tout bonnement adorable de (inesse, de vérité, de naturel ironique. C'est le « nouveau jeu ». Et elle fait le plus
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heureux contraste avec la scène « vieux jeu », où le bon Edouard persuade, à force de naïve passion, la peu naïve M"**"' Colineau, — justement parce qu'elle n'est pas habituée à ça.
Deuxième acte. Je suis obligé d'aller vite, et vous m'en voyez navré. — Un hôtel à îlarfleur. Le souspréfet et la municipalité offrent un banquet au prince Banana-Matati, hôte de la France, héritier présomptif du trône de la Sénégambie occidentale. La salle du banquet esc voisine de la chambre où nos deux amoureux doivent passer la nuit... Et, comme c'est fête, une ménagerie est installée sur la place de la ville, et l'on entend, par mom.ents, le lion rugir...
Henriette et Edouard arrivent au milieu de ce tapage : elle, maussade ; lui, tout trempé. Car le terreneuve veillait sous l'amoureux, et il n'a pu s'empêcher, en passant sur le port, de sauver un pêcheur à la ligne qui se noyait. Il explique à Henriette que, s'il n'avait pas opéré ce sauvetage, il ne se serait pas cru digne de ia posséder! (Les mots de cette force abondent dans ce deuxième acte.) C'est égal, elle est bien refroidie, la pauvre petite femme. — Ce n'est pas tout : pendant qu'Edouard va changer de vêtements dans la pièce à côté, elle est reconnue par un domestique, Léopold, dont elle a décliné la veille, à Paris, les offres de service. Léopold, qui la croit accompagnée de son mari, a donné au patron de l'hôtel son nom et son adresse, et le sous-préfet cherche partout le prétendu Colineau pour le féliciter de sa belle action...
Aussi, quand Edouard rentre dans la chambre, vous jugez comme elle le reçoit ! Il cherche à la rassurer ! « Mais, dit-elle, si ce domestique me rencontre plus tard avec mon mari? — Eh bien ! répond Edouard, il croira que vous me trompez. » Mais elle ne veut rien entendre ; elle veut s'en aller, tout de suite. « Oh ! fait Edouard, après ce que vous m'avez promis ! Madame, une telle conduite n'est pas d'une honnête femme! » Hien n'y fait: elle l'accable de reproches, et, comme Edouard ne paye pas de mine sous les habits que lui a prêtés l'hôtelier, elle interrompt çà et là ses discours vertueux et indignés par cette réflexion : « Mon Dieu ! qu'il est vilain comme ça ! »
Ici, un revirement merveilleux. Edouard est allé reprendre ses vêtements qui ont eu le temps de sécher. Henriette s'aperçoit qu'il est un peu moins vilain. Puis, au moment du départ, elle le voit si triste, si triste ! Voici même deux larmes qui coulent le long du nez du pauvre garçon... La petite femme est émue, et n'est plus si pressée départir... Tout à coup un ruîïissement formidable, accompagné de cris d'épouvante, empht l'hôtel : c'est le lion.de la ménagerie qui s'est introduit dans la chambre du prince Danana- Matati. l-'.douard se précipite, son parapluie à la main, et sauve le prince, tandis que le domestique Léopold s'évanouit dans les bras d'Henriette. Edouard revient, avec de glorieux accrocs à sa jaquette. Tl raconte que le lion, très surpris, lui a posé ses deux pattes sur les épaules, et s'est mis à le lécher : « C'est toi,
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le lion ! » dit-elle. Ce dernier exploit l'a transportée : elle n'a plus rien à lui refuser.
Rumeurs, fanfares ; on frappe à la porte. C'est le sous-préfet, suivi de l'orphéon de la ville, qui vient annoncer à Edouard (qu'on prend toujours pour Colineau) que le ministre, prévenu par un télégramme, va le nommer, pour sa belle conduite, chevalier de la Légion d'honneur. Comment se tirer de là? Et que va dire Colineau? Il ne reste aux amoureux qu'à re prendre le train de Paris au plus vite.
Ce second acte est étourdissant; et le troisième n'est guère au-dessous des deux premiers. L'action s'y dénoue avec une adresse et une simplicité de moyens auxquelles nous osions à peine nous attendre. Je ne vous le raconterai pas, voulant vous laisser la joie d'une surprise. Je n'en retiens qu'un mot. Colineau raconte à Edouard qu'il a passé à Màcon une nuit d'ivresse. A un moment, il ne sait plus lequel, il était tellement heureux qu'il s'est écrié : « Ah î comtesse... si vous devez aussi quelque chose à votre lingère, dites-le moi. » Sachez d'ailleurs que vous pouvez être rassurés pour un temps sur la vertu d'Henriette. « Quand on s'est raté, dit-elle à Edouard, il ne faut jamais recommencer. » Et puis le plaisir d'avoir joué son mari et de lui avoir arraché des aveux et des protestations de repentir la dispose sans doute à la fidélité.
En somme, nous n'avions jamais vu, je crois, un si heureux mélange de fine et même de haute comédie
avec la fantaisie la plus libre et, en apparence, la plus folle. Une ironie presque insensible, comme exiérieure à l'œuvre, et qui ne coûte rien à la vérité des parties d'observation, arrive à fondre tout cela dans une harmonieuse unité. Comment? je ne sais, et il faudrait beaucoup d'altcntion et de travail pour le démêler.
L'interprétation est remarquable. On ne saurait trop louer le jeu si juste, si direct, si sobre et si fin à la fois de M'^^ Réjane; c'est plein de simplicité, et c'est pourtant d'un ragoût supérieur; c'est la perfection même dans l'extrême modernité. M. Duouis est plus naturel que la nature même. Il a une sincérité, une naïveté de jeu admirable ^ il est grotesque, sans gestes, sans éclats de voix, avec une simplicité angélique et qui, par endroits, devient touchante.
Gymnase : La Comtesse Sarah, pièce en cinq ac'ics.
de M. Georges Ohnet.
17 janvier 1887.
Miss Sarah O'Donnor est une ancienne petite gj^psie, adoptée et élevée par une lady, qui, en mourant, l'a faite son héritière. Tandis qu'elle promenait en Italie son humeur excentrique, son spleen et sa beauté fatale, elle a rencontré à Rome un gentilhomme mûr, le général comte de Ganalheilles, et lui a inspiré une violente passion. Au contraire, l'aide de camp du général, l'austère et ténébreux Pierre Sévérac, semble l'avoir tout de suite prise en grippe, et elle paraît le lui rendre. Vous êtes trop subtils pour ne pas deviner que Sarah et le bel officier s'adorent sans le savoir. Cependant le général, qui est tout à fait pris, épouse la troublante étrangère et bientôt tout ce qui devait arriver arrive. Sévérac, qui n'est pas tranquille, demande un congé au général. Celui-ci refuse et le force de s'expliquer avec la comtesse. Vous pressentez
le résulLit de l'explication. Gela commence par un échange de, paroles aigres ou froides. « Enfin, dit la comtesse, puisque vous vous trouvez si mal ici, pourquoi n'ètes-vous pas parti plus lot? — C'est que j'ai ma mère dit Sévérac. » Sur ce beau trait, la comtesse, subitement attendrie, lui tend la main en signe d'amitié. Il retire la sienne : « Non, non! dit-il, je ne peux pas. L'amitié avec vous, ce serait trop dangereux pour moi. Il faut que je m'en aille! » Et, un instant après, il l'appelle Sarah tout court. « Je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons ! » Et elle se jette dans ses bras, et elle pose sa tète sur l'épaule droite de son ami. « Ah! s'écrie-t-il, je suis un misérable! » et il se dégage, mais elle le ressaisit, et il lui retombe alors sur l'épaule gauche.
Le moment est venu de vous présenter les autres personnages. L'aristocratique général a pour ami une vieille culotte de peau, le colonel Merlot, dont les allures d'ours forment avec les manières distinguées du comte de Ganalheiiles un contraste dont le piquant et l'imprévu ne vous échapperont point. Le colonel a une fille, Madeleine, et le général a une nièce. Blanche de Cygne, une orpheline qu'il aprise chez lui à sa sortie du couvent. Blanche est blonde, mince et rêveuse; Madeleine est brune, boulotte et enjouée. Madeleine a un amoureux, le petit notaire Frossard. 1^1 Blanche... sentez-vous venir le coup? Blanche aime Sévérac et en est aimée.
Car l'honnête Sévérac en a eu bientôt assez de ses
tempétueuses amours avec la comtesse de feu. Heureusement, il est nommé chef d'escadron et va être envoyé en Algérie. Mais Sarah exige une dernière entrevue, dans une serre, la nuit. Reproches, injures, gémissements, sanglots, prières... Blanche de Cygne, derrière un rideau, entend leur conversation. En même temps, le colonel, voyant un homme traverser le jardin et croyant que c'est le petit Frossard qui vient pour Madeleine, entre dans la serre. Blanche y entre aussi, et le général, attiré par le bruit. Tableau ! c'est la grande scène du drame. Blanche, le cœur déchiré, imagine toute une histoire avec la complicité intelligente et instantanée du petit notaire : c'est Frossard qui, ayant arraché à Sévérac le secret de son amour pour Blanche, l'a ramené, malgré l'heure avancée, pour en faire confidence à la comtesse. « Eh bien! alors, madame, dit le général qui a quelque méfiance, mettez donc la main de Blanche dans celle de Pierre... » et Pierre et Blanche se laissent faire pour sauver l'honneur du général.
Nous voici au quatrième acte. C'est le jour fixé pour le mariage de Sévérac et de Blanche de Cygne. Ils sont mornes. La comtesse Sarah est malade et à moitié folle. Elle vient trouver Blanche, l'injurie, puis la supplie de lui rendre son amant. La jeune fille répond avec beaucoup de raison et de dignité; et, peu à peu, la terrible comtesse, qui n'est pas si terril.ile, quoique l'un des personnages la compare au Vésuve, se calme et s'adoucit, sur la promesse que
lui fait Blanche de se séparer de son mari tout de suite après la cérémonie. Autre scène, non moins pathétique, où Sévérac, qui doit partir le lendemain pour Alger, confie à Blanche « sa pauvre mère » (vous vous rappelez qu'il en a déjà joué au second acte). Mais le comte est de moins en moins tranquille; il interroge violemment sa femme; et la malheureuse avoue tout, et s'effondre à ses pieds..» Il la relève en disant (et le propos n'est pas dépourvu de beauté) : « Je vous ai dit, en vous épousant, que je serais votre père plus que votre époux; c'est votre père qui vient de vous entendre. » Il pense que le mieux est de cacher et de taire toute celte honte Même la comtesse devra décider Blanche à suivre son mari. « Mais il l'aime î — Faites néanmoins ce que j'ai dit. Et jurezmoi de ne pas vous tuer. Sauvons l'honneur de mon nom qui est le vôtre. »
Au dernier acte, nous sommes en Irlande. La comtesse Sarah a voulu revoir le pays de son enfance. Le petit notaire a épousé Madeleine et dompté le colonel Merlot. Blanche et Sévérac voyagent. La scène représente la terrasse d'un vieux château : au pied de la terrasse, un lac, des ruines romantiques, des montagnes bleues à l'horizon : un pa^/sage de devant de cheminée pour ménage de petits bourgeois. On apporte une lettre de Blanche à l'adresse du général. La comtesse est seule; cette lettre lui brûle les doigts; ella ne résiste pas à la tentation de l'ouvrir. « Mon cher oncle, (c: 't Blanche, nous sommes heureux... et il y
a encore autre chose que je vous dirai bientôt à Toreille... » Sur quoi la pauvre Sarah va se jeter dans le lac; et, comme une cloche tinte à ce moment sur le paysage chromolithographique : « 0 petite cloche, murmure-t-elle^ j'entends ta voix, et me voici... » Et le général, qui survient alors ne trouve plus sur l'eau que l'écharpe d'Ophélie.
La pièce est bien faite, du moins je le crois, et pourtant elle ne m'a fait aucun plaisir. Les deux premiers actes et le dernier sont mortellement ennuyeux; et, quant aux deux autres... A chaque instant j'avais la pénible impression de je ne sais quoi d'odieusement rebattu et ressassé. La donnée, dans ce qu'elle a d'essentiel, est celle de la seconde partie des Amours de Philippe. Et ce sont aussi les personnages d'Octave Feuillet, fort épaissis. Puis le style est par trop cruel, dans l'effronterie de sa banalité. Voici, au hasard, quelques lambeaux de phrases que j'ai retenus du premier acte : « Tu as joué les Gâtons. A Rome, c'était de circonstance. (Ce' a. c'est de l'esprit.)... Tu es comme saint Sébastien : criblé de flèches, tu souris à tes bourreaux. (Cela, c'est encore de l'esprit.)... Elle est trop belle, vois tu... Je vis un inconnu qui pleurait : des larmes coulaient lentement de ses joues... Il dort dans son somnieil de soldat tombé héroïquement pour défendre la terre française... Cette pieuse maison où j'ai passé mon enfance... Sans que je le connaisse, le monde m'effraye... La maison est noble et a grand air comme son maître... Ce vieil hôtel
héréditaire, cette élégance sobre qui lui fait un cadre digne de lui... Représentant de cette belle galanterie française qui tend à disparaître comme tous les raffinements aristocratiques... Calme et fier sous les balles, marchant au danger comme à une fête, on reconnaissait en lui le descendant des grandes races... Je suis une fille de bohémiens, moit... La grande dame trouva que je ressemblais à une fille adorée qu'elle avait perdue... Ne subissant d'autre loi que celle de mon humeur vagabonde.,. Bizarre problème psychologique!... etc., etc.. » Et c'est tout le temps comme cela, tout le temps !
Les pièces de M. Ohnet sont toujours bien jouées, sans doute, parce que l'intelligence de l'auteur et celle des comédiens sont toujours de plain-pied. M. Lafontaine, dans le rôle du général, articule bien mal, ou même n'articule plus du tout; mais il est digne, le front et le geste en l'air, et il a, comme on dit, « l'autorité ». M""^ Jane Hading, avec ses mouvements désordonnés de poupée cassée et son bizarre et éternel sourire triangulaire, a eu des nerfs et de la passion. M. Landrol est un excellent RamoUot et M. Noblet est un charmant Frossàrd. Les autres sont passables. M. Romain lui-même, à force d'inconscience, de pâleur et de beauté, sauve à peu près le rôle piteux de Sévérac.
J'ai eu le malheur, voilà tantôt deux ans, de confesser si hautement ma répugnance à l'endroit des
écrits de M. Georges Ohiiet, qu'on doit me croire enchaîné par cette déclaration : j'ai donc peur, ayant constaté l'immense platitude de la Comtesse Sarah, qu'on ne me soupçonne de parti pris. Et pourtant ce n'est pas ma faute. J'aurais tant souhaité que les œuvres nouvelles de M. Ohnet m'infligeassent un démenti! Mais quoi ! à mesure que ce jeune vainqueur avance dans la carrière, on dirait qu'il prend à tâche d'être plus Ohnet que jamais. Les Dames de Croix- Uort ont encore, sur ce point, dépassé mes craintes, — et les espérances des rédacteurs de la Vie parisienne. Et la dernière production de M. Ohnet, l'histoire de ce violoniste brun et hongrois, aux yeux magnétiques, qui enlève la fille blonde d'un lord et qui meurt en jouant le « Chant du Cygne », vient de nous apprendra que le cas de l'auteur des Batailles de la vie est bien décidément incurable.
Je n'en triomphe point. — Oh! non! Mais plutôt, devant cette rare infirmité intellectuelle, je me sens pris de tristesse; et peu s'en faut que des larmes, et non point celles que versent les grands sauriens dans les roseaux du Nil, ne me montent aux j^eux. Dans un passage de Rose et Noir, M. Ohnet, par un visible retour sur lui-même, nous montre son beau violoniste en proie aux venimeuses attaques de la plus basse envie, et fier, dédaigneux, poursuivant sans se retourner sa route glorieuse. Iléiasî M. Ohnet so trompe. Il n'a pas de Zoïles : c'est un luxe qui lui est interdit. On peut goûter médiocrement le Maître de
1C6 IxMPRESSlONS DE THEATRE.
forges et en faire l'aveu sans nourrir dans son cœur aucun sentiment bas. Non, non, ce n'est point Tenvie qu'inspire l'œuvre de M. Ohnet. C'est de la gloire et du talent d'un Daudet, d'un Zola, d'un Bourget ou d'un Maupassant qu'il vaudrait la peine d'être jaloux. Or ceux-là, qu'on les fasse grand-croix, qu'on leur donne la ïoison-d'Or, que leurs livres aient mille éditions, qu'ils soient aussi riches que des agents de change, et que leurs noms voltigent partout sur les lèvres innombrables des hommes, je ne trouverai jamais que c'est assez, et leur salaire me semblera toujours totalement disproportionné avec ce qu'ils nous donnent. Sans doute la même disproportion existe, — à rebours, — pour M. Georges Ohnet. Mais elle ne m'inspire qu'un peu d'étonnement et, s'il faut le dire, de compassion; car c'est, en somme, cette disproportion qui est l'origine de tout son malheur. Ce malheur est réel, songez-y bien. Si les romans de M. Ohnet n'avaient eu qu'une trentaine d'éditions et si le Maître de forges n'avait été joué qu'une centaine de fois, tout aurait été pour le mieux, personne n'en aurait parlé et M. Ohnet aurait vécu et serait mort avec cette conviction qu'il est un artiste. Mais ce qu'il y a eu de démesuré et d'absurde dans son succès a fait perdre patience à quelques honnêtes gens peu philosophes, et les ont contraints à en dire leur sentiment. Et dès lors M. Ohnet n'a pas dû être parfaitementtranquille. Cela du moins l'a forcé à réfléchir. Une voix secrète lui disait : « Tu es banal, banal, banal.
Tu construis assez logiquement une histoire, tu travailles consciencieusement ton pauvre style, et tes livres ont, aux yeux des simples et des demi-lettrés^ l'apparence d'œuvres littéraires. Mais ce n'est pas de la littérature. La plus fade convention s'étale dans tes récits Tu ne sais pas voir ni les choses ni les hommes. Tu ne reçois du spectacle de la vie et de tout l'univers sensible aucune impression directe et personnelle. II n'y a nns une trouvaille de mots dans les milliers de pages que tu as péniblement barbouillées. Tu as failli dresser un jour une figure vivante : M'"® Desvarennes; mais ce n'est vraiment pas assez pour te faire pardonner le reste. Et, d'ailieurs, tu n'as pas su recommencer. Tes amazones, tes ingénieurs, tes hommes du monde, tes bourgeois et tes gentilshommes, ton romanesque, ta philosophie, ta conception de la vie élégante sont en abomination à tous les esprits un peu délicats. Le snobisme bourgeois avec toute son inconscience, triomphe dans tes écritures. D'autres, sans doute, se sont rendus coupables des mêmes horreurs; mais toi, on te traduit dans toutes les langues, on te joue sur tous les théâtres, et ton nom est fameux, môme à Chicago. Si tu pouvais, dans un éclair inespéré d'intelligence, entrevoir ce que tu as fait, une telle honte t'envahirait que, après avoir confessé publiquement tes fautes et demandé pardon à Dieu et aux hommes, tu te pendrais sous le buste de Gustave Flaubert. »
M. Ohnet ne s'est pas encore pendu. C'est qu'il ne
croit pas à ce que lui dit celte voix. Mais il l'entend, quoi qu'il fasse, et cela lui est désagréable, et cela même le trouble quelquefois un peu. Car, enfin, c'est bien étrange qu'on n'ait jamais dit ces choses-là à M. Zola, par exemple : on ne l'a pourtant pas ménagé dans un temps. Sans doule, M. Olinet tient les apparences de la gloire; mais, si vous pouviez descendre dans sa conscience, vous verriez qu'il n'est pas sûr d'en tenir la réalité et que ce doute le ronge. Il fait des remarques pénibles. Il s'aperçoit que l'Académie elle-même, si indulgente pourtant aux banalités, n'a couronné que son premier livre (le meilleur, à vrai dire), et que M. Brunetière ne l'a seulement jamais nommé. Il sent autour de lui le recul dédaigneux, non seulement des écrivains aventureux qui forment l'avant-garde de la littérature, mais même des simples lettrés, des bons humanistes imprégnés de littérature classique. Mais surtout il sent que jamais, jamais, les trois ou quatre romanciers originaux que nous avons aujourd'hui, et même les plus obscurs de leurs disciples ne le considéreront, je ne dis pas comme un égal, mais comme un compagnon occupé des mômes besognes. Sans doute il se révolte et proteste contre ce lâche et « envieux » abandon, et il se réchauffe le cœur contre le cœur de dix millions d'épiciers qui l'admirent. Mais c'est éggil, une angoisse le tient. « Artiste! qu'y a-t-il donc dans ce mot? N'en serais-je pas un, par hasard?... Être artistel ô rage! ne pas l'être ! (comme dit don Carlos) et ne savoir pas
même ce que c'est! » La voilà, la rançon; le voilà, le châtiment. C'est trop; pitié, mon Dieul Et c'est pourquoi j'ai dit que M. Georges Ohnet n'était pas heureux. Il le serait encore s'il n'avait connu que les très honorables succès de M. Albert Delpit.
Je ne suis pas heureux non plus, depuis le jour où il m'est échappé de dire, avec un luxe d'arguments bien inutile, que M. Georges Ohnet n'était pas un grand écrivain. Des personnes, parfaitement dignes de le comprendre et qui se délectaient à sa lecture, se sont soudainement avisées que j'avais raison et m'ont assuré qu'elles ne l'avaient jamais aimé; et alors j'ai été obligé de le défendre, ce qui est dur. Et je m'en voulais d'avoir été si peu philosophe, d'avoir fait tant de bruit pour rien, — comme s'il n'y avait pas, de par le monde, nombre de choses beaucoup plus absurdes et plus inexplicables que le succès de M. Georges Ohnet. La paix est rentrée dans mon âme. Je le trouve, ce victorieux, assez châtié par la qualité de sa gloire... Et puis, qu'est-ce que cela fait à Sirius? comme dit M. Renan. Dans cinquante ans, qu'en restera-t-il? Qui se souviendra de moi, et même de M. Ohnet, je vous prie? Si j'avais espéré (peut-être le croit-il) passer par lui jusqu'aux âges futurs, — comme Zoïle par Homère, et Anitus par Socrate, — j'aurais bien mal placé mes chances d'immortalité... Et puis, c'est fini, je n'en parlerai plus jamais, je le jure.
CATULLE MENDÉS
Théatre-Libre : La Femme de Tabarin, tragi-parade cii un acte, de M. Catulle Mendès.
14 novembre 1887.
Je suis heureux qu'un hasard me fasse rencontrer, au courant de ces causeries dramatiques, M. Catulle Mendès. L'auteur à'Hespérus, du Roi Vierge et des contes Pour lire au bain, a toujours excité ma curiosité au plus haut point. Il me semble que c'est une des figures singulières de ce temps. C'est un grand littérateur, un des plus habiles en phrases qu'on ait vus, un rhéteur (ne prenez pas ce mot pour une injure) d'une souplesse prestigieuse. On parle beaucoup de « décadents » aujourd'hui. Mais la plupart de ceux qu'on nomme ainsi sont médiocrement sûrs de leur langue; ils sont hors de la littérature traditionnelle; à mettre tout au mieux, à supposer que ce ne soient pas simplement de doux aliénés, et à les juger dans un esprit de candeur et de crédulité, on pourrait presque dire que ce sont peut-être de vagues précur-
seurs bien plutôt que des décadents. (Précurseurs de quoi? Vous m'en demandez trop long.) Mais M. Catulle Mendès est, lui, le vrai décadent, le décadent classique, le décadent gréco-latin, plein de science et d'artifice. Il est décadent comme Callimaque, comme Claudien et comme Ausone. Dans son style revivent, plus raffinées, plus voulues, plus accomplies — et plus froides — les suprêmes élégances des vieilles littératures, dans ce qu'elles ont eu d'extérieur, de formel, de quasi matériel. Il est l'âme damnée de la phrase exquise, trop exquise, aimée pour elle-même...
Écrivain, son habileté a quelque chose qui effraye. Il a imité les petites chansons de Heine, et j'ai cru lire Vlntermezzo. Il a écrit Hesperus, et les vers étaient aussi beaux que ceux de Leconte de Liste, et le poème était plus Scandinave que toute la Scandinavie de l'impassible maître. 11 a écrit des Récits épiques, et j'ai été épouvanté, car c'était aussi bien que la Légende des siècles. Il a écrit des romans^ où d'innombrables pages pourraient être de Victor Hugo... Et quand, après cela, j'ai relu Victor Hugo et Leconte de Liste, j'ai senti que je n'avais plus la foi : je ne voyais plus que leurs procédés, qui me semblaient puérils. M. Mendès m'avait trop montré « comment c'était fait ». Imiter les grands poètes avjc cette perfection, c'est les décrier; car c'est faire douter si tout leur génie n'est pas une rhétorique, et si toute la littérature, d'Homère à M. Zola, n'est pas un jeu difficile, déhcieux et vain...
CATULLE x^lENDÈS. in
M. Catulle Mendôs me dirait que, si ce jeu est délicieux, il n'est pas vain: qu'un jeu délicieux, c'est quelque chose, c'est même tout dans la vie. 3J. Catulle Mendès aime les lettres en voluptueux jamais rassasié, et, je ne sais, mais il me plairait de croire que cette passion est sa seule vertu, car il serait ainsi plus original. Et cet énervé est un artiste de grande conscience, immaculé à sa manière : je suis sûr qu'il se ferait couper la télé — sa tète de Christ (ô ironie i) — plutôt que d'écrire une mauvaise phrase. El;, en y réfléchissant, on entrevoit l'unité de cet esprit et de cette vie. C'est par le même irrésistible instinct que, sans nul souci du vrai, du juste et de l'utile, uniquement épris de beauté corporelle, il a poursuivi en littérature les grâces savantes, inièvres, presque sensuelles de l'expression, et qu'il n'a voulu connaître, dans la réalité, que les formes d'oii nous vient le plaisir des sens. A.utrement dit, la même disposition voluptueuse explique peut-être qu'il ait été un ouvrier de mots si complaisant pour sa propre habileté, et un si surprenant conteur erotique. • Je ne me dissimule pas que ce dernier titre n'est pas ce qui lui fait le plus d'honneur auprès de beaucoup d'esprits excellents. Je suis forcé de reconnaître que M. Catulle Mendès a beaucoup écrit sur les choses de l'amour physique dans le but avoué de satisfaire sa propre sensualité et de chatouiller la nôtre. Il s'est rendu coupable, un nombre incalculable de fois, du même délit aue son homonyme latin, qu'Ovide et
Martial, que presque tous les poètes de la Renaissance, que Montesquieu, que GréJjillon fils, que Voltaire, Gentil-Bernard. Parny, etc. Et bien des gens, qui continuent de professer les principes des vertus qu'ils ne pratiquent pas, ont réprouvé les écrits de M. Catulle Mendès, soit au nom de la morale religieuse (car que pourrait l'autre ici?), soit au nom de l'intérêt social. Et ils n'avaient que trop raison. Oui, M. Mendès a eu très souvent le malheur de solliciter en nous des désirs qu'il n'est jamais besoin d'éveiller; et, quoique un grand sage ait écrit en parlant de la chasteté : « Je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes les autres; je reconnus en particulier que la nature ne tient pas du tout à ce que l'homme soit chaste », on peut croire que, si la nature n'y tient pas, la société doit y tenir, et que, ayant intérêt à la anté de ses membres, elle a donc intérêt à ce que la vertu dont il s'agit ne soit pas trop discréditée (car elle est d'ordinaire la meilleure épreuve delà volonté et la plus décisive, et qui s'est vaincu de ce côté peut beaucoup sur soi). Oui, si j'étais un très bon chrétien, je condamnerais véhémentement les historiettes de M. Catulle Mendès et je prierais Dieu pour lui; et, si j'étais législateur, je le ferais conduire hors des frontières de la république, couronné des roses fanées de son dernier banquet nocturne. Mais, si l'on se range à l'avis du vieux Prospero, si l'on cesse d'être chrétien ou politique, de se soucier de Dieu ou de l'État; si l'on cesse, comme l'abbesse de Jouarre et
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son compère, de croire soit au péché de la chair, soit à sa malfaisance (ce n'est qu'une hypothèse où je vous prie d'entrer un moment), on ne pourra s'empêcher d'admirer tout ce que M. Catulle Mendès a su mettre d'esprit, de délicatesse, de mièvrerie, de grâce languissante ou piquante, de sensualité inventive et profonde, de poésie, enfin, dans les images du plaisir. Ces petits écrits sont des merveilles. Ils expriment tout, et même le reste, par les mots les plus choisis, les plus jolis, les plus décents. Cela rappelle, si vous voulez, pour le fond, les conteurs galants du dernier siècle, mais cela rappelle plus encore la mollesse des erotiques anciens, leur gentillesse perlée, toute en diminutifs, \es Baisers de Jean Second, le latin fleuri, mignard, artificiel de VAloïsia. Certains dialogues de Jo et de Zo ou de Colette et de Lila, d'une rhétorique coquette et serpentine, semblent traduits de Meursius, et embellis par le traducteur. C'est d'une pourriture toute chatoyante. 11 y a là, pour exprimer des choses dont rougiraient Sodome et Gomorrhe, des périphrases si inattendues, si adroites, si ingénieuses, si charmantes, que, tandis qu'on s'amuse de ces merveilleux arrangements de mots, on oublie presque à quoi ils s'appliquent, du moins on y songe sans trouble. Le ressouvenir en a perdu son aiguillon : on jouit de l'expression plus que de l'objet... et cependant on sent bien que c'est l'objet, présent quand même dans notre pensée, qui donne tant de saveur aux paroles détournées qui le traduisent; mais on
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ne se l'avoue pas, il est presque permis de ne pas se l'avouer, et c'est un plaisir plein d'hypocrisie. Ainsi le culte de la phrase purifie en quelque façon chez M. Catulle Mendès le culte de la chair. Ce qui le sauve de l'ignominie, c'est que son expression est toujours indirecte, qu'elle est toujours empreinte d'un caractère de beauté, qu'enfin elle vaut par elle-même. Le labeur d'art que suppose cette interprétation subtile des réalités infâmes sera le rachat de l'écrivain aux yeux des personnes indulgentes ; et c'est sans doute ce labeur qui Ta préservé lui-même jusqu'ici de la dépression mentale et physique où auraient pu le conduire de si constantes et si débilitantes préoccupations. !
Vous vous rappelez l'admirable chapitre de Pantagruel, où un docteur consulté par Panurge sur les moyens de dompter la concupiscence, répond à peu près ceci : « Le premier moyen, c'est de prier; le second, c'est de lire les philosophes; et le troisième, c'est de l'assouvir. » Panurge choisit ingénuement ce dernier, comme le plus sûr. Mais je suis porté à croire qu'il y en a un quatrième presque aussi efficace : c'est d'exprimer en prose savante et difficile ce par quoi l'on est tenté. C'est le moyen de M. Catulle Mendès. Croyez-bien que, tandis qu'il s'évertue à mettre en beau langage les visions que suscite en lui l'idée de la rencontre toujours recommençante de l'Eve éternelle et de Téternel Adam, il devient pur comme un ange et ne pense plus à mal. Et si, en le
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lisant, nous savons entrer dans l'artifice délicat de son travail, nous pouvons participer de son innocerce. Certains objets, abordés franchement comme matière d'art, deviennent par là inoffensifs. A peine une petite morsure secrète, que nous sentons dans nos moelles, vient-elle nous rappeler par moments d'où sont nées ces visions, ce qu'elles enveloppent, et autour de quoi elles tournent; mais ces réminiscences rapides avivent notre jouissance esthétique sans en rendre le danger inévitable et immédiat. C'est la subite brûlure du grain de poivre dans la crème ambroisienne... Et peut-être bien que tout ceci n'est qu'un paradoxe criminel. Bah! j'irai m'en confesser à l'abbé Constantin : ce bébé à cheveux blancs m'absoudra sans comprendre, sur un simple Confiteor. Je lui dirai que mon indigne faiblesse part d'un bon sentiment : M. Catulle Mendès est un si grand lettré, que j'ai beaucoup de peine à ne pas l'aimer comme il est. Je ne ferai qu'un léger reproche à ce docteur de volupté, à ce maître des ébattements secrets, qui aurait pu professer dans les couvents de Corinthe : c'est de n'avoir pas toujours eu la franchise de sa belle impudeur. Il s'est cru obligé, dans Zoliar, dans la Première Maîtresse, de s'indigner de ce qu'il nous racontait, de s'épancher en imprécations romantiques sur les égarements où, pour parler comme Racine, l'amour jette parfois ses victimes. M. Catulle Mendès feint de reculer d'horreur devant la Vénus excentrique. Il prête à ses damnés d'hyperboliques
remords. Et vraiment il outre ses indignations comme quelqu'un qui n'en a pas l'habitude. Et je m'étonnnis d'abord, mais je n'ai pas tardé à démêler rastucieux dessein du poète.' Ce tour de rhétorique lui permet de se délecter plus longuement de ces bizarres aventures. Il s'en épouvante avec une complaisan ce infinie qui les détaille et qui les fait vivre. Il a des pudeurs abondantes en descriptions. Au moins, avec lui, on sait de quoi il faut avoir peur, on le voit, on le touche, on ne sait plus où on en est... et on n'a plus peur. Ce « truc » est bien spirituel. C'est quand il rougit que M. Catulle Mendès est le plus étonnant.
Je dois dire que le petit drame qu'on a donné de lui au Théâtre-Libre ne m'a été qu'un prétexte pour parler de ses autres productions. Pourtant, l'artiste que j'ai essayé de définir se reconnaît encore dans cette « tragi-parade » à l'habileté du pastiche (les personnages parlent la langue du temps de Louis Xlli) et à certains mots du dialogue, fort expressifs, et oii les limites d'une honnête liberté sont bien près d'être dépassées. '
Francisquine, la femme de ïabarin, repasse ses jupons dans la baraque... Elle a chaud, elle s'étire comme une chatte, elle voudrait embrasser quelque chose ou quelqu'un. Ce sera donc ce beau mousquetaire qui entre, et contre qui elle se frotte avec simplicité. Mais Tabarin arrive, et elle n'a que le temps de donner un rendez-vous au mousquetaire. Tabarin,