CATULLE MENDES
qui est ivre — et qui adore sa femme, — se tord à ses pieds, la supplie, puis la menace. Cependant, le public envahit les banquettes en plein vent. Tabarin monte sur les planches, commence la parade, raconte avec des airs de Jocrisse qu'il est jaloux de sa femme. Il l'appelle et, comme elle ne vient pas, il entr'ouvre le rideau derrière lui. Horreur! il voit Francisquine entre les bras du mousquetaire. Il emprunte son épée à l'un des jeunes seigneurs qui sont au premier rang, se précipite dans la baraque, plonge l'épée dans la gorge de Francisquine et reparaît, poussant des cris rauques et les yeux hors de la tête ; et la foule s'émerveille de la perfection de son jeu. Francisquine, la gorge ouverte et saignante, vient se traîner sur les tréteaux... son sang rétouffe, elle ne peut parler... Il se jette sur elle fou de désespoir, lui tend l'épée, la conjure de le tuer. La gouge moribonde saisit l'arme, se soulève avec des hoquets, parvient à pousser ce cri : « Canaille ! » mais elle tombe roide avant d'avoir pu frapper... Tout cela est rapide, pittoresque et brutal. Des fioritures sur un drame violent d'amour physique et de mort. La fin n'est qu'une pantomime horrible et sanguinolente. L'aimable exercice littéraire se termine en scène d'abattoir ou de cirque romain. L'esprit est amusé et les nerfs fortement secoués. Est-ce plaisir ou peine? l'impression totale est malaisée à définir.
EMILE BERGERAÏ
Ambigu : Flore de Frileuse, drame en trois actes, par M. Emile Bergerat (unique représentation).
21 décembre 1885.
L'Anfîbigu nous a donné Flore de Frileuse avant que la pièce partît pour son tour de province. Je désirais de bon cœur un grand succès, car M. Bergerat a beaucoup de talent, d'esprit et de crânerie, et, quand il se dit incompris et méconnu, on a peur d'être un sot. Par malheur je crains que Flore de Frileuse ne soit seulement une erreur fort intéressante. Mais enfin, si la pièce est bizarre et déconcertante, elle n'est ni banale, ni ennuyeuse. M. Bergerat n'est jamais médiocre; il préfère être détestable, et cela, en effet, vaut bien mieux.
La conduite de la pièce ne diffère presque pas de celle du roman, que vous avez lu sans doute, à moins que le titre n'ait effarouché votre pudeur. Je rappelle la donnée en quelques mots. Un jeune mari, rentrant un soir chez; lui à l'imjproviste, voit un homme sortir
de la chambre de sa femme, tire dessus, le manque, trouve sa femme éclievelée... C'est un viol, et le criminel est un valet de chambre récemment renvoyé. Gilberte, la jeune femme, ignore l'attentat, une servante complice lui ayant fait prendre un narcotique. Elle croit à une histoire de voleurs. Mais Maxime, le mari, a beau faire, il éprouve pour sa femme ainsi souillée un dégoût physique que rien ne peut surmonter. Gilberte n'y comprend rien et se désespère. Stylée par une vieille tante pleine d'expérience qui a deviné le terrible secret, elle fait croire à Maxime que c'est un amant accepté et un amant de son monde qui sortait de chez elle cette nuit-là. Maxime, au premier moment, veut étrangler sa femme; mais, comme l'avait prévu la douairière, nous le retrouvons, au troisième acte, amoureux et à peu près résigné. D'ailleurs, nous apprenons à la fin que Gilberte n'a pas été violée du tout, qu'il y a là un malentendu, que l'ancien valet venait pour la servante, mais qu'il narcotisait madame atin de pouvoir passer par sa chambre. A dire vrai, ce dénouement est une concession que nous ne demandions point à M. Bergerat. J'aime encore mieux la solution du roman oii le vieux médecin de la famille explique que, Gilberte étant déjà mère avant l'attentat, la petite plaisanterie du domestique n'a plus d'importance, puisque l'enfant effacera tout.
J'ai l'air de railler et j'ai tort. Mais justement le premier inconvénient d'un pareil sujet, c'est d'épou-
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vanter les âmes simples et d'égayer les autres. Pourtant il n'y a pas de quoi rire. Je déclare même que le cas imaginé par M. Bergerat me paraît des plus intéressants. Je sais ce qu'on a dit : « Les sentiments de Maxime sont bien grossiers et bien faux. Un homme qui a le cœur un peu bien situé et qui aime avec un peu de noblesse prendra pbitùt son parti d'une souillure infligée par force à sa femme et ignorée d'elle, — que d'un seul baiser accordé par elle à son amant. Et, pour parler cru, il l'aimera mieux violée qu'adultère. » — En êtes-vous bien sûrs? Il y a une chose mystérieuse dont vous ne tenez pas compte, un instinct déraisonnable, mais fatal et plus fort que tout. Au fond, c'est dans sa chair que souffre Maxime. Ce qui le torture, c'est l'obsession d'une image. Et il y est d'autant plus sensible qu'il est artiste et homme de lettres, c'est-à-dire un peu déséquilibré. Son mal est surtout physiologique. 11 ne peut plus approcher sa femme, parce qu'il ne peut plus, tout simplement. Et cela lui est bien égal que ce soit dans le consentement et non dans Facle que réside le péché!
Seulement je ne trouve pas, d'abord, que son cas soit assez net. Éprouve-t-il pour sa femme ce dégoût involontaire, uniquement parce qu'elle a été souillée, ou parce qu'elle Ta été par un valet? Il semble bien que la condition sociale du criminel soit pour beaucoup dans l'écœurement de Maxime. Pourquoi? Puisqu'il ne s'agit que d'une souillure physique, — et
iU IMPRESSIONS DE THEATRE.
^norée de la victime, — cette souillure est exactement la même, qu'elle vienne d'un homme en livrée ou en jaquette. J'entends bien que c'est une souffrance d'amour-propre qui s'ajoute à l'autre. Mais c'est donc là un nouveau mystère, car enfin...
A quoi bon aller plus loin? Je m'aperçois qu'en me posant toutes ces questions je fais la critique la plus juste du drame de M. Bergerat» Car, d'abord, j'ose à peine formuler les réponses; j'ai peur d'être trop brutal ou trop gai, et je m'embrouille dans les périphrases. Le titre même du roman, qui devrait être aussi celui de la pièce, on est tout inquiet quand il faut l'écrire. On dirait volontiers comme Armande :
... Ah! fi, vous dis-je.
Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend, Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant? De quelle étrange image on est par lui blessée?
C'est horrible de songer où est dans ce drame la véritable unité de lieu.
Cette pudeur, je le sais, pourrait ayoir tort; mais je crois qu'elle a raison ici; car elle n'est peut-être qu'un malaise causé par une erreur d'art. Oui^ le cas de Maxime est, comme j'ai dit, très intéressant. Mais il est rare, très rare ; c'est l'exception dans l'exception. Il nous faut faire effort pour y entrer, et ce sont là de mauvaises conditions au théâtre. Et puis, s'il est vrai que l'état d'esprit de ce malheureux est une sorte de phénomène moral très singulier, sur lequel