ALPHONSE DAUDET
Elle caresse, elle insulte, elle supplie, elle sanglote. Gaussin tient bon. Et pourtant il revient, par un triste temps de neige, à la petite maison de Chaville, et Sapho le reprend d'un tour de main. Mais elle a revu Flamant; elle ira le retrouver, car il l'aime, celui-là, et « elle a besoin d'être aimée à son tour ». Et, tandis que Gaussin dort de fatigue sur le canapé, elle lui écrit un mélancolique adieu et s'en va sans le réveiller. Ce dénouement laisse au cœur une impression poignante. Au reste, je ne connais guère de drame plus pénétré de compassion, plus imprégné du sentiment de la triste condition humaine. Et c'est la plus fine connaissance de la vie et la plus navrante vérité de peinture. Dans d'autres drames, la courtisane est atroce ou sublime; l'auteur défend la famille et la société, ou glorifie l'amour. Mais Fanny Legrand n'est pas plus Marguerite Gautier qu'elle n'est Ol^^mpe Taverny. C'est une lille, qui est une bonne fille, qui a de grands désirs d'amour et des soifs de dévouement, et c'est aussi une fille folle de son corps, avec un fond de fange qui remonte soudain ; une malheureuse qui, comme elle dit. va devant elle les bras tendus, ne sachant quelle force la pousse, une espèce de Manon Lescaut du trottoir de Paris en l'an 1885. Et Gaussin est le premier venu, un passant. Il n'a d'autre signe particulier que d'être un brave garçon resté un peu provincial et d'avoir dans les veines un sang honnête : il le fallait ainsi pour expliquer son grand amour du commencement et sa ialousie et ses révoltes.
Et ce faux ménage si banal, M. Alphonse Daudet nous le montre bien tel qu'il est : la dînette, puis la popotte, l'avilissement, les compagnies dégradantes, la vie basse et plate, et les injures et les querelles, lui honteux et furieux de n'être plus qu'un captif déshonoré, elle le tirant en bas et le corrompant toujours plus pour le mieux tenir. Et le caractère du lien secret et sûr, qui les enserre^ ne nous est point dissimulé : c'est bien de chair qu'il s'agit.
Et ce qui augmente Teffet de la lugubre histoire, ce qui en prolonge indéfiniment l'impression, c'est que nous la voyons répétée et multipliée en des raccourcis saisissants. On découvre, derrière Sapho et Gaussin enchaînés, comme une longue perspective, une enfilade de couples mélancoliques et ignominieux. Et, quoiqu'ils soient tout près de nous et marqués des traits les plus vivants et les plus modernes, ils font songer, je ne sais comment, aux âmes en peine, aux ombres damnées qui errent dans les pâles bosquets de myrte, à la porte des Champs Elyséens. C'est de Potter et Rosario, Décheiette et Alice Doré, et Gaoudai désespéré de n'être plus jeune. Les couples qu'on voit en suscitent d'innombrables qui ne sont pas sur la scène. On se demande quel est donc enfin ce besoin d'aller toujours deux par deux, cet horrible amour charnel d'où nous viennent presque toute souffrance et tout avilissement...
On dira : — Où est l'unité d'action? Si l'on compte bien, Jean Gaussin revient trois fois; pourquoi pas
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quatre? — Oh! simplement parce que trois suffisent pour que rien d'essentiel dans une histoire de ce genre n'ait été omis. Mais qui ne voit, du reste, combien est naturelle et vraie la marche des sentiments de Gaussin? Il rompt d'abord par mépris, et le désir le ramène. Il rompt ensuite par jalousie, puis par terreur, et revient par pitié. Il est très vrai que certaines scènes pourraient être retranchées ou changées de place sans grand dommage pour l'action; qu'importe, si elles sont exquises et si l'on passe sans effort de l'une à l'autre? L'unité, dans Sapho, est surtout constituée par la continuité d'une idée qui circule à travers tout le drame et en relie les épisodes, et par la peinture d'un milieu moral particulier. Joignez qu'on atrès rarement serré d'aussi près, au théâtre, le détail et le mouvement de la vie. Tout cela, réuni, fait véritablement quelque chose d'assez njuveau.