EMILE BERGERAT
on peut discuter longtemps et dont on serait curieux de chercher l'explication, il est également vrai que la forme dramatique se prête aussi mal que possible à cette recherche. Dès lors, comme on n'est point tenu en haleine par cet intérêt qui soutient le chirurgien étudiant une lésion, on ne voit plus que la laideur de la plaie, et, pour une fois, Armande a raison. Il faut reconnaître qu'il y a des sujets qui conviennent à la scène et d'autres non, et cela parla nature même des choses. Or, il semble bien que la situation conçue par M. Bergerat soit essentiellement et uniquement un sujet de roman ou d'étude ps3"chologique.
Acceptons pourtant cette situation inexpliquée, telle qu'il nous la présente. Quel pourra bien être le dénouement? On ne conçoit guère que Maxime puisse sortir de peine autrement que par l'oubli, à force de temps. S'il était très violent, il pourrait par exemple tuer sa femme et se tuer après Ou peut-être enfin son supplice changera-t-il de nature et peut-être reviendra-t-il à Gilberte le jour où il croira qu'elle ne l'aime plus. C'est à cela que M. Bergerat s'est arrêté, et l'idée me paraît juste, je dirais profonde, si toute cette mécanique morale n'était fort connue. Et voilà précisément, selon moi, la seconde faute de M. Bergerat : c'est d'avoir, dans la dernière partie de son drame, un peu trop considéré l'âme humaine comme une machine dont on a démonté les rouages, dont on sait la formule. Lorsque la douairière (qui, soit dit en passant, pioche un peu trop le cynisme et qui a l'air
i83 IM CESSIONS DE THEATRE.
d'avoir été la femme de chambre de M'"" du Deffand), a dé terminé Gilberte à faire croire à son mari qu'elle a un amant, la vieille pédante nous affirme que les deux époux vont tomber dans les bras l'un de l'autre. Mais qu'en sait-elle, cette vieille voltairienne? On dirait vraiment que ces choses-là sont réglées comme un papier de musique. Et si sa combinaison ratait? Il se pourrait fort bien que le mari, après avoir aimé mieux sa femme adultère que violée, l'aimât mieux violée qu'adultère et que ce sentiment durât, même à la réflexion. Pourquoi pas? Je crois, cependant, que le revirement imaginé par M. Bergerat est naturel et vrai, mais je le voudrais amené par des moyens moins artificiels. Cette grande dame est trop sûre de son fait. Elle dépasse en aplomb Lebonnard et de Ryons, ces deux autres grands constructeurs de pièges moraux. Moi, je garde quelque méfiance à l'endroit d'une psychologie qui ressemble tant à de l'horlogerie.
Avec cela, Flore de Frileuse, je le répète, m'a fort amusé. Les méprises d'un écrivain comme M. Emile Bergerat ne sont jamais des sottises. Il a une force en lui, d'où sortira quelque jour une œuvre vraiment belle. Et j'espère que nous ne l'attendrons pas longtemps.