VERS ANVERS
Je comptais clotiirer mes notes de voyage après mon départ de Bayreuth, mais mon excellent ami Landoy (mon rcdac-chef, j'y tiens) m'a prié de clôturer en consacrant quelques paragraphes au trajet de retour.
Je le fais bien volontiers, mais j 'en profite poiu" revenir siu* Bayreuth et pour donner à tête reposée quelques détails que les occupations de voyage m'ont empêché de vous signaler.
A la suite de la visite que j'ai faite dans la salle de l'orchestre, visite que je n'ai pu faire qu'en soudoyant un gardien, j'ai pris soigneusement note des instruments dont se compose l'orchestre de Bayreuth. Je vous ai parlé de huit harpes, de seize premiers violons et de seize seconds, mais je pense que la nomenclature complète pourrait intéresser, et c'est pom-quoi je la donne ici. Il est bien entendu que ceci ne s'adresse pas à telle oeuvre wagnérienne plutôt qu'à telle autre. Il s'agit de l'ensemble des éléments orchestraux. Les voici : Huit harpes, seize premiers violons, seize seconds, douze altos, douze violoncelles, huit contrebasses, quatre flûtes, trois hautbois dont un cor anglais, trois clarinettes dont une clarinette basse, quatre bassons dont un contre-basson, huit cors, trois trompettes et une trompette basse, trois trombones, quatre « tuben », un tviba-basse et un tuba contre-basse, enfin plusieurs timbales, la batterie au complet et un glockenspiel.
Les fameux instruments wagnériens qui figurent dans ce tableau sont au nombre de cinq. Ce sont la « trompette basse » et les quatre tuben. Ces derniers se jouent avec une embouchure de cor et se divisent en « deux ténors tuben » et « deux basses tuben ». Les cors ordinaires paraissaient trop doux à Wagner, qui les rapprochait plutôt du groupe des bois. En imaginant les « Tuben », il a voulu obtenir des cors plus éclatants dont la sonorité pouvait mieux se marier à celle des trompettes et des trombones.
Les instruments employés poiu- les « appels » au public sont les trompettes et les trombones, des trombones à coulisses, dont les Allemands se servent encore beaucoup. Sous la direction d'un chef de pupitre, ils font entendre devant l'entrée principale du théâtre un des thèmes principaux de l'œuvre, puis ils rentrent immédiatement dans l'orchestre.
Poiir ceux qui ne connaîtraient pas suffisamment le sujet de « Parsifal », je vais essayer d'en donner la plus simple idée possible, car l'extrême mysticisme de cette donnée en complique infiniment les détails.
Chacun sait que le Saint Graal est le vase auguste confié, au burg de Montsalvat, aux soins pieux des hommes les plus purs. Le chevalier Lohengrin nous l'apprend au dernier tableau de son épopée. Le premier et le troisième actes de « Parsifal» se déroulent dans le burg et sm* les domaines de Graal, à « Monsalvat », sur le versant septentrional des montagnes de l'Espagne gothique. Le deuxième acte se passe dans le château magique de Klingsor, sur le versant méridional de ces montagnes, tourné vers l'Espagne mozarabe. Amfortas règne à Montsalvat, mais Klingsor, le magicien, c'est-à-dire l'esprit du mal, qui guette le Graal, est parvenu à perdre Amfortas en le faisant séduire par son esclave Lembry. De plus Klingsor a blessé Amfortas et lui a enlevé la lance divine. Le Graal languit et Amfortas déchu et souffrant de sa blessure, est en proie à une désespérance profonde. C'est ce sentiment douloureux, le principal du drame, que Wagner a rendu nmsicalement d'iuie manière saisissante. Dans la première scène du temple, Amfortas, entouré de ses chevaliers, essaye par de ferventes prières de faire revivre l'éclat du Graal, c'est-à-dire du Vase
Sacré. Gurnemans, un vigoureux vieillard, a cru reconnaître dans le jeune Parsifal le simple, le « piir », qui peut reconquérir la lame sacrée qu'Amfortas dut laisser aux mains de Klingsor. Parsifal ne comprend pas d'abord, mais, en arrivant au château de Klingsor, où il est entoiiré des séduisantes Filles-Fleurs et se trouve plus tard face à face avec Kundry, subitement illiuniné, il comprend tout. Il repousse Kundry; Klingsor, ftuieux, svu-git et jette vers lui la fameuse lame qui, magiquement, s'arrête dans l'aLr au-dessus de sa tête. Parsifal la saisit et décrit avec elle vm signe de croix. Immédiatement les jardins et le château s'écroulent. Les fleiu-s se fanent, Klingsor disparaît sous terre et Kundry tombe inanimée sur le sol. Au troisième acte, Parsifal a repris le chemin de Montsalvat, ayant revêtu les habits de chevalier et portant la lance. Kiuidry, nouvelle Madeleine, se traîne à ses pieds et le sert comme une esclave. Giu"nemans le reconduit au temple, où Amfortas soviffre et se désespère toujoiu-s. Il touche de la pointe de la lame la blessure qui se ferme aussitôt et, après une ardente prière, le Graal brille d'un éclat ftilgurant, des faisceaux de lumière aveuglante tombent de la coupole, et au moment où Parsifal présente à l'assistance éblouie le vase sacré, une blanche colomlie vient planer sior sa tête. Amfortas et Gurnemans sont à genoux et saluent Parsifal, tandis que Kimdry, les yeux levés vers lui, s'afîaisse lentement et tombe inaminée sur le sol.
Le chroniqueur mondain qui veut se rendre compte des « toilettes » aux représentations de Bayreuth est forcé d'attendre les entr'actes. Le public se répand alors dans les promenades qui entourent le théâtre et devant l'entrée principale. Pour les Messieurs, rien de saillant ; pas d'habits, pas même de redmgotes. Le costume de voyage domine. Mais les Dames se mettent en frais, elles font en se promenant valoir de superbes toilettes de soirée, et le peuple de Bayreuth vient « assister » à ces entr'actes. Il contemple avec curiosité, surtout le soir au retour du spectacle, tout ce monde venu de si loin pour admirer les œu\Tes de celui qui est véritablement la divmité de la ville.
Que si vous me demandez si c'est la représentation de « Parsifal » ou celle des « Maîtres chanteiu'S » qui ru'a fait la plus grande impression, je vous répondrai loyalement que c'est celle des « Maîtres Chanteurs ». Si admirable que soit l'orchestre on dirait que sous la baguette de Hans Richter, le chef des chefs, il se svirpasse encore. Je vous ai dit du reste, dans une précédente correspondance, combien j'avais été frappé de la mise en scène, de la vie débordante qui se dégage non seulement des ensembles mais de simples épisodes. Le début du second acte où David, l'apprenti de Hans Sachs, joue en chantant avec ses collègues « Johan ist da » est ravissant de natiu-el. Mais c'est la rixe, cet ensemble écrit à seize parties réelles, qui littéralement vous fascine par une exécution étonnante de pei'fectiou qui est encore ce qu'à Bayreuth j'ai entendu de plus extraordianaire.
Le lendemain matin, de très bonne heure, par un temps superbe, nous nous dirigeons vers Wurtzburg, ville bavaroise d'environ 70.000 habitants, entre Nuremberg et Francfort. On nous avait certifié que Wurtzburg était fort intéressant et que ses vastes hôpitaux étaient célèbres dans l'Allemagne entière. Ma compétence sous ce rapport est nulle. Cela ne doit pas m'empêcher de vous dire que, forcé de servir de traducteiu" à mon ami De Wandre, j'ai eu le malheur d'assister à mie opération. Un jeune adolescent était étendu sur la table de supplice. On lui avait mis à nu le fémur gaucho dont on enlevait des fragments. Pendant que plusieurs Messieiu"S, en costume blanc d'opérateur, s'empressaient autour du malheureux, l'un d'eux, le professeiu", conduisait Topération, et de temps en temps des houppes de ouate sanguinolentes étaient lancées dans les paniers, tandis que le patient hoquetait sous l'influence du chloroforme... Mais passons ; le contraste de cette affreuse réalité avec l'idéal de Bayreuth était trop grand.
Je comptais me remettre de cette émotion par un bon repas, car on nous l'avait encore adirmé, à Wurtzburg les fruits étaient délicieux et le vin exquis, d'autant plus qu'il devait être servi d'une façon très suggestive... Je n'insiste pas. Bref, on nous avait promis des choses admirables. Or, dans le premier restaurant de la ville nous avons à peine trouvé un morceau de viande, les fruits étaient semblables aux pires navets, et le vin... pa^ même ordinaire.
Tout cela nous a fait manquer l'express de Wurtzburg à Francfort et nous avons drogué à Wturtzburg jusqu'à 7 heures du soir pour prendre un train ordinaire qui nous a fait rouler pendant quatre heures. Je garderai de cette ville, où tout se passe avec une lenteur désespérante, un souvenir qui me la fera éviter à l'avenir avec le plus grand soin.
Parlez-moi de Francfort ! Voilà une ville ! De belles rues, de l'animation, même le soir assez tard, ime population gaie, affable, et mie gare !... Quelle gare ! C'est un monde à côté duquel la plus belle gare de Paris n'est que de la St-Jean.
Que pourrais-je vous dire de Francfort? Je suis allé souper au « Palmen Garten » (Jardin des Palmiers) comme tout le monde et je suis allé voir le Jardin Zoologique qui ressemble vaguement au nôtre dans certaines parties de sa disposition ; il y a pareillement un étang, derrière lequel on voit de nombreuses cages d'oiseaux et même un tourniquet pour sortir au fond du jardin. Il y a aussi ime salle des Fêtes... mais, sous ce rapport, ce qui existe à Anvers est vraiment royal. Donc pas de comparaison, pas plus d'aUleurs que pour les tours d'églises et les différents dômes que j'ai pu admirer et dont plusieurs, à commencer par le Dôme de Cologne et la Cathédrale de Strasbourg (Das Mimster) sont très remarquables, certes, mais ne sauraient soutenir la comparaison avec la flèche si élégante et si élancée de notre belle cathédrale que l'on voit tous les jours et que l'on a le tort de ne pas assez regarder.
Une chose intéressante à Francfort, c'est la maison de Goethe qui naquit en 1749 au numéro 23 de la rue dite « Grosse Hirschgraben ». Pour celui qui s'intéresse aux choses de l'art, la visite de cette maison est fort attrayante. On nous y montre la chambre où l'auteur de « Faust » vit le jour et la fenêtre par laquelle, tout jeune encore, il s'échappait clandestinement la nvùt pour filer le parfait amour avec ime jeime et charmante « Gretche », qm dans l'espèce était la fille du cabaretier d'en face. La tablette extérieure de la fenêtre est tout abîmée, conséquence de ce manège amoureux. On sait que Goethe, qui momoit à un âge très avancé, fut toute sa vie im vert galant. A ce sujet, le pupitre sur lequel U écrivit «Werther» est aussi suggestif que le clavecin de « Charlotte » que l'on vous montre dans un même salon. Au fond du petit jardin, il y a un musée contenant différentes curiosités, des manuscrits, des chapeaux de Goethe et même une robe de Charlotte. Nul n'ignore que « Werther », c'était Goethe lui-même, moins le coup de pistolet, naturellement. Il mourut ministre d'Etat et on moula son visage et sa main droite. On vous fait voir ces moulages dans une petite armoire spéciale.
A l'Hôtel Schwann (Hôtel du Cygne), où je suis descendu, on vous montre la chambre N" 15 où fut signée la paix en 1871 entre la France et l'Allemagne. C'est un salon de grandeur moyenne où l'on voit fîgm-er, sm- un chevalet, im petit tableau retraçant la scène et où dominent les figures de Bismarck et de Jules Favre. Une chambre à coucher est attenante à ce salon et celui qui veut s'en payer la satisfaction peut louer cet appartement historique au prix de trente marks par jour.
Il y a un théâtre important à Francfort, mais je ne m'étais pas douté qu'on y jouait en plein été. En le voyant éclairé vers onze hem-es du soir, je me suis^informé et j'ai appris que ce théâtre ne prenait qu'vm mois de vacances par an, etî juillet. Il venait de rouvrir ses portes et l'on jouait précisément « Ondine » de Lortzing, œuvre qui a obtenu de beaux succès à notre Théâtre IjTique flamand.
Je vous dirai encore que l'on peut voir à Francfort ime belle salle où se trouvent les portraits grandeur naturelle de tous les empereurs d'Allemagne. Ils se suivent chronologiquement. Au milieu de la salle, se trouve une statue en marbre de l'empereur Guillaume l*^'". Je clôture ici les notes sur Francfort pour vous transporter à Wiesbaden, riant séjoiu-, mais où il n'y a pas grand monde en ce moment. Il fait trop chaud. On va à Wiesbaden au printemps ou à l'arrière-saison. On y trouve de frais ombrages, im Km-haus bien aménagé et de luxueuses hôtelleries. Les promenades aux en\'irons peuvent se varier à l'infini. La plus classique est celle du Nero-Berg. De cette hauteur où l'on arrive par de charmants sous-bois, on a une superbe vue sur tout le pays et principalement sur le Rhin. Un peu plus bas que le sommet se trouve la chapelle russe, une merveille, avec ses petits dômes dorés, qui se voient d'assez loin. C'est là que repose la duchesse Elisabeth Michailovna, grande-duchesse de Russie et femme du duc Adolphe de Nassau, dépossédé depuis et actuellement grand duc du Luxembourg. La duchesse Elisabeth était sa première femme et son monument qui se trouve à gauche du chœur produit im effet surprenant. Cette jeune
femme d'mie remarquable beauté, morte en couche à 1 âge de dix-neuf ans, est représentée étendue sur le monument. La statue est toute en marbre de Carrare. La chapelle est d'ailleurs ornée d'objets les plus précieux et l'ensemble en est des plus
"^De^Wiesbaden on se rend à Biebrich par de belles avenues. Biebrich est mie des plus importantes stations des bateaux du Rhin. En attendant le moment de m'y embarquer pour Cologne, je vois passer im régiment d'infanterie. La musique s'arrête et tous les bataillons passent. Quel défilé ! On dirait que tout ce monde là est mu par l'électricité, tant les jambes et les têtes se déplacent avec précision.
Vous décrirai- je la descente du Rhin vers Cologne ? Qui n'a pas fait ce petit voyage? Je vous resi"-nalerai rapidement pour mémoire : le Château Johannisberg qui est comme le château-Margaux des vins du Rhin et qui est figuré par une superbe construction située svir la hauteur entourée de vignobles. Voici Rudesheim, un des pomts les plus pittoresques, avec, en face, Bingen, et à côté le Niederwald, avec la colossale « Germania », le fameux monument qui a été érigé en mémou-e du rétablissement de l'empire allemand en 1870/1871 et que tout le monde connaît. Plus loin viennent Coblenz et Bonn, puis le Siebengebirge (les Sept Montagnes). Après, le covus du Rhin devient je ne dirai pas banal, mais en tous cas uniforme.
Nous arrivons à Cologne, à l'Hôtel du Dôme où le portier qui nous a vas partir il V a près d'un mois nous reconnaît immédiatement ! Ah ! Le Portier d'im grand Hôtel en Allemagne est un personnage important. C'est l'homme le plus occupé de l'établissement, celui qui d'ailleurs possède tous les « tuyaux ». Il sait ce qui se passe à l'église, au théâtre, au musée, il connaît l'heure des bateaux et le départ des trains, et toujours obligeant, possédant l'art de répondre à plusieurs personnages à la fois, il s'occupe de faire monter les bagages des uns tout en surveillant le départ des autres. Il vend des parfums, des cartes de spectacles et jusqu'à des cartes postales illustrées. C'est ainsi qu'il soigne ses petits bénéfices. D'ailleurs, il est bel homme, le portier, il est tout chamarré d'or, sa casquette y comprise, et sa prestance est celle d'un tambour-major. Rien n'égale le sérieux impertm-bable avec lequel il vous accueille le matin : « Morgen, mein Herr », vous dit-il en employant son creux le plus profond, faisant rouler sa grosse voix sous les voûtes sonores de l'hôtel. Aussi ne vous avisezvous pas de demander un renseignement à la femme de chambre, au garçon ou à l'homme de l'ascensevir : la réponse est toujours la même : « adressez-vous au portier». Le lendemain nous bouclons povir la dernière fois nos valises. Voilà encore im rneuble qui nous donne du fil à retordre : la valise ! Rien de plus énervant de rou\Tir et de la boucler tous les jours ; exercice obligé lorsqu'on change souvent de perchoir. Cela démontre la nécessité, lorsque l'on voyage en touriste sans avoir la prétention de se présenter dans les salons, d'avoir à côté de ce colis encombrant un petit nécessaire que l'on porte en bandouillère et qui vous permet de passer une nuit sans déranger l'équilibre de cette satanée valise.
On rejoint rapidement Aix-la-Chapelle et l'on trouve les compartiments belges à Verviers. Quoique le spectacle des Alpes me soit admirablement présent, je ne laisse pas que d'admirer nos coquettes Ardennes aux environs de Chaudfontaine, de Hervé et de Liège. Vous voudriez bien ensuite que je vous dise que Louvain est une belle capitale et Malines une ville remarquable et qu'en rentrant je me suis empressé, avant de prendre contact avec la vie anversoise, de me baigner et dénie doucher consciencieusement, mais je vous fais grâce de ces faits intéressants et je clôture définitivement ici ces fugitives « notes de voyage ».
Villégiature tranquille.
Il est entendu que tout homme qui se respecte doit aller en villégiature vers le mois d'août ou do septembre. Je ne parle pas des voyages que l'on fait pour s'instruire, mais de la petite villégiature estivale, plage, forêt, lacs, montagnes, qui est entrée dans les mœurs de notre bourgeoisie. Si les X... restaient chez eux tout l'été, les Y... ne croiraient-ils pas que les valeurs coloniales leur ont joué un mauvais tour? Je me
suis laissé dire qu'il y a des Parisiens, à l'époque fatidique, qui font bruyamment letu-s adieux à leurs amis, vont vi\Te ignorés dans un coin perdu de Paris, puis réintègrent leiu" domicile avec fracas après avoir étudié dans un guide Jeanne quelque villégiature enchanteresse dont ils parleront d'abondance.
A ceux qui villégiaturent poiu* se reposer, n'ayant d'autre souci que de détendre levus nerfs et de rafraîchir leur cerveau, je recommanderai la petite plage de Dombourg, siu" la côté occidentale de l'île Walcheren. Les Anversois connaissent bien Walcheren, la plus intéressante des îles zélandaises, et ils sont nombreux ceux qui ont pris à Flessingue le tram pour Middelbourg, la coquette capitale de la Zélande. Je ne saurai trop engager tous les toiu-istes à pousser jusqu'à Dombourg,où l'on peut se rendre soit directement de Middelbovu-g, par une route bien ombragée, soit en faisant un détour par Veere, sur la côté nord de l'île. La campagne est si verdoyante en ce moment que cette dernière voie est la plus agréable. A mesure qu'on approche de Domboiirg, le pays devient plus boisé et, vers le soir, on se trouve en pleine forêt, tout en apercevant des dunes et en entendant à proximité la rumeiu" des vagues. Dombourg ne tarde pas à apparaître, éclairé à l'aide d'une sorte de gazogène à laquelle on applique le bec Auer. Un des hôtels de la localité s'élève dans le bois, et j'ai éprouvé une impression délicieuse en y arrivant par une nuit étoUée, l'oreUle caressée par le bruit des flots berceurs.
Le lendemam, à l'aube, je me rendais à la petite plage, et j'escaladais une dtme élevée d'où l'on découvre le panorama de l'île au sol fertile et à la végétation luxuriante. Un des charmes de ce site si paisible, c'est la grande étendue de bois avoisinant la mer. Les fermes, bien disposées et abritées de bouquets d'arbres, portent des noms hospitaliers tels que « Welgelegen » ou « Zoete rust ». Les fenunes, au teint frais, à la mine riante, portent un costume caractéristique, qui n'est pas le même dans toutes les îles de la Zélande, On les voit vaquer à leurs travaux sans bruit, d'vm pas toujotirs égal, et elles accentuent l'impression de sérénité qui se dégage de la natvu'e. Les maladies nerveuses sont inconnues ici, la netu-asthénie la plus rebelle doit céder dans un tel mUieu, et je comprends que les baigneiu'S ennemis des plages mondaines y viennent chercher \in repos absolu. Tous ceux que j'ai vus se mettent au diapason général et ne troublent pas l'harmonie de ce coin ravissant, où, par s\jrcroît, je n'ai pas aperçu une seule automobile. Ici l'artiste, peintre, sculpteur, musicien, se trouverait dans les meilleures dispositions du monde pour méditer une œuvi'e.
De Dombourg on se rend, en longeant la côte, à Westkapelle, où l'on voit les digues les plus grandioses de la Hollande. Elles protègent l'île presque tout entière et sont formées de terre glaise, de moellons, de fascines, naême de paUle, le tout traversé de gros pilots solidement enfoncés. Les brise-lames sont défendus de la même manière. Les fermiers riverains payent plus d'impôts que ceux dont les terres sont situées à l'intérieur de l'île, et rien n'est plus équitable, puisque la protection de leurs champs coûte plus cher à l'État. Les vagues sont si fortes, toutefois, et les tempêtes si terribles en hiver, que l'on est forcé de travailler constamment à la réparation des digues. C'est la grande occupation des habitants de Westkapelle, joli village dont on aperçoit, à mie faible distance, la grande tour gothique transformée en phare. Devant soi, droit vers le nord, on a la mer éternellement attirante, où passe de temps à autre un steamer majestueux qui vous donne la nostalgie des voyages lointains.
En revenant vers Domboiu-g, on est éinerveillé du nombre des campagnes magnifiques, aux parcs remplis de corbeilles de fleurs et entretenus avec un som minutieux, que l'on rencontre à chaque instant. J'ai remarqué le luxueux pied-à-terre d'un bookmaker anglais, qui a le bon esprit de venir se remettre ici des fiévreuses émotions du turf, mais la plus belle de ces résidences estivales est le château de Westhoven, ancienne demeure des évoques de Middelbourg que l'on restaure en ce moment, et dont le parc, aux arbres séculaires, a un aspect vraiment seigneurial. Tout cela, éclairé par im brillant soleil, respire la joie de vivre.
PoTU- rejoindre la grand'route, on traverse un bois qui côtoie les dunes, et l'on ne tarde pas à se retrouver dans un superbe pays de chasse, parsemé de fougères, où les faisans ne sont pas rares. Dans le bois même, beavicoup de bouleaux, de sapins, de chênes, mais ces arbres, à la différence de ceux qu'on voit dans les parcs, ne sont pas d'une grande taille, et leurs branches se courbent et s'enchevêtrent de la façon la plus curieuse. C'est bien la nature que nous a dépeinte de son pinceau si fidèle, notre grand paysagiste Lamorinière, dans les tableaux qu'il a consacrés à l'île de Walcheren.
Peu à peu le bois s'éclaircit, les fourrés deviennent plus rares et l'on rejoint la crand'roiite de Middelbourg. La même impression de calme subsiste toujours, elle vous pénètre et vous envahit tout entier. Cette villégiature ne ferait pas l'afîau-e de ceux qui sous prétexte de repos, vont s'énerver davantage dans de bruyants casinos, mais j'ai songé, en vous envoyant ces notes fugitives, que d'autres pourraient avoir mes goûts, et c'est avec regret que je me suis éloigne de Dombourg que 1 on peut surnommer à juste titre : l'Arcachon de la Hollande.
La Suisse française.
Neuchâtel. — Les Gorges du Seyon. — Valangin. — Le Val de Ruz. Les Gorges de l'Areuse. — Boudry. — Morat.
S'il est en Suisse vm coin agréable et d'excursions faciles, c'est le riant canton de Neuchâtel, avec son lac paisible et charmant, sa petite capitale bâtie en amphithéâtre sur les contreforts du Jura et ses beaux quais plantés d'arbres. Ce qui frappe dans les petites villes en Suisse, c'est qu'elles ont des monuments publics dignes de très grandes cités : poste, bibliothèque, écoles, tout y est vaste et respire mi réel bien-être.
On voyage de plus en plus commodément dans ce pays aux hôtelleries confortables. Toutefois, dans certaines villes, on tend, en ce qui concerne la table, à réglementer assez sévèrement le touriste. C'est ainsi que si vous vous êtes attardé quelque peu à la promenade et que vous vous présentez dix minutes après la cloche, un maître d'hôtel majestueux vous prie de passer au restaurant où l'on vous servira moyennant mi honnête supplément.
Les environs de Neuchâtel comportent, ainsi que je le disais, de nombreuses exciirsions. Sous ce rapport, les gorges de Seyon présentent de remarquables points de vue. Le Seyon y serpente capricieusement et on l'aperçoit souvent à des profondeurs énormes, alors que, sur les sommets, ime végétation en ce moment radieusement printanière couronne d'immenses roches escarpées. Ces gorges conduisent à Valangin, village très pittoresque, et, par le val de Ruz, le promeneur quelque peu intrépide peut continuer par les gorges de l'Areuse, qui sont bien plus sauvages que celles du Seyon. Une brusque échappée vous montre tout-à-coup le lac svir une très grande étendue. Les collines qui l'entourent sont, comme celles de tous les lacs suisses, plantées de vignobles que protègent de nombreux canons à grêle. On m'assure que cette artillerie pacifique a donné les meilleurs résultats et que les nuages de grêle qui menacent les vendangea se laissent convertir en pluie le plus docilement du monde.
On redescend des gorges de l'Areuse par le village de Boudry, d'où plusieurs promenades, longeant le lac en courbes gracieuses, vous ramènent à Neuchâtel. Le lac de Neuchâtel, qui a quarante kilomètres de long sur six à dix de large, communique avec le lac Morat par une petite rivière, la Broyé, dont les rives n'offrent rien de remarquable, mais lorsque le bateau entre dans le lac Morat et qu'au loin apparaît la vieille et très intéressante petite ville de Morat, le coup d'œil est grandiose.
Morat, comme on le sait, a sa page d'histoire. Charles le Téméraire, ayant attaqué les Suisses avec ses Bourguignons, se heurta à la petite garnison de Bernois qui défendait la coquette petite ville, et l'armée helvétique, débouchant par les collines boisées, livra aux Bourguignons cette bataille terrible où l'armée de Charles le Téméraire fut taillée en pièces et quinze mille de ses guerriers furent précipités dans le lac où ils se noyèrent. Un obélisque en marbre a été élevé à quelque distance de la ville, à l'endroit le plus sanglant du combat, et l'on peut voir, dans une des salles de l'école, des spécimens d'armes de l'époque. Les vieux canons surtout sont fort curieux avec leurs boulets en pierre. Le coffre qui renfermait le trésor de Charles
1© Téméraire est là aussi, avec de nombreuses pièces d'argenterie d'un grand prix, que l'on ramassa siu- le champ de bataille.
Les anciennes fortifications méritent une visite. Elles sont encore dans l'état où elles étaient en 1476, lors de la bataille. Remarquablement conservées, elles contoTirnent presque toute la ville.
Bien qvie Neuchâtel soit situé dans la Suisse française, on y parle beaucoup l'allemand et dans tout le canton, l'accent français est assez teuton, mais, dans les écoles, la langue véhiculaire est le français et les indications officielles sont faites dans cette langxie.
Le lac n'a certes pas la poésie intense du Léman, mais ses environs attrayants et ses flots d'un vert bleu, argentés par un gai soleil, méritent de retenir pendant quelques jours les touristes.
Les Gorges du Trient.
Lorsque l'on quitte l'extrême pointe méridionale du lac Léman poiu- se diriger vers S*-Maurice, on entre, aux environs de Roche, dans cette admirable vallée du Rhône, qui se déroule entre les montagnes du Valois. C'est surtout entre St-Maurice et Vernayaz, que le pays est pittoresque. Le Rhône est ici, comme on sait, un torrent aux eaux plutôt bourbeuses, tandis qu'il se jette dans le lac Léman en flots bleuâtres et purs.
Vernayaz est un village de six cents habitants, situé au pied de la Dent du Midi, dont les cimes déchiquetées et neigeuses dominent le pays. Sur les hauteurs avoisinantes il y a plusieurs hameaux cachés dans les nids de sapins. Souvent les avalanches les éprouvent terribleinent, mais tel est l'amour des montagnards valaisiens pour letu-s cimes qu'ils réparent stoïquement le désastre et oublient ensuite le danger. De toutes parts des torrents, dont quelques-ims tombent d'une hauteur de soixantedix mètres, rebondissent superbement de rochers en rochers. Leiu-s flots écumants vont rejoindre le Rhône qui serpente au fond de la vallée. C'est ici que l'on prend les guides non seidement pour faire l'ascension de la Dent du Midi, mais aussi pour Chamoimix.
Lorsque l'on se dirige vers les rochers dénudés qui se dressent à droite de l'entrée du village, on se trouve à l'entrée des Gorges du Trient, qui proviennent de l'ancien glacier de ce nom. Elles ont quinze kilomètres de long et aboutissent à la montagne de la Tête noire. On peut les visiter, en passant entre les roches, jusqu'à une distance de sept cents mètres. On est conduit par vm petit guide de neuf ans qui gambade devant vous comme un chamois et vous donne des explications très sérieuses en un français dont l'accent ressemble un peu à celui de la Provence. Le spectacle est saisissant. Les rochers, qui ont cent trente mètres de hauteur, se rapprochent parfois tellement que la bande de ciel bleu qui se découpe au-dessus d'eux disparaît presque tout à fait. Quant au torrent, il devient plus impétueux jusqu'au point le plus éloigné qu'on puisse atteindre et où le Trient se jette d'une hauteiu- de quinze mètres avec un fracas que les murailles de granit répercutent grandiosement. A cet endroit, on jouit d'une fraîcheur délicieuse qui contraste avec la chaleur qui règne déjà dans la vallée.
Le torrent va croître encore en impétuosité, car la fonte des neiges s'accentuera sous peu siu- les sommets où, dans quelques semaines, il ne restera plus que celles qui ne fondent jamais.
Un coin de la Haute-Savoie. — Ferney. — Voltaire. — La Dôle (Jura français). — Le Postillon de Lonjumeau.
« A Vevey, sous les verts pommiers... », a dit Alfred de Musset, dans sa « Nuit de Décembre », en représentant cette station comme une des oasis terrestres où le bonheiu- peut trouver un abri. Poiirtant Montreux, cette Nice du Nord pour les poitrinaires russes, est plus mondain et les promenades qui, le long du lac, réunissent ces deux petites villes, peuvent à juste titre s'appeler : la Corniche du Léman. Les environs de Montreux sont tout en hauteur et de Glion, ou, mieux, de Caux et des rochers de Noyé, on jouit d'une vue incomparable. De nouveaux et grandioses hôtels
se construisent partout, et poiu-tant ce n'est pas cela qui manque ici. A Ouchy, le port de Lausanne, on renverse en ce moment tout un quartier pour y élever un hôtel qui am-a des proportions immenses et sera poiirvu de tout ce que le confort moderne peut rêver. En face d'Ouchy se trouve Evian, en France, dans le département de la Haute-Savoie. Le bateau met près de quarante minutes à faire cette traversée, qui ofïre au touriste, sur les chaînes de la Savoie et du Valais, une vue panoramique d'autant plus intéressante qu'elle se déroiile lentement. A Evian, la saison va s'ouvi-ir et de grands travaux s'y font en ce moment.
La Haute-Savoie a comme chef-lieu Thonon-les-Bains, qui est loin d'avoir la renommée d'Evian. Le pays est accidenté, mais fertile jiisqu'en ces collines couvertes de pâturages excellents. Il est dominé par la Dent d'Oche et contraste avec la Basse-Savoie, région abrupte et moins cultivée. Les savoyards ont une curieuse façon de cultiver la vigne. Ils abattent les châtaigniers, très nombreux dans la région, et les plantent, préalablement émondés dans leurs vignobles en guise de tuteurs. Les vignes les couvrent totalement et sont ainsi d'un grand rendement, tout en permettant aux cultivateiirs d'utiliser encore leur champ poiu- la ciilture potagère. Entre Evian et Thonon, près de l'endroit où la Duranco se jette dans le lac, le château de Ripaille, ancienne résidence des ducs de Savoie, jette dans la verdure sa sombre et sévère silhouette normande.
Plus bas, vers Saint-Gingolph, frontière de la Savoie, se trouve Meillerie, qui n'offre rien de remarquable, mais dont l'utilité est notoire. Il y a là des carrières de pierres énormes. Presque toute la ville de Genève a été construite au moyen de la pierre de Meillerie.
La France a en somme une partie assez considérable des rives du Léman et, même près de Genève, le sol français s'en rapproche au point que, de très petites hauteurs, on l'aperçoit fréquemment. C'est de ce côté que se trouve le village de Ferney- Voltaire, où le philosophe encyclopédiste passa les vingt dernières années de sa vie. Il n'y bâtit pas seulement son château, on peut dire qu'il fonda le village entier, dont il construisit même l'église. Partout on y voit l'image de l'illustre écrivain : sur la place publique, sur les fontames et jvisque dans les chaumières. Partout son souvenir est vénéré, car c'est Voltaire, on le sait, qui affranchit les serfs du Jura et empêcha la population de moiu-ir de faim en temps de disette. Le château est à présent modernisé, mais on vous naontre encore la chambre et le lit du grand homme. Dans le jardin on a conservé la chapelle spéciale qu'il se fit construire et sur laquelle on peut lire : « Deo erexit Voltatr-e ».
A Ferney on est tout près de Nyon (Suisse), d'où l'on peut facilement monter à la Dôle, le pomt le plus élevé du Jura français, en ce moment encore couvert de neige. La poste, à la manière ancienne, vous conduit à cet effet à Saint-Cergnes, d'où l'on atteint facilement le sommet. Saint-Cergnes est un vrai village de montagnards suisses, d'un désordre pittoresque. Il est a plus de quatorze cents mètres au-dessus du lac et la descente, en poste, en est passablement mouvementée. Cette poste antique est une diligence, une façon de guimbarde tirée par cinq chevaux, attelés l'un en flèche, les autres deux par deux. Il y a une place derrière le cocher d'où l'on peut voir se dérouler le panorama de la descente. Pour l'occuper, il faut payer un sou de plus par kilomètre ; en tout « octante » centimes (style du pays) pour les seize kilomètres de cette descente qui, en pareil équipage, m'a fait penser au «Postillon de Lonjumeau ». Habillé de drap bleu galonné de rouge et coiffé d'un chapeau tyrolien, ce postillon-ci n'a cependant pas im si bémol dans le gosier. Il donne à ses bêtes des noms de colombes mais d'une voix de cabestan rouillé. Lorsque cet attelage tourne court à la descente à une allure vertigineuse, au milieu des claquements de fouet et d'une poussière aveuglante, l'impression ne manque pas de saveur, car on en a pour quarante minutes et l'on vous raconte, chemin faisant, les nombreux accidents qui se sont déjà produits : rencontre d'un convoi de bois de hêtre — qui est ici avec le pin le seul arbre de la forêt — ou bien un cheval tombé, entraînant le postillon, lequel fut piétiné ensuite, ou encore l'attelage lui-même entraîné au fond d'un précipice par suite de la rupture d'un frein...
C'est de la Dôlo que j'ai ou la vue la plus majestueuse du Léman, depuis Genève jusqu'à Montreux. Si parfois on le voudrait un peu plus sauvage, il dégage dans son ensemble une poésie intense.
Les lacs du Nord de Tltalie.
Le lac Majeur. — Les Iles Borromées.
Entre Pallanza et Stresa, dans une situation vuiique, se trouve le groupe des Ilea Borromées. Elles occupent à peu près le centre d'une baie entourée de montagnes dominées par le Simplon et le mont Rose. C'est la partie sud du lac Majeur qui, d'ici, tourne encore un peu à l'ouest jusqu'à Arona. Ses flots sont d'un bleu foncé et la vue d'ensemble dont on jouit de Stresa est vraiment enchanteresse.
Stresa est un gros village d'environ dix-huit cents habitants et, quoique ce soit l'endroit le plus frais du lac, il y fait en plein jour une rude chaleur. L'ombre ne manque pas cependant, sxirtout au jardin de l'Hôtel des Iles Borromées, où je me suis réfugié dans une gloriette hermétiquement entourée de bambous, pour vous envoyer ces notes fugitives. Cet Hôtel des Iles Borromées est vraiment le rendez -vous des Belges. S. M. Léopold II l'a quitté il y a quelques jours seulement. Plus d'une fois déjà, notre Roi est venu villégiatiu"er ici et je vous laisse à penser si M. Onnarini, l'aimable directeur, est fier de l'homieur qui lui échoit alors. C'est avec joie aussi qu'il vous montre les travaux déjà avancés du nouveau chemin de fer du Simplon, qui, dans deux ans, permettra aux touristes de venir de Paris à Stresa en douze heures, en passant par Brigue. La gare sera situ.ée au fond du jardin de l'hôtel : le comble du confort, quoi !
Les environs de Stresa, il est à peine besoin de le dire, sont charmants et, en fait d'excursions, on n'a que l'embarras du choix. Dans le voisinage direct, on peut visiter les jardins luxviriants de la villa du marquis Pallavicino et de la villa de la duchesse de Gênes, née princesse de Saxe, grand'mère du roi actuel et la mère de la reinedouairière Marguerite. Cette villa est vraiment intéressante. A l'entrée, on remarque les armes de Saxe, figurant en regard de la croix de Savoie. A l'intérieur, il y a bon nombre de tableaux de peintres italiens et suisses, et, dans un salon de réception de toute beauté, on admire la collection de porcelaines de Saxe vraiment merveilleuse. Au plafond s'accroche un lustre en vieux cristal soufflé de Venise, le plus beau que j'aie vu jusqu'à présent. Il y a aussi un salon de musique où, sur un excellent piano à queue, j'ai trouvé, tout ouverts, les quatuors de Schumann. On n'a guère le temps de se reposer ici. Tantôt, c'est une excursion dans la montagne, à dos de mule, qui vous sollicite, tantôt on va visiter le curieux village de Ferilo qui, un beau matin, descendit brusquement de trois cents mètres dans le !ac, accident qui fit de nombreuses victimes, où l'église de San-Catarino-del-Sasso, en face de Stresa, qui fut ébranlée par ces éboulements et où l'on peut encore voir, dans la toitiu-e, deux gros blocs de roche qui y sont comme suspendus. Ils sont là depuis quelque trois cents ans. Cela n'empêche pas les fidèles d'afïluer. Ils évitent seulement de se mettre cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.
Mais ce qu'il y a de plus beau à voir ici, ce sont natvirellement les Iles Borromées. On les visite en barquette en commençant par 1' « Isola Madré », ainsi nommée parce qu'elle est la plus grande du groupe. Le jardinier d'une telle île est un homme heiu-eux. Il vous montre ses richesses avec des gestes de grand seigneur. Il est vrai que ce ne sont pas des parterres qu'il a à vous montrer, mais de véritables cascades de fleurs. Toute la faune tropicale est représentée ici. Je citerai au hasard l'arbre à thé, des orchidées, des azalées en bouquet, des camélias et des magnolias énormes. Le gazon sombre qui sert de tapis à toutes ces merveilles est d'vm vert sombre : c'est le gazon du Japon. S\rr ce tapis se détache superbement 1' « Himoclaya », sorte de pin pyramide des Indes, 1' « arbre à pain », des cèdres, de splendides palmiers du Chili et tme touchante espèce de l'aloès, l'agave qui ne fleurit qu'une fois et meiirt après.
Enfin j'ai contemplé un immense camphrier qui s'annonce de loin par son odeior caractéristique. Le jardinier m'en donna obligeamment quelques feuilles, ainsi qu'à un Anglais fort aimable qui m'accompagnait, et qui aurait bien voulu en faire une provision parce que la guerre russo-japonaise venait de faire monter considérablement le prix du camphre sm* le marché chinois !
Après avoir visité l'Isola Madré, on s'en va, à force de rames, jusqu'à Pallanza,
mais la chaleur y est terrible, et, dans ces ruelles étroites, abritées par des stores descendant s\ir les balcons, on cherche 1' « osteria « bienfaisante où l'on vous servira le populaire verre de « Barbera » ou le « Chiante » odorant. On se rend ensuite à 1' « Isola dei Pescatori », habitée par une colonie de pêchevu-s très typique, et l'on se rend au « Restaurante Verbano », où l'on mange des truites savoureuses en face du lac, dont le bleu profond est si attirant. Mais vous ne devez pas vous étonner si des clochettes de glycines tombent dans votre assiette ou si un lézard paresseux vient regarder fixement stu? le coùa d'un rocher.
On reprend la barquette qui vous conduit enfin à 1' « Isola Bella », la reine du groupe, où l'on visite d'abord le Palais Borromée dont les salles sont dignes d'être visitées. Beaucoup de tableaux, mais aussi beaucoup de copies. Remarqué dans un boudoir merveilleux, une Vénus couchée, en marbre de Carare, par Monti, et, dans un vestibule, de superbes tapisseries flamandes du dix -septième siècle. Puis un jardinier imposant vous montre les dix terrasses des jardins suspendus qui, au milieu d'tm gazouillis d'oiseaux, vous transportent dans un océan de fleurs. Des parcs de citronniers et d'orangers s'étendent à vos pieds, dominés par de superbes groupes de sculptures. La végétation dépasse même en exubérance celle de 1' « Isola Madré » et vous vous en retournez émerveillé. Le parfum de l'île vous poursuit longtemps, tandis que le soleil se couche glorieusement sur le Mont Rose.
On est heureux alors de venir se reposer dans les jardins de l'Hôtel des Iles Borromées par une de ces belles nuits d'Italie qui succèdent à une journée torride et d'entendre les refrains endiablés d'une troupe de chantevu's napolitains. Que vous dirais- je encore de ce coin charmant des îles Borromées? C'est un vrai paradis terrestre.
Interview de l'éditeur Édoardo Sonzogno.
J'ai eu la chance de pouvoir interviewer chez lui M, Edoardo Sonzogno, le célèbre éditevir milanais, qui a organisé le nouveau concoxirs musical dont vos lecteurs connaissent le résultat.
M. Sonzogno m'a reçu le plus aimablement du monde. C'est un homme de taille moyenne, de cinquante à cinquante -cinq ans, à la physionomie un peu anguleuse, empreinte de calme et d'énergie, le teint assez coloré, une barbiche grise soulignait le menton.
M. Edoardo Sonzogno reçoit dans son cabinet de travail simple et sévère.
— J'ai eu hier soir, monsieur, lui dis-je, l'extrême plaisir d'aller entendre « Manuel Menendez » et « la Cabrera », les deux œuvres qui ont triomphé à votre dernier concours et je serais heureux d'avoir pour le « Matin », d'Anvers, quelques renseignements au sujet de cet événement artistique.
— Tout à votre disposition, cher monsieur. Que désirez-vous savoir.
— Avant tout, je vous demanderai comment les heiu-eux vainquem's, Gabriel Dupont et Lorenzo Filiasi, ont pu avoir pour lem-s œuvres une interprétation aussi soignée et les décors aussi parfaits ?
— C'est bien simple. Tout d'abord le théâtre lyrique m'appartient. Je le loue en temps ordinaire, mais, en octobre et novembre, et lorsqu'il s'agit d'un concours, je l'utilise au profit des créations que je désire lancer. Je mets à la disposition des compositeurs tout ce qu'ils peuvent désirer : décors, fîgviration et interprêtes. Ils n'ont qu'à choisir.
— Permettez-moi de vous dire alors que je ne comprends pas comment il se fait que le ténor Ravazzolo dans « la Cabrera » soit si supérieur au ténor Fïissino dans « Manuel Menendez ».
— Précisément poiu- la raison que je vous donne. Les deux compositeurs ont choisi leur ténor en pleine liberté, mais aussi sous leur responsabilité.
— A-t-il fallu de longues séances au jury pour se prononcer?
— Il est resté huit jours à Milan. 11 était convenu, d'après le règlement, qu'on n'examinerait pas les ijartitions dont le libretto ne serait pas absolument moderne.
Votre maître flamand, Jan Blockx, a été également ici pendant huit joura. J'ai malheureusement été privé de la présence de Massenet et de Breton, le directeur du Conservatoire de Madrid, trop occupé en ce moment. Mais Humperdinck était venu d'Allemagne et Cilea, Caupanini et Galli étaient à leur poste. On a d'abord exécuté les trois œuvres considérées comme les meilleures en trois soirées successives : « la Cabrera » (la Chevrière) de H. Gain et Gabriel Dupont (de Caen) ; « Manuel Menendez », de Vittorio Blanchi et Antonio Anile, musique de Lorenzo Filiasi (de Naples) ; et enfin « Il Domino Azzuro » (le Domino bleu), de G. Zuppone-Strani, et Franco (de Venise). Puis les trois œuvres ont été exécutées en une même soirée, tout cela en présence du public.
— Est-il exact que vous avez déjà demandé une seconde partition à l'auteur de « Manuel Menendez » ?
— Oui, ce jeune homme a été moins secondé par son livret que Dupont et je suis persuadé que, composant sur un poème mouvementé, il réussira brillamment. J'en ai d'ailleiu-s demandé une autre à Dupont aussi. Mais, hélas ! ce malheureux artiste qui, comme son compétiteur FUiasi, a à peine vingt-cinq ans, se meurt peut-être en ce moment de phtisie au Vésinet, près de Paris... J'aurai l'occasion d'aller le voir sous peu et de me rendre compte de l'état de ses forces. Il n'a même pas eu la joie d'assister aux répétitions de son ouvrage et à son triomphe !
— On parle beaucoup en ce moment à Milan, d'un nouveau concourp, cette fois pour le meilleur livret, lequel serait confié à Mascagni..,
— En effet, mais je n'y suis pour rien. C'est la Compagnie du gramophone qui a lancé cette idée. Puisque vous êtes d'Anvers, je vous donnerai la nouvelle que l'excellent directeur de votre Théâtre Royal, M. Constantin Brimi, m'a demandé de pouvoir monter « la Cabrera » le plus tôt possible.
— Parfait. J'espère que ce sera pour l'hiver prochain. Anvers a fait fête à toute l'école italienne actuelle ; nous avons donc bien le droit d'applaudir maintenant l'œuvre de Dupont, le vainquevu" français.
— D'accord, mais, vous le savez, les théâtres des grandes capitales, l'Opéra Comique, la Monnaie, se montrent jaloux de leurs prérogatives sur ce point. Je ferai de mon mieux, pourtant, pour que ce soit l'hiver porchain. Un mot encore. Puisque vous êtes si enchanté de la « Cabrera » et de « Manuel Menendez », faites-moi donc le plaisir de venir les réentendre. Vous savez qu'il n'y aura qu'une douzaine de représentations en tout. Je vous invite pour ce soir.
— Bien volontiers. A ce soir donc.
— A ce soir.
Et nous prîmes congé de M. Edoardo Sonzogno, ce Mécène dont la simplicité et l'affabilité égalent la générosité, ce qui n'est pas peu dire.
Les lacs du nord de l'Italie.
Les Iles Borromées. — Les souvenirs de mon batelier.
Carlo Sala, le beau batelier, vous amène sa barquette à force de ramea. Précisément c'est une barque neuve, proprette, abritée d'une tente toute blanche. Au fond de l'esquif la barquette est rembourrée, bien capitonnée et l'on s'y installe aussi commodément que sur un sofa.
La manière internationale dont ce jeune gars, solidement charpenté, parlait le français m'étonna, et, scandée par les coups d'aviron, la conversation ne tarda pas à s'engager entre naoi et ce marin coiffé d'une casquette bleue et vêtu de blanc, avec une vareuse sur laquelle le nom de Carlo se détachait en bleu.
— Je suis certain, dis-je, que vous parlez l'anglais.
— Oui, monsieur, j'ai passé mes trois derniers hivers à Londres.
— A Londres, dans les brouillards, quand vous avez un si beau pays !
— Que voulez-vous? Les Anglais sont les touristes par excellence, et il faut pouvoir les comprendre, d'abord, et leur expliquer les beautés du lac Majeiu: ensuite.
— Et que faisiez-vous à Londres?
— J'étais portier d'hôtel, et ce métier aussi kicratif que pratique est cause que les Anglais me recherchent comine batelier. Les Français, eux, ne voyagent guère. Mais les Belges viennent beaucoup ici. J'ai transporté dans ma barque des grands seignem-s et des bourgeois et, quoique je n'aie que vingt-huit ans, j'ai déjà vu passer bien du monde !
— Ah ! vous avez déjà des souvenirs?
— Je le crois bien ! Le premier remonte à bien des années déjà. Je ramais avec mon père sur le lac lorsqu'mi matin je vis entrer dans notre barquette une grande dame accompagnée d'un monsieur souffrant et si pâle qu'on voyait bien qu'il n'avait plus longtemps à vi\Te.
— Quelque noble Italien sans doute?
— Non, c'était l'impératrice Augusta d'Allemagne avec le malheiu-eux empereur Frédéric, qui était si bon, à ce qu'on disait, et qui mourut, quelques semaines après sa promenade sur le lac, d'un affreux mal de gorge... Vous voyez bien, là-ba3, du côté de Baveno, dans la verdure sombre, cette villa blanche?
— Oui.
— C'est là qu'il habitait. Notre climat n'avait pu le rétablir, et Dieu sait qu'il est bon, notre climat ! Aussi l'ai-je quitté à regret.
— Pour aller à Londres?
— Non, pour faire mon service militaire. J'ai servi dans le marine royale et je fus envoyé en Chine pour raffaire des légations suscitée par les Boxers. Nous avons été obligés de bombarder im village. Je me souviens qu'tm de nos camarades était affolé par les coups de canons. Notre commandant, pour l'aguerrir, le fit maintenir à cheval sur une pièce pendant l'action. Je vous laisse à penser si notre homme dansa sur cet instrument, chaque fois que... boum !... boum !
Et Carlo Sala s'arrêtait de ramer pour faire de grands gestes d'artilleiu".
— Bien des camarades sont restés là-bas, ajouta-t-il philosophiquement, et quelques-xms de nos officiers aussi.
Puis tout en sifflotant, il hissa une gentille petite voile blanche, car la brise s'était levée. Nous allions de Pallanza à 1' « Isola dei Pescatori » où le déjeûner nous attendait. Nous y fûmes bientôt, et tandis que mijotait la truite, mon batelier me fit visiter le quartier des pécheurs. Il s'arrêta devant des filets où séchaient des centaines de petits poissons blancs du genre sardme.
— Vous ne devineriez jamais, me dit-il, l'iin des usages auxquels sert ce petit poisson, que l'on fait dessécher?
— Lequel?
— Eh bien, quand un jeune pêcheur se marie, il envoie, la veille de la noce, une boîte à sa fiancée. C'est un usage d'ici. C'est le gage certain des pêches lucratives que le futur fera dans l'avenir pom* l'entretien du ménage...
Tout en voguant vers 1' « Isola Bella», je demandai à mon guide le nom d'une toute petite île qui se trouvait près de nous.
— C'est r « Isola Marghera », me dit-il. Le Baron de Rothschild, de Paris, en offrit deux cent mille francs, mais en vam. Il voulait y établir vm établissement de bains. Le comte Borromé lui fit répondre qu'il était acheteur de tout ce qui se trouvait ici dans le pays, mais non vendeur. Il est si riche, le comte ! Rien que 1' « Isola dei Pescatori », lui rapporte cent mille francs par an, rien qu'en droits de pêche !
— Mais qu'est-ce-donc enfin que ces îles Borromées?
— Voici. 11 y a environ trois cent-cinquante ans, le comte évêque Vitelien Borromé acheta les îles qui alors n'étaient que des rochers. Voyant la position exceptionnelle qu'elles occupaient, il y fit venir des terres des rives du lac et aujourd'hui la végétation y est admirable. A 1' « Isola Bella », il fit même construire une salle de théâtre. Vous l'apercevez d'ici. Mais il ne put l'achever et ses successeurs ne s'en soucièrent plus. C'est aujourd'hui une ruine qui n'a d'ailleurs jamais servi à rien.
— Vous me parliez de Rothschild. Est-il venu ici?
— Certainement, Astor et Van der Bilt aussi. Je les ai servis. Mais, à côté des rois de la finance, j'ai servi aussi des artistes, entr'autres un compositeur.
— Ah !
— Oui. Il paraît que nos musiciens ont du succès à l'étranger : Mascagni, Puccini, Léoncavallo, Giordano. Mais celui que j'ai servi s'appelle Franchetti. Il est l'auteur de « Cristophe Colomb » et de la « Fée des Alpes ». C'est un homme étrange.
— Cela ne m'étonne pas, les eorapositeurs sont si singuliers !
Il voulait naviguer la nuit et, quand il rentrait, il réveillait tout le monde en
tapant sur son piano comme un sourd... Mais, à chaque instant, nous avons ici des personnages de distinction. Ce matin, est arrivé le prince de Hohenlohe, et, ces jours derniers, nous avons eu votre Souverain, S. M. Léopold II. Il s'est promené sur le lac trois jours durant et j'ai eu l'honneur de ramer poiu- lui. C'est un homme très simple, s'intéressant à tout et vous questionnant sur tout. Il paraît qu'il a fait venir un architecte pour étudier les terrains de !'« Isola Bella » et quelqu'un d'autre encore povu- étudier les plantes. Tout le monde ici l'aime beaucoup...
Nous arrivions et mon rameur prit congé en me saluant obligeamment de la main.
Carlo Sala, le beau batelier, épousera au prochain printemps la plus jolie fille de Stresa, et, après avoir parcouru le monde, il vivra hevireux et tranquille dans son beau pays qu'il adore.
Le lac de Côme.
Lorsque l'on vient de Porlezza par la large vallée du Cuccione et le Val Sanagra, on découvre tout-à-coup, entre de hautes montagnes qui semblent sortir de précipices sans fond, le lac de Côme. C'est le lac le plus bleu du Nord de l'Italie et il appartient tout entier à ce pays. De Menaggio, où l'on aboutit aux rives du lac, on aperçoit la pointe de Bellagio qui occupe une situation vraiment privilégiée. Le lac de Côme se divise là en deux branches et, comme on le sait, la partie à gauche de la presqu'île de Bellagio prend le nom de lac Lecco, tandis que l'autre branche, qui conduit à Côme, garde le nom de cette ville.
Bellagio est, comme végétation, ce que l'on peut voir de plus beau dans ces régions. Les jardins y sont d'une richesse extraordinaire, surtout ceux de la villa de la duchesse de Melzi et les parterres de la villa Giulia. Cette villa Giulia, qui occupe un espace immense et qui appartient aujourd'hui au comte Blome, de Vienne, est une ancienne propriété de feu notre premier Roi Léopold. On vous montre des palmiers d'une grossem* énorme. Elle donne sur les deux branches du lac, et, du côté du lacLecco, on aperçoit sur la rive opposée une cascade de trois cents mètres qui, à cause de sa couletu-, a été nommée le « Ruisseau de Lait » (Fiume Latte). A la pointe extrême de Bellagio, sur une hauteiu-, trône la villa Serbelloni d'où l'on jouit d'\me vue superbe sur les deux bras méridionaux du lac.
Le lac de Côme, si poétique, d'un bleu si profond, est trop connu pour ciue je le décrive. Encaissé dans de hautes montagnes, avec les Alpes neigeuses dans le lointain, du côté de Colico, il est comme l'image de la sérénité. Mais l'orage arrive vite ici et le lac, alors, passe po\jr être dangereux. Il y a deux jours, au moment où je me préparais à naviguer jusqu'à l'extrémité nord, la tempête s'éleva soudain, et ime plxiie torrentielle accompagnée d'éclairs aveuglants fit rage pendant plusieurs heures. Le fracas du tonnerre au sein des montagnes si rapprochés est terrifiant, mais, en revanche, quelle idéale fraîchem- lorsque les éléments se sont apaisés ! L'aù* est plus pur, plus léger et le parfum des fleurs est comme avivé. Le lac, cependant, reste encore longtemps houleux, et c'est assez durement ballotté que j'achevai mon exciu-sion. Du côté de Coloco et de Gravedona le lac de Côme est toujoiu-s grandiose, mais la végétation n'y est plus aussi luxiiriante.
Dans le calme des soirs Bellagio chante, car ce peuple vif et alerte adore la musique. Les guitares résonnent et de sémillantes Italiemies, la mante sur la tête et le tambourin à la mam, au coin des rues tortueuses, chantent d'tme voix irréprochablement juste de gais refrains en chœur. Puis tout s'apaise, quelques barquettes éclairées se promènent sous le ciel étoUé et l'on n'entend plus, de temps en temps, que le son de clochettes argentées qui semblent se répondre de loin. Ce sont des pêcheurs qui s'avertissent réciproquement de l'endroit où ils ont lancé leurs filets.
En face de Bellagio, entre Cadenabbia et Tremezzo, se trouve la villa Carlotta, où l'on se rend en barquette. Il y a environ quatre kilomètres. Cette villa appartient au duc de Saxe-Meiningen et, comme j'ai pu en juger, renferme des trésors d'art sculptural. On y pénètre par iin imposant escalier de granit descendant dans le lac. Bien des villas italiennes ont cette entrée aristocratique, et l'imagination évoque volontiers les patriciennes d'autrefois descendant ainsi dans leiurs luxueuses embarcations. Le duc habite en ce moment sa villa, et n'en défend point pour cela
la visite. J'y ai admiré une reproduction de la fameuae sculpture en marbre de Carare de Canova : 1' « Amour et Psyché ». De Canova encore, j'ai vu une « Madeleine au désert » d'une expression admirable, et je dois au moins citer un groupe d'Acquista, « Mars et Vénus » et « l'Amour abreuvant des Colombes » de Bienaimé. J'aime moins, à tort peut-être, des bas-reliefs de Thornwalsen, représentant le triomphe d'Alexandre, bien qu'on m'ait dit que le comte de Sommariva, le premier propriétaire de la villa Carlotta, les ait payés 357,1.50 francs. Dans le jardin, où abondent des orangers et des citronniers magnifiques, ces derniers littéralement couverts de frviits, on a des échappées merveilleuses sur Bellagio et San-Giovanni. A côté de la villa Carlotta s'élève la chapelle funéraire de la famille Sommariva qui contient quelques sculptures en marbre, dont ime, de Marchesi, représente la Mort conduisant au champ de repos le comte Jean-Baptiste de Sommariva, qui recommande à son fils Louis les Beaux-Arts, figurés par mie femme assise, d'une grande noblesse.
De Bellagio, une route vous conduit dans la montagne, au sommet du Carnasca, à Civenna. On y a, au fur et à mesure de la montée, des vues d'ensemble sur les deux b as du lac. Au faîte on aperçoit dans le lointain, dans un paysage de toute beauté, la ville de Lecco, tandis que l'autre partie du lac et la ville de Côme restent cachées. C'est en faisant cette ascension que l'on peut le mieux juger de l'ensemble du lac si justement célébré par Virgile. Il résume à la fois la poésie du Léman, les sites sauvages du lac des Quatre-Cantons et le charme enchanteur du lac Majeur. Mais la perle du lac de Côme, c'est la pointe avancée de Bellagio. Le tableau qu'on découvre de là est le plus enchanteur que pviisse contempler mi regard humain. C'est un coin du ciel tombé sur- notre terre.
Le lac de Lugano.
Lugano est la ville la plus considérable du canton du Tessin, et son lac a des frontières si capricieuses qu'il appartient tantôt à la Suisse tantôt à l'Italie. Cependant l'ensemble de la contrée est tout à fait italien, et Lugano, avec ses rues à arcades et ses ateliers en plein vent, est une petite ville très caractéristique, où l'on remarque une belle fontaine, une statue de Guillaume Tell et l'église de Ste-Marie des Anges, décorée de splendides fresques de Luini, représentant des scènes de la Passion.
En somme, le lac de Lugano est un poétique trait d'union entre le lac Majeur et le lac de Côme. J'y suis arrivé par Luino (patrie du peintre Luini), sur le lac Majeur, où l'on suit, en tramway, le com-s gracieux de la Tresa, jusqu'à Ponte-Tresa. On prend ensuite le bateau du lac de Lugano et l'on voit défiler quantité de jolis villages, entourés de verdure et dont les églises ont d'élégants campaniles. Puis, brusquement, une grande baie, au fond de laqvielle s'élève, en apmhithéâtre, Lugano. Le coup d'œil est charmant. Le lac a ici trois kiloinètres. C'est sa plus grande largeur. Le paysage est dominé par le mont San-Salvatore et la chaîne dentelée du Generoso. Mais la vue ne porte pas très loin, les hauteurs très rapprochées fermant partout l'horizon.
Lugano, assez animé le soir, a mi cachet quelque peu mondain, quoiqu'il y ait bon nombre d'excursions à faire dans les environs. La plus intéressante est l'ascension du San-Salvatore qui, jusqu'au sommet (915 mètres), est couvert d'une végétation magnifique. Puis Campione, Cassarate et Mulino-Nuove sont des endroits ravissants. Il y a aussi un petit Casino, le Théâtre Apollo, où des représentations de « Mignon >;, de la « Vie de Bohème » et de « Fra Diavolo » ont eu lieu récemment et où se fait entendre, actuellement, une troupe de chanteurs tyroliens. Il est fâcheux qu'il n'y ait pas trace de costume national. Les hommes portent beaucoup la ceinture rouge, mais c'est tout. Les femmes ont surtout de belles chevelures d'un noir de jais, mais, comme costume, je n'ai encore rien rencontré de typique. En ce qui concerne la monnaie, il y a à Lugano une certaine complication. C'est ainsi que les administrations publiques, ontr'autres celle des trams électriques, n'acceptent que l'argent suisse, tandis que partout ailleurs on accepte tout, y compris les « lire » italiens, et le cuivre français.
Autour du lac on peut visiter de beaux jardins, tous entretenus avec un soin jaloux. Sous ce rapport, la Villa Gabrini est à tirer hors de pair. Elle renferme une masse d'exemplaires de la flore africaine et l'on peut y voir une superbe statue de femme de Vincent Vêla, en marbre de Carrare, représentant la « Désolation ». Partout, du reste, la végéi-ation est remarquable et c'est à juste titre que l'on a surnommé le pays des lacs du Nord de l'Italie, le jardin do l'Europe.
La vie à Milan„
Après la campagno paisible et les spectacles reposants de la nature, Milan offre le contraste de l'animation, de la foule, de la vie intense d'une cité dont la population a dépassé son demi-inillion d'âmes. Je me garderai de décrire la capitale de la Lombardie ; elle est trop connue du monde toui'iste. Mais je ne puis m'empêcher de vous dire l'impression que m'a produite la cathédrale, ce triomphe du marbre. Une promenade sur la toitiu"e de cet édifice est chose peu banale. On circule là à travers une dentelle de pierre et dans une exposition de sculptiu-e. Toute la toiture est en marbre blanc, sans en excepter aucun détail. Une somme de deux cent mille francs est annuellement consacrée à l'entretien de cette merveille et des deux inille statues, toutes artistiques, qui en rehaussent l'éclat.
Peu de villes offrent autant d'échantillons différents de pavage que celle-ci. Tantôt c'est l'asphalte, tantôt de grandes pierres blanches, souvent un mélange d'asphalte et de galets qui ferait jeter les hauts cris dans notre bonne ville d'Anvers. Je ne parle, bien entendu, que des grandes artères. Elles sont éclairées électriquement par des lampes à arc, suspendues au milieu de la rue. MUan est mie ville d'un mouvement tout moderne, mais où les vieilles bâtisses abondent. Le centre de l'animation est la place du Dôme où se trouve la cathédrale, ainsi que la fameuse galerie Victor-Emmanuel, dont les Milanais se montrent si fiers.
On sait que Milan a un cimetière monumental où la plupart des tombeaux sont des œuvres d'art. Beaucoup d'entr'eux représentent les siu-vivants dans l'attitude de la douleur. Il y a aussi un temple pour les crémations. Je n'ai pas manqué de le visiter. Le gardien m'a dit qu'on devait procéder le lendemain matin, à la première heure, à rmcmération d'un brave homme, et, le sourire sur les lèvres, m'a invité à assister à l'opération. J'ai donc pu voir comment cela se passe. H y a trois fo\u:s. D'abord celui destiné à ceux qui veulent se faire incinérer enfermés dans un cercueil. Il faut deux heures pom- achever la combustion. Il y a ensuite un four pour ceux qui se passent du cercueil, et ceux-là sont expédiés en cinquante mmutes. Enfin, il y a un ancien système qui dure beaucoup plus longtemps et qu'on emploie encore pour incinérer gratuitement les pau\'res qui en expriment le désir. Pour la crémation à laquelle j'ai assisté, la famille avait choisi le système le plus rapide — dont coût quarante francs. La famille, d'ailleurs, n'assiste pas à l'opération. On dépose le cadavre, habillé, sitr la plaque en fer du four, et l'on allume en-dessous un brasier de bois destiné à faire brûler les foyers de charbon qui entourent la plaque de tous côtés. En quelques secondes, le corps est enlacé par les flammes, et après cinquante minutes do fournaise, comme je viens de le dire, on laisse éteindre et refroidir pendant une heure. On otivre alors et,svu' la plaque, on ratisse soigneusement deux kilos environ de poussière et d'os qvie l'on recueille dans im vase en métal, fermé ensuite d'un couvercle. Cela fait, on se rend dans une grande salle où les mm-ailles sont divisées en casiers de marbres portant des inscriptions, ce qui donne assez bien l'idée d'un caveau de banque tapissé d'une masse de coffres-forts particuliers. On place l'iu-ne dans la case acquise par la famille et l'on y suspend des fleiu-s, presque constamment renouvelées. Dans cette salle, on remarque la statue de Fedele Sala, qui donna vm subside de cent mille francs à la Société de Crémation de Milan et rendit ainsi possible l'édification du temple. On incinère beaucoup à MUan. Mais on sort de là rêveur en opposant ces deux poignées de cendre à l'ambitieux tourbillon de la vie humaine.
Je suis allé voir deux fois les œuvres qui ont été couronnées au concours Sonzogno. Elles se donnent au Théâtre lyrique international qui, on le sait, appartient au célèbre éditeur. Les bons poèmes en un acte sont rares. Je vais succinctement vous raconter les deux libretti en question. Voici d'abord celui sur lequel a travaillé Lorenzo Filiasi, dont la partition a été classée seconde.
'( Manuel Menendez ». — Ce brillant seigneur est la coqueluche de Séville, mais il n'aime que Femina, la fleuriste. Une lettre anonyme prévient Manuel, faussement, que sa maîtresse le trompe. Celle -ci parvient à le rassurer, mais une troupe d'étudiants,
par vengeance, vient blesser à nouveau le cœnr de l'amant. Fiuùeux, il s'empare de l'enseigne d'une « esteria » qui se trouve sur la place et écrit au verso : « Femina est une courtisane qui se vend ». Il accroche cet écriteau à la porte de Femina qui, à cette vue, s'évanouit sur le seuU de sa demeiire. Manuel, enfin convaincu de son erreur, implore son pardon, mais en vain. — La scène reste vide : intermezzo. Manuel, de plus en plus désolé, se punit en se coupant la main droite, coupable d'avoir écrit l'insulte. Il perd tout sou sang et vient expirer entre les bras de Femina qui pardonne devant la mort.
La « Cabrera », poème de Henri Cain. — Amalia est la chevrière d'un village espagnol et Pedrito l'aime. Seulement il a dû partir pom- la guerre de Cuba. Pendant son absence, Juan Cheppa a séduit Amalia et l'a rendue mère. Pedrito rentre et a une entrevue avec la Cabrera. Il parle de mariage. Surprise douloureuse d' Amalia : « Comment ! Ta mère ne fa donc rien dit ? » Alors elle dit la vérité, espérant encore le pardon, mais Pedrito la repousse. La Cabrera, seule, plem-e, hésite, puis se dirige vers sa pauvre cabane. Elle prend quelqvies provisions, un peu de foiu-rage pour ses chèvres, saisit son enfant qu'on voit dormir dans son berceau, l'enveloppe, et silencieusement part. Devant l'église, elle s'agenouille, fait faire à son bébé le signe de la croix, puis, après avoir jeté un dernier regard à sa cabane et à la demeture de Pedrito, gravit lentement la colline et disparaît. — C'est poiu- cette scène émouvante que Gabriel Dupont a écrit wa intermezzo qui est ime pure merveille. — Quelques secondes d'obscurité, puis, brusquement, le village reparaît. Quatre mois se sont passées. On danse, on chante. Pedrito cherche querelle à Juan Cheppa ; on les sépare et Pedrito, désespéré, va se retirer lorsque stu-vient la Cabrera. Son enfant a péri de misère, elle même est mourante. Le cœur de Pedrito se déchire, et il reçoit dans ses bras Amalia expirante et lui doiuie le baiser du pardon.
Il y a des imperfections dans les deux livrets, mais le meilleur des deux, le plus scènique, est la « Cabrera ». Je ne sais pas si Filiasi, ayant eu lui, ce sujet, n'aurait pas remporté le premier prix, car la musique de ce jeune Xapolitam est pleme de qualités ; elle a surtout l'exubérance de son pays. Il allie une belle inspiration à un métier qui étonne de plus en plus chez les Italiens. Les phrases que Femina chante à son amant pour lui prouver qu'elle n'est pas coupable sont superbes et l'intermezzo est fort réussi. Pom' l'orchestration, les effets sont simples et savants à la fois, quoique Filiasi abuse un peu de la résolution inattendue dans le mode majeur. Il emploie aussi ses cuivres d'une manière parfois un peu brusque. INIail il a un tempérament et il fera honneur, c'est certain, à l'école italienne.
L'œuvre de Gabriel Dupont est plus sobrement nerveuse et plus réfléchie aussi. C'est une partition française, très claire malgré son modernisme. Le plan en est plus complet que chez Filiasi et les idées y abondent également. Son mtermezzo, je le répète, est une perle, et pour le désespoir de Pedrito, il a trouvé des accents poignants. Ce qui étonne le plus, c'est sa science du théâtre. Il sait déjà filer luie scène avec l'expérience d'un maître, et enfin la « Cabrera » est une « œuvre » et sera applaudie partout.
L'orchestre, sous la direction du Maestro Ettore Perosio, est très bon. Les cuivres visent seulement trop au sentiment. Le quatuor est parfait. Les chœm-s, pas très nombreux, sont irréprochables de justesse, mais parfois stridents. A tirer hors de pair la Bellincioni qui, d'une voix conduite avec art, chante successivement Femma et la Cabrera, tâche écrasante pour vme soirée. J'ai assisté à la représentation donnée en son honneur : Que de flevus ! Elle en prenait des poignées poui- les presser sur son cœvir. A citer aussi le ténor Ravazollo, superbe dans Pedrito. Les chanteiu-s italiens pratiquent le « portamento » qu'on n'aime pas chez nous, mais ils le font de façon à vous désarmer.
Le théâtre lyrique est sans luxe. Des fauteuils, des parterres mobiles, des logea : c'est tout. Les couloirs sont humides et sombres. Quant au public : délirant ! Les dames agitaient leurs éventails avec fracas et les messieurs réclamaient des « bis » de leurs bravos impérieux. Enfin un enthousiasme bien italien.
— ÔO
La vie à Paris.
A l'Opéra : le « Fils de l'Étoile ». — Au conservatoire de Mimi Pinson : Musique et Escrime; Danses et Chansons. — Gustave Charpentier.
Paris est en ce moment à l'apogée de sa saison, mais, le Grand Prix étant couru, il ne sera bientôt plus question pour les snobs de se montrer au boulevard. Le salon, au grand Palais du pont Alexandre, attire assez de monde. Il y a énormément de tableaux bleus, très bleus. Schaunard, le joyeux bohème, avait bien raison quand il écrivit sa cantate sur 1' « Influence du bleu dans les Arts ». Au bois, l'allée des Acacias est toujours en faveur, mais le mouvement se déplace sensiblement de la Cascade vers Armenonville. Les environs de la capitale sont d'une fraîcheiu" charmante et la belle route de Versailles, qui passe presque tout le temps sous bois par Boulogne, St-Cloud et Marne-la-Coquette, pour arriver ainsi au Grand Trianon, est dans tout l'éclat d'une végétation estivale.
Quelques théâtres de genre ont fermé leurs portes, mais l'on peut encore passer une agréable soirée aux Variétés où l'amusante bien qu'un peu vieillotte opérette de Strauss, la « Chauve-Souris » (Die Fledermaus), est donnée dans d'assez bonnes conditions.
Je suis allé à l'Opéra, en compagnie de votre aimable correspondant Loret, voir le « Fils de l'Etoile », livret de Catxille Mendès, musique de Camille Erlanger. Je rappellerai brièvement le sujet. Barko-Ké-Ba (ce qui signifie Fils de l'Etoile) est im hébreu qui vit sous l'empereur Hadrien et se croit destiné à rétablir le temple de Jérusalem. Il est secondé par Akida, grand-prêtre et mage, dont il aime la fille, la tendi'e Séphora. Mais l'esprit de la volupté veille soixs les traits de l'enchanteresse Lilith et le Fils de l'Etoile ne tarde pas à la préférer à Séphora. Il vit avec elle dans la cité samte qu'il a réussi à fonder. La fille du grand-prêtre ne pense qu'à éloigner Lilith et elle rêve, — rêve qui devient une réalité pour le spectateur — qu'elle se glisse dans le camp du général romain Julius Severus, chargé de combattre le Fils de l'Etoile, et qu'elle parvient à lui couper la tête. Elle veut par ce haut fait ramener à elle le Prophète. Mais, dans le sac qui devait contenir la tête du général, on ne retrouve qu'mie pierre, ce qui provoque les ricanements de Lilith. Poirrtant tout cela a désabusé le Fils de TEtoile qui, las de vivre dans la molesse, chasse Lilith. Trop tard. Les troupes d\i général ennemi entrent victorieuses dans la VOIe Sainte. Les deux amants meurent ensemble et les prêtresses de la Volupté acclament leur Dieu, vainqueur du Di?u de Jacob.
Ce sujet, traité en cinq actes, est pompeusement ennuyeux et terriblement boursouflé. Les scénarios qui ne sont pas absolument modernes n'intéressent plus guère, quelques soient les idées philosophiques qui les ont inspirés, et je doute que le « Fils de l'Etoile » réussisse en province — consécration à laquelle les auteurs parisiens tiennent pom- le moins autant que les auteurs de province tiennent à la consécration de Paris. M. Erlanger connaît son métier, mais il est filandreux et il abuse du style en imitation. L'inspiration le seconde parfois, mais il arrive à son orchestration d'être plus tapageuse que puissante. Le ballet dans la tente du général romain est la meillevire partie de la partition. Il est plein d'invention, quoique les mêmes successions harmoniques s'y reproduisent trop souvent. Le décor de cette tente est vraiment digne de l'Opéra. Comme il s'agit d'un rêve, le décor précédent s'efface, fond à vue d'oeil, et peu à peu, par une magique gradation de lumière, la tente apparaît Celle-ci se dissipe et s'évanouit à son toiu" quand il s'agit de ramener le spectateiar dans la cité sainte. L'interprétation est confiée à d'excellents artistes. M^es Bréval et Héglon remplissent respectivement les rôles de Séphora et de Litith. Le Fils de l'Etoile, c'est Alvarez, et M. Delmas prête son admirable voix au grand-prêtre Akiba. Ces artistes défendent vaillamment l'œuvre de M. Erlanger, mais celle-ci, je le répète, ne m'a pas enthousiasmé. Je pense que ce compositevir gagnerait à rester plus français et à éviter les complications inutiles.
Un dernier mot pour constater qu'à l'Opéra, le rideau se lève encore suivant l'ancien système et que le chef d'orchestre est placé au centre de sa phalange, ce qui lui permet de dominer tout son monde sans être trop éloigné de la ramije.
J'ai eu l'occasion d'assister, au Trocadéro, au second concert du Conservatoire de Mimi Pinson, organisé par les ouvrières parisiennes, et, cette fois, j'ai %Taiment été enchanté de ma soirée. On sait que Gustave Charpentier, l'auteur de « Louise », a su grouper autour de lui les jeunes ouvrières montmartroises et fonder, avec elles, une école de musique qui est comme le Bouillon-Duval des Conservatoires. Les résultats ont été aussi imprévus que satisfaisants. L'œuvTe est d'ailleurs subventionnée par le ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts et par le Conseil municipal de Paris.
L'immense hall du Trocadéro était bondé et le public était essentiellement parisien. Les élèves de Charpentier, vêtus avec une coquette simplicité, viennent prendre place sur l'immense estrade. Elles le font en chantant crânement le chœur des gamins de « Carmen » :
Avec la garde montante Nous arrivons, nous voilà...
Elles sont environ six cents à gravir les gradins et, le chœur de « Carmen » ne suffisant plus, elles entonnent le chœur des « Rois Mages », si populaire en Provence et que Bizet a si intelligemment utilisé dans 1' « Arlésienne ». Puis, se détachant de la masse et s'avançant jusqu'au bord de la rampe, l'une d'elles, M^i"^ Petit, récite avec une mutinerie charmante la célèbre poésie de Musset :
Mimi Pinson est une blonde Une blonde que l'on connaît; Elle n'a qu'vme robe au monde, Landerirette, et qu'un bonnet !...
Je devrais citer tous les numéros du programme, si parisiennement féminin, car ces Demoiselles chantent, dansent et jouent la comédie. Elles font même de l'escrime. C'est ainsi que j'ai vu s'exercer douze ravissantes Montmartroises, dont six en rose et sLx en vert. Elles portaient aux pieds de jolies sandales d'escrime et sur la tête des amours de petits bonnets. Elles exécutèrent le mur avec lui certain ensemble sous la direction de M. et M™*^ Gabriel. Deux d'entr'elles se livrèrent même à un assaut qui ne fut qu'élégant. Cela se termina par une démonstration de certains coups de l'escrime ancienne alors qu'il était permis de se servir de la main gauche et de faire passer l'épéo derrière le dos. Mais la dague qu'employaient les Mignons, sous Henri III, pour parer et risposter de la mam gauche, fut oubliée. C'est dommage.
Ai-je besoin de vous dire que l'on a chanté de nombreux chœurs? On les chanta par groupe, car il y a plusieurs professeurs au Conservatoire de Mimi Pinson, mais on n'exécuta pas que des œuvres de maîtres et la chanson française, tantôt spirituelle, tantôt sentimentale, comme la «chanson de l'Aiguille », la« Chanson des Cerises » et la « Promenade du Paysan » alternèrent avec des fragments de « Mireille » (chœur dc« Magnanai-ellcs), des fragments du « Songe d'une nuit d'été » de Mendels- Bohn et jusqu'à des pages de la « Damnation de Faust » do Berlioz, transposés pour voix de femmes, ce qui est plutôt discutable. Des solistes môme se révélèrent, faisant entendre des voix fort agréables. Une pavane de Bruneau a été chantée et dansée et l'on a bissé un menuet que l'autem-, M. Welsch. a accompagné au piano. Ce sont jyimes Soufflet et Hougon, de l'Opéra, qui donnent le cours de dan£e.
Enfin Charpentier paraît, accuelli par un tonnerre d'applaudissements. L'obscurité se fait et tout à coup des flots de lumière bleue écl»iirent l'estrade, qui surgit comme un vivant bouquet de jeunesse et de fraîcheur L'auteiu- de « Louise » dirige le chœur complet. Ce sont des <c chants mêlés de danses sur le mode antique ■>. Il y a huit harpes d'accompagnement dans le havit de l'estrade. Puis, pour finir, reparaît la chanson de Mimi Pinson, mais cette fois chantée par tout le monde. C'est la chanson populaire de Bérat et les ouvrières montmartroises entonnent avec un entrain endiablé ce que l'on per.t appelt-r la chanson do leur Conservatoire Et le public acclame tandis que les fu.sées de rire clair partent de tous les coins de l'estrade.
Charpentier a eu là une belle idée et le Conservatoire de Mimi Pinson l'a rendu très populaire. C'est une œuvra utile, mais aussi un chef-d'œuvre de diplomatie.
— Tu —
Alors que jadis les artistes devaient se mettre bien avec les grands de la terre, il a voulu avoir le peuple parisien avec lui et il y a réussi. Peu avant la fondation du Conservatoire de Mimi Pinson, il avait fait inviter le? ouvrières montmartroises à une représentation de « Louise », et elles s'en étaient toutes retovunées au ori de : « Vive Louise ! Vive Charpentier! » C'est un compositeur aussi distingue qu'adroit et qui, un jovur, probablement, sera le chef Je l'Ecole française.
Impressions Zélandaises.
Je suis persuadé qu'il y a encore moyen de découvrir la Zélande. Beaucoup de touristes vont au loin à la recherche d'impressions inédites, mais ils ignorent ou feignent d'ignorer qu'à deux heures d'ici, ils peuvent en parcourant les îles de la Zélande, voir mi pays aux mœurs typiques et d'une admirable richesse champêtre. En maints endroits, les coutumes et siu-tout les costumes sont demeurés à peu près intacts. C'est à l'île de Walcheren, aux superbes terres d'alluvion, que ces costumes se rencontrent surtout. Dans les campagnes on ne voit que cela, et, à Middelbourg même, la proprette petite capitale, ils jettem- leur note claire et iDÎmpante. Dominée par sa towc élancée, son « Lange Jan », dont le carillon argentin égrène un peu trop souvent ses mélodies, la ville est comme entoiurée d'une atmosphère de tranquillité et de confort. Le dimanche matin, les chants y sortent en planant des temples protestants. C'est la patrie de l'amiral de Ruyter et au Musée (car il y a un Musée, œuvre d'une Société scientifique), on vous montre sont portrait ainsi que la roue que tout jeune encore, il faisait tom-ner. Le futtu- grand marin avait, en effet, débuté comme ouvrier tisserand. Dans ce même Musée l'on peut voir aussi une chambre zélandaise du temps jadis. C'est une sorte de petit musée Grévin. Un couple zélandais d'autrefois est à table, servi par une servante de l'époque. Les accessoires sont fort curieux et la collection de vieux Delft et de porcelaines de la fameuse Compagnie des Indes doit avoir une grande valeur. Ici, d'ailleurs, tout paysan a du vieux Delft et lorsqu'il vous reçoit dans le salon de sa ferme, il sort le service à thé des grands jours. Dans une autre salle on vous montre, d'une manière fort intéressante, comment se cultivent les huîtres de Zélande. Le travail est fait surtout par des femmes qui, bottées jusqu'aux hanches — s'en vont aux bons endroits déposer dans l'eau des tuiles bleues, auxquelles les jetmes huîtres s'accrochent, paraît-il, de préférence. Au bout d'im certain temps, ces tuiles sont précieusement transportées, dans les parcs où on les conserve en les classant par années. C'est entre quatre et cinq ans que le précieux mollusque est li\Té au commerce ; alors les tuiles bleues, débarrassées de leur fardeau, s'en retotu-nent à la mer, recommencer leur rôle véhiculaire.
Au sortir du canal de Middelbourg, se trouve Veere, le curieux village à la tour ronde et massive. De là on peut naviguer agréablement jusqu'à Zierikzee en longeant les îles de Noord et Zuid-Beveland et en traversant l'Escaut Oriental. De très loin on aperçoit sa formidable tour carrée derrière laquelle s'élève, tel un temple corinthien, l'église protestante. Très originale, la capitale de l'île de Schouwen est entourée d'une ceintm-e de promenades au bout desquelles un pont jeté sur le canal conduit à l'île de Duiveland. Ce sont de vrais Ruijsdael que ces promenades, sillonnées de clairs ruisseaux et ombragées d'arbres séculaires, vénérés des habitants. A Anvers, sans aller jusque-là, on devrait bien prendre un peu la verdm-e en considération et ne pas, comme on a pu le constater parfois, mutiler jusqu'aux arbres de nos boulevards. Il n'y en a déjà que trop peu chez nous.
Goes, capitale de l'île de Zuid-Beveland est moins typique que Zierikzee, mais j'ai trouvé un grand charme à Dombourg, sur la côte occidentale de l'île de Walcheren. Cette petite plage, avec ses bois tortueusement plantés près des duïies, et oîi les effets de lumière changent constamment, est vraiment captivante. J'espère bien qu'aucun groiipe financier n'aura l'idée de la moderniser et d'y construire quelqu' affreux casino mondain, genre « Valse bleue ». La maison des bains actuellement au haut de la digue, dépare déjà ce petit ensemble d'un cachet merveilleux.
La Flandre Zélandaise, de l'autre côté de l'eau et limitrophe de notre pays, n'est plus aussi intéressante. Les costumes et les mœurs s'y perdent ; on y est trop en
Flandre. Pourtant la petite ville de l'Ecluse (Sluis) est gentillette avec sa tourelle aux clochetons gothiques.
Prise dans son ensemble, la Zélande reste donc curieuse à parcoiu-ir. Les paysans y ont l'ail" d'être en bronze et leitrs femmes en porcelaine. Quant aux petites filles ce sont des vrais joujous vivants, avec leius petites têtes entourées de dentelles et de breloques dorées. Seulement lorsque la Zélandaise un peu cossue veut faire de la « mode latine », elle arrive à des résultats plutôt négatifs.
Les Zélandais ne sortent de leur tranquille impassibilité que le joiu- du marché. A Middelbourg, cet important événement a lieu le jeudi. Mais quand ce jour-là coïncide avec la kermesse, oh ! alors, c'est coiuplet. Après le marché au beiure, qvie les quelques touristes ayant été en Zélande coimaissent et où l'on peut toujours voir quelqu'artiste prenant des croquis — quand les œufs, le beurre et les fruits sont vendus,les femmes s'en rotom-nent à la grand'place. C'est là que les hommes traitent les affairée de leur côté. Tous ont le gilet de velours aux médailles d'argent, les cheveux tombant dans le cou, et parfois d'amusants couvre-chefs. Ils sont arrivés dans leurs carrioles aux bâches d'iuie blancheur éblouissante et atix roues invariablement vertes et bleues. Et vers le soir ce ne sont pas seulement les naturels de Walcheren qui viennent pour le grand joiu-, — ou plutôt la grande soirée — mais aussi ceux de toutes les autres îles, depuis Axel jusqu'à Brouwerhaven. Les boutiques et les échoppes s'animent, les conversations se font plus bruj'antes dans les « Koffiehuizen », la place s'éclaire et, sous la silhouette protectrice du gothique hôtel de ville, tandis que tintinnabule le joyeux carillon du « Lange Jan », commence une des ces kermesses rutilantes, truculentes, aux rires larges et sonores, aux danses lom-des et fortement rythmées, comme en savaient peindre David Teniers et Jan Steen.
Impressions d'Italie.
Les grèyes.
Je m'étais proposé de me rendre par étapes à Florence et à Venise, attiré par la pâle Adriatique et les paysages toscans, et aussi afin de pouvoir y admii-er les chefsd'œuvre de la peinture et de la sculpture anciennes ; j'avais compté sans la grève générale. Vous saurez, à l'heure qu'il est, comment les carabiniers ont été amenés à tirer sur les mineurs de Sardaigne et comment les ouvriers se sont levés dans l'Italie entière pour protester contre la mort tragique de leurs camarades et pour exiger que le gouvernement ne fasse plus, à l'avenir, intervenir la force armée en cas de conflits sociaux.
Pendant la toujours superbe traversée du Gothard, on m'avait bien dit qu'une grève venait d'éclater à Milan ; mais je n'avais guère prêté attention au propos. Cependant, en arrivant à destination, je fus étonné de ne pas trouver à la gare les omnibus des hôtels et de devoir gagner mon gîte à pied. Le lendemain matin, on m'assura que tout était fini et je décidai de partir pour Plaisance. A mi-chemin de la gare, l'omnibus de l'hôtel fut assailli par ime bande de grévistes furieux, qui se jetaient à la tête des chevaux et les empêchaient d'avancer. Je refusai néanmoins d'obéir à l'injonction qui me fut donnée do descendre, et mon cocher rebroussa chemin. Je crus que nous alliojis retoiu-ner à l'hôtel, comme une masse d'autres omnibus auxquels il venait d'arriver la même mésaventure. Mais mon conducteur peu-vint à la gare par des chemins détournés et je pus enfin m'embarquer pour Plaisance. C'est mie charmante petite ville, que j'ai trouvée en un état de tranquillité peu-faite, et où je me suis rendu à la fameuse église de San-Sisto, pour laquelle Raphaël a peint, il y a quelque quatre cents ans, l'admirable Madone dite de St-Sixte qui passe pour son chef-d'œuvre. Elle se trouve à Dresde, comme on sait et elle est remplacée au maître-autel de San-Sisto par une copie d'Avnnzini. un élève de Rnphaël.
La petite ville de Plaisance, si pittoresque avec hgh ruée tortueuscB et w;h rnuraiilefl toutes rouges, possède une place ravissante : la place de Cavalli, où se trouve le palais municipal, un monument do XIll""= si<l'clc. L" premier (';tage est en terre cuito et les créneaux en sont fort gracieux. Les statues équestres des deux ducs Famèse, jadis seigneurs de la ville, ornent cett« place. Ce sont des bronzes splcndides, auxquels la patine du temps a donné d'admirables nuances verdâtres. Tout cela fait un ensemble typique et, de plus, la place de Cavalli est fort animée.
Rassuré par la tranrjuillité de Plaisance, je me dirigeai sur Parme, mais là je suis tombé en pleine agitation gréviste. Pas d'omnibus à la gare, et à nouveau je fus obligé, au milieu do groupes à l'espect rébarbatif, de gagner 1' « Albergo Centrale Croce Bianca », où l'on me dit que le mouvement était très sérieux, qu'on n'en voulait pas aux étrangers, mais qu'on ne pouvait rien me garantir, quant au service vu que les grévistes réclamaient impérieusement la fermeture immédiate de tous les hôtels de la ville...
A l'heure du dîner, en effet, les grévistes vinrent sommer le personnel de les suivre et ils furent obéis. L'hôtel était bondé de voyageurs et tous, nous nous demandions comment les choses allaient marcher. ïout-à-coup, on vit reparaître le personnel, qui no tenait nullement à faire grève. Comme l'hôte! avait deux issues, il était sorti par une porte pour rentrer par l'autre. Et on dîna, mis en gaieté par l'incident.
Cependant, le soir la ville resta plongée dans l'oscurité et l'on entendait au loin les clameurs des grévistes. Le patron nous empêchait de sortir, et malgré le beau ciel de Parme, d'un superbe bleu foncé, les vociférations redoublées des ouvriers, au cours de leurs promenades nocturnes, rendaient la situation lugubre.
On se coucha, avec la perspective de n'avoir plus, le lendemain, ni pain, ni lumière, ni rien.
Au réveil, on nous annonça que les grévistes fermaient de force toutes les boutiques. Je voulus m'en rendre compte et je sortis. En effet, la ville prenait un aspect peu engageant. J'entrai dans une église pendant la messe : Italiens et Italiennes se livraient au.x dévotions les plus démonstratives,, se couchant entièrement sur les dalles. Et les cris faisaient rage au -dehors et le constraste était saisissant.
A l'hôtel, le patron nous déclara qu'on ne permettrait plus au personnel do rentrer par r '( autre porte » et qu'il fallait partir. Le brave homme, tout épeuré, fit charger les bagages sur des camions et le personnel nous accompagna à la gare. La traversée de Parme, en pareil équipage, n'avait rien de réjouissant.
A la gare nous apprîmes que le mouvement avait gagné l'Italie entière. Quel contre-temps pour les touristes! Los Anglais, généralement flegmatiques cependant, étaient siui;out furieux.
Je pris le premier train en partance pour Milan, J'y trouvai la gare gardée par les bersaglieri, à l'intérieur, et la cavalerie, à l'extérieur. Les grévistes avaient, parait-il, fait sauter les rails à Gênes et à Turin, et on voulait les en empêcher ici. J'eias un instant l'idée de me rendre aux Iles Borromées, par Arona et le lac Majeur, mais le personnel de la gare ne garantissait plus le service, et je pris un train suisse, qui devait me conduire à Chiasso, station frontière.
En route on m'assura que Côme était tranquille. .Je m'y arrêtai. En efTet, le calme y régnait, mais, tout de même, l'ordre avait été troublé comme ailleurs. On avait voulu fermer les hôtels, le funiculaire du Mont Brunate avait été arrêté ainsi que la navigation des bateaux du la/j. D'ailleurs, les journaux ne paraissaient plus et le patron de l'Hôtel Volta, qui venait de rouvrir sa porte, ne savait absolument rien de ce qui se passait hors de Côme.
Enfin, ce matin, j'appris que tout était fini. Au surplus, on fêtera demain l'armiversaire de l'entrée des troupes italiennes à Rome, c'est une fête nationale.
Les pertes des hôteliers italiens seront, rn'assure-t-on, considérables et les voyageurs n'ayant à leur disposition qu'un nombre de jours de vacances restreint, seront bien déçus.
Je compte, quant à moi, me remettre en route le plus tôt possible, et, après les ermuis d'une agitation sociale, goûter bientôt les joies sereines que procurent le spectacle de la nature et l'admiration des chefs-d'œuvre de l'art.
De Côme à Florence.
T'ai eu locuasion de raconter comment, pour aller vers Florence, j'ai dû rebrousser chemin iusqu'à Côme. Je n'ai par tardé à y apprendre que tout rentrait rapidement dans le calme, car, à quelques incidents près, l'importance des grèves a ete fort exagérée. J'ai pu rapidement regagner Parme, mais je n ai plus retrouve son profond ciel bleu Cette fois, c'était le soleil qui s'était mis en grève. Cela ne m a pas empêche d'aller voir Salsomaggiore, une charmante station thermale aux eaux salines, blottie au Died des Apennins. La prom-nade y est délicieuse et les collines verdoyantes et couvertes de vignes, pas beaucoup plus élevées que les collines provençales au bord du Rhône offrent des points de vue d'une fraîcheur particulière. On m aftiime qu au début de l'amiée toute cette contrée est un vaste et embaumant parterre de violettes. Parme est presque la patrie de Verdi en ce sens que le village de Roncole, ou il est né est tout proche. On a prétendu que les paysans de la contrée chantent xes choeurs du maître en travaillant. J'ai bien aperçu des laboureurs, mais ils pemaient silencieusement En revanche, siu- la façade d'ime maison sans apparence, j ai pu voir ime modeste inscription, rappelant le maître disparu. Lorsqu'à surgi le chantre formidable de Bavreuth, bouleversant en quelque sorte toutes les écoles musicales, on a dit beaucoup de mal de Verdi. On a peut-être trop oublié qu'il sût se rendre compte de l'immense évolution qui s'accomplissait et que non seulement, il écrivit < Aïda » après la « Traviata », mais qu'après « Aida >> il composa « Falstaff ».
J'ai eu l'occasion à Parme de voir les débris de ce qui fut jadis le théâtre Farnese. Leur aspect est lamentable. On a dû les couvrir d'une vulgau-e toiture en tuile pour les empêcher de crouler tout à fait. On vous empêche même de monter dans les loges, les escaliers n'étant pas sûrs. La scène est encore accessible. Il n'y a m fauteuils ni parterres Les fresques sont à peu près effacées et le rideau a disparu. Mais, une impression se dégage de ces ruines : on mesure l'mfluence de ces puissantes familles italiennes qui créèrent des centres d'art partout, la maison d'Esté à Ferrare, les Polentani à Ravenne, les Scala à Vérone, les AsineUi à Bologne, les Doges a Venise et enfin les glorieux Médicis à Florence. Il est permis de penser que la multiplicité de ces foyers intellectuels valait mieux qu'vuie centralisation étouffante.
îlodène est une ville presqu' entièrement construite en arcades et ses églises sont fort originales, comme c'est généralement le cas en Italie. On y rencontre des autels où le retable est remplacé par une sorte de grotte renfermant des scènes sculptées d'un effet fort curieux. Mais Modène est une petite ville italienne et quand on arrive à Bologne, le contraste est grand. Quoique, en général, les rues soient étroites et sans trottoirs, le mouvement y est intense, furtout à la place de Neptune, où se trouve la fameuse fontaine de Jean Bologne. Il y a des tramways électriques à Bologne ; c'est une entreprise belge à la tête de laquelle s<^ trouve M. Fris, notre sénateur malinois. L'entreprise est, paraît-il, florissante, mais on éprouve quelque difficulté à faire circuler les voitures à travers des rues par trop étroites.
C'est à Bologne que j'ai vu tomb-r en Italie la première averse. Les cochers de fiacre ont immédiatement fixé à leur siège au moyen de cordes multiples, des parapluies énormes, verts et rouges, sous lesquels ils conduisaient leur guimbarde d'une façon typique. Ah ! ils ne sont pas du Nord !
Je n'ai pas qualité pour parler longuement des tableaux qui attuent mon attention. Et Dieu sait si j'en vois! Cependant il y en a un qui m'a particulièrement intéressé. C'est la patronne des musiciens, sainte Cécile, peinte par Raphaël. Elle est au musée de Bologne, égarée parmi les œuvres au coloris criard des Bolonais. Sainte Cécile, entourée de Saints, s'accompagnait de sa lyre, lorsque, les cieux s'entr'ouvrant, elle entend le chœur dos anges répéter son inspiration. Saisie d'extase l'instrument va lui glisser des mains, tandis que Saint Paul, à ses côtés, médite profondément. Ce tableau est d'une idéale beauté. Qu'on me permette aussi de mentionner 1' « Incoronato « du Corrège, fresque <(ui se trouve à la Bibhothèque du Musée de Parme. Le Christ, assis, couronne sa Mère agenouillée devant lui. Le calme grandiose du Christ impressionne déjà, mais l'émotion, l'extase de la Vierge, son bonheur rayonnant doivent émerveiller le visiteur le plus profane.
En visitant toutes les collections, on constate une fois de plus combien il y a de touristes pressés, trop pressés. Ils courent à travers les salles, passant rapidement à côté des merveilles, ou se contentant d'impressions fugitives. Pour voir quelque chose en Italie, du moins pour se rendre compte de ce que Ion voit, il faut y mettre
le temps, car lea plus petites villes et même beaucoup des villages offrent de l'intérêt. H faut même quitter un peu les grands hôtels, descendre à la « locanda » qui vous rapproche des mœurs du pays.
De Bologne à Florence, le trajet à travers les Apennins par la vallée du Reno est tout à fait agréable. La Toscane est superbe. Malheureusement, j'ai fait le trajet par un tempp gris et la pluie n'a pas tardé à tomber. Cela contrariait surtout une dame américaine qui se trouvait dans le même coupé que moi :
— Cette route est si belle, me dit-elle, lorsqu'elle est faite sous un ciel bleu et par un clair soleil !
— Vous la connaissez donc, Madame?
— Je crois bien ! Je l'ai parcourue il y a une vingtaine d'années. J'ai fait alors en Europe une visite trop courte. Je n'y suis restée que deux ans, mais cette fois, je prolongerai mon séjour. Il n'j?^ a guère que la traversée qui compte ; une fois sur le continent, les distances ne sont plus rien. J'ai passé le printemps aux lacs d'Italie et l'été en Suisse. Je vais passer l'automne à Florence. Pour l'hiver, je verrai. .» Elle s'interrompit pour me montrer la petite ville de Pistoja à ime grande profondeur au milieu de la plaine toscane, avec ses maisons jaunies, elle avait, comme beaucoup de petites villes italieimes vues à vol d'oiseau, l'air d'un beau pâté en croûte posé sur le gazon.
Pistoja, c'est déjà les environs de Florence et bientôt le train entra en gare. J'étais vraiment attristé d'arriver ainsi par la pluie, mais, la nuit, un bienfaisant orage balaya l'atmosphère, et ce matin le ciel était tout bleu, de ce bleu si profond des tableaux du Corrège et du Titien, auquel on ne croit qu'après l'avoir vu en nature. C'était le temps rêvé pour visiter la ville des merveilles de l'art, l'Athènes des temps modernes.
Je viens de passer huit joixrs à Florence et je me suis assez orienté dans cette ville merveilleuse pour pouvoir la visiter sérieusement une prochaine fois. Mon premier soin a été de me rendre à la galerie des Offices et au Palais Pitti.
Je me suis longuement arrêté dans la fameuse salle de la « Tribune » et celle de la Vénus de Médicis attribuée à Cléomène. C'est une idée magistrale d'avoir, dans cette galerie qui comprend une quantité de chefs-d'œuvre de toutes les écoles, réuni dans une petite salle les plus beaux, les plus pm-s d'entr'eux. Est-ce parce qu'on sait d'avance qu'on va se trouver en présence de toiles incomparables, mais tous ceux qui pénètrent là, demein-ent recueillis et silencieux. Pom- ceux qui l'ignorent, je dirai qu'il y a ici quatre toiles flamandes admirables : deux Rubens, le portrait d'Isabelle Brant, sa première femme, et « Hercule entre le Vice et la Vertu » ; puis deux Van Dyçk. le fameux portrait équestre de Charles-Quint et celui du duc de Montfort.
J'ai visité les églises, où l'on voit en général très mal les œuvres d'art, les jardins Boboli, c'est-à-dire le parc Royal attenant au palais Pitti et qui est digne du « Songe d'une nuit d'été », puis les appartements royaux, l'argenterie incroyable des Médicis, à laquelle les plus grands artistes ont travaillé, et leur bibliothèque aux manuscrits inestimables. J'ai vu bien d'autres choses encore, mais j'ai siu-tout admiré à San- Lorenzo la chapelle construite par Michel -Ange et servant de mausolée à la famille Médicis. Une merveille ! On y voit le monument de Julien de Médicis et de Laurent le Magnifique. C'est sur le premier que se trouve la célèbre statue de la « Nuit », représentée par une femme endormie. Un poète du temps a dit que cette femme était bien vivante, et que pour s'en assurer, il n'y avait qu'à l'éveiller.
La ville de Florence m'a paru remarquable par la politesse de ses habitants ; il est vrai que Ie.To?can a un charme qui ajoute à l'urbanité. Dans les rues, on voit beaucoup de types qui semblent avoir servi de modèles au Titien ou au Tintoret. Les Saint-Sébastien vous serviront peut-être des œufs frits au restaurant, et les madones vous vendront du mauvais tabac turc, mais cela ne fait rien, l'illusion persiste, c'est la même race.
A l'Alhambra, où j'ai passé ime soirée, on joue une revue d'actualité où l'on blague précisément le bourgeois florentin qui ne parle que de l'art du passé, qui se survit obstinément, et où Raphaël fmit par blaguer agréablement Michel Ange. Mais il y a d'autres scènes dans la revue : l'eau, le gaz, les tramways y fournissent ample matière à couplets satiriques et l'on n'oublie même pas les pigeons, ces nuées de pigeons qui entourent d'un vol idéal les palais de la peintxire. Tout le temps on tombe sur le dos de la mvinicipalité, dirigée par le syndic marquis Nicoiini.
Jai eu aussi roccasiou d'assister à une soirée dominicale aux Arènes Nationales, où l'on donnait une représentation populaire de la « Traviata ». L'immense salle était bondée. Dans la piste les fauteuils et les parterres étaient représentés par des chaises, qui, quoique payantes, appartenaient au premier occupant. Les loges seules étaient réservées. J'étais cvu-ieux d'entendre de la vraie musique italienne. L'orchestre m'étonna par la rudesse de ses cuivres et par la douceur de ses cordes. Le prélude du quatrième acte se joue rideau levé. Violetta est couchée, veillée par sa camériste, et les Italiens, décidément friands d' « intermezzi », bissent le prélude .D'aUlevirs, au théâtre on écoute surtout quand la toile est levée. On a d'ailleurs bissé un tas de choses, même les couplets du Père, chantés par le baryton Gino Tessari, le plus beau chanteur de la troupe. La musique italienne de l'ancien répertoire, interprétée avec fougue par des comédiens exubérants et des violons dont l'attaque à la corde est irrésistible, a toujours du mérite, mais ce ne sont pas les noms de Bellini, Donizetti et Verdi que je mets en regard de ceux de Raphaël et du Titien. Je songe plutôt à Palestrina et Pergolèse, avec leur admirable école de contrepointistes.
La foule, religieusement attentive pendant le spectacle, se montre des plus animées pendant l'entr'acte. On s'interpelle de loin, on fume. Il n'y a pas de vestiaire et j'ai vu des gens entrer avec leur vélo.
Au printemps, il y a ici le théâtre Verdi, le théâtre Pergola et de grands concerts se donnent à la salle Philharmonique.
Puisque je parle musique, je vous dirai que j'ai vu le récent tombeau de Rossini a San-Croce. Il y a quinze mois que l'on a fait revenir son corps de Paris. Le monument, simple, mais de bon goût, est du sculpteiir Cassioli. Cette église de San-Croce, avec ses anciens cloîtres franciscains, est un vrai panthéon italien où Michel-Ange repose en face de Galilée.
Les environs de Florence sont superbes. En montant sur la tour du « Palazze Vecchio » (Palais Vieux), si l'on se donne la peine d'aller jusqu'à la flèche, jusqu'à « Marzocco », le lion de Florence, on aperçoit tout autour de la ville cette belle ligne de collines bleuâtres qui délimite la luxuriante vallée de l'Arno. Il n'y a que les toits rouges, sales des maisons qui défrisent et l'on a peine à s'imaginer que, sous ces tuiles banales des musées, reposent tant de chefs-d'œuvre. Ces environs merveilleux, il faudrait des semaines poiu" bien les connaître. J'ai rapidement parcouru les Cascine, les anciennes métairies de Médicis, le bois de Boulogne des Florentins, la promenade des Collines (les Colli) bordée de lauriers roses, Fiesole, le vieux Florence, la patrie du divin peintre Beato Angelico, où j'ai pu voir, pour la première fois, les restes d'un théâtre romain. Partout les points de vue sont surprenants, mais, à Vallombrosa, au haut de la chaîne du Protomagno, le panorama devient prestigieux. Tout au fond de la plaine serpente l'Arno, semblable à un long miroir, brisé, et, sur les hauteurs boisées, des villas gracieuses émaillent la verdure de leur? clartés blanches. Les vignes sont des arbres ici, et quels fruits ! Je regrette de n'avoir pu aller jusquà l'ancienne Abbaye des Camaldules. Des neiges précoces ne permettent plus d'arriver là haut, sur la crête extrême des Apennins. J'aurais voulu savoir s'il est vrai qu'on peut y découvrir, par un beau soleil, la mer Tyrrhénienne, d'un côté et l'Adriatique de l'autre...
C'est avec regret que je m'éloigne de Florence, mais j'y reviendrai avec joie, et, cette fois, ce sera au Printemps.
Je suis arrivé à Ferrare le soir, et lorsque j'ai vu, par un beau clair de lune, la noire silhouette du château d'Esté se dresser devant moi, le tragique souvenir de Lucrèce Borgia m'a obsédé. La massive construction, flanquée de quatre tourelles et entourée d'eau représente un sombre passé. De rares et furtifs passants circulant tardivement dans cette jietite ville où le moyen-âge a laissé des empreintes si vivaces, contribuaient à reporter mes pensées aux débuts du seizième siècle, lorsque Ferrare était dominé par Alphonse lc>" d'Esté, et je résolus de visiter le château dès le lendemaùi matin.
J'y pénétrai par un Boleil rayonnant et j'y vis tout simplement les bureaux d'une préfecture de province, avec qelques plafonds décorés par d'anciens peintres de Ferrare. Aucun souvenir de la fameuse Lucrèce. Je no pus même voir son tombeau qui Eo trouve dans une église que l'on restaure en ce moment.
En revanche, on me conduisit dans les cachots du château. J'avais pour guide la
plus horrible vieille que l'enfer ait vomie. Bossue, borgne et bancale, elle avait. déclarait-elle, quatre-vingt-dix ans passées. Armée d'vme lanterne sourde, elle me précéda dans d'affreux et profonds sous-sols. Elle m'expliquait les supplices qui y avaient eu lieu comme si elle y avait assisté et finit par me montrer l'oubliette où le duc Malatesta fit enfermer sa femme Marisina qui l'avait trompé avec son fils naturel Hugues. Ce détail m'intéressa d'autant plus que nos concitoyens Frans Gittens et Edward Keurvels choisirent cet épisode pour sujet de leur drame lyrique « Parisina > .
A côté de son château de sinistre mémoire, Ferrare a de coquettes promenades et de vieilles et curieuses demevtres patriciennes. Celle de Lucrèce Borgia est en ce moment occupée par de simples bourgeois.
Padoue est plus vaste que Ferrare, plus animée aussi. Un effort sérieux paraît y être fait en vue de la modernisation. Quelques rues bien éclairées à l'électricité et sillonnées par un tramway qui n'est encore qu'à traction chevaline sont vraiment agréables le soir. Pour ce qui est de l'art ancien, Padoue renferme une merveille : la Madona deir Arena, chapelle qui occupe l'emplacement d'un ancien amphithéâtre romain, et renferme les plus belles fresques connues de Giotto, lequel passe pour l'initiateur de l'art de la Renaissance. Elles ont dû être retouchées, mais elles donnent néanmoins au profane ime idée claire de ce qu'était la peinture au début du quatorzième riècle.
Je brûlais d'arriver à Venise. On m'en avait dit beavicoup de bien et beaucoup de mal. D'aucvms la disaient d'une morne tristesse, d'autres lui trouvaient une poésie presque orientale.
Ce côté de la Vénétie ressemble un peu à la Hollande, quoiqu'il y ait de petites Alpes vénitiennes. Dès que les marécages apparaissent, la brise du large se fait sentir. Le train roule sur un pont immense, à ras des eaux, traversant la lagune morte. Au loin, par un beau soleil couchant, Venise surgit de l'Adriatique comme une vision qui peu à peu se précise...
C'est en glisant en gondole sur le grand canal bordé de palais patriciens que se révèle la poésie de Venise, résultant tout entière du contraste de son passé grandiose avec sa tranquillité actuelle. Même mie véritable émotion vous étreint lorsque, vers le soir, on débouche du quai des Esclavons, par la « piazetta », sur l'immense place Saint-Marc. Entourée de palais splendides, éclairée féériquement et dominée par l'église St-Marc, dont les ors byzantins et les mosaïques scintillent dans la nuit, elle vous apparaît dans un éblouissement. Les éclatantes fanfares d'une niu«ique militaire et une foule grouillante achèvent de vous donner une idée de ce que devait être Venise au temps de sa puissance.
Comme à Florence, j'ai vu ici bien des tableaux, bien des œuvres d'art, tant à l'Académie do peinture qu'au palais des Doges, tout rutilant d'or et de porphyre. Au milieu de cette débauche décorative et du coloris presqu'aveuglant des Vénitiens dont nos grands Flamands surent habilement s'inspirer, j'ai particulièrement admiré deux ceu\Tes : d'abord le plafond de Veronèse — le peintre ' argenté », dans la salle du terrible Conseil des Dix. La composition est dominée par un groupe superbe représentant un vieillard oriental, robuste encore, et ayant l'air de se souvenir d'vine existence heureuse et fière, tandis que, derrière kii, l'observe une jeune femme d'une beauté mélancolique. C'est ensuite, à l'Académie, l'Assomption du Titien, le triomphe du maître. Voilà ce qu'en profane j'ai admiré sans réserve dans ces palais où, avec le Titien et Veronèse, règne le Tintoret. Les artistes vénitiens, comme on sait, font intervenir leurs doges dans leurs tableaux religieux et leurs saintes familles sont souvent habillées à la vénitienne. Veronèse surtout fait parfois, sous ce rapport, de piquants anachronismes. En tous cas, toutes mes prédilections vont à la galerie Pitti, de Florence ; l'art de Raphaël, dans sa touchante simplicité, m'émeut davantage.
C'est en circulant en gondole sur ses canaux silencieux et à pied par ses ruelles si étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de front, que l'on voit vraiment Venise et que l'on savoure sa mélancolie sereine. On ne se lasse pas de rêver sur le Rialto, cette merveille du grand canal, où les gondoliers qui manœuvrent toujours leurs embarcations debout, et d'une seule rame, réunissent parfois leurs gondoles pour chanter en chœur quelques couplets populaires qui tiennent parfois de la méloppée. Leurs chants sont d'ime justesse parfaite et leurs voix assez agréables.
J'ai côtoyé un enterrement vénitien, c'est-à-dire un enterrement en gondole, car, ici, le citoyen le plus pauvre tient à ce que son corps aille au cimetière en gondole couverte du drap mortuaire. La barque, en ce cas, est amplemant fleurie et les gondoliers, tout de rouge habillés, se transforment en croque-morts. La famille suit de même, et, lentement on se dirige vers la lagune désolée où se trouve le cimetière.
Des anciens palais patriciens du « Canal Grande », bien peu sont encore occupés par des nobles. Le comte de Chambord, pourtant, a longtemps habité Venise, et don Carlos d'Espagne y réside en ce moment. Je l'ai vu passer dans une gondole magnifique, entouré de nombreux gondoliers en livrée. La plujDart des palais sont à présent des hôtels, des banques, des postes, voh-e même des entrepôts de marchands de vin ! On continue seulement à peindre les poteaux qui se trouvent dans l'eau, devant chLque palais, et l'on conserve ainsi les couleurs et parfois les armoiries des anciens propriétaires. Je me représentais ces patriciens de la grande république se promenant dans leurs riches gondoles où s'en allant en mer sur lexu-s carènes puissantes, quand mon gondolier me tira de ma rêverie en me montrant le palais Vendramin où était mort Moussiou Waniere, il maestro di musico...
En effet, je me souvins que le Maître était mort à Venise en 1883, et j'entrai dans le palais. Un obligeant majordome me reçut. Il me dit que le duc délia Grazie, qui alors déjà était propriétaire du palais Vendramm, en avait loué le rez-de-chaussée à Wagner. Cehii-ci n'y vint qu'ime fois ; peu après son arrivée, une crise cardiaque l'emporta en quelques secondes. Sa famille ramena à Bayreuth jusqu'au dernier souvenir du maître, et aujoiu-d'hui le rez-de-chaussée est loué à une famille anglaise qui fait de fréquents séjours ici. Le duc délia Grazie est fils du second mari de la duchesse de Berry. Aussi ai-je trouvé dans les grandes salles du premier étage une foule de souvenirs des Bourbons.
Dans les églises vénitieimes il y a abondance d'œu\Tes d'art. Je citerai en passant le monument du Titien, et celui, bien plus artistique, de Canova, où l'on conserve le cœur du célèbre sculptevu-. Sa main droite est au Musée et son corps à Possagno, près de Venise, où il naquit. Plus modeste est le tombeau de Veronèse à San- Sebastiano : ime dalle avec inscription et le buste du peintre accroché au mur d'à côté. Voilà tout pour l'artiste qui remplit cette église de chefs-d'œuvre !
J'allais oublier de dire, en parlant des monuments de Venise, que les fondations du nouveau Campanile sont achevées. On m'assm-e que, d'ici quatre ans, l'élégante tour sera achevée.
Que vous dirais-je encore? J'ai excursionné dans les environs de Venise, que l'on découvre parfaitement, d'ailleiu-s, du campanile de San-Giorgio Maggiore, j'ai vu souffler le verre de Murano, j'ai vu travailler de la dentelle, enfin j'ai poussé jusqu'à Chioggia (prononcez Kioszia), l'ancienne rivale de Venise. C'est à regret également que j'ai quitté la cité des lagiuies. En retraversant le pont de Mestre et en la voyant redescendre dans les flots, il me semblait voir resurgir l'autre, la grande, celle du passé, avec ses monuments incrustés d'or, ses reflets et ses parfims d'Orient, ses souvenirs de Byzance.
Venise. — Le lac de Garde. — Un coin du TyroL La Chartreuse de Pavie.
Vérone m'a plu infiniment. Est-ce parce qu'en venant de Venise on éprouve vm plaisir tout spécial à circuler à pied dans une ville et à y voir passer le tram ? En tous cas, cette cité à la fois fraîche et vieillotte mérite une visite, et j'ai pu m'assurer que les personnages de marque ne la dédaignent pas. M. Chamberlain vient de le quitter et le duc de Cumborland-Brunswick, voyageant sous le nom de comte Diepholz, avec une suite de vingt-deux personnes, y fit un court séjoiu- la semaine dernière. Ce fut un événement de l'Alborgo do la Colomba d'Oro ! Traversée par l'Adige au cours impétueux, Vérone se trouve non loin des Alpes du TjtoI, dont les cimes neigeuses forment un remarquable fond de tableau. Sur la place Victor- Emmanuel s'élève un immense amphithéâtre romain, pouvant contenir au moins vingt mille personnes. Los quarante-trois gradins sont dans un si bel état de conservation que les restaurations ont dû être nombreuses, De l'autre côté de l'Adige, à Véronetta, on montre aussi des fragments de théâtre romain avec un emplacement que l'on croit avoir été celui de l'orchestre. Les fouilles ayant continué, on s'est aperçu que cette arène se continue au-dessous d'une vieille petite église située sur une colline et sous un tns de maisons environnantes, et l'on a décidé de sacrifier les maisons et peut-être même l'église à la reconstitution do ce théâtre antique. Les travaux ont d'ailleurs commencé, et j'imagine que certains habitants des maisons condamnées ne doivent pas, malgré une juste indemnité d'expropriation, apprécier énormément de telles découvertes archéologiques.
Et Roméo et Juliette î Vous pensez bien que je me suis ingénié à retrouver des souvenirs des doux amants immortalisés par Shakespeare. On prétend montrer la tombe de Juliette, près d'un ancien cloître de Franciscains. C'est un sarcophage ouvert, sous un énorme baldaquhi en pierre. Comme fond de tableau : un petit jardin dominé par im grand saule pleureur. Quelques couronnes sont accrochées au sarcophage, qui est rempli de cartes de visites. Ce sont surtout des Anglais et des Américains qui viennent faire ce pèlerinage et qui y laissent amsi leur nom. Beaucoup de cartes de Aasites sont même accrochées aux murailles.
La maison de Roméo Montagu n'est pas loin des fameux tombeaux des Scaliger — car la famille des Scala, très orgueilleuse et jadis maîtresse de Vérone, s'est fait élever des monuments vraiment somptueux. La « Casa » de Roméo est toute petite. En bas il y a une boutique de ferraille où un forgeron travaille en chantant à tuetête. Au premier étage, où j'étais monté par curiosité, je me suis trouvé en présence d'une accoucheuse diplômée, qui ne comprenait d'ailleurs rien à la visite. Quant à la demeure de Juilia Capuletti, elle est dans la « Via Capello ». C'est une petite construction toute noircie de fumée et qui a une cour intérieure. Sous le porche, une vieille femme vend des marrons chauds, et le fameux balcon, dans la cour, menace ruine. Je ne conseillerais à aucun amom-eux d'aller présentement y accrocher son échelle de soie. Voilà dans quel état j'ai trouvé les « palais n des deux familles rivales.
Mais on vous explique que les « Montagu » et les « Capviletti » n'étaient pas des familles opulentes et qu'au début du quatorzième siècle, elles étaient plus célèbres par lem-s tragiques querelles que par levu- faste. Oh ! les poètes ! Ils en racontent toujours plus qu'il n'y en a !
Vérone possède un petit musée intéressant, mais sans toiles de grande valeur. Quelques Véronèse, bien entendu : c'est sa ville natale. Ces musées de villes secondaires vous rappellent que la floraison des Arts fut si grande en Italie que même les petites cités voulaient avoir leur école de peinture autonome. Cependant, malgré de louables efforts, toutes durent finir par se rallier à l'une des trois grandes écoles : la florentine, la vénitienne ou la lombarde.
Après avoir vu tant d'œuvres d'art, j'ai désiré revoir la plus belle de toutes : la Natiu-e ! Et, précisément, se trouvait sur ma route le lac de Garde ; le plus grand des lacs du Nord de l'Italie. Il est immense et j'ai pu le parcourir en entier, car le temps était superbe. Certes, le lac de Cômes et le lac Majeur sont enchanteurs, mais les proportions du lac de Garde en forme de croissant, ses champs de citronniers et ses sites sauvages du côté Nord, forment un ensemble plus grandiose que ce que je connaissais déjà sous ce rapport. Le lac va en se rétrécissant entre des montagnes abruptes et élevées.
A Limone, j'ai vu, se balançant doucement sur les flots d'mi bleu intense, des torpilleurs-mouches, des « torpediniere » destinés à pom-chasser les contrebandiers tyroliens. Véritables jouets d'enfants, lem- grâce légère me faisait involontairement songer à la grande guerre, à l'horrible boucherie d'Extrême-Orient, qui se fait, hélas ! avec de vrais torpUleiirs et de vrais canons. Le bateau vous mène ainsi jusqu'à Riva, petite ville tyrolienne fortifiée dont les rues, bordées de palmiers, sont en quelque sorte écrasée? par des montagnes rocheuses formidables. On parle bien des langues à Riva, à l'exception du français. Cependant on y vit absolument à l'italienne.
Il me reste à dire quelques mots de la grande Chartreuse de Pavie. La petite ville . de Pavie n'offre rien de remarquable. Elle est située sur le Tessin qui y est d'une grande largeiu- et qu'on traverse sur iin grand pont couvert en bois, du quatorzième siècle, qui constitue la seule cm-iosité de l'endroit.
La « Certosa ", située en plein cJiamps, à quelques kilomètres, est remarquable. Elle fut fondée en 139B par Jean-Galéas Niscenti poiu- accomplû- un vœu de sa femme Catherine. Sa façade est grandiose. Elle date de la première Renaissance et est du style romano-lombard. L'intérieiu- est d'une incroyable richesse. Tous les autels des innombrables chapelles sont surchargés de mosaïques, où l'on voit scintiller des pierres précieuses. La famille Sacchi se consacra pendant un nombre d'années considérable à ce travail et une autre famille patricienne, les Fontana, orna la Chartreuse de merveilleux candélabres en bronze. Les sculptures, dont quelques-mies sont rehaussées de diamants et de brillants, sont en général fort belles. Mais il y en a vraiment trop ! Je ne citerai que les statues couchées de Ludovic le More et de sa femme Béatrice d'Esté, œuvre merveilleuse de Solari, Il n'y a guère rien d'éclatant parmi les tableaux et certaines fresques sont même par trop criardes. Beaucoup représentent des scènes de la vie de saint Bruno, fondateur de l'ordre des Chartreux. Les Pères ont quitté la Chartreuse il y a vingt-quatre ans et se sont retirés aux envi-
— serons de Venise avec les frères domestiques. Il y avait vingt quatre Pères. Toute lu Chartreuse est dans un admirable état de conservation, mais il y a là plus d'objets précieux par la matière que d'œu\Tes d'art proprement dites. Rien que les pierreries doivent représenter un nombre de millions respectable.
J'ai conservé de ma visite un souvenir un peu froid. On est piloté par des agents au képi galonné, il n'j- a plus là aucun recueillement et l'impression est trop mondaine. J'ai gardé un souvenir plus ému de la visite que j'ai faite à la Chartreuse du Val d'Ema à Florence, où il y a encore des religieux. Sans être aussi riche que celle de Pavie, elle renferme quelques toiles remarquables. Elle a aussi l'avantage d'être située dans cet idéal paysage toscan. J'étais conduit par le frère portier et je me souviens encore de ce beau vieillard à la barbe neigeuse, à la grande robe blanche, qui me montra sa fosse à laquelle il travaillait. Il ne tarderait pas à y reposer, me disait-il avec un sourire d'une sereine tranquillité, tandis que son large front s'illuminait des rayons rosés d'un beau soleil couchant.
Excursion à Chiogg-ia et fête populaire à Venise. La vie actuelle du touriste en Italie.
L'excursion de Chioggia est ime des plus intéressantes que l'on puisse faire aux environs de Venise. Pour bien s'en rendre compte, il faut savoir que la lagune vive, c'est-à-dire celle où se fait sentir la marée, est protégée contre l'Adriatique par des dunes qui sont encore renforcées par des « murazzi », murailles énormes construites en marbre d'Istrie. Les iles de l'immense lagune contribuent ainsi à la défense de Venise contre la mer, et plusieurs d'entr'elles ont même des forts. Chioggia étant située à l'extrémité sud de la lagune et en quelque sorte en pleine Adriatique, on passe par un grand nombre d'îles et de « murazzi » et l'on peut ainsi se rendre un compte exact de la position qu'occupe Venise et de la façon dont elle est protégée contre les éléments.
Les Vénitiens on tiré un excellent parti de leurs îles. Déjà, dans la lagune morte, il y en a une qui sert de cimetière. Sur la route de Chioggia, on rencontre l'île San- Servolo où l'on a établi les asiles d'aliénés et une autre où l'on a relégué les réservoirs à pétrole. En cas de .sinistre bien des dangers pourront ainsi être conjurés. Dans les parages de l'île fortifiée de Malamocco, se trouvent quelques imités de la flotte italienne. Dans presque toutes les îles, dont chacune a son église, on voit, sur le pas de leurs portes, travailler les dentellières qui font le fameux point de Venise.
J'étais parti à la première heure du jour. Un lever du soleil puissant incendiait la lagune et la journée fut magnifique. A Chioggia même, il n'y a guère de choses intéressantes. L'excm-sion se fait vraiment pour ce que l'on peut voir en cours de route. Le but en soi est quantité presque négligeable. Cette petite ville, qui a audelà de vingt mille habitants, dont dix mille pêcheurs, est l'ancienne rivale de Venise Elle a existé avant elle et tomba en son pouvoir pour être occupée par les Génois vers la fin du quatorzième siècle. J'ai vu cependant à Chioggia une chose originale : un baptême. Le cortège se rendait à pied à l'église et, en tête, marchait une gardecouche qui portait ostensiblement l'enfant dans une boîte vitrée rehaussée d'ornements dorés. Le retour de l'église s'est effectué de même, entre deux haies de curieux.
Les murs de Sottomarina et de l'île de Pelestrina sont curieux, précisément à cause de leurs gigantesques « murazzi » de inarbre. Des pêcheurs me les ont fait visiter. J'ai fini par les 8ui\Te en iner sur leur barque aux voiles multicolores. Ils ont un air de forbans, mais au fond ce sont de bons enfants et toute leur malice consiste à obtenir un gros pourboire. L'Adriatique a des flots d'un vert pâle qui bleuissent légèrement vers le large. On y rencontre pas mal de barques de pêche autrichiennes Mais l'heure s'avance et il faut songer à regagner le navire. C'est alors que commença un retour qui m'a offert un merveilleux spectacle. Le soleil se couchait au loin sur les Alpes de la Vénétie, et bientôt on aperçut Venise dans la splendeur des rayons mourants. Plus le bateau s'approchait et plus on voyait la ville s'éclairer peu à pou. Au couchant, c'était une lumière d'or fantastique, tandis que, de l'autre côté, par un contraste saisissant, apparaissait im clair de lune argenté. Le spectacle était tel que sur le bateau bondé de voyageurs, pas une parole ne s'échangeait, et que lorsque l'on aborda enfin au quai des Esclavons, chacun se retira comme à regret.
On avait projeté à Venise des fêtes populaires d'automne, et une soirée grandiose.
entre autres, devait êti-e donuôe au Lido. JNIai.s trois jours de temps incertain et imprévu pour la saison fit tout ajourner. Le soleil s'étant remis à briller ferme, on risqua une fête populaire de quartier. Ce qui en faisait l'originalité, c'était l'illumination, car, pour le reste, tout se bornait à des musiques militaires et à des échoppes sur les places publiques. Malgré l'étroitesse des rues, ces illuminations vénitiennes sont absolument ravissantes. A Anvers, en ces derniers temps, on a fait de grands progrès sous ce rapport. La Société d'Harmonie, notamment, au moyen d'un grillage en fil de fer, produit de jolis dessins en verres de couleiu-s. Mais ce qui fait le charme de l'éclairage vénitien, c'est une fine cristallerie multicolore et panachée. Des pièces entières, des lustres sont suspendus d'un balcon à l'autre, et les ponts, si nombreux, se prêtent merveilleusement à cette décoration lumineuse qui, à Venise, est un miracle de grâce et de légèreté.
Le touriste, en général, se plaint d'être vua peu exploité à Venise. Lorsque l'on sait opposer certains refus catégoriques, on s'en tire assez bien. Mais les indigènes ont des trucs ingénieux. Je vovilus m'en éclaircir en acceptant les service d'un guide, dont on n'a nvil besoin si l'on a eu le temps de bien préparer son voyage. Il ne me demanda que cinquante centimes pour la visite de l'église St-Marc. Seulement, au moment où j'allais le payer, il me déclara qu'il devait encore m'expliquer des modèles de mosaïques exposés à deux pas, dans la Mercerie, la rue commerçante de Venise. Il me montra des petits morceaux de verre de couleur, appliqués exactement s\jr de la peinture véritable, ce qui n'avait rien d'extraordinaire. Mais les modèles se multipliant, se prolongeant sur les murs d'un escalier, on finit par arriver ainsi, sans s'en douter, dans un atelier d'objets d'art industriel. Là des ouvrières travaillent sous vos yeux; un Monsieur fort correct s'amène et vous fait les honneurs de l'atelier. Vous vous informez de voti'e guide. On vous dit qu'on l'a indenmisé, puis on vous introduit dans un grand magasin. Conclusion : vous y allez de l'achat d'un objet, sur le prix duquel votre gioide a touché une commission qui lui a permis de vous piloter quasi povir rien dans l'église St-Marc.
On sait qu'en Italie les mendiants sont malheureusement nombreux, conséquence d'iin tempérament porté à l'indolence et surtout d'un trop beau ciel. L'homme se contente de peu. Aussi a-t-il des métiers bizarres, comme celui du marinier qui, à Venise, n'a d'autre occupation que d'aider, à l'aide d'mie gaffe, les gondoles à aborder avix quais, et qui se contente des quelques centimes qu'il reçoit pour cela. Bien entendu, l'étranger est en Italie une soiirce de revenu, et dans toutes les villes, dès l'âge le plus tendre, les gamins s'entendent à recormaître le toviriste à la recherche d'im monument ou d'ion site et à lui proposer leurs services J'en ai \ai deiox se quereller et se battre, chacun prétendant avoir été le premier à s'offrir à l'étranger et avoir droit, par conséquent, à la « maneia » ou au pourboire.
La visite des monuments et des collections d'art laisse souvent à désirer. Conduit par des guides pressés et indifférents, on parcourt les salles avec d'autres touristes, et l'on finit par faire partie d'un troupeau. Si l'on s'arrête à un objet remarquable, on perd le groiipe et les explications en même temps. Il est bon d'essayer de visiter les belles choses en dehors des heures officielles, car c'est presque le seul moyen de les voir à son aise.
Pour ce qui est de la nourritixre, en Italie, elle est convenable partout, et pourvu que l'on aime les pâtes et la volaille — celle-ci toujoiirs délicieuse —, tout va pour le mieux. Je ne parle pas des fruits qui sont sans pareils, ni du vin dont on est prodigue. Dans les « locanda » on vous sert le Chianti presqu'à discrétion, en d'immenses flacons ento\irés de paille qui se balancent devant vous dans un appareil en métal. Et j'aime bien mieux la locanda que le « gi-and hôtel » cosmopolite qvii vous éloigne des mœvirs du pays pour vous ramener à Bruxelles ou à Paris.
Bien qu'elle ait été tant et si souvent parcourue, l'Italie, « aima parens hominum deûmque », méritera éternellement d'être visitée. Tout ce qu'vme race admirablement douée peut produire en fait d'art, elle l'a prodmt et conservé. Paul Bourget dit que l'Italien, tout en cessant de porter le costume national et malgré la civilisation qui s'efforce d'être moralement égalitaire, ne sera pas cosmopolite de sitôt, et cette opmion me paraît juste. Longtemps encore, peut-être à cause du grand passé qui la protège, l'Italie gardera son individualité.
Le Carnaval à Cologne. — Le Rosenmontag (Lundi des Roses). La vie à Leipzig. — Un concert au Ge-wandhaus.
En arrivant à Cologne, dimanche dernier dans la soirée, j'ai trouvé la grande ville rhénane en pleine animation carnavalesque. Des groupes costumés, mais sans masques, parcouraient joyevisement les rues, et les grands cafés regorgeaient de monde. Mais ce n'était là qu'une préface du fameux « Rosenmontag », le kindi des roses. Ce jovir-là tout le monde doit avoir vm déguisement, quelque sommaire qu'il soit : tui chapeau ou un bonnet bizarre, voire une flexir grotesque à la boutonnière. On n'est donc pas exigeant; mais ne vous avisez pas de jouer le rôle d'un simple spectate\rr, car on vous tapera gentiment dessus jusqu'à ce que vous vous engouffriez dans lui magasin pour acheter un emblème carnavalesqvie quelconque et vous mettre à l'unisson de la foule. Quel dommage que le cortège ait dû circuler sous une pluie persistante ! E y avait vingt-deux chars et de nombreux groupes à pied. Un programme donnait les détails. Il mentionnait en premier lieu : « Beaucoup de monde » (« Viel Volk ») et il se terminait de même. C'est un échantillon de l'humour allemand. La foule attend patiemment dans l'averse. Je m'étais mis dans une voiture po\ir mieux voir, et lorsque mon cocher fut trempé jusqu'aux os, il sortit flegmatiquement de sa profonde i.me bouteille de Rhin en disant : « Puisqu'il me pleut dessus, il peut bien aussi pleuvoir dedans ! » Et, btivant à même la bouteille, il s'administra une énorme rasade.
Le cortège qui doit, comme à Anvers, passer sous les câbles aériens du tramway, est plus nourri que les nôtres, mais aucvui des chars que j'ai vus ne siu'passait ceux que l'on a l'habitude d'exhiber chez nous dans les grandes circonstances. Je signalerai cependant celui sur lequel figui-aient les deux présidents du Comité organisateur et celui du Prince Carnaval, lequel prince, somptueusement vêtu, lançait des brassées de fleurs sur la foule. Ces deux chars étaient vraiment élégants tant sous le rapport des costumes que sous celui de la décoration.
Mais c'est SLU-tout la soirée du « Lundi des Roses » qui est intéressante. Dans les grands hôtels il y a des dîners costumés auxquels les étrangers sont admis. Autour d'immenses tables se pressent des centaines do convives. On fait de la musique et un président prend la parole à tout instant. Après chaque plat on chante en chœur des « lieder » populaires. Au refrain quelques couples se mettent à danser, ou bien, le monde se tenant par la main, on tourne autour des tables jusqu'à ce qu'on se retrouve à sa place. Avt milieu du repas un groupe du cortège fait irruption dans la salle, et, à chaque bout de table, s'esquissent des danses populaires entre-coupées de bruj^ants baisers. Des dames, voulant faire une niche à des amis, leur envoient des jeunes filles du cortège avec mission de les embrasser. Agréable niche ! On conçoit que de pareilles agapes durent longtemps. Mais ce qui m'a frappé, c'est la propreté de tous les costumes, même de ceux de la rue, et l'absence do tovite intrigue grossière. D'ailleurs, comme je l'ai dit plus haut, personne n'est masqué.
Ce n'est pas en plein carnaval que je suis arrivé à Leipzig, mais en pleine foire. Remarquez bien qu'il ne s'agit ici ni d'acrobates ni de somnambules ! Il s'agit de la « grande foire >> de Leipzig, de celle qui fait accourir do riches marchands de l'Angleterre, de la Russie, des pays Scandinaves et même de l'Amérique. Dans de vastes maisons de vente sont exposés des échantillons de tous genres, spécialement des verreries et des fovirrures, des fourrures surtout, car Leipzig est un centre des plus importants pour cet article. On y traite les affaires en gros et, pendant huit jours, l'animation de la ville est intense. Malgré les assurances de mon portier de Cologne, je n'ai pu trouver place à l'hôtel. Mais l'habitant est hospitalier et se met en quatre pour plaire à l'étranger.
Comme vous le savez, Leipzig est aussi en Allemagne le centre de l'industrie du li\To et de la typographie. Je suis allé voir la maison des éditeurs, palais grandiose où ont lieu des réunions annuelles qui sont comme la foire dpfl éditeurs allemands.
J'ai visité aussi l'Université qui compte plus de quatre mille étudiants et dont la salle des fêtes (oula) est remarquable. Comme en Allemagne rien ne se passe sans musique, elle renferme une estrade où se fait entendre la chorale estudiantine sous la direction de Herrn Doctor Zôllner. Cette Université est située à la place Auguste, la plus considérable de Leipzig. Quatre grands monuments l'encadi-ent presque exclusivement. En face de l'Université se trouve la Poste ; à droite, s'élève le Musée et à gauche le nouveau théâtre.
J'ai profité d'une belle matinée pour aller voir, près de Thonberg,le fameux champ de bataille de Leipzig. Il s'y trouve un Musée rempli de souvenirs intéressants. L'endroit d'où Napoléon suivit l'action est marqué par mi petit monument, mais on en construit en ce moment un fort grand, non loin de là, sin- les plans de Bruno Schmitz. Précisément j'avais vu au Musée de la ville le portrait superbe de Delaroche : « Napoléon après Fontainebleau ». L'empereur y est sombre et semble en proie à une colère concentrée : Leipzig et la campagne de France ont déjà frappé l'aigle en plein cœur.
Leipzig a deux théâtres : l'ancien, où l'on joue la comédie et le nouveau, qui est le théâtre lyrique. On y donne en ce moment « Der Trompeter von Sâckingen », « Carmen » et « Oberon ». La troupe est bonne et les décors sont merveilleux. Mais j'ai hâte de vous parler du concert du « Gewandhaus », auquel j'ai assisté jeudi dernier. Il s'agit bien entendu du noviveau « Gewandhaus », inaugturé en 1884; l'ancien n'existe plus. Ces concerts, que Mendelsshonn dirigea longtemps, ont une réputation mondiale. Le directeur actuel est Arthur Nikisch, à qui le public fait des ovations délirantes. Ce public de Leipzig, est un public modèle, extrêmement attentif. Pour les morceaiix de chant, pas un applaudissement n'éclate avant que l'orchestre n'ait complètement terminé. D'ailleurs on applaudit peu pendant le concert, c'est après que les ovations éclatent, interminables. Vraiment, en Allemagne, l'art est une religion ! Le programme, où « aucun nom » ne se trouve en vedette, comportait l'ouverture des « Abencérages » de Cherubini, le rigaudon de « Dardanus », de Rameau, où j'ai entendu, chose rare, tout un orchestre jouer vraiment « pianissimo », et une grande œuvre de Liszt : «Eine Faust-Symphonie ». C'est un tryptique puissant ; Faust, Marguerite et Méphistophélès. Comme le thème de Faust est angoissé et que de fois son rêve se brise! Quelle ingénuité, d'autre part, dans l'exposition du thème de Marguerite, confié aux bois, et quelle causticité, quelle cinglante ironie dans la troisième partie qui se termine par un chœur pour voix d'hommes avec solo de ténor qui est comme la synthèse de l'œuvre. « Eine Faust-Symphonie », partition difficile, a été admirablement exécutée. J'ai entendu là, entr' autres, un quatuor de cors comme il n'y en a pas en Belgique, d'une sonorité sauvage quand il le faut, et d'ime douceur suave lorsque la situation le demande. Et quelle justesse ! Il n'y a eu qu'une ombre pour moi à cette solennité musicale. Je ne puis m'habituer à l'émission gutturale de certains chanteurs allemands et c'est à cause de cela que M^i^ Ernesta Delsarta, de Dusseldorf, ne m'a pas plu, sous ce rapport, dans l'arioso de « Paris et Hélène », de Gluck et un air de la « Flûte enchantée », de Mozart. Elle a beaucoup mieux dit quelques « lieder » avec accompagnement de piano. Il est vrai que Nikisch l'accompagnait, et que c'est un accompagnateur merveilleux. A signaler surtout une mélodie intitulée « Ein Ton » (« Un Son »), de Peter Cornélius, composée de manière à ce que toute la poésie soit chantée sur la mêine note. C'est de tout point intéressant, mais je vous laisse à juger quelle ingéniosité d'accompagnement il a fallu pour cela ! M. Jacques Urlus, qui a chanté la partie de ténor solo, à côté de l'orgue, dans le finale de l'œuvre de Liszt, n'a pas l'émission guttm-ale, lui : c'est au contraire un des meilleurs ténors que j'ai entendus.
Le concert, qui avait commencé à sept heures, s'est terminé à neuf heures et demie. C'est ici l'hem-e du souper. Les administratem-s des concerts du « Gewandhaus » emmenèrent Nikisch au Grand Hôtel Hauffe où il fut traité comme im dieu.
J'espère que, l'hiver procham, l'Harmonie ou la Société des Nouveaux concerts fera connaître Arthur Nikisch aux Anversois. C'est un chef d'orchestre qui fera sensation.
A Weimar.
Je ne pense pas qu'vme autre petite vUle d'Allemagne offre aux artistes vuie attraction plus pmssante que Weimar. Exposer en des notes fugitives tous les souvanirs, tous les trésors artistiques qu'elle renferme, serait impossible. Force m'est donc
— sodé résumer mes impressions et, comme on fait beaucoup de musique ici, c'est par là que je commencerai. Le théâtre est important pour \ine population d'environ trente mille âmes, mais il est vrai que le subside est d'environ 350.000 francs ! Je comptais aller voir « Rubesahl », une œuvre nouvelle de Hans Sommer ; malheureusement, au dernier moment, on donna le « Faust » de Goiuiod. L'interprétation allemande du chef-d'œuvre du maître français m'a intéressé cependant. Des décors superbes et une animation scénique constante donnent à l'œuvre im cachet spécial. Dans la scène de la cathédrale, Méphisto reste invisible ; par contre, l'église est remplie de monde et Marguerite est comme perdue dans cette foule. Le rôle de Marguerite était rempli par M'i^ von Scheidt, une \Taie Gretschen, digne de Gœthe, à la voix étonnamment souple. Je passerai le ténor Zeller sous silence. Le baryton Strathinann et surtout la basseBùcha sont fort bien. L'orchestre est supériem-, les chœurs sont peu nombreux, mais semblent composés exclusivement de solistes ; le ballet plus considérable, manque de grâce. Quant à l'apothéose finale, elle est encadrée dans un décor de rêve.
Le lendemain j'ai assisté à un grand concert donné avec le concours de la cantatrice Lula Mysz-Gmeiner de Berlin. Comme toutes les chanteuses allemandes, elle dit le « lied » à la perfection. Elle en a chanté de délicieux de Brahms, la plupart inconnus à Anvers. J'ai entendu à ce concert une « Symphonie domestique » de Richard Strauss qui m'a absolument déconcerté, si modernes que soient mes aspirations. A certains moments, on croit entendre des enfants souffler dans des flûtes et des instruments bizarres, pour s'interrompre brusquement en présence d'une formidable querelle conjugale. Après quoi M. Straiiss prétend nous indiquer, par une fugue originale pour instrimients à vent, que les enfants se sont mis à jouer à cachecache. Quand l'orage conjugal reprend, c'est à croire qu'un des conjoints a incendié la maison. Ce vacarme, dominant la fugue qui continue, est vraiment assourdissant. Il y a de quoi dégoûter de la vie de famille. Si Richard Strauss continue à dépasser toutes les licences permises en musique, je doute de l'avenir de son œu-vre. Par contre, il y a lieu de féliciter le « KapeUmeister » de la Cour grand-ducale, M. Krzj^zanowski, d'être parvenu à conduire cette espèce de chaos orchestral. Il a succédé ici aux fonctions de notre regretté compatriote Edouard Lassen, à qui revient l'honneur d'avoir fait connaître ici « Samson et Dalila » de Saint-Saëns.
Mais j'en arrive aux souvenirs de Weimar. « A Jove principium ! » Voici la maison où Gœthe a vécu pendant quarante ans. Ce n'est jamais sans émotion que l'on pénètre dans l'habitation d'iui maître disparu. J'ai été touché de voir le jardin du poète, laissé tel qu'il était de son vivant. Il aimait à s'y promener avec son ami le grand-duc Charles-Auguste, le \Tai créateur du Weimar artistique. On m'a montré aussi le piano sur lequel Mendelsshonn s'était fait entendre à l'âge de douze ans. La maison est vaste et remplie de précieux souvenirs, parmi lesquels on rencontre à chaque instant l'image de Charlotte von Stein, l'inspiratrice de « Werther ». Tout autre est la modeste demeure de Schiller qui mourut jemie, miné par la phtisie. On vous montre son lit couvert de coiu-onnes jaunies par le temps. C'est là qu'il écrivit son « Guillaume Tell ». Et voici maintenant la maison de Liszt et son dernier piano. Sur une table, une photographie qui le représente en compagnie de son élève favori Siloti, qu'Emile Giani nous fit jadis connaître à Anvers. La villa est remplie de cadeaux princiers dont l'exposition est un peu théâtrale, ce qui rappelle, il est vrai, la vie de ce grand artiste. Tout cela vous est montré par ime vieille mais encore robuste gouvernante, qui vous raconte mille particularités et déclare avce fierté que c'était elle qui faisait la cuisine, lorsque Liszt invitait ses amis.
Je pa.sse rapidement sur le parc poétique, où serpente l'Ilm et où se trouve la petite maison de campagne de Gœthe, sur le « Vittum-palais », rempli de souvenirs de la duchesse Amie- Amélie et où Gœthe faisait ses conférences avec Wieland et le pasteiu- poète Herder. Voici la bibliothèque, où j'aperçois un beau buste de M'"'^ de Staël qui vécut si longtemps en Allemagne, l'Académie des Beaux-^Vrts et la double statue de Goethe et de Schiller, sur la place du Théâtre. Le sculpteur Rietochel les a présentés portant ensemble une couronne de lauriers. Que je n'oublie pas de mentionner les Souvenirs d'un enfant d'Anvers, de Charles Verlat, à qui le duc Charles- Alexandre confia de 1866 à 1875 la direction de l'Académie des Beaux- Arts qu'il venait de fonder. Au Musée j'ai trouvé de lui le portrait de Liszt et celui du peintre Prellor, et aussi un « Maître d'école », mais un magister à la Verlat, c'e.st-à-dire un singe qiù apprend à lire à des lapins et tance d'importance un de ses élèves qui vient de ren%orscr l'encrier. Mais son œuvre capitale ici m'a paru être le portrait en pied de la grande duchesse Sophie de Hollande, femme du grand duc Alexandre. Il m'a frappé parmi les merveilles du château de la Résidence grand-ducale.
J'ai profité aussi d'une belle après-midi pour explorer les environs qui sont charmants et rappellent un peu les vallonnements du paysage toscan. Le château de Tiefùrt est sm-tout agréablement situé. Quant à « Belvédère-Lûst », avec son théâtre en plein air, aux coulisses formées d'arbustes, c'est le séjour estival préféré de la cour. Actuellement beaucoup de personnes se contruisent des villas à Weimar pour venir y goûter périodiquement quelques semaines de vie calme et artistique, car Weimar est comme l'image de l'Allemagne paisible et pensante. Il faut voir la ville un dimanche matin, quand, par ses rues tortueuses et pittoresques des vieux quartiers, les habitants se rendent à l'église évangélique, où Herder prêcha si souvent et où se dresse le chef-d'œuvre de Lucas Sunder, dit Kranach, le chef de l'école de Dresde, qui, par un anachronisme hardi, a représenté le Christ crucifié en présence de Luther qui médite !
Quant à la cour grand-ducale, elle est en deuil. Le grand-duc Ernest, qui n'a pas trente ans, vient de perdre sa jemie femme, créatiire idéale, Caroline de Reuss, fille de cet original comte de Reuss qui n'a jamais voulu reconnaître l'unité de l'empire germanique. On m'a montré le cercueil de la morte, couvert de flem"s, dans la crypte grand-ducale. L'ange de grâce et de beauté, que Weimar idolâtrait, repose près de Gœthe et de Schiller, que lem- génie fit admettre dans la famille princière. Inconsolable, cherchant vainement l'oubli, le grand-duc chasse dans les forets de la Thuringe...
A Dresde. — La Suisse Saxonne.
Un des côtés agréables d"un voyage en Allemagne, c'est la régiilarité des services publics. Les trains partent et arrivent avec une ponctualité qui déconcerte quand on vient de Belgique. D'ailleurs, la réglementation se fait sentir ici partout, et, pour le tom'site tout au moins, c'est fort commode. A Dresde, comme à Leipzig, vous ne pouvez prendre mie voiture à la gare (les hôtels n'ont pas d'omnibus) que lorsque la police vous en a doixné le numéro. Ces voitures sont de première et de seconde classe, et tout se passe dans un tel ordre qu'il n'y a jamais d'encombrement. Les théâtres, les concerts commencent aussi à l'heure exacte. Il n'y a pas moyen d'escompter le plus léger retard, et la chose a son importance, car on vous fait attendre inexorablement, si vous êtes en défaut, ne fut-ce que de deux minutes. Il en résulte que l'attention des spectateurs n'est jamais troublée, et j'avoue qu'au point de vue artistique, c'est un grand progrès. L' « Opernhaus » de Dresde a une salle de spectacle vert sombre, magnifique quoic[u'un peu sévère, où les portes, hermétiquement closes pendant que l'on joue, sont de plus protégées par de grands rideaux qui mettent les spectateurs à l'abri de tout courant d'air. Le hasard a fait que je n'y ai pas entendu d' œuvres de Wagner, mais j'ai assisté à une représentation de l'œuvre nouvelle qui tient l'affiche en ce moment : « Barfûssele » (prononcez Barfuzelé). C'est un opéra en deux actes et un prologue d'après un conte d'Aùerbach, poème de Victor Léon, musique de Richard Heûberger. Cette œuvre ne m'a pas transporté. L'action se passe dans la Forêt Noire. Une petite fille et son petit frère, en rentrant de l'école, trouvent la maison close. Leurs parents, des bûcherons, sont morts et une voisme s'est chargée de placer les orphelins chez des paysans, mais séparément. La petite fille devient douze ans plus tard l'héroïne de la pièce. On l'appelle « Barfûssele », parce qu'elle va nu-pieds. Elle se prive de tout pour aider son frère. Après avoir été le souffre -douleur de tout le monde et après que son frère a été blessé à la guerre, tous deux réussissent à se marier dans des conditions, inespérées, de sorte que la vertu est honnêtement récompensée. On trouverait cela trop « petite fleur bleue » chez nous. Et, de fait, l'intrigue fait totalement défaut. Mais les Allemands écoutent cela avec une attention soutenue et admirent hautement pendant les entr'actes. La musique de M. Heûberger est parfaite comme forme, cpioique l'orchestration soit im peu grise. Mais combien je préfère cet autre conte allemand : « Hansel et Gretel », avec la musique si savoureuse de Humperdinck ! Quant à la troupe de l'opéra de Dresde, elle est superbe et, une fois de jjlus, j'ai trouvé ici un orchestre impeccable. Le rôle de la petite fille (elle s'appelle Amrei dans la pièce) est rempli tout le temps par la même artiste. Po\ir Dami, le petit garçon, c'est vm rôle travesti pendant le prologue. Il faut citer M'i^ Rast qui mcarne admirablement Amrei-Barfûssele, mais il faut tirer hors de pair le ténor Burrian, le paysan cossu qui l'épousera à la fin de la pièce. Sa voix, qui n'est pas guttiorale, est d'une remarquable souplesse. Il est l'enfant gâté du public.
Il V a à Dresde des concerts classiques qui valent à peu près ceux du Gewandhaus de Leipzig. J'en ai entendu un, dirigé par le Professor Schuch.Il était exclusivement s\Tnphonique. Au programme une ouverture de Joh. -Adolphe Hasse, qui dirigea la chapelle royale de Saxe au commencement du dix-huitième siècle. Je veux crou-e qu'il s'acquitta bien de cette haute mission, mais sa musique, très correcte, est d'une sécheresse désespérante. Heureusement, poiu- m'mdemniser, j'ai eu la « Roma » de Bizet et la Symphonie héroïque de Beethoven, qui termmait la sou-ée et après laquelle mie enthousiaste ovation a été faite au professeur Schûch, dont la du-ection n'a cependant pas l'élégance de celle de Nikisch.
L'animation est grande à Dresde. Des concerts militau-es, au programme éclectique, se domient au Belvédère, de la terrasse duquel on découvre les Alpes saxonnes dans le lointain. Je ne saurais passer en revue toutes les curiosités de Dresde, l'habitation du poète Théodore Kôrner, l'exquise fontaine du « Voleur d'oies » sur la place Ferdinand, etc., mais je dois une mention particulière au Musée, d'une incomparable valeur. Un joyau sans rival, c'est la Madone de Saint-Sixte de Raphaël, qui, exposée seule dans un salon admirablement éclaué, produit l'effet d'ime apparition. Vers le milieu du XVIII'' siècle, l'électeur de Saxe, Auguste III, acheta ce chef-d'œuvre à Plaisance, au couvent pour lequel iï avait été peint. Il le paya vingt mille ducats. Ce prince, malheureux en politique, se consola de ses revers militaires en s' occupant d'art et c'est à lui que l'on doit la richesse du Musée. Les trésors de la maison de Saxe sont d'ailleurs accessibles au public. J'ai vu une extraordinaire collection de porcelames de Saxe, ou plus exactement de Meissen, près de Dresde, et d'mestimables objets de joaillerie et d'argenterie. Mais le château royal est bien froid. Des housses recouvrent le j meubles et les tapisseries, et il est difficile de savoir quand la dernière fête s'y est donnée. J'ai aperçu dimanche le roi Frédéric-Auguste III à la Hofkirche, église qui n'offre rien de remarquable. Il assistait à la messe dans une sorte d'avant-scène vitrée. L'air pensif et sévère, il est resté longtemps agenouillé sur son prie-Dieu ; puis, brusquement, il s'est levé et a disparu tandis qu'un chambellan aux gestes d'automate rabaissait les glaces d'un coup sec, sans que la foule, sans doute habituée à ce spectacle, parût y prêter la moindre attention.
Les environs de Dresde sont bien connus des touristes. C'est la Suisse saxoime, où l'on fait des exciu-sions merveilleuses. En allant en bateau jusqu'à Pœtzscha, on peut de là monter en deux heures jusqu'à la Bastei. De la hautem- de ces rochers, vétitables nids d'aigle, on domine toute cette contrée qui est étrange. De tous côtés se dressent, isolées dans la plaine, des masses énormes et sombres couronnées de pins. Le ciel étant clah-, j'ai pu voir l'Elbe s'échapper vers la Bohème en décrivant mille méandres et se perdre au loin. La Bastei est une sorte de forteresse naturelle en granit couleur de fer. Un pont audacieux en réunit les rochers, véritables monstres qui donnent une impression terrifiante. LTn hôtel est juché au sommet, mais il est difficile d'y trouver place en été, tant les touristes abondent. De la Bastei deux bons chevaux peuvent vous conduire en deux heures à la gorge du loup (Wolfsschliicht). C'est un passage étroit au cœur des roches du Hohnstein, Il faut avoir le pied solide pour y descendre et parcourir presque à pic une pente de près de cent trente mètres, dans une obscurité qui par moments empêche de voir où l'on pose le pied. Mais quel ravissement quand on débouche tout-à-coup dans la vallée de la Polenz ! Les rayons du soleil vous y réchauffent, car l'air est glacial dans la gorge, et la gentille Polenz vous charme par ses eaux rapides et ses truites agiles que l'on voit glisser sur un fond de cailloux. Plus loin la « Polenzthal » se rétrécit et la tombée du soir ne tarde pas à rendre le paysage fantastique. Les monstrueuses roches se resserrent de plus en plus, comme vme horde de géants hostiles, et ce n'est qu'assez tard que l'on rejoint la route menant à Schandau, riante petite ville d'eaux où l'on arrive sous l'impression vivace d'im spectacle de la nature qui, par moments, confine au grandiose.
A PRAGUE. — Le Théâtre et les Œuvres Tchèques.
La musique et le théâtre tchèques étaient ce qu'avant tout je désirais voir et étudier ici. On sait, en effet, que le mouvement artistique e.st important on Bohème. Notre théâtre lyrique flamand a fait connaître déjà quelques œuvres de ce pays et, dans nos concerts, une place en vue est réservée chaque année à Smetana et à Dvorak.
Pour me rendre un compte exact de ce qui se passe à Prague au point de vue « nationaliste », je ne pouvais mieux faire que me rendre chez le directeur du théâtre tchèque, M. Gustave Schmoranz. J'étais persuadé que j'allais devoir l'interviewer en allemand, mais il fut le premier à m' adresser la parole en français. M. Schmoranz, c'est un homme très affable au type slave, et admirablement bâti. Gomme je lui exprimais mon étonnement de l'entendre si correctement prononcer le français, il me répondit :
— J'ai appris le français à Paris, où j'ai fait mes études d'architecte. Il y a longtemps de cela.
— Vous êtes architecte et cependant directeur de théâtre ?
— Oui, cela peut paraître étrange au premier abord. Mais vous comprendrez mieux quand je vous aurai raconté l'histoire de ce théâtre. Après une vingtaine d'année de lutte contre l'influence allemande, le théâtre put être construit par souscription nationale. Il n'était pas encore entièrement terminé lorsque l'on y donna une série de représentations en l'honnetu- de la princesse Stéphanie de Belgique qui venait d'épouser l'archiduc Rodolphe. On était alors en 1881. Après la onzième représentation, un réchaud de plombier, oublié sur la toiture à l'heure du repas, communiqua le feu à l'édifice et, en moins d'mie journée, ce théâtre sur lequel le peuple avait fondé tant d'espoir fut détruit ! Mais ce désastre fut comme un coup de fouet donné à l'énergie nationale. Un seul mois suffit pom* réunir par souscription publique les deux millions de couronnes nécessaires pour la reconstruction et, le 18 novembre 1882, l'inavaguration du théâtre put avoir lieu. Pareil résultat est d'autant plus remarquable qu'il n'y a que cinq millions de Tchèques.
— C'est en effet un magnifique élan national. La ville doit vous donner un subside important ?
— La ville de Prague se borne à fournir gratuitement la lumière électrique, en échange de laquelle elle dispose d'une loge. Mais le pays même, représenté par le prince Lobkowitz, donne annuellement 132.000 couronnes. C'est le prince qui afferme le théâtre à une compagnie, et celle-ci noinme son directeur qui doit toujours avoir fait des études artistiques. Voilà pourquoi je suis à la tête de ce théâtre tout en étant architecte; mais l'ancienne société, à la suite de certains dissentiments, fut remplacée par la société actuelle et je fais en ce moment ma cinquième année de direction. Je suis combattu par l'élément allemand qm subsidie indirectement le nouveau théâtre allemand, mais l'influence germanique perd beaucoup de terrain. C'est d'aillem's, la société évincée qui me combat le plus, et je ne vous cache pas que je désire me retirer.
— Vous ne m'étonnez pas. Le directeur découragé par les difficultés, qu'on lui suscite, c'est un cas qui se présente un peu partout. Mais quelle est en ce moment la situation de l'art musical tchèque? Quels sont les compositeurs d'hier et quels sont les hommes d'aujourd'hui?
— Frédéric Smetana est le père de l'opéra tchèque. Vinrent ensuite Antoine Dvorak (prononcez « Dvozaak ») et Zdenek Fibich, lequel mourut jeune. Smetana devint sourd vers cinquante ans et son chagrin le conduisit à la folie et à la mort. Dvorak mourut l'an dernier inopinément. Il avait soixante -trois ans. C'était par une belle joiu-née de printemps comme celle-ci. La nouvelle remplit Prague de stupeiu- et ce fut mi deuil national. Aujourd'hui l'école tchèque est représentée surtout par deux compositeiu's : Joseph B. Fœrster, qui vient de terminer « Jessika », opéracomique en trois actes, et Karel Moor, dont on étudie en ce moment « Hjôrdis », grand opéra en quatre actes. Vous auriez entendu ces œuvres si, malheureusement, des indispositions d'artistes ne me contrariaient pas depuis tout un temps. Enfin vous verrez toujours « Dalibor », que vous avez sans doute déjà entendu à Anvers. Que je n'oublie pas de vous dire que notre public adore les représentations françaises. Ainsi, dernièrement, Jane Hadmg est venue jouer « Sapho », et son succès a été si grand qu'elle a dû donner une seconde représentation.
Les autres petites nationalités, Serbes, Croates, Moraves, etc., ne se remuent-elles pas aussi dans un sens national ?
— Certes. En voyant si bien réussir leurs frères bohémiens, elles font des efforts de lexu- côté, mais ne croyez pas qu'ime idée de rivalité nous divise. Tous les rameaux du grand arbre slave désirent s'entr'aider malgré leurs aspirations propres, et il existe entre ces peuples comme vme confédération virtuelle qui fait qu'ils se soutiennent réciproquement.
— Vous devez avoir un Kapellmeister dévoué corps et âme à l'idéal tchèque?
— Oui, c'est maître Kowarik (prononcez Kowaazik). Vous le verrez à l'œuvre ce soir.
Là-dessus, je pris congé de M. Schmoranz en le remerciant de sa grande amabilité.
La salle du théâtre tchèque est superbe, admirablement éclairée. De chaque côté il V a des loges superposées et, dans le fond, des amphithéâtres qui montent jusqu'aux galeries. J'y ai passé plusieurs soirées et chaque fois il y avait chambrée complète et des toilettes superbes. Il n'en est pas de même au nouveau théâtre allemand où les spectatem-s sont plutôt clairsemés. J'ai vu, entre autres choses, l'amusante opérette en un acte que Suppé a écrite sur le sujet de « Galathée ». Il n'y a qu'un acte, mais il suit point par point le scénario français. L'orchestre au théâtre tchèque est très bon, très en dehors, peut-être plus chaud que les orchestres allemands. L'exécution n'est sans doute pas aussi précise, mais elle est, sous certains points de vue, plus colorée. Le maestro Kowàrik dispose son orchestre autrement qu'on ne le fait généralement. C'est ainsi qu'il met tout son quatuor à sa gauche (et il est nombreux), tandis que toute l'harmonie se groupe à sa droite. Cette disposition n'est pas favorable à la parfaite combinaison des timbres. La direction de M. Kowàrik est sobre, mais énergique. Son pupitre est placé entre le premier rang des fauteuils d'orchestre. L'obscurité se fait dans la salle pendant le spectacle, mais la fermetm-e des portes n'est pas aussi rigoiorevisement observée qu'en Allemagne. Le public se montre très enthousiaste après chaque acte, mais il ne dédaigne pas d'applaudir dans le coiu-ant de l'œuvre, lorsqu'une scène ou un interprète le transporte.
J'ai donc vu « Dalibor » de Smetana, en tchèque. C'est im des premiers opéras bohémiens. Il appartient encore un peu à l'ancienne formule et l'action, surtout dans le milieu de l'ouvrage, fait défaut. Mais le premier acte est empoignant avec sa marche pleine d'allure et son thème si noble de l'entrée de Dalibor, thème qui traverse d'ailleurs toute la partition. Les chœurs prennent ime grande part à l'action, tant au point de vtie vocal que scénique, et la sonorité est bonne. A tirer de pair le ténor Bohumil Ptak dans le rôle de Dalibor. Mais on ne donne pas que des œu\Tes tchèques au théâtre national. J'ai assisté à une excellente représentation d' « Aïda » et l'on annonce prochainement le « Postillon de Lonjumeau ». Dans « Aida » le rôle d'Amnéris est tenu par M"e Anna Voverkova, dont la voix de contralto est digne de sa beauté remarquable. Les trompettes thébaines dont on se sert ici sont moins stridentes que chez nous. On leiu- a donné la forme exacte de l'ancien « lituus ».
J'ai également vu une féerie à grand spectacle, où le ballet m'a surpris par sa grâce et son élégance. Il y a là, jusque dans les derniers quadrilles, des bohémiennes ravissantes, dansant avec mie fougue extraordinaire. Les décors, en général, sont parfaits. En somme, dans son ensemble, le théâtre tchèque est hautement intéressant. Le peuple ici est d'ailleurs très dilettante et l'on fait de la musique un peu partout; surtout dans les grands cafés et même dans les restaïu-ants des hôtels. Mais tout cela se passe sans ces uniformes tziganes qu'on ne voit qu'à l'étranger
Prague est une ville curieuse et pleine de \'ie. Le mouvement y est intense siu-tout dans la rue principale (« Na prikopé ») et sur la place Wenceslas (« Vaclavské Namesti »). Quelle différence avec la raideur qui caractérise plus ou moins la population de Dresde! Et puis cette langue tjqDÎque, le bohémien, parlé avec vivacité, fait que l'on se sent immédiatement dans un milieu plus chaud. Les noms des rues, les enseignes, les indications des tramways, tout est exclusivement en bohémien. Rarement on aperçoit des inscriptions allemandes. La vieille ville, aux rues tortueuses, renferme l'ancien quartier juif, avec une sjTiagogue et ma grand cimetière Israélite renfermant plus de douze mille tombes superposées. Ce quartier juif a\ira complètement disparu dans six mois. On laissera toutefois subsister la synagogue et le cimetière. Quant à la nouvelle ville, elle n'est nullement tirée au cordeau. Les rues larges et spacieuses se dessinent en courbes élégantes, faisant siu-gir à l'improviste quantité de beaux monuments. Mon excellent ami Romy, qui n'aime pas la ligne droite, serait pleinement satisfait ici. Il y a d'ailleurs quantité de choses à voir : le palais Wallenstein, où l'on peut faire toute une étude de la fameuse guerre de Trente Ans, la maison du fougueux Jan Huss, le Rudolphinum, qui réunit l'académie, le Conservatoire, le Musée o< la Salle do Concert. Je citerai encore le palais Nostitz, qui contient une assez intéressante galerie de peinture. De pliisieurs points on a sur Prague des vues superbes : c'est d'abord du Vysehrad, endroit où s'élevait jadis le premier château des Rois de Bohême, puis de la terrasse du Musée Bohé-
mien, sorte de Panthéon, où trônent Smetana et Dvorak. Ce musée renferme aussi de suggestives reproductions de scènes bohèmes, moraviennes et slovaques.
Mais c'est du Hradschin que la vue est incomparable. Le H!radchin est en quelque sorte le Capitole de Prague. Il est situé de l'autre côté de la Moldau (Ultava), sur une colline assez élevée, et comprend un ensemble de monuments encadrant une place rectangulaire. Il y a là un palaic impérial immense et le tout est dominé par vme imposante cathédrale gothique. Non loin se trouve la maison des Demoiselles nobles, fondée par Marie-Thérèse. Dans cette maison vivent, d'une façon mi- claustrale, mi-mondaine, trente jeunes filles nobles présidées par une abbesse qui doit toujours être de sang impérial. C'est du balcon de cette maison que l'on voit, par delà la Moldau, Prague s'étager sur les collines environnantes, panorama merveilleLix où se détachent distinctement les principaux monuments : le Rudolphinum, l'Hôtel de Ville, la Teynkirsche, le Musée bohémien à la rotonde dorée, et siirtout le Théâtre tchèque, édifice superbe d'un caractère tout moderne situé juste en face des jolies îles de la Moldau. Dominant l'ensemble des quais de toute sa hautevu", il apparaît là comme la sj^nthèse des aspirations de la Bohême.
A BUDAPESTH. — Le théâtre et les compositeurs hongrois.
— C'est à M. Mader, directem- de l'Opéra hongrois, que j'ai l'honneur de parler ?
— Parfaitement, Monsieiu. J'ai appris que vous désiriez avoir des renseignements au sujet du théâtre hongrois et vous me voyez tout disposé à vous en donner.
— Trop aimable. Je désire, en effet, vous demander bien des choses, d'autant plus que M. Schmoranz, votre collègue de Prague, m'a mis entièrement au courant du mouvement musical tschèque. Il est naturel que je cherche à savoir si le mouvement artistique est aussi intense ici qu'en Bohême. J'ai, dès mon arrivée, entendu parler d'un opéra intitiilé « Nemo » et je vois ce nom mystérieux affiché partout. Est-ce une œuvre importante?
— Certes ! C'est une œuvre patriotique du comte Géza Zichy ( prononcez Gesa Sitschy). Il a fait lui-même son libretto et je vous engage vivement à venir demain entendre cette partition. Vous savez que le comte Zichy, qui peut avoir aujourd'hui cinquante-cinq ans, est un magnat. Tout jeune, il voiilait devenir violoniste, mais, vers sa quinzième année, il lui arriva ma accident de chasse à la suite duquel on dut lui amputer le bras droit. Stoïquement, il se consola par le travail, mais, ne pouvant plus, et pour cause, songer au violon, il travailla le piano, et, à l'aide de sa seule main gauche, il parvint à étonner Listz lui-même. Ce dernier inventa pour lui une technique spéciale et un répertoire particulier. Il voyagea partout et obtint de grands succès de virtuose. Un jour il se sentit attiré par la composition et il a déjà composé plusieurs partitions. Enffn il est aujourd'hui président du Conservatoire national. Nous avons exécuté ici son ballet « Gemma ». Berlin et Prague ont représenté « Alar » et Hambourg a eu la primeiu" de son « Roland » dont le sujet n'a rien de commun avec l'œuvre récente de Leoncavallo.
— Quand l'opéra hongrois actuel a-t-il fait ses vrais débuts?
— Il y a une vingtaine d'années. L'opéra et la comédie se donnaient alors conjointement à notre théâtre national. On construisit celui-ci pour offrir aux compositeiu-s hongrois une maison qui ne fût qu'à eux. Le succès des opéras de Ferencz Erkel décida du succès de l'entreprise. C'est Erkel qui fut le créateur de l'opéra hongrois, et vous avez pu voir que sa statue orne, avec celle de Listz, le façade du théâtre. Ses triomphes le firent nommer directeur général de la musique en Hongrie et ses œuvres capitales sont « Hunyadi Laszlo » et « Bank-ban ».
— Vous accorde-t-on lui subside convenable?
— Ce subside est d'tm million de couronnes (un million cinquante mille francs). Une partie est donnée par la ville et l'autre par le Royaume. C'est le ministre des Beaux-Arts qui nomme le directem*. Il y a beaucoup d'abonnés, mais ce ne sont pas eux qui sont le principal soutien du mouvement national. Notre noblesse, nos magnats défendent au Parlement notre nationalité avec l'énergie que vous connaissez, mais, en fait d'art, ils sont absolument cosmopolites. Ils font de longs séjoiors à Berlin, à Paris, à la Côte d'Azur et veulent, en rentrant, pouvoir applaudir les œuvres qui letu* ont plu là-bas. Je donne en ce moment « Mignon », « Samson et Dalila », Carmen « »; mais je n'oublie pas que mon devoir est de représenter avant
tout nos œuvres nationales. On vient même d^naugurer une série de spectacles pour les écoles, afin d'apprendre à notre jeunesse à s'intéresser avant tout à l'art du
li doit y avoir encore d'autres œuvres hongroises dignes d'être citées?
jg }q crois ! D'abord il y a « Maria «, écrite en collaboration musicale par le
professeur Szendy et M. Szabados. Puis je compte beaucoup sur l'œuvre qu'im leune musicien hongrois compose en ce moment- à Cologne, où il est chef d'orchestre à l'Opéra. Il se nomme Abranyi et il a choisi comme scénario la « Moiina Vamia » de votre compatriote Maeterlinck.
Comment s'appelle votre kapellmeister ?
J'ai six chefs d'orchestre. Mon kapellmeister en titre est M. Stéphan Kerner.
« Nemo » est dirigé par M. Szikla. Ne manquez pas de venir entendre « Nemo » demain.
— C'est convenu. ., r,, .
Là-dessus je quittai M. Mader en le remerciant de son charmant accueil. C est im homme d'ime soixantaine d'années, aux dehors calmes, mais chez qui on devine une énergie tranquille et une volonté tenace.
La salle de l'Opéra hongrois est fort grande, superbement éclairée durant les entr'actes et garnie de fauteuils réalisant le dernier mot du confort. Quant aux vestiaires, ce sont de vrais salons. Mais j'ai hâte d'en venir à « Nemo », dont voici le sujet en abrégé : Un jeune musicien de talent a été fait pri&onnier par les Turcs en même temps que son père. Ce dernier, par lâcheté, abjure sa foi et veut forcer son fils à faire de même. Mais le jemie homme parvient à s'échapper et retourne dans sa patrie où il devient le musicien de la cour de François Rakoczi II. Seulement, comme il n'a pas voulu révéler son nom déshonoré par son père, le prince l'appelle « Nemo ». Nemo devient amoureux d'une dame d'honneur de la prmcesse, Klara Badinyi, laquelle le paye de retour, mais il trouve un rival dans le marquis Desalleurs, ambassadeur de France, qui parvient, par de fausses accusations, à le faire chasser de la coiu-. De désespoir, le pauvre musicien se fait moine. Un soir que le prince s'est égaré près de sa retraite, on l'avertit qu'il vient d'être attaqué et que le péril est grand. Il s'élance, sauve son souverain, mais reçoit dans la lutte un coup mortel. C'en est fait du pauvre Nemo, jouet de la fatalité ; mais, son innocence ayant éclaté, il a du moins la consolation de mourir auprès de sa bien-aimée, pleuré par celui qui l'a injustement proscrit.
Ce sujet comme on voit, est assez scénique. Au dernier acte, il y a ime scèrie poignante, celle où des bandits viennent livrer au moine l'ambassadeur français qu'ils ont capturé. Dans un accès de rage, Nemo veut frapper le prisonnier avec la bêche qui lui sert à creuser sa fosse, mais les chants pieux de la chapelle lui font tomber l'arme des mains et, magnanimement, il défait les liens de son accusateur. La musique du comte Zichy est captivante et même, en maintes scènes, empreinte do passion sauvage. Son orchestration est colorée et pleine d'intentions heureuses. C'est ainsi qu'il souligne le rôle du traître français de saisissants effets de trompettes en sourdine. Il lui arrive aussi, en « vrai Hongrois » d'employer le « cymbalon », surtout quand il a recours à des thèmes populaires. Toutefois l'ensemble de l'œuvre donne un peu l'impression d'mie vaste mélopée, d'une rapsodie, dvm enchaînement de czardas individuellement intéressantes mais finissant par produire uno légère monotonie. Quant au métier, il ne m'a pas paru que les musiciens hongrois fussent aussi avancés, aussi modernes que les tchèques.
Les orchestres hongrois sont bons, mais ils ont la caractéristique de l'âpreté. Ils ont la « czarda » dans l'âme et donnent à tout ce qu'ils jouent une teinte vui peu
sauvage.
Je ne connais pas de ville qui soit aussi agréablement pittoresque que Buda- Pesth. La promenade sur le quai François-Joseph est délicieuse. C'est la plus belle de la ville et la circulation des véhicules y est complètement interdite. On dirait une plage au bord du Danube. De l'antre côté, la ville de Bude s'étage sur les collines, dominée par le château royal, où l 'empereur-roi a résidé ces jours derniers et reçu beaucoup de monde, essayant do débrouiller la crise politique qui n'est pas
encore terminée. Cependant, pour être mtense, l'animation de la ville n'est pas anormale. Chacun suit les événements dans les journaux, les plus humbles même s'en occupent. Le portier d'hôtel, les bateliers du Danube, les gardiens du musée, l'employé de l'ascenseur fout leur service mi jom-nal à la main. Je suis allé voir le nouveau Parlement, au bord du fleuve. On imaginerait difficilement monument à la fois plus sévère et plus élégant, moitié roman, moitié gothique, avec son dôme central et ses nombreuses petites tourelles, il symbolise la lutte actuelle. La salle du trône, toute byzantine, est d'un luxe original avec ses statues polychromes de rois hongrois, et la salle des séances, où siègent Kossuth et Tisza, est vraiment remarquable.
Les théâtres sont nombreux à lîuda-Pesth. Au théâtre populaire j'ai vu le « Mikado », une opérette de Sullivan., où l'on blague rudement Kouropatkine, en hongrois s'entend. Vous savez combien les Hongrois sont intransigeants sous le rapport de la langue. Cependant, ils font ce qu'ils peuvent pour rendj'e service aux étrangers et, si l'on sait l'allemand, on se tire toujovu-s d'affaire, même quand on exciirsionne dans les environs qui sont fort agréables, svu-tout l'île Marguerite que l'archiduc Joseph a transformé en un parc ravissant. Quant au vieux Bude, on le découvre admirablement d'une hauteur où, d'une vUle inachevée, émerge une anciemie mosquée turque, rendue sacrée à l'Autriche-Hongrie par un traité spécial, à cause de la dépouille d'un marabout qui y repose. D'autre jDart, du mont des Souahes, on a une saisissante vue panoramique de Pesth, la « moderne ». Mais rien ne surpasse l'impression qu'on éprouve à l'arrivée, quand le bateau de Vienne, après avoir suivi le Danube, contourne l'île Marguerite : les collines de Bude et les quais de Pesth apparaissent dans un tel éclat de lumière que l'on se croit en présence d'un décor de féerie.
A VIENNE. — L'Opéra. — Une première. — A Presbourg. Le yacht de la reine Draga. — Le château de Schoenbrunn.
Je ne songe pas à décrire Vienne. Cette capitale est trop connue et, d'ailleiu-s, ce n'est pas en quelques jours qu'on peut s'en faire une idée suffisante. Cependant on s'aperçoit bien vite que le cosmopolitisme y régne en maître. On y parle toutes les langues et l'on y jouit d'un confort raffiné. Comme bien vous pensez, je sviis allé voir les musées impériaux ou j'ai été vivement intéressé par vuie série de toiles de Breughel le Drôle, La plupart de ces tableaux sont de vrais foiu-milières humaines, surtout la « Tour de Babel ». Mais ce qui m'a vivement amusé, c'est la « Dispute du Carnaval et du Carême ». Les deux princes rivaux sont entom'és d'une foule de partisans. Les uns, pansus et joufflus, les autres hâves et minables. Ils sont tous deux juchés sur un escabeau. Le Carnaval ventripotent brandit une lance au bout de laquelle sont enfilées des victuailles succulentes, tandis que le Carême, d'une maigrein' de squelette, manie une longue pelle en bois, dans laquelle s'étalent piteusement xine couple de harengs ! La scène est d'une verve extraordinaire. J'ai eu l'occasion, dans ce Musée, de refaire une réflexion qui m'avaient suggérée déjà les musées du Nord de l'Italie. Ces chefs-d'œuvre sont presque toujours accaparés par des copistes, et parfois ce sont de vrais échafaudages qui en cachent la vue au visitevLT. Certes, on doit permettre de faire des copies, mais il me semble qu'il devait y avoir pour cela des heures spéciales.
On sait que Vienne possède, à côté du Musée officiel, la plus belle collection particulière du monde : la galerie Lichtenstein. Ce qui est généralement moins visité, c'est l'habitation des princes, car ils sont actuellement deux frères, tous deux célibataires et âgés d'mie soixantaine d'années. Après eux, leur immense héritage passera à une branche collatérale. Cette habitation dépasse, sinon en grandeur, du moins en luxe, le palais impérial lui-même. Il y a surtout une salle des glaces, du plus pur Louis XIV, qui est d'une richesse prodigieuse.
J'ai passé plusieurs soirées à l'Opéra et j'y sviis tombé en plein répertoire wagné-
rien. J'y ai vu le « Vaisseau Fantôme » et 1' « Or du Rhin ». Hans Richter ne dirige plus.
Ce sont à présent les capellemeister Mahler et Schalk qui font florès. Inutile de vous
dire que l'orchestre, fort nombreux, est absolument parfait. Quant aux décors, je n'en ai nulle part vu de plus beaux, mais, sapristi ! quelles rudes coupvires on fait ici dans les partitions de Wagner ! En moins de deux heures et demie 1' « Or du Rhin » était terminé.
J'ai eu le grand plaisir d'assister à une première. La salle, comme toujours, était comble, mais cette fois éblouissante de toilettes. Il s'agissait d'une œuvre d'im Autrichien : Hans Pfitzner. Cela s'appelle la «Rose du Jardin d'Amoiu'». (« Die Rose vom Liebesgarten ») Le poème, assez compliqué, est de James Grùn. Le titre porte : « Opéra romantique en deux actes, un prologue et un épilogue ». Mais, c'est plutôt un opéra féerie ,dont le sujet peut se résumer en quelques mots. L'action se passe dans le pays de l'idéal. Un jeime homme (Siegnot), qui est parvenu à pénétrer dans le jardin d'amour, obtient de la déesse des étoiles qui y trône avec l'enfant du Soleil (deux rôles muets) une rose rouge magique. Cette fleur lui donnera Tamour de la déesse de la Soiu-ce, qui l'aime en effet, mais qui, aveuglée par la lumière éclatante du séjour heiu-eux, refuse d'aller plus loin, La porte du jardin d'amour se referme avec fracas, les esprits des ténèbres blessent le jeune homme et précipitent la Source dans les profondem-s d'une caverne fantastique. Mais Siegnot parvient à l'y rejoindre et la dispute au magicien qui y règne. Invoquant l'amour, il parvient, nouveau Samson, à faire s'écrouler les voûtes, mais au prix de sa vie. C'est alors que la Source ramène son cadavre au jardin d'amour. Elle rend la rose à la déesse des étoiles, qui, émue, consent à rappeler à la vie Siegnot, le héros amom-eux. Ce li\Tet, peu moderne et assez vide, surtout au début, comporte un extraordinaire développement de scènes au bord de lacs poétiques et dans les nuages. Il y a aussi des coups de théâtre et des effondrements. On y voit des décors machinés de façon admirable et des ballets ravissants, des ballets comme on n'en voit qu'à Vienne. Mais cette œuvre n'est pas seulement un spectacle pour les yeux. M. Hans Pfitzner est un musicien de talent, connaissant son métier à fond. Son orchestration est d'une grande richesse et, de plus, il cultive avec succès la mélodie. Il a dû paraître au moins ime dizaine de fois à la rampe au milieu d'un grand enthousiasme. C'est un petit homme sec, d'mie borme cinquantaine d'années, aux yeux effarés derrière son pince-nez, assez embarrassé de sa personne. On a fait aussi un grand succès au ténor Schmedes, qui remplit le rôle de Siegnot, ce qui ne l'empêche pas d'être superbe dans Loge de 1' « Or du Rhin », ainsi qu"à M'^<^ Fôrster-Lanterer, la soprano idéale, chargée du rôle de la Source. Son bel organe est du plus pur cristal.
Faut-il dire que l'Opéra de Vienne est de toute beauté? J'ajouterai qu'en général, dans les pays que je viens de visiter, les théâtres sont admirablement organisés. J 'ai vu ceux de Leipzig, Weimar, Dresde, Prague, Vienne et Budapesth. Tous sont de vrais temples de l'art.
J'ai profité d'un bateau local pour rendre visite à l'ancienne capitale de la Hongrie : Presbourg, en hongrois; Porsony (prononcez Pozogn). C'est là qu'on couronnait les anciens rois. En débarquant, j'ai pu visiter le yacht de plaisance de feu la reine Draga de Serbie. Il venait d'arriver de Belgrade et l'on désire le vendre. C'est un petit navire assez simple, sans luxe, mais pourvu d'un éclairage électrique inusité. Même à l'extérieur il y a des lampes à incandescence en nombre tel que tout autoiudes bastingages, on peut produire des chapelets lumineux. Presbom-g est une ville tranquille, où l'élément allemand semble gagner du terrain. C'est ainsi que la troupe hongroise du théâtre de comédie vient d'être remplacée par une troupe allemande. On voit cependant déjà ici, comme à Budapesth, de nombreux costumes nationaux. Ce sont les femmes surtout qui les portent : un foulard sur la tête et des jupons bouffants et multicolores, tombant sur d'énormes bottes de gendarmes. Les jolies filles ne sont pas rares, mais vraiment ces chaussures grossières ne les flattent guère.
C'est avec intérêt que j'ai visité le château de Schœnbrûnn. En général, il est assez simple, mais il contient un joyau : la Salle des laques. Quelle merveille ! Tout charme dans cet appartement aux proportions parfaites. Dans 1' Aiglon », Rostand a eu recours à ce décor et, au théâtre Sarali Bernhardt, la reproduction en était \Taiment fort exacte. C'est à côté de la Salle des laques que se trouve la chambre où mourut le duc de Reichstadt Tous les meubles en ont été changés. Pauvre Aiglon I
Il ne reste de lui que son berceau, qui fait partie des trésors de la couronne d'Autriche. Il est tout en argent doré. Dominé par vuie victoire agenouillée, il porte au bord de la corbeille, un petit aigle en argent massif. J'ai vu aussi le tombeau de l'Aiglon. L'intorttmé prince repose dans la crypte impériale, à l'église des Capucins, à côté de sa mère Marie-Louise, et non loin de l'archiduc Rodolphe...
Des allées riantes conduisent au travers du parc jusqu'à la gloriette, qui est célèbre, et où l'Aiglon donnait, dit -on, ses rendez -vous d'amour. De là on peut voir Vienne rayonner à l'infini et le Danube contourner la plaine de la March, qui s'étend jusqu'aux contreforts des monts Carpathes.
SALZBOURG et le Kœnigsee. — Une mine de sel. — Le Mozarteum. — Inspruck et la vallée de la Stubai. — L'archiduc Joseph d'Autriche. — La route de l'Arlberg.
J'ai trouvé Salzbovu-g enseveli sous la neige, mais le lendemain, de bonne heure, un radieux soleil éclairait l'hivernal paysage, et je résolus d'aller visiter le -c Kœnigsee », qui passe pour être le plus beau lac de l'Allemagne. Il est situé en Bavière et la route qui y mène est assez longue. Mais la neige avait recouvert montagnes et forêts de véritables dentelles et ce pittoresc^ue tableau faisait paraître plus courte l'interminable vallée blanche. Le « Kœnigsee » est mi lac d'ime limpidité extrême, entièrement entouré de hautes montagnes rocheuses. On ne le parcourt qu'en barquette et l'on y jouit, dans la solitude, d'un décor absolument sauvage. Nous sommes ici dans un pays de chasse. Sur les sommets environnants daims et chamois, dans leurs com-ses hardies, semblent parfois tomber dans l'abîme, alors qu'ils gambadent gracieusement de roche en roche. Au retour, le soleil avait fait son œuvre et les rideaux de dentelle avaient disparu, à mon grand regret, car, bien que le pays soit beau, la neige le rend plus captivant encore.
Salzbourg, ancienne principauté ecclésiastique a dû sa prospérité à ses mines de sel. Il y en a à Berchtesgaden, village fort pittoresque et à Hallein. J'ai visité ces dernières, ce qui n'offre guère de danger, car il n'y a pas de grisou dans les mines de sel. Mais le «Durrenberg» est assez dm* à monter. Au faîte on entre dans la mine après avoir échangé ses vêtements contre un complet de mineur. On longe d'abord de très longues galeries et l'on vous montre de temps en temps une pile de soutiens en bois un peu courbée sous la pression de la montagne Puis on passe le poteau-frontière bavarois, sans rencontrer de douanier, bien entendu. D'ailleiu-s, on revient bientôt sur le sol autrichien pour se mettre à califovu-chon sur des raUs en bois, et, sans autre lumière que la chandelle que l'on vous a domiée à l'entrée, on se laisse glisser siu- des pentes qui, en un clin d'œil, vous font parfois descendre de quatre-vingts mètres. On arrive ainsi à un lac artificiel, au centre de la montagne, destiné à la cristallisation du sel. Il est éclairé à l'électricité et on le traverse en barque. Le chlorm:e de sodium se présente à l'état brut sous forme de pierre grise émaUlée de petits cristaux. Parfois la roche est toute rouge et offre des cristaux déjà grands. On ne travaillait pas dan.-, la mine lorsque je l'ai visitée, les ouvriers étant occupés à la réfection du matériel, mais on a néanmoins pu me montrer comment se pratique le forage électrique. La sortie se fait à l'aide d'im banc posé sur des rails et l'on revient ainsi au pied du Durrenberg.
Mais il y a à Salzbom-g une attraction d'un tovit autre genre : c'est le Mozarteum. Mozart, comme on sait, étant né dans cette ville, un comité a loué le troisième étage de la maison n° 9 de la Getreidegasse, oix habitait sa famille, et a transformé cet étage, comprenant deux modestes chambres en un musée intéressant et touchant à plus d'un titre. On poirrrait passer des heures rien qu'à feuilleter l'albimi de Mozart qui contient des lettres originales et des autographes précieux. Le musée renferme aussi les cadeaux que Marie-Thérèse fit à l'illustre compositeur, ainsi que ses deux pianos. Il y a une petite épinette rendant des sons grêles et nasillards et xm « piano de concert », sans pédales, dont la sonorité est \m peu meilleure. De son temps ce devait être déjà cependant un instrument à grand effet. Ce qioi m'a paru ciorieux, c'est vm cahier de devoirs de contrepoint simple, avec pas mal de corrections, faites probablement par Haydn dont Mozart fut l'élève pendant quelque temps. Le Mozarteum a pour but de réunir les fonds nécessaires à la construction d'un temple
où, chaque année, se donnerait un festival consacré aux œuvres du maître. Déjà, l'an dernier, Mottl dirigea un concert à Salzbourg et lui semblable projet est à l'étude pour l'été de Tannée prochaine. On a placé siu- la pente du Kapucinerberg la petite maisonnette dans laquelle Mozart composa à Vierme la « Flûte enchantée ». C'est plutôt lui petit chalet de jardin. On y a aussi réuni bien des souvenirs. D'ailleiu-s, à Salzbourg on ne voit que le nom de Mozart. Il y a la passerelle Mozart, sm- la Salzach, et même les bonbons Mozart, doux et gracieux comme sa musique !
Si Salzbourg a un aspect coquet, Inspruck est plutôt sauvage comme décor. La capitale du Tyrol est entoiu-ée de montagnes de tous côtés. L'immense masse des Alpes calcaires forme Je fond d'im paysage grandiose, et, comme vous le supposez, les buts d'exciu-sion ne manquent pas. En particulier, Inspruck est le point de départ d'xm voyage en Engadine et l'on peut aussi, avec de bons chevaux aller jusqu'à Oberammergau, la localité bavaroise célèbre par les représentations du Drame de la Passion. J'ai, quant à moi, visité la Vallée de la Stubai, qui compte près de quatrevingts glaciers et qui offre des points de vue merveilleux. Le TjtoI est vraiment, potu" le toiu-iste, le pays par excellence. Il est resté abrvipt et les costumes tyroliens, qui diffèrent presque de village à village, sont encore très nombreux.
Inspruck ne peut pas se glorifier d'avoir donné le joiu- à un maître musicien, mais il a le culte du patriote Andréas Hofer, dont on montre l'auberge dans la montagne, et qui fut exécuté en 1809 à Mantoue, par les Français, pour avoir voulu affranchir son pays. Le quatorzième corps d'armée autrichien a son quartier général à Inspruck, et c'est l'archiduc Eugène qui le commande. Il se plaît dans le pays, car il a l'amoiudes montagnes. L'archiduc Eugène, d'une rare distinction d'allures, a quarantedeux ans environ. Il est cousin de l'empereiu-, mais toscan d'origûie et sa taille est celle d'un géant. En sa qualité de supérieiu- de l'Ordre séculier de St-Mathieu, il a fait vœu de célibat, mais il aime à se mêler au monde et il fait souvent au propriétaire de l'Hôtel du Tyrol la stu-prise de venir dîner dans la salle commune. Il amène avec lui sa chapelle spéciale, ime petite symphonie militaire composée d'une dizaine de soldats tyroliens. Après le dmer, il lui faut son concert dont tout le monde profite ; puis, il se retire au son des premières mestu-es de l'hymne autrichien, qui, on le sait, est une mélodie de Haydn.
La route de Vienne à Zurich est de toute beauté. La forêt de Vienne (Wiener Wald) a des points de vue absolument charmants et les montagnes du Tyrol offrent, vers le soir, des effets de lumière fantastiques. A citer le petit lac de Zell, dont le cadre do verdure forme une oasis au milieu de rochers sauvages. Mais la route de l'Arlberg, après le passage de l'immense tunnel, avec ses ponts lancés dans l'espace à des hauteurs effrayantes, est bien ce que j'ai vu de plus majestueux. Le passage du Gothard est peut-être plus pittoresque, mais l'œil n'embrasse pas, comme ici, les cimes neigeuses qui s'étendent à perte de vue et vous donnent comme le vertige de l'infini. Quel dommage de parcourir cette région dans une confortable mais trop rapide roulotte, alors qu'à chaque instant disparaissent comme dans un rêve des paysages admirables où l'on voudrait pouvoir s'arrêter !
En Hollande.
Une fête universitaire à Leiden. — La faïencerie de Delft. La musique à Scheveningue.
Il y a quinze jom-s, je parcourais la Hollande, ce pays tant de fois décrit déjà, mais où les touristes retournent volontiers, attirés par son charme paisible.
A Leiden, j'ai assisté à une fête vmiversitaire qui m'a paru aussi originale qu'animée. Les étudiants célébraient le 330« anniversaire de la fondation de leur Université. Il paraît qu'après le terrible siège de 1573-1574 par les Espagnols, le prince Guillaume d'Orange, voulant récompenser les habitants de leur bi-avoure, leur offrit, à leur choix, une Université ou une franchise d'impôts pour un grand nombre d'années. Leiden choisit la première de ces récompenses et, tous les cinq ans, cet événement est fêté par un grand cortège. En Hollande, les trottoirs font partie des demeures. Aussi chaque habitant avait-il cloisonné sa « part de rue » et établi de petites estrades. Les rues étant fort étroites et interrompues par les canaux du vieux Rhin, il ne saurait être question de promener des chars. D'ime fenêtre de la « Minerva », la maison joyeuse des étudiants, je vis passer tous les groupes. L'ensemble représentait la joyeuse entrée du stadhouder Guillaume III, roi d'Angleterre, à La Haye, en février 1691. Entoiiré d'ime noblesse nombreuse, précédé et suivi de pages, le souverain est traîné dans un carrosse ébloviissant. On me dit que c'est le carrosse même de Gmllaume III qui était jusqu'à présent resté à Londres et que l'on vient de racheter pour la jolie somme de vingt mille florins. Je vous laisse à penser si l'étudiant chargé de représenter le monarque se prélassait fièrement sur les coussins royaux! Tous les costumes étaient d'une fraîcheur et d'une richesse admirables. Malheiu-eusement, on avait encadré les diverses parties du cortège de piquets de l'armée, et la marche était ouverte et fermée par des musiques militaires. A Anvers, où l'on s'y connaît, on aurait évité cet anachronisme.
Delft, la coquette, que les touristes, visitant la Hollande, ne manquent jamais d'aller voir, possède une ctu-iosité d'autant plus remarquable qu'il est très difficile d'y avoir accès : c'est la célèbre faïencerie, ou, poiu- être plus exact, la seule faïencerie qui subsiste des vingt-huit établissements (plateelbakkerijen) que la ville comptait vers la fin du dix-septième siècle. Au centre de l'Oosteinde, au bord de l'inévitable mais toujom-s typique canal hollandais, mie petite façade sans importance porte comme enseigne : « De Porceleine Fies » (La Bouteille de Porcelaine). Malgré la rigueur avec laquelle on défend l'entrée de la maison — on me l'avait tout au moins affirmé — j'eus la chance d'être piloté par un employé des plus aimables et je conserve de ma visite une impression plus vivace que de celles que j'ai faites à Meysen (Saxe) et même à Sèvres.
— Pourquoi, demandai-je à mon cicérone, évite-t-on si sévèrement de montrer au public la fabrication de la porcelaine de Delft ?
— Parce que cela a donné lieu à de nombreux abus : modèles copiés, dessins disparus. De «Porceleine Fies» a été reprise en 1876 par l'ingénieiu- Joost Thooft. Parmi les ouvriers, U trouva un. vieillard presque octogénaire, Cornelis Tulk, qui, encore en possession de l'art si délicat de peindre sur la siu-face poreuse de la faïence, forme ime génération nouvelle d'artisans. Aujourd'htii les dessins sont faits par M. A. Lecombe, professeur d'artp décoratifs à l'Ecole Polytechnique de Delft, et par notre chef d'atelier, M. Senf. En 1881, M. A. Labouchère s'associa à M. Thooft et aujourd'hui, par suite de la mort de son associé, il dirige seul la maison en ce moment. Il n'est malheureusement pas ici aujom-d'hui. Quant à nos ateliers, ils comptent en ce moment une bonne centaine d'ouvriers.
— Quelle est la marque exacte du Delft actuel. ?
— Une bouteille renversée sous laquelle se trouve un J traversé d'un T (Joost Thooft).
Puis mon guide me montre la façon dont on modèle un vase, une tasse, une assiette, ainsi que les petits carreaux destinés à l'ornementation des murailles. Les méthodes ne diffèrent pas sensiblement de ce que j'avais vu ailleurs. Mais, dans l'atelier des peintres, je remarqtiai immédiatement une forme nouvelle de porcelaine polychrome pour panneaux décoratifs.
— Ceci date depuis peu, me dit mon guide Cette pâte, toute récente, nous l'appelons « sextielaardewerk ». Les décors sont gravés dans la pâte tendre et, après la première cuisson. Ton y applique des émaux et des couleurs « grand feu » à reflets métalliques. C'est la porcelaine « Jacoba ».
— Mais pourquoi lej pièces diffèrent -elles de forme et de grandevu-?
— Pour mieux suivre le dessin de l'artiste. On supprime ainsi les irrégularités inévitables des pièces uniformément carrées- Voici notre dernière création : le biscuit bleu de Delft,
Et mon guide obligeant me montre une adorable série de potiches d'une extrême finesse de pâte et aux jolis dessins bleu-pâle. C'est ravissant et bientôt les collectionneurs devront ajouter : ur leurs cheminées et consoles ces bibelots délicats.
A Scheveningue, grâce au beau temps, le monde commence à arriver et les concerts s'organisent auKursaal. Un jour par semaine est consacré à l'audition de solistes de valevrr et un autre à la symphonie classique. C'est ainsi que j'ai entendu la septième de Beethoven. Pour le surplus, les programmes sont éclectiques ;j'y ai vu figurer avec plaisir les noms de Cherubini, Godard, Dvorak et même ceux de Bach, Gluck et Berlioz. C'est toujours l'excellent orchestre philharmonique de Berlin qui donne ces concerts ; il est fort bien dirigé cette année par le kapelmeister August Sharrer
En France.
Le Nord-Ouest de la France. — Curieux musée à Bordeaux.
Arcachon.
J'ai entreprife un «tour de France «dans le dessein de comparer entre eux les grands théâtres de province et de pouvoir, à mon retour, vous communiquer le résultat de mes observations. C'est le nord-ouest que j'ai parcouru en premier lieu en commençant par Amiens. On projette dans cette ville une Exposition universelle en miniature pour le mois d'avril prochain. Elle s'élèvera sur les vastes terrains de la promenade de la Hotoie et les travaux sont déjà commencés. Il paraît qu'Arras a fait de même il y a deux ans et que la réussite a été complète. L'entreprise, en tous cas, n'a guère fait de bruit.
Ce qui frappe dans le nord-ouest, c'est le nombre de cathédrales remarquables que l'on y rencontre. Celles d'Amiens, de Rouen et de Chartres sont trop célèbres poiu- que j'y insiste J'ai été heureux de retrouver restavu-ée celle de Chartres qui, il y a quelques années, était dans un état de délabrement regrettable Tous ces monuments frappent plus par la noblesse de l'architecture que par les tableaux qu'ils renferment. Ces derniers, en effet, sont rares et le plus souvent médiocres. Dans le nord de l'Italie, on fait la constatation inverse : on y trouve, dans dos temples sans apparence extérieure et souvent sans style, de vrais chefs-d'œu\Tes. A Chartres, toutefois, la petite église St-Pierre possède des émaux d'une extrême beauté qui ornent les bas-côtés de la chapelle du fond et représentent les douze apôtres en quatre triptyques. Henri II les fit faire pour le château d'Anet qu'il offrit à Diane de Poitiers. Limousin, l'auteur de ces émaux uniques comme grandeur, y a réalisé des miracles de coloris qui on font de vrais tableaux.
A Rouen, on peut préférer à l'architecture un peu irrégulière de la cathédrale, la
pureté gothique de St-Oueu dont le dôme central est surmonté d'une vraie ciselure, nommée la « Coiu-onne de Normandie ». Rouen est d'ailleurs riche en églises; celle de St-Vincent captive par ses merveilleux vitraux.
On sait que depuis longtemps la porcelaine de Rouen ne se fabrique plus. Cette céramique triompha de 1557 à 1795 et le musée des Beaux-Arts, fort intéressant sous ce rapport, nous montre l'histoire entière de la fabrication.
Les^envu-ons de Rouen, on le sait, sont charmants. De la hauteur de Bon-Secours on découvre, près du monument assez ordinaire de Jeanne d'Arc un superbe panorama de la ville et de la vallée de la Seine. Enfin, on vient d'élever à Rouen un monument aux frères Bérat, les chantres de la Normandie.
A Angers, où je fus ensuite, les grands parcs de camélias des jardins du Mail étaient en fleurs. Je n'ai pas manqué d'admirer les si curieuses ruines de l'église Toussaint qvii se trouvent en pleine ville et qu'envahit une vraie forêt de verdure, poussant parmi les tombeaux et les débris encore imposants des nefs gothiques.
A Nantes, la ville aux très vieilles maisons, j'ai visité le château des ducs de Bretagne, qui sert de caserne. Il est bien délabré, mais M. Devrin, architecte des monuments historiques, en a proposé la reconstruction complète dans le but d'en faire l'Hôtel de ville et en même temps le musée de Nantes. Son projet est exposé et l'on espère qu'il sera bientôt réalisé.
A Saint-Nazaire, j'ai opposé le passé au présent et même à l'avenir en m'arrachant à la contemplation d'un dolmen druitique pour parcourir les travaux importants du nouveau port, espoir de cette petite ville assez morne. La région seule est admirable avec ses plaines vallonnées et ses bois aux rutilants paysages d'automne.
A Bordeaux, je ne puis vraiment plus vous découvrir la place des Quinconces. Par contre, j'ai eu l'occasion de visiter le Musée Bonie, qui est curieux. M. Bonie, mort à l'âge de 76 ans, employa cinquante -huit ans de sa belle vie à le constituer. Il y a là une salle Louis XIII de toute beauté, vme poétique coiu* mauresque, un harem (rien que les meubles et le décor) et vme mosquée. Partout des armes et des porcelaines rares. M. Bonie voyageait beaucoup, surtout avec un de ses frères qui était amiral. A Bordeaux, il passait pour un excentrique. Au îur et à mesure qu'il ajoutait une salle à son musée, il osait mi peu moins vivre dans sa maison. « C'est ainsi que finissent tous les collectionneurs enragés », me disait son domestique, le gardien actuel. Il avait fini par habiter le grenier et par mviter ses amis au restaixrant de peur de salir ou de gâter quoi que ce soit ! Il était conseiller à la Cour d'appel et il a partagé son existence entre ses fonctions de magistrat, ses voyages et ses collections.
Je ne vous parlerai d'Arcachon, où j'ai également poussé une pointe, que pour constater que son énorme bassin près de l'Océan fait impression, que la forêt qui abrite la ville d'hiver est un peu monotone, mais que le climat est vraiment enchanteur : ciel bleu, riant soleil, brise tiède, que voudriez-vous de plus?
Je suis venu trop tard pour des vendanges du Médoc, mais tout le monde en parle encore. D'ailleurs, à Bordeaux, chacun est un peu marchand de vin, et i n'y avait pas jusqu'à mon cocher qui ne voulût m'en vendre. — « Il est si bon marché ! me disait-il avec son « assent » chantant, que lorsque vous voulez acheter deux barriques vides, on vous en donne toujours une pleine ! »
Ah ! le soleil du Midi !
La (( Cité )) de Carcassonne.
Après plusieiu-s jours de temps agréable et de ciel bleu, j'ai retrouvé la pluie à Toulouse. Jamais les Toulousains n'ont eu si mauvais temps à cette époque de l'année, disent-ils. La ville, qui a une colonie espagnole assez considérable, offre quelques artères presque plus belles que les grandes rues de Bordeaux Mais, à part les cloîtres pittoresques qui font partie du Musée, et où l'on peut voir quelques fragments antiques et la remarquable église romane de St-Sernin, Toulouse n'offre guère de curiosités marquantes. A Carcassonne. j'ai retrouvé le soleil. J'y ai aus^i rencontré mie attraction de premier ordre. Une attraction à Carcassonne, me direz-vous, dans une ville qui passe pour insignifiante? Eh ! oui, elle renferme ime des choses les plus curieuses que l'on puisse visiter dans le Midi : la Cité. La Cité, c'est l'ancien Carcassonne, c'est-à-dire le château des Trencavels et ses formidables fortifications. Les Trencavels furent les vicomtes et les maîtres du pays du onzième au treizième siècle.
Ils se révoltèrent sous Saint-Loiiis, qui isola la Cité. Mais le siège dura si longtemps qu'un nouveau Carcassonne se fonda jDendant la lutte : c'est la ville basse actuelle. Le touriste n'est pas peu siirpris en traversant l'Aude, sur le Pont-Vieux, de voir se dresser devant lui, sur une hauteur, un bvu-g cyclopéen, aux proportions vraiment formidables. Cette masse gigantesque, qui n'a pas moins de cinquante-quatre tours et qui abrite un château intérieur, domine superbement l'admirable vallée de l'Aude. Quand la « Cité » a-t-elle été fondée ? On dit qu'elle remonte à l'époque de la Gaule narbonnaise, mais on n'est pas d'accord stu- ce point et il paraît que ses origines sont plus anciennes encore.
La visite de la Cité est chose assez fatigante. Il faut remonter le faubourg de la Barbacane et entrer dans les fortifications par la porte de l'Aude, pratiquée exprès pour cela, car, primitivement, il n'y avait que la porte narbonnaise, du côté de la plaine. Les fossés manquent, car la forteresse est tout entière en élévation. Pour parcourir le chemin de ronde et visiter les tours, il faut faire au moms trois kilomètres. Les tours, qui portent chacune le nom du dernier capitaine qui les commanda, sont tantôt romaines, tantôt visigothes, parfois les deux ensemble. La plupart sont à quatre étages de profondeur et renferment des cachots à supplices oix d'énormes puits à provisions. Des sommets les plus élevés on admire tm panorama grandiose. Vers la gauche naissent les Pyrénées, tandis qu'à droite descendent doucement les montagnes Noires, derniers contreforts des Cévennes. Entre les deux se déroule la vallée de l'Aude qiii suit longuement son coxu"s capricieux. A l'opposé une plaine immense aux champs roussis de vignobles motn-ants et tachetée au loin de blancs villages. Tout cela évoque un passé lointain, surtout ce burg terrible, ces tours, ces meurtrières, ces mâchicoulis, par où tombaient sm- les assiégeants le plomb fondu et le bitume enflammé. A mes yeux ressuscite la Féodalité, avec ses guerres mterminables, ses rivalités de seigneurs, ses prouesses et ses cruautés. Le château de Carcassonne saisit, il épouvante presque. Il est vrai qu'il n'existe nulle part, en Europe, vm ensemble aussi complet, aussi redoutable de fortifications médiévales, ni qui soit situé dans un décor aussi majestueux.
Les fortifications montent à mesure que le terrain s'élève et, autour de la porte narbonnaise, du côté de la plaine, les tours sont plus nombreuses et la visite y est particulièrement fatigante. C'était là, en effet, le point vulnérable de la place. Les escaliers y sont à peine praticables et il est bon de n'y pas avoir le vertige. Mais voici qui est encore plus cm-ieux et, je crois même, imique : douze cents Carcassonnais habitent la Cité et y vivent tranquillement de la vie de nos joiu-s ! Il y a là des magasins, des écoles et un cimetière. Entre le chemin de ronde et les fortifications extérieures, se trouve ce qu'on appelait jadis la lice. C'est là qu'avaient lieu les joutes et les tom-nois. On y voit maintenant des propriétés particulières que l'Etat rachète peu à peu. Depuis l'an dernier, la Cité a pris rang, en effet, parmi les monuments historiques de France. Au milieu des habitations modernes, dont les toits font un pitoyable effet à côté des fortifications si anciennes, est enclavée l'église St-Nazaire qui remonte paraît-il, au cinquième siècle, et qui a devant elle la seule demeure de l'époque que la Cité renferme encore ; elle est occupée par un antiquaire. Il y a aussi le château qui est transformé en caserne et que l'on ne visite pas. La Cité de Carcassonne est certainement le monument le plus cimeux que j'aie rencontré. En redescendant de là dans un paysage éclairé par le soleil couchant, hanté de visions du passé, on rentre avec regret dans Carcassonne la neuve, gros village insignifiant qui n'offre pour toute curiosité que les boulevards plantés de merveilleux platanes.
Intervie-çvr de M. Magnaud, le bon juge de Château-Thierry.
En arrivant à Château-Thierry, mon premier soin fut de me diriger vers le petit Palais do justice où siège le président Magnaud, si connu jjar ses jugements hardis, quoique légaux, et ses démêlés avec la Cour d'appel d'Amiens. Là on m'apprit que M. Magnaud habite un hameau dépondant de la ville, Chiorry, d'où il se rend tous les matins, à cheval, au Palais de justice. Le « bon juge » aime beaucoup le mouvement et le grand air. Je me rendis aussitôt à Chierry, on me désigna la maison du populaire magistrat, et me voici aussitôt introduit dans vme salle à manger aux meubles rustiques. Je remarque quelques livres de droit sur une crédence.
M. Magnaud ne tarde pas à arriver, la main tendue, le regard franc, bien d'aplomb, et il me fait asseoir au coin du feu. Il peut avoir cinquante -cinq ans; ses cheveux sont blancs, mais sa barbiche est restée noire, ce qui donne de l'originalité à sa physionomie. La figure pleine, épanouie, commande la sympathie. Je décline mon nom et ma qualité, et la conversation s'engage. M. Magnaud parle avec netteté et animation, mais avec im accent méridional très atténué (il est originaire du Lot-et- Garonne).
— Je suis venu à Château-Thierry, M. le Président, lui dis-je, sur le bruit de votre réputation. Le « Matin » d'Anvers s'est à plusieurs reprises occupé de vos jugements si clairs et il a admiré la façon dont vous savez mettre du cœur dans les lois qui semblaient en avoir le moins.
— Ce que j'ai fait, répond simplement M. Magnaud, tout autre pouvait le faire. Le seul mérite que j'aie peut-être, c'est d'avoir osé.
— La Cour d'appel d'Amiens vous a assez tracassé!
— Oh! je ne lui en veux pas! Ses juges auront certes eu leurs raisons pour agir comme ils l'ont fait. Moi, j'ai les miemies...
— Je n'oserais me prononcer, n'étant pas jurisconsulte.
— Tant mieux. Si l'on veut être équitable, il vaut mieux ne pas être jurisconsulte. On m'a accusé d'avoir violé la loi. Je n'en ai violé aucune. Lorsque j'ai acquitté des malheurevxx sans travail, coupables d'avoir volé un pain, après avoir enduré pendant trente-six heures les affres de la faim, j'ai simplement appliqué l'article 64 du Code pénal. Ecoutez-le : « II n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu, au temps de l'action, a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister ». Mais j'ai violé la jiu-isprudence, devant laquelle je ne m'incline pas. Les jugements rendus en 1830 ne sont plus de notre temps. Que d'autres suivent ces sentiers battus. Je juge, moi, comme le coevir et la raison me le dictent en 1905.
— Mais alors, est-ce la lettre de la loi, ou l'esprit des magistrats qu'il conviendrait de modifier?
— C'est l'esprit des magistrats, sans aucun doute. Je ne suis pas au courant de la situation en Belgique, mais, en France, la magistrature ne nourrit pas son homme. L'application des lois est donc souvent confiée à des personnes qui, par leur situation, peuvent se suffire à elles-mêmes, et qui, ayant des préjugés de caste, craindraient de sortir de la routine. C'est à cette situation qu'il faudrait trouver un remède; car nos lois sont, à tout prendre, assez larges poiu- que le cœur y trouve place. Remarquez que je ne dis pas qu'il n'y ait rien à y changer...
— Je le pense bien. Ainsi les rapports des patrons et des ouvriers...
— Pour cette question-là, il faudrait, à côté d'une caisse de retraite simple, une caisse de retraite pour les victimes d'accidents graves. Le patron n'expose que son capital, ce qui est certes un intérêt respectable, mais rou\Tier expose souvent sa vie, ce qui est grave.. Cependant, permettez-moi d'aborder un autre sujet. 'Vous savez, sans doute, que, depuis quelques temps, je défends, même par la plume, l'idée d'introduire l'union libre dans le Code...
— Pas possible!
— Parfaitement. Elle se pratique beaucoup en France; et c'est à cause des enfants que je poursuis ce but. Nous avons malheureusement ici deux majorités. La majorité ordinaire de vingt et un ans, et puis l'autre, la plus importante des deux, celle de vingt cinq ans, avant laquelle il est interdit aux enfants de se marier sans le consentement des parents. Quoique en m'occupant jamais de politique, comme juge, j'ai les idées très avancées et je voudrais remédier aux conséquences d'un état de choses qui aboutit à la naissance de beaucoup d'enfants naturels. Je désirerais protéger ces enfants et protéger en même temps la femme qui n'écope que trop souvent. Je demande que ceux qui recourent à ce genre d'union, ne pouvant faire autrement (car il est barbare d'imposer des attentes de quatre ans), aient le droit de faire la déclaration de cette union à la mairie. On inscrirait les enfants, « sous réserve », comme situation d'attente, et l'on retrouverait le père, le cas échéant — jusqu'au moment où l'on admettra enfin la recherche de la paternité. En outre, ce système serait favorable à la repopulation de la France.
— Et si, la lassitude venue, les amants se quittaient?
— Cela arrivera sans doute en cas de mésintelligence, mais le divorce, cher Monsietu", surtout celui par consentement mutuel, est-il si difficile à obtenir? Croyez-moi, la société; cette incorrigible routinière, a encore bien des progrés à réaliser...
— N'avez-vnus jamais songé à quitter Châteaii -Thierry, et n'est-il pas question