‹ Impressions de voyageChapitre 2 sur 7 · NUREMBERG-BAYREUTH · texte numérisé non relu

NUREMBERG-BAYREUTH

Nuremberg est certes la ville la plus typique que j'ai rencontrée sur ma route. La Dlace du marché, si curieuse dans la matinée, est située au cœur de la vieille ville, et c'est là que s'élève la Belle Fontaine (Schoene Brunnen) qui est un chef -d œuvre du style gothique. C'est un petit monument de dix-neuf mètres de haut, très léger et faisant presque vis-à-vis à l'église Notre-Dame. Les églises de Nuremberg fort intéressantes à visiter, sont remplies de sculptures de maîtres de Nuremberg, et 1 on y remarque même quelques tableaux d'Albert Diu-er. L église Samt-Laurent, avec son splendide portail gothique, est surtout remarquable. , .s ,,^ . -,

Les fortifications du vieux Nuremberg existent toujours. Au-delà s étend la nouvelle ville qui compte déjà 200.000 habitants, ce qui dit assez son importance. Mais c'est le vieux Nuremberg qui séduit surtout les artistes. Que de choses dignes d'attention! Le château, construit sur un rocher et dont les anciennes tours sont restées intactes, est un musée archéologique du plus vif mtérêt, et la maison d Albert Durer presque adossée aux remparts primitifs, est une des attractions caractéristiques de l'endroit. Nuremberg a le culte de ses enfants; elle a élevé des monuments aux Albert Dm-er comme aux Hans Sachs et en général à tous ceux qui 1 ont illustrée. A signaler aussi des maisons d'anciens patriciens dont le mérite architectural égale la valeur historique. C'est surtout le soir, vers dix heures, quand les passants se font rares que le vieux et sUencieux Nuremberg prend un relief saisissant. La lunuère électrique découpe à vif ses édifices séculaires, et, en parcourant ses rues tortueuses où l'on découvre à chaque pas des points de vue pittoresques, on se croit transporté dans le décor du second acte des « Maîtres Chanteurs ». ^ , - t, i.v.

En deux bonnes heures le chemin de fer vous conduit de Nuremberg a Bayreuth. On a tant écrit sur Bayreuth que je tâcherai d'éviter les redites en vous donnant tout bonnement mon impression personnelle. J'ai trouvé Bayreuth fort paisible, et d'animation restreinte, bien que j'y sois arrivé un dimanche. Mon premier som fut de me rendre à l'adresse que le comité du logement m'avait mdiquée.dans laWUhelmstrasse, chez de braves gens qui avaient eu l'attention d'installer un piano dans mon appartement. Après avoir dépouillé notre correspondance, mon ami et moi, noua allâmes faire im tour en ville. Wagner ici est dieu. Les magasins exposent ses portraits auxquels ils associent souvent celui de Liszt, ainsi que des reproductions photographiques de toutes les scènes de ses drames. On offre dans la rue les traditionnelles cartes postales avec vues et « le programme pom- demain » tout comme ailleurs. La vUle en elle-même est coquette, toute remplie de villas et d'élégantes constructions. Les camelots nous poursuivirent jusque dans le restaurant avec jardms où nous étions entrés, criant « la pièce pour demain » et vendant la liste des étrangers qui paraît tous les dix jours. Les noms allemands sont de beaucoup les plus nombreux sur cette liste, mais elle mentionne aussi des Anglais, des Américams et quelques

Français. , , , . • j -j.

Le lendemain matin, je me mets en campagne de bonne heure et vais droit au théâtre où l'on annonce « Parsifal ». Le théâtre, où l'on arrive par \me longue avenue plantée de beaux arbres, est bâti sur une hauteur, non loin de la gare, presque en pleins champs. La construction, partie en bois, partie en briques, est très simple. Derrière se trouvent les installations électriques, et sur les côtés des restaurants. Tout est silencieux ; on ne voit personne. Je me rends ensuite rue Wagner et j'arrive devant « Wahnfried », c'est-à-dire la demeure du génial artiste qui l'avait amsi baptisée. Ce nom se détache en grandes lettres sur la façade avec d'un côté ces mots : « Hier wo mein Wahnen Frieden Fand », et de l'autre : « Sei dièses Haus von mir genannt ». L'ensemble signifie : « Puisque c'est ici que j'ai trouvé la paix de mes illusions, j'appelle cette demeure Wahnfried » ; la paix, c'est-à-du-e la réalisation de mes illusions, de mon rêve. D'un massif entouré de lierre situé devant la maison émerge le buste du roi Louis II de Bavière, et derrière la maison on voit le tombeau de Wagner, qui consiste en une immense dalle de marbre garnie de lierre. Il n'y a aucune inscription et cette simplicité est impressionnante. A côté de la maison, où habite la veuve du grand homme s'élève celle de son fils Siegfried. On me montre précisément celui-ci causant avec ime jeune dame sur le perron de sa demeure. Il est de taUle moyenne, assez pâle et ressemble à son père. Comme je m'approchais trop des serres il s'avança poliment vers moi et ce court dialogue s'engagea

— Désirez-vous quelque chose. Monsieur?

— Je croyais que l'on pouvait visiter ces demeures et j'aurais voulu me rendre compte...

— Personne ne peut les visiter. Nous désirons le repos. Là-dessus il se retira en me saluant.

Si le parc de Wahnfried n'est pas grand, il est bien aménagé, et la maison principale qui s'élève au milieu est tapissée sur les côtés de ravissantes charmilles.

De là, je me rends au cimetière où les cendres de Franz Liszt reposent dans une petite chapelle fort simple à l'extérieur, mais à l'intérievu" de laquelle sont suspendus d'innombrables rubans avec inscriptions, souvenir des triomphes du célèbre artiste. J'ai remarqué une com-onne de vermeil qui fut déposée sm* sa tombe par un groupe d'admirateurs composant la nouvelle école russe. Je transcris ici les noms dont quelques-uns sont inconnus à Anvers : Balakirew, Borodine, Liadow, Liapounow, Ladijenski, Rimski-Korsakow, Sterbatchew, Shetakow, Molas, Stassow, Dutsch et Belaiew.

Nous avons profité de ce que nous étions sur les frontières de la Bohème pour visiter les environs qui sont assez pittoresques. A signaler « Fantaision >>, un château appartenant, m'a-t-on dit, au baron Cubri, et qui s'élève dans le site le plus délicieux que j'aie rencontré dans mon voyage. Mais il faut abréger l'excursion : l'épopée wagnérienne nous attend. Nous rentrons en vUle, nous déjeûnons rapidement dans un des restaïu-ants qui avoisinent le théâtre et qui, par parenthèse, sont peu dignes de ce temple, et en sortant nous voyons une foule énorme qui attend le signal des trompettes. Enfin le signal éclate — c'est un des thèmes principaux de « Parsifal » — et tout le monde entre. Poiu" notre compte, nous entrons par la douzième porte comme l'indique notre billet, et nous nous trouvons dans une salle dont la fraîcheur, contraste agréablement avec la chaleur du dehors, ce qui boiileverse les idées de ceux qui ne comprennent le théâtre qu'au point de vue français. La salle est un immense local disposé en amphithéâtre. Les fauteuils (au nombre de 1100 environ, il n'y a pas d'autres sièges) sont en osier, larges et commodes. Derrière les dernières rangées s'élèvent les loges royales. C'est là que Louis II venait écouter les œuvres de son maître de prédilection. Stir les côtés il n'y a pas de loges, mais des girandoles de lumière électrique avec de grands globes mats. L'orchestre, comme on sait, est dissimulé en partie sous la scène, en partie sous les premières rangées de fauteuils. On aperçoit ime vaste crevasse, mais pas un musicien. Je suis allé voir l'orchestre qui, suivant les ouvrages, compte de cent-vingt à cent-quarante musiciens. Le pupitre du chef se trouve au fond. Il y a huit harpes, seize premiers violons et seize seconds. Je m'arrête là, n'ayant pas l'intention de vous faire une nomenclature complète des groupes d'instruments. Il y a plusieurs chefs d'orchestre. Fischer, de Munich, dirige « Parsifal » ; Richter, de Vienne, conduit les « Maîtres chanteiu-s » et Siegfried Wagner s'est réservé tout le cycle du « Ring ».

Mais voici que retentit de nouveau le signal des trompettes. Je regagne précipitamment ma place et bientôt la salle est plongée dans une obsciu-ité profonde : on n'aperçoit plus qu'une lueur du côté de l'orchestre. Tout le monde s'assied en silence ; les dames ont ôté leiu: chapeau sans une exception, car à Bayreuth ce n'est pas une prière mais un « ordre ». J'allais oublier de vous dire ou de vous rappeler que le rideau, qui s'ouvre sur le côté, est très simple et d'irne teinte uniforme. Rien des rideaux de nos théâtres avec leurs dorures et parfois lem-s enluminures. On ne frappe pas non plus trois coups pour annoncer le lever de la toile. Ce signal grotesque ferait rire ici. Le signal, c'est l'obsctu'ité. Aussitôt la lumière baissée, on commence.

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