PARSIFAL » ET « LES MAITRES CHANTEURS
Bayreuth, l^r août 1899,
Vous n'attendez pas de moi, je suppose, une analyse de « Parsifal ». Cette analyse a été faite maintes fois par des maîtres de la critique après lesquels il n'y a plus qu'à redire et à surmouler. Je ne sais si l'on a donné « Parsifal » ailleurs qu'à Bayreuth. Wagner appelait cette partition son testament musical, et, de fait, il n'a jamais appliqué ses grands principes d'art avec plus de sûreté, je dirai même plus de lucidité.
« Parsifal » est d'vm mysticisme intense. Je ne sais rien de plus imposant, de plus
grandiose que la première scène du « Gral ». La plainte d'Amfortas souffrant de sa blessiire est d'une désespérance profonde. On sait que cette blessure lui a été faite par le magicien Klingsor qui habite un château de l'autre côté des montagnes de l'Espagne où se trouve le château du Gral à Montsalvat.
Les changements à vue de « Parsifal » se font à Bayreuth lentement, avec mie gradation, mie science de l'illusion vraiment remarquable. Ainsi quand Cournemans veut conduire Parsifal au Gral, on voit la forêt se mettre en mouvement tandis que les personnages arrivent insensiblement. L'effet est saisissant et fait trouver drôles, par contraste, les changements à vue sans transition qui transforment gauchement une forêt en salon Louis XV par F intermédiaire d'un couji de sifflet. Au second acte, la scène des Filles-Flevirs cherchant à séduire Parsifal sm* l'ordre de Klingsor est délicieuse et le décor d'une richesse inimaginable. Le choem" des mêmes Filles-Fletu-s (car il y a des chœurs dans Parsifal) est un rêve. Le troisième a.cte m'a iiaru un peu fatiguant. Cependant je m'étais bien préparé à l'exécution et tous les thèmes de l'œuvre m'étaient familiers. La scène fuiale de cet acte où le pur Parsifal fait resplendir le Gral d'tm éclat fulgiu-ant et le balance solennellement en bénissant l'assemblée en prière tandis qu'une colombe descend d"en haut, ce final est d'mie beauté imposante.
Les actes de « Parsifal » sont longs, et le troisième l'est peut-être un peu trop si l'on songe que le premier déjà dure près de deux heures. Pendant les entr'actes, qui sont longs également, tout le monde quitte le théâtre et cela fait un effet singulier de VOLT, en sortant d'un tel spectacle, les jolies plaines de Franconie éclairées par le soleil. Ces longs entr'actes sont bien nécessaires, car la représentation commence à quatre heures pour finir à dix. On comprend la nécessité de la couper de repos sérieux de manière que chacun, en reprenant sa place, se sente bien disposé.
L'interprétation dépasse tout ce qu'on peut attendre. Tout, absolument tout, y est irréprochable. Voici la distribution des rôles prmcipaux : Parsifal, le ténor Burgstaller ; Kundry, madame Ternina, soprano ; Gournemans, la basse Wachter ; Amfortas, le baryton Scheitz ; Klingsor, la basse Poporici. Bien entendu c'est la distribution de la représentation à laquelle j'ai assisté, tous les emplois sont distribués en double ou en triple, de sorte que jamais on n'est forcé à Bayreuth de remettre un spectacle annoncé ou de laisser chanter des interprètes surmenés. Que vous dirai-je de l'orchestre, sinon qu'il est surhumain? Grâce à la disposition dont je vous ai parlé, la sonorité de tous les instruments, qui tous sont naturellement de premier ordre, est admirable. Un « piano » est un vrai piano, et les « forte » n'ont pas de crudité. Les cuivres ne s'isolent pas, les grands groupes orchestraux ne détonnent jamais les uns sur les autres; bref, tout cela est d'un fondu, d'une harmonie incomparable et, quand on a entendu une de ces exécutions splendides, il est difficile que les orchestres habituels vous donnent encore quelque satisfaction.
A Bayreuth, comme tout le monde sait, on n'applaudit qu'après chaque acte et encore le fait-on d'vme façon discrète. Après le troisième acte, on applaudit un peu plus et le rideau se rouvre un instant : c'est tout. Les Allemands ne manifestent pas bruyamment leur enthousiasme, du moins à Bayreuth. Il y avait aussi des Français dans la salle, mais eux aussi semblaient retenus p&r la majesté du lieu. De gros applaudissements feraient presque aussi mauvais effet dans ce temple de l'art que dans une église.
Le retour en ville par la belle allée bordée d'arbres dont j'ai parlé est fort suggestif. L'électricité se joue dans le feuillage et de nombreuses voitures animent la route. C'est le moment pour chacun d'aller souper.
Le lendemain j'ai vu les « Maîtres chanteius de Nuremberg », dont voici la distribution principale : Hans Sachs (Van Rooy), Pogner (Sistermans), Beckmesser (Friedrichs), Walter von Stolzing (Ernst Kraus), David (Schramen), Eva (M""' Kernik), Magdaleine (M™" Schumann-Heink). J'avais vu les « Maîtres chantem-s » à la Monnaie, dans de bonnes conditions, sous la direction Dupont et l'œuvre est bien connue de tous nos dilettantes dont beaucoup ont été la revoir à Paris. Je ne m'y étendrai donc pas. Il me suffira de constater que l'étourdissant final du second acte, la rixe amenée par la sotte sérénade de Beckmesser, est rendue à Bayreuth avec un éclat, une fougue dont on ne se fait pas idée, et que le quintette si connu du premier tableau du troisième acte a été pour moi, tel qu'on l'interprète à lîayreuth, une véritable révélation. Quant à la scène finale de l'œuvre, le défilé des métiers et le B Walthor's preislied », les mots manquent pour on traduire l'effet. L'enthousiasme, la vie débordante qui se dégage do ce tableau magique dont le décor évoque le vieux Nuremberg, ces chœurs qui vivent, agissent, écoutent, s'intéressent, se mêlent inti-
mement à l'action, participent avec les personnages principaux à un même grandiose ensemble, tout cela donne à Bayreuth une telle sensation de réalité, c'est si profondément vécu que le spectateur n'a rien pu éprouver de semblable ailleiu-s.
Voilà, rapidement résumées, mes impressions sur les deux œuvres que j'ai vues dans ce théâtre d'élite qu'on a eu un joui l'audace d'appeler « un théâtre d'amateurs » : Bayreuth est bien le temple de Wagner qui, grâce à son royal protecteur, a pu accomplir son rêve et rayonner souverainement sm" son époque, bouleversant toutes les idées et révolutionnant toutes les écoles. Pour ma part, je n'aurais jamais supposé une telle perfection, et c'est avec tme émotion profonde que j'ai vu se réaliser dans ce sanctuaire im idéal artistiqiie qui ne me paraissait pas de ce monde.