‹ Impressions de voyageChapitre 5 sur 7 · HO · texte numérisé non relu

HO

pour vous d'un siège à la Chambre, où voudraient vous voir tous vos amis, tant de France que de Belgique?

— J'ai toujovirs refusé. Je ne suis pas orateur, et puis, il reste vraiment trop peu de chose du meilleur discoixrs. A Château -Thierry, ou dans un autre arrondissement, je puis faire de la pratiqvie, ce qui vaut infiniment mieux. Mais, je défends souvent mes idées dans la presse... Tenez, M. Maurice Landray a écrit une pièce de théâtre : « la Loi de Pardon », en s'mspirant de mes idées. J'estime que le juge doit avoir le droit de pardonner, lorsque, l'acquittement étant contraire à la loi, il a la conviction absolue que cet acte de clémence est le plus sûr moyen de moraliser le coupable. Cette pièce a été jouée une centaine de fois à Paris, au Théâtre Trianon. La Chambre, trouvant la question intéressante, en avait voté l'iugence. Le rapporteur était M. Morlot.... Tenez, voulez-vous un exemple de ce que j'entends par la loi de pardon? Ces joiu-s derniers, un brave homme de maçon comparaissait devant la justice. Resté veuf avec une jeune fille de quatorze ans, qui était désormais son unique raison de vivre, il eut le chagrin de la voir devenir phtisique. Il travailla avec acharnement, fit des heiu-es supplémentaires pour acheter des médicaments qui ne la sauvèrent pas. Elle mourut au bout de deux ans, et son pauvre père, désespéré, eut à peine de quoi lui payer un modeste enterrement. Quelques jours après il alla au cimetière. Tout en pleurs, devant cette tombe où pas une fleur n'était déposée, le maçon prit une couronne à une tombe voisme et la déposa sur celle de sa fille. Le malheiu-eux fut condamné pour cela à huit jovus de prison, avec des « attendu » flétrissants !... (Ici le président Magnaud se lève, et tout ému) :

— J'aurais pardonné, moi. Monsieur, comprenez -vous? On ne pouvait condamner cet homme!...

Je n'avais plus qu'à remercier le « bon juge » de son accueil si cordial. Il me reconduisit jusqu'à la porte de son chalet.

— Pourquoi, demandai-je, avez-vous fait mettre siu' votre porte : « Simple demeure? »

— J'habite en pleine campagne. La poste se plaignait que les lettres qui m'étaient adressées n'eussent pas d'indication suffisante. Il a fallu baptiser ma petite maison. Comment voulez-vous que je l'appelle autrement que « Simple demeure »? J'y vis hem-eux avec Mme Magnaud. Mon seul, mon grand chagrin est de n'avoir pas d'enfant.

— Au revoir, M. le Président, je vais de ce pas voir la maison où est né La Fontaine.

— Ah !.. Vous souvenez-vous encore :

Selon que vous serez puissant ou misérable.

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Eh bien ! dans l'arrondissement de Château-Thierry, il n'y a pas de misérables condamnés parce que pavivres, ni riches acquittés parce que puissants ..

Telle fut la conclusion réconfortante du président Magnaud.

Et je me rendis rue Jean La Fontaine, songeant au « bonhomme » dont, au collège, on apprend par cœur tant de fables qu'on ne comprend bien que longtemps après, quand la vie vous les a expliquées. La maison du fabuliste abrite un embryon de musée et une société d'archéologie y tient ses séances. J'ai vu là im bon portrait de La Fontaine, que fit faire Mme de !a Sablière, sa protectrice. Il ne reste qu'une petit partie du cabinet de travail. Seul, dit-on, le tracé du potager n'aurait pas changé...

La Fontaine ! Le président Magnaud ! Il n'y a pas là d'antithèse : la bonté et la raison du fabuliste ont passé chez le magistrat.

D'Inspruck vers TExposition de Milan

par l'Engadine, Landeck, Hoch-Finstermtinz, Trafoï. — La vie sur les hauteurs. ^ L'infranchissable Stelvio. — Le col d'Ofen. — La gorge du Spoel. — Zernez. — Samaden. — Pontresina. — La Bernina. — St-Moritz. — La Maloja. — Le val Brégaglia. — Chiavenna.

J'aime la pimpante petite capitale du Tyrol. Les touristes y abondent et la large rue Maria Theresia, avec son imposant décor de montagnes, a beaucoup d'allure. Elle est d'ailleurs égayée par de nombreux magasins où les alpenstocks et autres accessoires prennent la plus grande place. Une trentaine de maires anglais se trouvaient à Inspruck à mon arrivée. Ils s'en allaient ainsi jusqu'à Budapest, en quête de nouveautés administratives dont ils comptent tirer parti à leur retour en Angleterre. Le lendemain matin, de bonne heure, en face du « Tyrolerhof », la place de la gare présentait l'animation d'une douzaine d'équipages qui emportèrent bientôt les maires et quelques dames qui les accompagnaient, vers la vallée de la Stubai, exciorsion que j'ai faite l'an dernier. Le cocher qui m'y avait conduit m'avait fait si bonne impression que je lui avais promis de traverser avec lui. plus tard, l'Engadine. Johann Folie (c'est son nom) ne faisait donc pas partie de la proraenade des maires, car, depuis plusieurs jours, il était prévenu de mon arrivée. Aussi je ne tardai pas à le voir paraître, tout joyeux de me voir tenir ma promesse. C'est un solide montagnard de vingt-sept ans, coiffé du chapeau brun tyrolien, au ruban vert et à la plume d'aigle. Nous eûmes tôt fait de nous entendre, et il fut convenu que, malgré la saison encore peu avancée, nous tenterions de franchir les neiges du Col Stelvio.

Le lendemain matin de bonne heure, après quelques derniers préparatifs, Johann amenait au « TjTolerhof « un superbe landau attelé de deux fortes juments toutes grises ; Poldy et Lisbeth. Un coffre était rivé à l'arrière pour les bagages, que l'on n'admet qu'en petit nombre. Bientôt je fus hors d'Inspruck, remontant la vallée de rinn vers Landeck. Le temps était brumeux, mais, grâce à l'étonnante variabilité du ciel tyrolien, les rayons du soleil éclairaient à chaque instant les imposantes montagnes qui m'entouraient. Je traversai ainsi de charmants villages, qui me parurent très prospères, surtout Telfs, entouré de promenades, et Imst, dominé par la haute pyramide du Tschiu-gant. A Landeck il fallut faire halte. C'est un petit centre très actif où se croisent les touristes qui vont dans des directions opposées. De là, on se rend dans le Tyrol bavarois du côté de Hohenschwangau et d'Ober-Ammergau, où se donnent les célèbres représentations de la Passion.

En se remettant en route, on quitte la voie ferrée de l'Arlberg, et l'on suit toujours la vallée de l'Inn qui tourne vers la gauche. Elle devient de plus en plus sauvage et les hauteurs sont de plus en plus escarpées. L'Inn bouillonne bruyamment dans le fond — car on monte ferme — et vers le soir j'arrive à Hoch-Finstermùnz, maison isolée dans un décor abrupt que les approches de la nuit enveloppent d'une âpre poésie. On voit l'Inn disparaître au loin, vers les montagnes bleues de l'Engadine, et bientôt un silence de mort, presque effrayant dans cette quasi obscurité, fait paraître menaçantes les cimes déchiquetées qui se dressent vers le ciel comme une horde de géants hostiles. Un rayon de lune me montre tout à coup Alt-Fintermûnz à une grande prof ondeur. Mais une désillusion m'attendait : j'appris par le patron de l'auberge que le col du Stelvio, obstrué par la neige, était encore infranchissable. Peut-être pourrait-on tenter un essai en traîneau, et encore...

Le lendemain de grand matin, après avoir admiré une superbe nichée de St-Bernard, ces beaux chiens que l'on rencontre dans tout le pays, je me remis en route et, par Nauders, je gagnai la vallée de l'Adige, lequel sort là du lac de Reschen. C'est mi petit torrent d'écume bleuâtre qui suit la chaîne de l'Ortler pour descendre vers Vérone où son cours se précipite. Sur la route je rencontrai la « poste » autrichienne qui me donna assez bien l'idée des voyages au temps jadis. Le postillon, tout de rouge et d'orange habillé, condmsait ses chevaux d'une manière nonchalante. A

rintérieur d'un compartiment, un employé triait la correspondance. La patache renferme d'ailleui-8 quelques places pour voyageiirs, mais on va lentement et on s'arrête à chaque instant. En voitm-e particulière c'est bien autre cliose : on y est maître de son itinéraire. Et puis, comme on voit bien le pays ! C'est à vous dégoûter à tout jamais du chemin de fer et du plafond que l'on y a constamment sur la tête. Mais voici au loin trois glaciers. Ce sont ceux de l'Ortler, de Trafoï et du Madat&ch et, par l'étroite vallée du Trafoï, torrent impétueux, je m'en rapproche de plus en plu!. La route monte constamment et la températm-e fraichit. Je remarque au passage la forteresse de Gomogoï,tout entourée de fil de fer barbelé, et j'arrive enfin àTrafoï, petit village de cent habitants à peine. Je suis au pied de TOrtler, la plus haute cîme de l'Autriche, et une des plus dangereuses à gravir. Ce géant, ayant à ses côtés le Piz du Madatsch, produit \me impression imposante dans la solitude. Je n'ai jusqu'à présent rencontré que peu de cyclistes et seulement deux automobiles. Il est regrettable que Trafoï soit interdit à ces derniers véhicules, mais il est vrai que l'excursion serait bien dangereuse. Lorsqu'un chauffeur aventureux s'y risque quand même, le télégraphe le signale dans tout le pays et les routes lui sont aussitôt barrées.

En soupant près d'un quinquet fumeux, j'apprends que, dans la matinée, trois audacieux sont montés vers le sommet de l'Ortler, qui fait chaque année des victimes. Ils doivent passer la nuit au sommet jusqu'au lever de l'aube, et redescendre vers midi. On me dit aussi que le lendemain matin il y aiu-a grande fête. Tous les habitants du pays s'assembleront pom- conduire processionnellement la statue de la Vierge de l'église de Trafoï à la chapelle des Trois Sources sacrées. Ces sources coulent au fond de la vallée. En effet, le lendemain un gTand mouvement me réveille à la première hem-e. Mon petit hôtel est une vraie ruche, où Tyroliens et Tyroliennes, ces dernières coiffées de foulards multicolores, déjeunent après avoir marché une partie de la nuit. Us se massent près de l'église, et bientôt la statue, portée à bras d'hommes, se met en route, suivie des prêtres et de deux fanfares, dont les exécutants, portant les anciens costumes verts et rouges du pays, jouent naïvement des pas redoublés. Après avoir vu ce défilé, je monte tenter le passage du col Stelvio, car j'ai gardé le secret espoir de le franchir en traîneau, afin de passer à Bormio, en Italie. Arrivé à l'endroit dit le « Weisse Knott », j'aperçois, dans le fond, les Trois sources sacrées. La procession va arriver à la chapelle, suivie de tout le peuple. La statue de la Vierge monte le petit escalier. A ce moment, un éclair brille dans la vallée, c'est le canon qni tonne, éveillant des échos formidables qui vont mourir au loin, avec des bruits sourds d'avalanches. Les hommes se découvrent, les femmes s'agenouillent et ce spectacle, auquel un soleil éclatant vient joindre sa magie, m'impressionne vivement, car cette foi est d'autant plus ingénue que la nature se montre ici plus farouche. Cependant j'ai repris mon ascension, entouré de neige de tous côtés. Johan me montre vers le sommet de l'Ortler la Paijerhûtte, que l'on dirait accrochée au flanc de la montagne. C'est là qu'ont dû coucher les trois alpinistes. Puis, je vois tournoyer au-dessus de ma tête deux aigles, qui tout à coup se dnigent vers la poinfe du Madatsch, en de gigantesques coups d'ailes. J'arrive enfin à « Franzenshôhe « à près de deux mille deux cents mètres. Le voisinage immédiat des glaciers y rend la tenipérature mordante. Là, au moyen d'une longue-vue, je puis voir la route du Stelvio, mais, hélas ! la neige y est amoncelée à plusieurs mètres de hauteur, et, bien malgré rnoi, je dois renoncer à ma tentative. En prenant un cordial pour nous réchauffer, j'interroge Johann :

— Dites-moi, n'avez-vous jamais eu d'accident de montagne?

— Si, Monsieur un seul, aussi banal que tragique. 11 y a de cela trois ans environ. Je conduisais sur la route du Brenner deux ingénieurs allemands, qui venaient visiter les travaux de l'Alberg, lorsque j'aperçus au loin sur la route, une ro^ilotte de montreurs d'ours. Sans me méfier, je continuai, mais, à une dizaine de mètres, un ours s'élança vers nous en grognant. Les chevaux firent un violent écart, et, affolés, se jetèrent contre le garde-fou de la route qu'ils brisèrent, entraînant l'attelage dans un ravin de quinze mètres de profondeur

— Et, il y a eu des malheurs?

— L'un def ingénieurs fut tué sur le coup. Il était tombé sur les chevaux et une ruade à la tête l'acheva. L'autre, lancé à une grande distance, dut rester à Inspruck de longues semaines, pour se remettre Quant à moi, je m'en tirai heureusement avec une simple luxation du bras gaucho. Chose curieuse, les chevaux étaient indemnes, alors que l'attelage se trouvait dans un pitoyable état.

— Et les Bohémiens?

— Disparus, naturellement. Mais depuis lors, il est sévèrement défendu aux forains de stationner dans nos montagnes.

— Ne craignez-vous pas la descente que nous allons entreprendre ?

— Non, quoique d'ordinaire on ne le fasse pas, puisqu'on continue toujours d'ici siu" Bormio. Nous allons nous y mettre.

Et après que Johann eut soigneusement agrippé les deux freins de la voiture, la descente vertigineuse commence. Poldy et Lisbeth, savammant conduits, s'en tirent à merveille. Ce froid les fait bruyamment hennh', mais ils ne bronchent pas. Et me revoilà à l'auberge de Trafoï où les trois alpinistes viennent heureusement de rentrer. Je m'empresse de leur demander leurs impressions. Ce sont trois étudiants de Munich, AValter Popp, Walther Blatt et Joseph Gansen, qui ont profité du congé de la Pentecôte pour faire cette ascension.

— Etes-vous satisfaits?

— Certes, quoiqu'il fasse bien froid là-haut! Nous avons couché dans la Payerhutte où nous avons trouvé de bons matelas. Par exemple, arrivés au sommet, à 3,902 mètres, pour voir le lever du soleil, nous n'eûmes pas une vue bien claire du spectacle. La descente est relativement aisée, mais la montée est rude. Et puis, vous savez, un faux pas... c'est fini!

Puis les trois étudiants, qui font partie du Studenteverein allemand, après m'avoir montré fièrement les traces des coups de rapière que leur ont valu leui's traditionnels duels, ont absolument tenu à me présenter leurs guides. Je les trouvais occupés à ranger levu-s piolets et à enrouler les cordes au moyen desquelles ils s'étaient tous attachés là-haut. Je vous assure que Paul Mazagg, I. I. Ortler et Peter Theurni sont de rudes gaillards, durs conune le roc, ayant cette énergie tranquille mais inébranlable que nécessite leur dangereux métier.

Le soir, j'arrivais en Suisse, dans le canton des Grisons, à l'entrée de la Miinsterthal, et m'arrêtais au village de Santa-Maria, situé dans un petit village idyllique. Johann mavait dit de me préparer pour le lendemain à une forte journée. Nous devions, en effet, gagner Pontresina en jaassant par Zernez. Au fond de la Mùnsterthal, le paysage devient tout à coup sauvage et désolé. D'affreux précipices barrent la route et il s'agit de monter le col d'Ofen (Ofenpar), qui se dessine devant nous en de hardis lacets. En haut nous sommes assaillis par une vraie pluie de givre, qui nous aveugle et nous perce jusqu'aux os, et ce n'est que lentement que Poldy et Lisbeth pénètrent dans la sombre vallée du Spoel. Entre deux pins, ixn chamois égaré surgit tout à coup et, en bonds vertigineux, s'élance dans l'abîme. Au détour d'un lacet, au loin, apparaît Zernez, dans laBasse-Engadine.

Pour ceux qvii l'ignoraient, je dirai ici que l'Engadine est vme haute vallée de vingt et une lieues de long, la plus considérable de l'Europe. L'air y est essentielletiellement vif et les changements de temps y sont d'une déconcertante brusquerie. Vue des hautem-s, l'Engadine offre l'aspect d'un pacage immense, aux fleurs foncées inconnues à nos pâturages. Le paysage est austère, mais toujoiu-s intéressant. Un seul inconvénient : la poussière de la route, \Taiment incroyable, de vraies nuages.

Voici le Pimt-Otta traversant l'Inn. C'est la limite de la Basse et de la Haute- Engadine. A Samaden, village considérable, où passe la petite ligne de chemin qu'on est parvenu à établir entre Caire et St-Moritz, on prend à gauche et bientôt apparaît Pontresina où j'arrive par un froid intense, malgré un temps des plus clairs. Les promenades y sont charmantes. Celle de la gorge de Bernina est suj'tout bien ombragée. C'est en suivant \in petit ruisseau qu'on monte à la chame qui porte ce nom. Les glaciers y sont aveuglants et quand on arrive vers les sommets, la végétation a entièrement disparu. Entre des lacs gelés se trouve l'Hospice de la Bernina, seule maison qui se trouve dans cette région désolée, car on est là à près de 2,500 mètres de hauteur. A l'Hospice se trouve la poste qui est aussi un petit hôtel. La jeiuie fille qui accepte votre correspondance vous offre aussi vme tasse de café. A la descente, on passe par des galeries de neige; puis, peu à peu, la végétation renaît et l'on est heureux d'entendre les appels des pâtres.

Le soir tombait quand j'arrivai à St-Moritz, qui, certes, avec son joli lac, est le village le plus riant, le plus mondain, mais aussi le plus élevé de l'Engadine. Le lendemain matin, il régnait une chaleur des plus agréables. Je vais voir la chute de rinn qui sort du lac en formant une cascade déjà imposante, et chemin faisant, je

mande un renseignement à un berger. Malheureusement, il ne parle que la langue l'Engadine, le « Romanisch ». C'est un curieux mélange de latin et d'allemand

demande

de l'Enga , , ^ , .

dont il ne m'a pas été possible de comprendre le momdre mot. Le pays, après avoir été jadis tantôt autrichien, tantôt italien, a fini par être suisse, et peut-être la langue allemande et italienne ont-elles fini par produire ce patois hybride aux intonations à la fois rudes et douces.

Une ravissante région de lacs conduit à la Moloja, extrémité de la Haute-Engadine ; mais il faut que j'abrège. Au val Bregaglia, où l'on descend par une route effrayante, je quitte l'Engadine. La brise devient douce, elle porte des effluves embaumées; à mesure qu'on descend, la végétation devient plus charmante. Ce sont des lilas, puis des roses, des citronniers... C'est l'Italie !

Cependant, Johann ne paraît pas partager mon allégresse. Il conduit d'un air distrait et ne dit plus mot, lui si attentif naguère à me signaler les moindres particularités de la route.

Eh bien, Johann, vous ne me dites plus rien? Quelle est donc cette grande

ruine, à droite, sur ce roc escarpé ?

— Ah ! monsieur, excusez-moi, mais je suis triste à l'idée que c'est fini, que je vais vovxs quitter après neuf jours de voyage.

— C'est \'Tai que le temps passe. On dirait que nous avons qtiitté Inspruck hier.

— Si vous le vouliez bien, monsieiu-, je vous condviirais à l'Exposition de Milan, et ensuite, je vous ramènerais à Paris...

— A Paris, Johaim, mais vous n'y pensez pas ! Quel trajet pour vos chevaux ! Et puis jvous ne connaissez pas la route !

— Oh ! vous la demanderiez potir moi ! Je vous conduirais bien par toutes les routes du monde.

— Non, Johann, ce n'est pas possible. Mais je reviendrai. Songez qvie nous n'avons pu franchir le Stelvio, que je ne connais pas le TjtoI du Sud avec Méran qu'on dit si intéressant. Puis il y a aussi le Tyrol bavarois avec Ober-Ammergau et le spectacle de la Passion. Je reviendrai.

Et le brave garçon se résigne. En descendant de voiture, je lui tends la mam que le rude montagnard serre avec émotion .Nous sommes à Chiavenna, gros boiirg italien, station de passage vers le lac de Come. (Le soir, en me reposant, dans un jardin aux sentetxrs exquises, je savom-ais une demi-tasse, tandis qu'autour de moi voltigeaient de lumineuses bestioles.

Le lendemain matin en faisant ma toilette, j'entendis sous ma fenêtre de vigoureux coups de fouet. Je reconnais le signal. C'est Johann qui venait me dire une derrière fois au revoir. Je le sviivis dos yeux et bientôt, remontant le Bregaglia, il disparut avec Poldy et Lisbeth.

L'Exposition de Milan.

Coup d'œil général. — L'exposition du Simplon. — Inauguration du Pavillon belge.

J'avoue qu'en traversant le leic de Côme, j'appréhendais quelque peu la foire mondiale vers laquelle je voguais si agréablement. Le « Matin » m'avait appris, en effet, que nos pompiers, qui s'y étaient rendus pour assister à un congrès, s'étaient plaints amèrement de la chaleur. Et ces gaillards-là doivent s'y connaître ! Moi, qui venais de traverser des montagnes et des vallées plutôt fraîches, je me faisais mal à l'idée de circuler au milieu de la foule, de jouer des coudes, de «débrouiller» l'Exposition, car enfin, c'est vm écheveau à débrouiller, un labyrinthe à parcourir.

Arrivé à Milan, une température relativement clémente m'enhardit et, me diri-

géant du côté du « Castello », ancien palais des Sforza et des Visconti où se trouvent encore quantité de fresques de Luini, j'entrai dans le Parc. On ne tarda pas à s'apercevoir que l'Exposition est partagée en deux parties, dont la seconde se trouve à la place d'Armes. Cotte place est reliée au Parc, qui est très vaste, par un petit chemin de fer sur viaduc, d'un bon kilomètre de longueur. Pendant ce court trajet, on voit de loin l'arc de triomphe érigé à l'endroit d'où Napoléon, déjà, voulait faii'e partir une route directe vers Paris. La route existe à présent, le Simplon est percé, inaugiu"é. et c'est tout juste à cause de cela que la cité de Milan a fait son Exposition.

Donc, en entrant dans le Parc, j'admire d'abord la grâce de l'entrée (il y en a plusieurs importantes) qui s'ouvre siu- une place d'honneur de forme elliptique. Dans le haut, semblant s'élancer dans les airs, on remarque une femme qui tend une couronne et souhaite la bienvenue aux peuples, comme la Parisienne qui dominait l'entrée principale de la dernière exposition de Paris. Une inscription placée dans un cartouche dit en substance que Milan, au nom de l'Italie, fête povtr la troisième fois l'union de deux peuples (l'Italie et la Suisse) en prêchant aux masses les luttes pacifiques du travail. En dessous, deux tunnels parallèles reproduisent ceux du mont Léon, et, en y pénétrant, on voit une restitution parfaite du travail de perforation, ainsi que des obstacles que les ouviers ont à vaincre lorsqu'ils sont surpris par l'irruption soudaine d'ime source. Plus loin, se trouve un cmématographe qui donne uue idée encore plus complète de ces gigantesques travaux. Une scène est surtout émouvante ; c'est celle où les ouvriers italiens, entendant derrière la dernière cloison de rocs leurs frères suisses, sont pris d'une frénésie de travail qui aboutit à la chute du dernier obstacle et à la fraternisation des travailleurs des deux pays.

Mais j'éprouvais une hâte patriotique à visiter le pavillon belge, qui se trouve dans l'autre partie de l'Exposition, à la place d'Armes. Il est vraiment bien situé, et, de la gare du petit chemin de fer, ce palais d'architectui-e flamande frappe déjà le regard. Il s'élève en face de la Via délie Nazioni (avenue des Nations) et domine toute cette partie de l'Exposition, Il a de vagues rapports avec l'Hôtel de ville d'Audenarde, qui figiirait à Paris, mais il est plus vaste. Les armes de nos principales villes dominent le balcon. C'est gai, clair, coquet, avenant. Mais, en approchant, je lis avec surprise derrière la glace de la porte principale les mots « Chiuso, Vietalo î'ingresso » (Fermé, défense d'entrer). Ne serions-nous pas prêts? En effet, une activité fébrile règne à l'intérieur, une vraie ruche ! Il faut que ce soit prêt dans deux joiirs, le commissaire belge, comte Adrien van der Burch, le veut ainsi. Or, notre pavillon couvre environ dix mille mètres carrés. Il faudra travailler sans perdre une minute.

Nous sommes en retard, mais nous ne serons pas les derniers, La Piussie et les républiques de l'Amérique du Sud, lesquelles se sont entendues pour faire une exposition en commun, n'ont pas même encore terminé la construction de leurs pavillons. Celui de la Russie est fort exigu ; on voit que de graves événements se sont passés et se passent encore dans ce grand pay^.

Il paraît que, lors de l'inauguration générale de l'Exposition, le 28 avril dernier, on n'a pu inaugurer que peu de chose, l'Italie elle-même étant fort en retard. Mais j'en reviens à la Belgique. Donc, ce jourd'hui 15 juin, beaucoup de monde s'était donné rendez -vous au « grand pavillon flamand » et, à 3 heures précises, la « Brabançonne » éclatait, suivie de l'hymne national italien. Le comte Adrien van der Burch a ouvert notre section par un excellent discours, où il a convié nos compatriotes d'Italie à venir souvent rendre visite à ce pavillon, afin de se retremper au contact de l'âme belge, car les exposants se sont surpassés, ils ont fait l'impossible pour affirmer une fois de plus la grande place que notre petit pays occupe dans le monde. L'oratevir a terminé en remerciant l'Italie, cette nation hospitalière, chez laquelle bien des Belges ont trouvé une seconde patrie. A signaler aussi un discotu's de M. le ministre Francotte, qui a félicité les exposants belges, ainsi que M. Vaes, l'architecte du pavillon, et une brève mais chaude allocution du syndic de Milan. Après quoi nouvelle « Brabançonne », nouvelle hymne italien. La visite commence.

L'ensemble de l'exposition belge a vraiment bonne apparence et le cadre ne laisse rien à désirer, avec les drapeaux de nos neuf provinces et ceux des anciennes gildes, qui jettent une note palpitante dans la décoration. Quand aux produits exposés, je ne vou.? étonnerai pas en disant qu'il y a beaucoup de dentelles, de riches toilettes, de meubles et... des tramways, beaucoup de tramways, car ce genre d'industrie est devenu une spécialité belge. La voiture destinée à Rosario fait sensation par son confort.

Heureux d'avoir assisté à 1 iuauguration du pavillon belge qui me paraît appelé à un vif succès, j'ai continué mon pèlerinage à travers l'Exposition. Je vous parlerai dans de prochaines lettres des diverses sections étrangères, de la salle des fêtes, de la musique qu'on y fait, et de la galerie des Beaux-Arts.

En route pour Milan. — Impressions et rencontres. — Milan et les étrangers. — L'Exposition et la participation belge. — Visiteurs de la première heure. — Un secret diplomatique. — L'Exposition prise dans son ensemble.

Rien de bien saillant à vous signaler quant à notre voyage. Nous avons quitté Bruxelles, mercredi dernier, à 6 h 20, par l'express de Bâle, en route pour Milan, où l'on inaugurait la section belge — « nous », c'est-à-dire un groupe de cinq ou dix journalistes; mais une caravane de représentants de la presse nous avait déjà précédés la veille. Pour le reste : sleeping, wagons-restaurants, le panorama, les montagnes, les lacs de la Suisse... On voudrait s'arrêter dans ce décor enchanteur, car le temps est superbe ; vin confrère mélomane fredonne le « Chalet : Vallons de l'Helvétie! » ce qui traduit bien vite cette impression, en ce qu'elle a d'éloigné du désir d'aller voir une exposition. Dans le train qui nous emporte vers l'Italie a pris place M. Francotte, accompagné d'un état-major de « grosses légumes r. des bureaux ministériels et de spécialistes, parmi lesquels nous reconnaissons l'aimable M. Gody, tout indiqué pour être du voyage. Aux haltes, quand on fait quelques pas sur les quais, histoire de se dégourdir un pevi les jambes, le ministre, toujours affable, s'entretient familièrement avec les journalistes. Il est peu question du paj^sage, naturellement, dans ces conversations ; mais beaucoup des succès très réels que nous remportons ici, et que nous ne connaissons alors que par ce qu'en avaient dit, dans levirs journaux, nos excellents confrères milanais. Rencontré aussi, en cours de route, Pini, le fameux escrimeiir italien, lequel nous parle d'Anvers en termes enthousiastes. Ce maître de la lame arrivait de Buenos-Ayres où il réside et il effectuait ce voyage en Evu'ope, avec quelques tireurs argentins, ses élèves ; dont on avait déjà admiré les qualités, paraît-il, à Paris, dans différents assauts.

Pas d'autres épisodes à conter; le temps manque d'ailleurs, pour qu'il s'en produise beaucoup, puisqu'en vingt et mie heures on est à Milan. Chaleur excessive, en arrivant; mais une pluie bienfaisante vint, pendant la nuit, remettre les choses au point; depuis nous jouissons d'mie température vraiment exquise. Le quatrième pouvoir » est logé au Corso Vittorio-Emanuele : vaste hôtel, avec music-hall — genre « Hungaria » à Budapesth — où l'on déjeune tout en écoutant d'une oreille, en général assez distraite, les mélodies de Leoncavallo et de Mascagni. On voit, au surplus à ses hôtels, maisons meublées, restavu-ants, « bierhauss », etc., que Milan s'était préparé de longue main à une invasion extraordinaire de visiteurs. Ce n'est pas tout à fait le cas... Le flot est modéré, Uy a du monde, mais on ne s'écrase pas, ce dont, bien entendu, personne de nous ne songe à se pleindre. Il est vrai que beaucoup d'étrangers excursionnent dans les environs : l'Exposition, c'est parfait, mais Milan : le dôme, les musées, la « galleria », le château des Sforza, c'est encore mieux et les lacs, c'est bien tentant. Alors, on se partage, ou, plus exactement, on partage son temps et l'on se fait un itinéraire réalisant cet idéal : toucher barres à Milan et rayonner aux alentours.

Mais laissons là le Beadecker et, puisque nous ne sommes venus que pour l'Exposition, ne nous écartons pas de notre sujet. Il en vaut la peine, tant parce que l'Exposition Milanaise est par elle-même fort intéressante, que parce que c'est un peu un champ de bataille siu" lequel nos industries, nos beaux-arts et nos arts décoratifs viennent de remporter une brillante victoire.

Ce succès (lu compartiment belge fera l'objet d'une autre lettre. Disons un mot, pour aujourd'hui, de l'Exposition même. Toutefois, il y a lieu d'anticiper un peu en ce qui nous concerne, en ajoutant que l'importante participation de la Belgique se rattache à des causes ayant trait aux relations commerciales anciennes et suivies de notre pays avec l'Italie, aux rapports de sympathie existant entre les deux pays, et aussi à une auguste volonté grâce à laquelle ces rapports prendraient une tournure nouvelle, éminemment favorable à la stabilité do nos affaires en Afrique.

Les journaux ont relaté la rencontre du roi Léopold et du roi Victor à Milan, au début de rExposition, il y a quelques semaines ; or, on suppose ici que l'entrevue à laquelle elle a donné lieu — entrevue qui a duré deux heures, ce qui est beaucoup en effet poiu- une rencontre que le hasard seul agirait amenée — était concertée ; entre les deux soviverains, il aurait été longuement question du Congo. Nous ne serions même pas éloignés de voir se créer à Rome un poste diplomatique chargé de régler les affaires de l'Etat indépendant, non seulement vis-à-vis de l'Italie, mais aussi vis-à-vis des autres puissances ayant leiurs ambassadeurs ou leurs ministres accrédités dans la Ville Eternelle. L'Angleterre, l'Allemagne et la France, consultées, auraient adhéré à ce projet, dont les bases ont dû être définitivement établies lors de l'entrevue à l'Exposition du roi Léopold et du roi Victor, ces visiteurs de la première heure.

Telle est la nouvelle que les journalistes se communiquaient à l'oreille, au cours de la cérémonie inaugurale du pavillon belge, hier, chacun assiu-ant que c'était là un secret d'Etat non destiné à la publicité. Cependant, comme, à cette heure, ce secret aura probablement fait le tour de la presse européenne je crois, sans trop d'indiscrétion, pouvoir vous en confirmer les détails. Ce qui a domié créance à ce bruit, ce sont les paroles de M. Francotte : lors de l'inauguration du pavillon, le ministre, dans sa réponse au discoiu-s de bienvenue que lui adressait le comte van der Burch, a fait allusion à de hautes destinées auxquelles serait appelé incessamment le jeune et sympathique commissaire général. On en a donc conclu que le futur agent diplomatique de l'Etat indépendant à Rome serait le comte van der Burch ; et les commentaires auxquels donnait lieu cette hypothèse, autant dans le monde des hauts fonctionnaires réunis là que parmi les joiu-nalistes, n'avaient certes rien de défavorable au candidat désigné — car c'est évidemment « quelqu'un».

L'Exposition occupe au « Parco »,, un immense emplacement. « Immense » n'est pas de trop, car si ce qualificatif peut paraître une hjrperbole laudative, ce n'en est pas moins aussi une allusion au développement légèrement exagéré de la World's Fair (vieux style) milanaise. Comme topographie et installations, celle-ci déroute un peu les idées reçues en matière d'expositions. L'entrée principale, constituée par des galeries en hémicycle, donne une lointaine idée de celles de l'église St-Pierre à Rome, mais a un caractère grandiose. Des deux côtés, des génies ailés portent les attributs de la gloire. Au fond, on aperçoit le pavillon du Simplon avec l'ouverture béante des deux tunnels. Ceux-ci sont surmontés d'autres galeries et d'un dôme dominé par une statue de proportions colossales, agitant un flambeau. L'ensemble forme un édifice d'un caractère incontestablement imposant.

Mais il n'j' a que cette entrée qui rappelle les dispositions extérieures des expositions telles que nous y sommes accoutumés. On ne voit pas là de ces halls dans lesquels les nations, classées par ordre, selon leur importance, étalent leurs produits. Ici chaque nation participante a son pavillon isolé dans les jardins ; de sorte que chacmie a pu donner à rédifice où s'alignent ses industries le style qui lui convient.

On comprend que l'Exposition milanaise gagne ainsi en pittoresque sur ses devancières ; mais il est aisé de concevoir également que le visiteur se fatigue beaucoup plus en parcourant ces immenses jardins, potir aller d'un pays à un autre qu'en circxilant dans les halls. Il y a heureusement de nombreux moyens de locomotion accessibles à toutes les bourses, et l'on s'en sert, soyez en sûrs !

Arts décoratifs. — Coup d'œil à travers les sections étrangàres. — Pisciculture et aquarium. — Palais des expositions rétrospectives.

Je désire aujovird'hui vous domier une idée de ce qu'est la partie de l'Exposition qui se trouve dans le Parc. Tout d'abord voici les Arts décoratifs italiens. Compartiment exceptionnellement soigné. On voit qu'un grand effort a été fait pour arriver à un résultat brillant. Il y a d'intéressantes céramiques milanaises potir décorations de cours et de vestibules, avec accessoires rappelant le genre disparu des vases de Capo di Monte ; puis des meubles élégants, des toilettes particvilièrement mises en valeur ; il y a surtout une princesse orientale assise, parée de bijoux arabes, qui domine toute une vitrine : im rêve ! Mais ce qui m'a fait encore plus de plaisir, ce sont les vitraux artistiques de Florence, tant ceux ayant un caractère religieux

— Tique ceux dont le but est pui'ement décoratif. Quelle délicatesse de nuances et quelle finesse d'exécution ! Les orfèvres italiens ont un compartiment spécial, d'une grande richesse. J'ai remarqiié d'exquis objets en écaille et des coraux d'uïie pureté parfaite, surtout dans la section napolitaine.

Le Japon nous montre natm'ellement de beaux vases modernes, mais son exposition ne vaut pas, sous ce rapport, ce qu'il a exposé à Liège, car je n'ai pas vu ici de ces grands vases cloisonnés qui ont été si remarqués chez nous. La Hollande et le Danemark exposent des meubles sobres et de bon goût. Quant à l'Angleterre, elle a de fort belle argenterie et son compartiment de coutellerie, d'une variété étonnante, renferme tout ce qvi'on peut imaginer en fait de canifs spéciaux. L'Espagne n'est représentée aux Aj-ts décoratifs que par une seule maison, laquelle nous fait admirer des spécimens de bijouterie nationale consistant en objets d'or fin sui' acier d'mi goût sobre et sûr. La Turquie étale évidemment des tapis aux armes du sultan. Il y en a dans tous les prix et les marchands, selon l'habitude orientale, emploient les sollicitations les plus savantes pour captiver l'achetevu'.

La Hongrie a un compartiment assez considérable, mais on n'y voit guère que des faïences et des meubles, très orighiaux d'aillevu's. Les Hongrois me paraissent voviloir, en fait d'art décoratif moderne, aller encore plus loin que les autres paj'^s. Remarqué, à l'entrée de ce compartiment, ime sorte de coxu' d'honneur avec plusieurs portes donnant sur les locaux. Cela donne à l'ensemble une allure particulière.

L'Allemagne n'est pas représentée aux arts décoratifs proprement dits ; tout au moins je ne l'ai pas rencontrée. Mais la Suisse a un pavillon séparé, à côté de celui de la ville de MUan, lequel a bel aspect et reflète surtout le souci d'indiquer le niveau élevé de l'enseignement artistique dans la grande cité lombarde. Le petit pavillon suisse, précédé d'une fontaine sxirmontée d'im Gvullaume Tell entre les jambes duquel se tient l'ovu-s de Bei'ne, représente un chalet élégant à l'intérieur duquel on voit des tableaux représentant des scènes de la vie alpestre. Il y a aussi mi compartiment d'horlogerie mais il est encore fermé.

La Pisciculture est largement représentée. Tous les pays y ont contribué et, en particulier, l'Allemagne, qui expose vm ensemble très intéressant de tout ce qui a trait à la grande pêche, y compris ce qu'il existe de plus perfectionné en fait d'engins lîour la capture des cétacés. Mais de ce côté, c'est encore l'aquarium qui attire le plus de monde. Il est très complet et préseiité de la plus agréable façon, avec des indications claires et précises qui en font un cours vivant d'ichtyologie.

Je dois un mot en passant au pavillon de la Paix où figm-e un impressionnant tableau de Gaêtano Previati représentant les horreurs de la guerre. A l'entrée il y a un registre destiné aux soviscriptions annuelles que les visiteurs seraient disposés à accorder à l'œuvre de la Paix.

Voici maintenant un palais attrayant entre tous : le Palais des expositions rétrospectives. Il s'agit des transports et des commmiications à travers les âges. A l'entrée mi char romain à deux chevaux, reproduction en plâtre, puis mie litière do sénateur romain, certifiée authentique et des chaises à porteur de toutes les époques. Il y a de bien cvu-ieuses valises et des malles si volumineuses qu'on refuserait certes de les enregistrer de nos jours au chemin de fer. A citer aussi une collection do vieux traîneaux, dont quelques-uns en forme de barquette. Je renonce à vous décrire les berlines et les carrosses de gala exposés dans ce palais qui occupe une superficie assez considérable. Je ferai cependant une exception en faveiu' d'vme voitm-e à vapevir dominée par une grande cheminée qui lui donne l'aspect d'une locomotive antique

Dire que la « bécane », qui paraît dater d'hier, a déjà une exposition rétrospective! Les premiers spécimens, avec des roues en bois, sans ressort, sans chaîne, d'un mécanisme tout grossier, datent du commencement du dix-neuvième siècle Puis viennent les tricycles primitifs, presque aussi rudimentaires et le vélocipède qui nous semble aujourd'hui monstrueux avec son énorme roue d'avant et sa minuscule roue d'arrière. Il y en a un ici dont la grande roiie a plus de deux mètres de diamètre. On ne cfinnaissait pas encore la « multiplication ». Rien de plus amusant que de suivre, le long des murs, une collection d'images d'Ej^inal qui ridiculisent le nouveau sport ot représentent ceux qui s'y livrent comme des excentriques. On peut dire que l'idée a marché depuis! Il y a longtemps que la bicyclette n'est plus une curiosité ni même un luxe... Place à l'automobile!

Le pavillon belge. — Encore l'inauguration. — La visite du pavillon et des halls. — Banquets et toasts. — Conclusion.

Voici donc le pavillon belge et ses vastes annexes définitivement installés, attendant les visitevirs qui d'ailleurs affluent. Dimanche, il n'y avait pas moyen d'y pénétrer, tout Milan doit avoir passé par là. C'est incontestablement un succès, dû autant au choix des objets exposés qu'à la très intelligente entente qui a présidé à leur classement. En tout cas, le but est atteint : la Belgique a fait connaître à Milan les progrès réalisés par ses industries, notamment en ce qui concerne la métallurgie, la construction, le matériel de chemin de fer et de tramway, les manufactures et les arts décoratifs; le public s'intéresse à son exposition, la presse lui consacre des articles élogieux ; bref, il résulte de tout cela que nous sommes plus que jamais dignes de l'ancienne réputation de pays industriel que nous avons conquise en Italie, et l'on verra — un exemple cité plus loin le démonti'e — que la chose en vaut la peine.

La cérémonie inaugiu'ale, dont je vous ai dit quelques mots dans ma lettre précédente, s'est faite officiellement mais sans exagération d'apparat. Outre le vice-syndic de Milan, M. Delà Porta, plusieurs commissaires généraux étrangers, notammant ceux de France, de Russie et d'Autriche y assistaient. Le président du comité exécutif, retenu ailleurs, s'était fait remplacer par M. le cointe Crivelli-Serbelloni, vice -président. Reconnu là, également, c'est-à-dire à l'entrée du grand hall, où les invités attendaient M. le ntiinistre Francotte, représentant du gouvernement : MM. le sénateur Dupret, président de la Commission belge: Amelin, directeur au ministère de l'Industrie et du Travail; le comte Horace Van der Bm-ch; Richard Lamarche, ancien commisaire général à Liège; Fris, directeur général des chemins de fer vicinaux; Storms, Dubois, secrétaires du ministre; Gody, commissaire du gouvernement; Ortmans, ingénieur de la société Cockerill, président du groupe des constructions navales; J. Cloquet, président du groupe des vins et alcool; Allot, du groupe de la petite industrie; Dumoulin, vice -président du Comité de l'Exposition de Liège; Henri Delvaux, membre de la ChaTiibre des représentants; Wydman, architecte; Ficens-Gevaert, président de la section des arts décoratifs, et ses collaborateurs MM. Clairvaux, Sneyers, Vandercruysen, Van der Meylen; MM. Van Hallen et Mussche, secrétaires, de nombreux exposants ainsi qu'un groupe de membres de la presse dans lequel nous notons MM. Ed. Cattier, Mavirice Kufferath, Fritz Rotiers, président du groupe de la presse, Dommartin, Servy, des Essarts, Chômé, Janax, Masset, Gilbart, nos sympathiques confrères de la presse milanaise, l'avocat Sachetti, du « Secolo », et Enzio Draghi, dvi « Corriere délia Sera », Al. Manzi, de la « Perserveranza », Bolognesi, du « Sole ». Beaucoup d'invités italiens, parmi lesquels ressortait un gracieux essaim de dames en toilettes claires — en harmonie avec la température — et où, par parenthèse, le blanc et le mauve l'ont paru dominer. En tout cas, à voir cet ensemble vaporeux, on se serait cru au K\irsaal d'Ostende bien plus que dans un hall d'Exposition.

C'est M. le comte Adrien van der Biu-ch qui a reçu le ministre à son entrée. Le distingué commissaire général a remercié le gouvernement de son initiative et de l'appui qu'il a prêté aux organisateurs. Il a passé en revue l'exposition belge digne, a-t-Û dit, du cadre qui lui a été réservé — c'est-à-dire le pavillon flamand dont l'architecte est M. Vaes, le fils de notre concitoyen feu M. l'avocat Vaes. Toute notre activité nationale est représentée dans cette exposition : depuis la fine dentelle, au tissu aérien, jusqu'à la locomotive de quatre-vingt-dix tonnes, qui domine notre collectivité des moyens de transport de sa masse imposante.

Le ministre a répondu par un discours dans lequel il a fait l'éloge du jeune commissah'e général. Il a remercié tous les collaborate\irs de la participation belge à l'Exposition de Milan et s'est adressé aussi aux présidents, vice -présidents et commissaires des différents groupes, trouvant poiu" chacun d'eux un mot ainiable. M. Francotte, on le sait, a la parole vibrante; il ne s'en sert pas moins habilement et il l'a prouvé lorsqu'il a fait allusion aiix rapports de la Belgique et de l'Italie, de telle sorte que le vice-syndic, M. Delà Porta, n'a eu qu'à reprendre ce thème pour adresser à son tour vin speach fort élégamment toiu-né avi ministre belge.

La visite du pavillon et des halls a commencé immédiatement après. M. Francotte donnait le bras à la très élégante M""^ Ponti, la femme du syndic de Milan, qui, comme je l'ai dit, n'avait pu assister à la cérémonie. On s'est dirigé ainsi vers les salles des Arts décoratifs, où l'on put voir — c'est un confrère italien qui l'a écrit — « un prodigieux travail de bon goût moderne, d'élégance et d'harmonie dans la confection comme dans la distribution des ornements et des meubles.

M. Francotte a fait admirer à son aimable compagne quelques œuvres de Constantin Meunier, de Lambeaux, de Paul Dubois, de Samuel, ainsi qu'une fresque décorative de R. Wytsman, d'un bel effet.

La visite du Salon des Arts décoratifs a eu lieu sous la conduite de M. Fierens- Gevaert. A la sortie, M'"^ Ponti a pris congé du ministre, lequel a continué sa tournée dans les halls, entouré de son état major de fonctionnaires, de notabilités diverses, et a été reçu dans chaque compartiment par le président de groupe ou son représentant. Cette promenade a duré trois heures et demie, ce qui "vous laisse à juger du chemin parcouru. Dans les halls réservés aux moyens de transport, le ministre a paru s'intéresser particulièrement aux luxueux wagons-salons de Bavnne et Marpent; aux wagons et aux voitiires de tramways non moins éblouissants de Seneffe et de Ragheno, de Maliues. Il y a là aussi une des voitiu-es de tram destinées à Rosario, de celles dont nous avons pu voir un spécimen circuler sur nos lignes à Anvers; un immense wagon de marchandises orné des armes du Céleste Empire, modèle d'un nombre considérable de wagons identiques que nos constructeurs doivent livrer à la Chine et dont la valeur représente plusiexors millions; une voiture de tram portant l'inscriotipn : « place de Meir, longue rue d'Argile, rue Van Luppen ». Poiirquoi a-t-on préféré exposer celle-là plutôt que «place Verte «rue Lozane, « Dikke Mee »?.... Mystère. Des voitvu-es de chemin de fer qui firent le service entre Anvers-Malines et Bruxelles en 1835, d'un modèle présentant par conséquent des différences sensibles avec les types actuels.

Dans le compartiment adjacent, celui de la construction navale, le ministre, pilote par M. Ortmans, s'est arrêté entre autres devant l'immense maquette d'Anvers et du port, exposée l'an dernier au Génie civil à Liège et acquise par la Ville d'Anvers. — « Un travail de bénédictin, cela, s'est exclamé M. Francotte, mais vraiment intéressant! » En efïet, les visiteurs s'arrêtent interloqués devant cette miniature d'une cité où toutes les maisons ont la même hauteur et où tous les toits sont rouges.

L'inauguration de notre pavillon a donné lieu naturellement a de nombreux banquets belgo-italiens et italo-belge, en raison, semble-t-il, de l'espèce de popularité très flateuse dont nous jouissons ici : banquet au restaurant Cova, offert par le sénateiu* Dupret, le président de la commission belge; banquet du Comité exécutif en l'honneur do M. Francotte, au pavillon de^ fêtes, — suivi celui-ci de l'illumination générale de l'Eposition — ; banquet officiel du comte van der Burch dans la splendide salle d'honneur dvi pavillon belge, qu'ornent les tapisseries de haute-lice du duc dArenberg; banquet de l'Association de la presse lombarde aux jom-nalistes belges, au restaurant du Caire...

Il faudrait pour chacun d'eux une chronique spéciale, tant on y a dépensé de recherche dans les menus et d'éloquence dans les toasts. — « Quand j'étais à l'Université, dit le spirituel et sympathique sénateur Mangilli, le président du Comité « exécutif, au début de l'un de ces discoure, on m'avait appris qu'il existait trois « espèces d'éloquence : celle de la chaire, celle de la tribune et celle du barreau; « depuis que 1 Exposition est ouverte, je me suis aperçu qu'il y en avait une qua- « trième : celle des banquets, et, malheureusement, à mon âge, il est bien tard pour « combler cette lacune! «

Pure métaphore, bien entendu; car M. Mangilli est un charmeur et il l'a bien prouvé le môme soir, lorsqu'il a bu d'une façon aussi délicate que touchante à M""' la comtesse vandor Burch, la mère absente du jeune commissaire général. Mais ce qui précède vous donne le ton de ces « toasts » d'un caractère en général banal, vides de sens, ici pleins d'esprit et de cœui\

Le ministre Francotte, dont la parole chaude et imagée, nous l'avons dit, est fréquemment applaudie en pareille occurence on Belgique, n'a pas été en reste, nous ce rapport, avec ses hôtes. A plusieurs reprises, il a conquis son auditoire, et

le succès d'uii compatriote a l'étranw!-, à quelque opinion (pi'il ai)piu-tieiuic, ami ou adversaire, fait toujours plaisir. Le comte Adi-ien Van der Bvu-ch est énergique et persuasif; le sénateur Dupret ne manque pas de correction, et il faut en dire autant de M. Fris et do notre confrère Rotiers, lequel y joint de l'élégance et un sens très pratique d'aboutir, c'est-à-dire d'obtenir pour la prochaine exposition bruxelloise, une participation italienne aussi importante que possible.

A cette liste d'orateurs, ayant brillé à Milan, dans la « quatrième éloquence », il convient d'ajouter M. le chevalier Penso, le président de la « Polenta », ce cercle italo-belge établi à Bruxelles, où il est, on le sait, très bien coté. M. Penso a offert à M Francotte un déjeuner au restaurant Aquario: fête exquise qui a réuni une cinquantaine de convives de choix. L'aimable amphytrion a développé d'une façon fort heureuse le thème des relations belgo -italiennes : « Les expositions passent, a-t-il dit, mais les relation? restent ». Le ministre lui a répondu avec esprit et à-propos, et M. le comte Crivelli-Serbelloni lui a dit des choses charmantes. ÎSÎotons en passant que ce représentant de l'une des plus anciennes familles de l'aristocratie milanaise est le propriétaire de la romantique villa Serbelloni de Bellagio, sur le lac deCôme; c'est un peu le lieu de pèlerinage de tous les jeunes mariés qui vont en Italie passer leur lune de miel. Beaucoup gravent même leurs noms ou leurs initiales sur les bouleaux et les chênes séculaires du parc : — Les noms y sont toujours, me dit le comte Serbelloni, un délicat avec qui je voisinais au banquet des journalistes, mais combien aura duré le bonheur de tous ceux qui ont passé par là!... Question qui fait rêver, en efïet.

Au déjeuner de la Polenta, notre excellent confrère Sachetti, du « Secolo », s'exprimant en français comme l'avait fait la veille son collègue Miceli, dans une improvisation chaleureuse, déclara que la presse italienne tout entière ferait de la propagande pour la prochaine exposition belge. On se figure si la déclaration ralUa les siiffrages dss convives!

A l'exception peut-être de M. De la Porta et de l'avocat Mopurgo, qvii ont parle en italien, tous les orateurs se sont exprimés en un français irréprochable. Ces nonis clôturent, je crois, la liste de ceux qui ont contribué par la parole à la cordialité, sinon à l'éclat, de ces fêtes. Ajoutons-y, si l'on veut, l'un de nos confrères, auquel avait été dévolue l'agréable mission de remercier, au banquet officiel de la section belge et dans la langue du Dante, la presse milanaise. On lui a su gré, vivement, inutile de le dii-e, de ses bonnes intentions.

Conclusion de cette longue lettre? demandera-t-on peut-être... La copckision est simple et se résume en quelques mots : cité brillante, exposition intéressante, séjour peu coûteux, voyage rapide et agréable, à travers des contrées pittoresques, en faut-il davantage pour engager nos compatriotes à se rendre à Milan ?

Quand au but pratique de la participation belge à l'exposition, il tient tout entier dans ce dernier détail. Une rencontre en cours de route m'avait mis en présence d'un compatriote, administrateur-délégué, si je ne me trompe, de l'une de nos plus puissantes sociétés de tramways : — Vous venez de Milan? demandai -je à mon compagnon de voyage. .^

— J'y ai touché barre en effet; mais je viens de plus loin, de Naples où ] avais à installer un directeur et à inaugurer une nouvelle ligne : celle de la place de Plesbiscito à Capo di Monte.

— Que pensez-vous de notre pavillon, à Milan.

— Superbe! Et puis, on a compris ce que nous avons à montrer en Italie.

— Vraiment?... ^ ,

— Oui, le matériel de transport : voitures, wagons, tramways, c'est ce qu il fallait. Je viens encore d'aller faire une tournée dans les provinces napolitaines : il y a là des localitéj très populeuses n'ayant entre elles aucun moyen de communication, distantes parfois de plusieurs lieues de toute station de chemin de fer...

— Eh bien?...

— Eh bien, je crois que nous avons encore là en matière de tramways électriques, du pain sur siu- la planche pendant dix ans au moins, si nous ne nous laissons pas battre par des concurrents étrangers, et pas mal de millions à récolter.

— Quelles sont vos recettes en moyenne à Naples?

— Il m'est difficile de vous le dire exactement, car nous avons plusieurs lignes;

mais dimanche dernier nous avons tait sur la ligne de Capo di Monte, la nouvelle, 31,000 francs!...

Inutile d'insister : à l'encontre de ce qu'assurait le sympathique M. Mangilli, dont je reproduisais plus haut l'avis, il y a une cinquième éloquence : celle des chiffres, sinon la plus élevée, du moins la plus probante.

Les galeries des machines et du travail. — La marine allemande et les chemins de fer. — L'Autriche. - Les verreries. — Le parc aérostatique. — La rue du Caire. — Un village nubien et en Erythrée. — L'hygiène. — L'art décorattf français.

La galerie des machines, à l'Exposition, donne l'impression bien connue de cette activité fiévreuse qu'un bruit assourdissant rend encore plus énervants. Krupp y triomphe avec deux formidables canons jumeaux qvù se meuvent constamment dans leur coupoles Je préfère contempler quelques moindres choses dans la galerie du travail, qui est moins fiévreuse et tout à fait intéressante. Voici d'abord l'exposition du « Corriere délia Sera », où nous assistons à l'impression d'un numéro illustré qui sort de la machine rotative tout plié. Voici ensuite la magnifique exposition Jesurum de Venise : des dentelles féeriques, parmi lesquelles une nappe de table immense, pur chef-d'œuvre. Mais j'aperçois les vitrines de l'éditeur Sonzogno et elles m'attirent tout naturellement. J'y remarque des partitions de « Sibéria », de « la Cabrera », de la « Bohèntie » de Leoncavallo, mais ce qu'il 3' a de plus attachant dans ce compartiment, ce sont les manuscrits des auteurs. De Mascagni, je vois « l'ami Fritz », de Leoncavallo, les « Pagliaeci », de Dupont « la Cabrera ». Ces manuscrits sont lisibles et clairs, mais ceux de Giordano, « André Chénier » et « Fédora », sont embrouillés et raturés, ô combien! Il y a là de quoi faire danmer les malheiu-eux copistes. J'ai vu aussi des partitions autographes d'auteurs que nous ne connaissons pas encore à Anvers : la « Vitta Brettone », la « Vie bretonne » de Leopoldo Mugnome, le « Mose », « Moïse », de Giacomo Orefice, et le « David » de Amintore Galli. Tout cela forme un ensemble des plus intéressants pour les spécialistes.

L'exposition de la marine est dominée par l'Angleterre et l'Allemagne. Le « Norddeutscher Loyd », de Brème, est fort bien représenté. Chose singulière, le Portugal a voulvi se distinguer : il y va de ses cuirassés tout comme les grandes puissances. Quant aux chemins de fer, l'exposition de la France est certes la plus complète. Le Paris- Lyon -Méditerranée, l'Est, l'Ouest et le Nord ont donné avec ensemble. Lo Nord exhibe même une nouvelle machine à air comjjrimé dont il se propose de faire l'essai.

Je n'ai vu qu'un petit nombre d'automobiles. Le Salon du Cycle est d'ailleurs fermé pour le moment. J'ai pourtant admiré dans lo grand compartiment autrichien un a\ito utilitaire et édilitaire. Il est destiné au balayage des rues et, à cet effet, il est armé de formidables brosses en rotin à l'avant et à l'arrière. Ce compartiment autrichien, qu'un employé m'a montré en détail, est d'un réel intérêt. Il représente, en somme, une gare centrale de chemin de fer, avec des locomotives, ime cour monumentale et, en projet, une salle d'attente pour la coin- impériale. Cette salle est un chef-d'œuvre de l'architecte Baumann. Les proportions en sont majesteuses et la décoration d'une beauté sévère. Sur les murs se détache l'écusson de la ville de Vienne. Les meubles, en bois courbé, sont tous d'une seule pièce, et il en est de même du tapis immense, qui ne comporte que les couleurs autrichiennes, noir et or. Il y a une salle spéciale, remplie de vues, destinée à donner aux étrangers le goût des voyages en Autriche, principalement dans le Tyrol. J'y ai même revu presque tous sites que je viens de parcourir, reproduits par la gravure et môme par la simple carte postale. J'ai vu cela pour d'autres pays également, la Suisse, par exemple. C'est une manière commode de compléter une section, mais on peut lui reprocher d'être un peu trop économique. La ville de Vienne est surtout représentée, faut-il le dire ? par l'article de Vienne. A signaler, comme objet « d'art appliqué », une lampe représentant un cerisier dont chaque fruit constitue une petite lampe électrique. La Bohême est là avec ses cristaux éblouissants... A ce propos, j'ai oublié de vous dii*e que les verreries de Venise, celles de Murano et de Burano, sont comme toujours, brillamment représentées.

Vous pensez bien qvi'il y a ici une rue du Caii'e, avec ses divertissements suggestifs, mais trop connus. On y a ajouté un Harem que l'on est admis à contempler à travers une cloison en glace. Une négresse et deux eunuques surveillent de très jolies aimées qui, tout à l'heure, offriront le narghilé à leur seignem- et maître. En attendant, ces dames font de la tapisserie d'un air ennuyé. Il y a aussi un village nubien, mais ces spectacles n'ont plus le même attrait qu'il y a dix ans.

Je vous ferai passer rapidement par le pavillon de l'Hygiène et de la Croix-Rouge, très complet, sui-tout pour l'Italie, et je vous mènerai au palais que je considère comme le clou de l'Exposition : l'Art décoratif français. On s'y presse en foule. Que d'art, que de goût, que de choses exquises ! Sont-ils assez gracieux, les dioramas de la plume et de la fleur ! Comme à Liège, ce sont des galeries couvertes, éclairées à l'électricité toute la journée. On ne peut rien imaginer d'aussi flatteur. La vendeuse qui, dans un décor de l'ancien marché aux fleurs, arrange et présente des bouquets, l'ouvaùère qui fait le triage de superbes plumes d'autruche, la coqviette du XVIIIoie siècle qui essaie chez la bonne faiseuse, tout cela est à ravir. Et les toilettes ! Les coutvirières célèbres se disputent l'attention des élégantes. C'est une fièvre devant leurs étalages. On m'a montré la princesse Letizia, très animée, qui examinait tout en détail et se renseignait minutieusement.

Un mot du parc aérostatique. Vi\ joli ballon captif s'y balance mollement. Mais le public ne paraît guère tenté. Il y a du deuil dans l'air. On se souvient qu'il y a quinze jours trois aéronantes furent entraînés par le vent, se perdirent dans l'Adriatique, et qu'un seul put être sauvé.

L'animation à Milan. — Les jardins de l'exposition. — Le palais des beaux-arts. — La salle des fêtes. — Les concerts. — La soirée et les illuminations. — Remarques générales.

Comme toutes les villes qui ont mie Exposisition vmiverselle. Milan est très animé, surtout dans le grand centre, à la place du Dôme et dans le passage Victor- Emmanuel. Ces jom-s-ci j'ai vu la mission chinoise, qui se rendait à Rome, traverser la ville en tme série d'équipages et provoquer sur son passage vme vive curiosité. Dans la matinée, à l'Exposition même, les jardins sont un peu vides. On peut leur reprocher de manquer d'ombrage, surtout vers le milieu du jom-, alors que la chaleiu- est parfois excessive. ' haque allée des jardins a son nom et les restaurants abondent. J'aurais préféré voir diminuer la quantité au profit de la qualité, quoique, près de la galerie du Simplon, tout à l'entrée, il y ait un restaurant excellent.

Dans cette dernière lettre, je veux surtout vous parler des Beaux-Arts et je commencerai par vous donner mes iimpressions au sujet du Salon de peinture, qui ne comporte pas moins de cinquants-quatre salles, sans compter une galerie qui longe les Arènes, mais qui ne renferme guère que des dessins. J'ai été très étonné de ne pas trouver de catalogue français, ni allemand, ni anglais. Il est vrai que le Salon est purement national, à part quelques invités, mais on pouvait tenir compte des visiteurs. J'ai demandé s'il y avait des invités belges. On n'a pu me montrer, en fait d'œu\Tes belges, que trois dessins de M. Stormi van 's Gravesande, lequel doit être ma Hollandais à en juger par son nom et les dessins eux-mêmes qvii reproduisent, à n'en pas douter, des vues de la Hollande. Il paraît que si le Salon est pm-ement national, c'est par égard pour Venise qui, tous les deux ans, organise une exposition cosnaopolite très courue.

Toutes les tendances possibles et même impossibles sont représentées au Salon. Les artistes y ont aussi exposé dans toutes les conditions, tantôt individuellement et librement, tantôt par région, tantôt sous la présidence ou le patronage d'un peintre qui m'a paru être le chef du groupe. Il y a deux groupes vénitiens, un groupe toscan, un groupe romain, \xa groupe de paysagistes piémontais et deux groupes lombards, n y a même un groupe féiïiinin sous la présidence de la sigiiora Ida Bidoli Salvagnini.

En somme, je n'ai pas été frappé par Tensemble. La jeune école, impressionniste à outrance, est largement représentée, et, sans doute, je crois à la sincérité de ces artistes, mais il en est dont les exagérations sont choquantes. Tel est le cas pour vm certain Quattrociocchi qui expose un tableau où la couleur est empâtée au point de former des bas-reliefs. Encore si l'on démêlait facilement le sujet! Il y a là des arbres qui ressemblent à des moulins et une montagne dont le flanc est un réceptacle de couleurs invraisemblables. Je me suis demandé vainement pourquoi un autre impressionniste, Vittorio Cavalleri, sous prétexte de rendre une « brise d'automne », a divisé son ciel de manière à produire un échiquier de petits carreaux blancs et bleus. Et c'est la première fois aussi que, grâce au pointilliste Angelo Morbelli, je vois un lac qui imite à s'y méprendre un ouvrage de tapisserie.

Parmi les œu\Tes qui m'ont fait plaisir, je citerai la « Suggestion » d'Eduardo Galli qui nous montre une jeune fille rêveuse, plongée dans le charme de ce qu'elle vient de lire, une «Rêverie» de Saccagi qui a de la grâce, une «Nymphe», agréable étude de nu de Talamini, et des Campagnes fleuries. d'Ammanuele Vidovic. Je goûterais aussi r « Annonciation » d'Alciati si, pour le plaisir de modifier la tradition, il ne nous montrait pas un ange sombre qui vole dans la nuit et qui paraît être porteur d'un message funeste. Que je n'oviblie pas la « Barbara » de Stefani, forte étude de femme; la « Vendeuse d'oranges » de Di Giovanni, vme beauté méridionale qui se détache très heureusement sur le fond d'or de ses fruitf ; encore \ine séduisante composition de Saccagi, une jemie fille qui entrevoit en immagination un prince charmant dont la sOhouette indécise se profile derrière elle ; une superbe aquarelle de Signorini qui représente un vieux membre du Conseil des Dix consultant un registre, et, de Marussig, son portrait par lui-même, riant d'un rire ironique, comme celui de Martin De Vos, qui est au Musée d'Anvers.

En définitive, nos peintres flamands n'auraient pas de peine à supporter la comparaison avec leurs confrères italiens ; mais la sculpture italienne, bien que s'inspirant toujours de Canova, est remarquable. Je citerai rapidement : de Ferrari, un fragment destiné au monument Mazzini, à Rome ; de Canonica, le buste en marbre du sénateur Cerutti; d'Alessandro Laforet.une énorme statue assise de Verdi et vm groupe représentant le Châtiment de l'Hypocrisie; d'Alfredo Sassi; enfin, un grand groupe intitulé « A l'attaque » et représentant des ouvriers, dans un élan magnifique, lançant un bélier contrs un obstacle.

La salle des fêtes est admirablement située au milieu des Salles des Beaux -Arts : « Salone Fosteggiamenti » telle est l'inscription qui se trouve au-dessus de la grande porte d'entrée. Elle est parfaite de proportions et fort gaie avec son décor bleu et blanc. A l'étage, des anges tiennent des couronnes de lauriers qui contiennent des lampes électriques. Le soir, Téclairage est charmant. Enfin la salle est de forme ronde et pourvue de sièges très confortables. J'y ai entendu un concert, exécuté par un orchestre qui m'a paru renfermer de bons éléments, surtout les cordes. Quelles chanterelles que celles de violonistes italiens ! Mais lorsque les cuivres vevilent à leur tour faire du sentiment et obtenir le « vibrato » je n'approuve plus, je trouve même cela quelque peu vulgaire. Le superbe « Larzo » de Haendel a été joué avec accompagnement de coups de marteau, car l'exposition est encore loin d'être terminée et, au moment où les musiciens attaquaient cette page, des tapissiers se sont mis à sévir dans les environs.

Le soir, dans les jardins, il y a foule, mais, comme dans toutes les expositions organisées dans les grandes villes de province, c'est l'élément local qui domine dans cette cohue. Il en était de même à Anvers naguère. Les jardins sont fort agréables et les palais des Beaux-Arts, des Arts décoratifs, de l'Art décoratif français et les grandes entrées, par leur illumination Vjrillante, ajoutent encore à l'enchantement de la promenade.

En résumé, l'Exposition de Milan vaut la peine d'être visitée. Le fait qu'elle est divisée en deux parties ne laisse pas de lui nuire, d'autant plus que la partie du Parc, grâce au Salon des Beaux-Arts, et à la salle des fêtes, prédomine. Si je compare avec Liège, je dois convenir qu'il y a ici de plus beaux palais, mais le décor extérieur était plus pittoresque dans la cité mosane, avec ses charmantes montagnes et toute la fraîcheur de la Meuse et de l'Ourthe. L'efïort accompli à Milan est, en tous cas. considérable, et c'est un succès dont la ville et l'Italie ont le droit d'être fière».

Aux environs de Paris.

La Malmaison.

Si les environs de Paris sont agréables par l'attrait de leur végétation fraîche et si variée, ils ne le sont pas moins au point de vue de l'archéologie et de l'histoire. De quelque côté que l'on y dirige ses pas, les souvenirs affluent. En ce moment, on parle beaucoup de la Malmaison, où s'éteignit l'impératrice Joséphine, qui, après avoir été comblée par Napoléon, devait connaître aussi les tristesses de l'abandon. Le gouvernement français cherche à faire revivre la Malmaison. On sait que ce château, après 1815, passa dans bien des mains. Depuis huit mois, il appartient à l'État et c'est l'administration des Beaux-Arts qui le régit. J'avais appris que l'on vient de restaurer deux ou trois salles et que l'on se propose d'inaugurer une restauration complète au mois d'août de l'amiée prochaine. Je voulus donc voir la Malmaison en voie d'achèvement et je me rendis à Rueil, gros village, situé sur la ligne de St-Germain.

Le château se trouve à une petite distance du village, et, quoique ce soit, paraît-il, un ancien rendez-vous de chasse datant de Louis XIII, on l'a remanié, de manière que le style empire y domine complètement. C'est là que se passèrent les scènes les plus poignantes du drame napoléonien. Après y avoir vécu heureux avec Joséphine pendant plusieurs années — ou tout au moins pendant les quelques mois de paix qu'elles offrirent — Napoléon, divorça le 15 décembre 1809, dans l'espoir de donner, par un nouveau mariage, un héritier direct au trône, et il assigna à celle qui avait su se résigner au sacrifice la Malmaison comme lieu de retraite. Elle s'y rendit dès le lendemain et, dès lors, entourée d'ime petite cour — car elle gardait le titre d'Impératrice — elle s'occupa de ses faisans dorés et de ses oiseaux rares. Mais la Malmaison a été si morcelée dans la suite, que des quarante-cinq hectares que comportait le domaine, c'est à peine s'il en reste trois, et ni la faisanderie ni l'orangerie ne font partie de l'épave que le gouvernement français a tenu à sauver. Il en est de même des serres où le jardinier de Joséphine greffa et cultiva pour elle sa rose favorite : le « Souvenir de la Malmaison ». Il y a cependant encore des roses dans les corbeilles qui décorent des pelouses, mais la Malmaison ne pourrait plus, sous ce rapport, faire envie aux particuliers qui se piquent de cultiver la reme des flettrs. Au contraire, c'est à M. Coutui-ier, maire de Boiigival, possesseur d'une collection absolument complète, que le jardinier du château demande des roses quand il lui arrive d'en manquer.

Tout près du château, mais en dehors de l'enceinte actuelle, on aperçoit une demeure modeste que l'on nomme, la petite Malmaison. C'était là qu'habitait la reine Hortense lorsqu'elle venait voir sa mère. C'est aujourd'hui mie habitation privée. On sait que Joséphine adorait les fils de la reine de Hollande, laquelle vivait séparée de son mari. Elle avait ime prédilection pour le petit prince Louis, le futur Napoléon III, qu'elle avait surnommé le « ptit Oui-Oui », parce que c'était de cette manière qu'il commençait ses réponses à toutes les questions qu'on lui adressait. La France eut bien fait plus tard de lui répondre « non-non ».

Joséphine s'était employée à obtenir povir Napoléon la main de Marie-Louise d'Autriche, mais elle ne fut pas récompensée de sa complaisance. La nouvelle impératrice poussa la jalousie jusqu'à éloigner Joséphine de l'asile auquel elle tenait tant et où l'Empereur venait encore souvent la voir. Elle dut s'exiler au château de Navarre, en Normandie, jusqu'à la naissance du roi de Rome. Alors, orgueilleuse de sa maternité, sûre de sa victoire, Marie-Louise s'humanisa et Joséphine put rentrer à la Malmaison où, de temps en temps, elle organisait ime fête en l'honneur de l'empereur. Précisément le musée Grévin représente vine des ces réceptions. Napoléon s'est accoudé au fauteml de Joséphine po\ar écouter une chanteuse, mais on voit que ni l'un ni l'autre n'écoutent, perdus qu'ils sont dana l'abîme de leurs: pensées.

Vinrent les mauvais jours, la défaite, l'effondrement de l'empire — et l'humiliation

de la Malmaison où Joséphine fut forcée de recevoir le tsar Alexandre. On la blâma de cette faiblesse. Elle fut cependant autrement fidèle à Napoléon que l'apathique et ingrate Marie -Lomse. Les souffrances de Napoléon la minèrent et elle mourut pendant l'exil de l'empereur à l'île d'Elbe, le 29 mai 1814. Elle ne vit pas le retour du conquérant, la reprise de l'impossible épopée, défi au monde, fulgurant mais inutile éclair d"un soleil qui s'éteint.

Au début des Cent -Jours, Napoléon se rendit à la Malmaison, où il fut reçu par Hortense et il tint à entrer seul dans la chambre mortuaire. C'est mie de celles qui viennent d'être reconstituées. Le lit surmonté de l'aigle doré et les meubles garnis de tapisseries de soie rouge y sont au complet. Napoléon demeura longtemps enfermé dans cette chambre et il y revint \nie dernière fois après Waterloo. Presque tous le3 siens étaient à la Malmaison. C'est alors qu'il fit savoir à Fouché que Wellington et Blucher, en marchant séparément sur Paris, venaient de commettre une grande faute et qvi'il se faisait fort de les battre l'vm après l'autre, selon la fameuse tactique qui lui avait si Fouvent réussit. Fouché repoussa la proposition. Napoléon fit ses adieux à sa mère et partit par le «petit sentier de l'exil», route ombragée que l'on montre au visiteur à gauche, en sortant du château. Dès lors la Malmaison se désagrégea. Hortense, de passage en France avec le prince Napoléon et ne pouvant y rester (c'était sous Lo\ais- Philippe), voulut avant de quitter à jamais le pays, revoir la Malmaison. Elle ne reconnut plus le parc et, d'ailleurs, le régisseur du banquier suédois Haguermann, le propriétaire du monnent, kii refusa l'entrée de la maison. La reine Marie -Christine de Suède posséda la Malmaison de 1842 à 1860. Elle y fit quelques ajoutes qvii se trouvent dans l'enclos actuel : une chapelle à côté du château, et, vers la limite, des écuries spéciales et une fromagerie. Tout cela dépare plutôt le domaine. Sous ce rapport, le grand cèdre, jadis planté par Joséphine, le temple de l'Amour, petit édifice corinthin érigé au milieu de la verdure, et le petit cabmet de travail de l'empereur que l'on aperçoit au fond d'une allée ombreuse, sont autrement intéressants. Ce cabinet de travail existe toujours, mais il est vide. On dit que c'est là que Napoléon prépara le plan de la campagne de Russie.

Outre la chambre m.ortuaire de Joséphine, le gardien vous montre encore le salon de réception de l'impératrice, où l'on voit son métier de tapisserie, et la bibliothèque de l'empereur. Dans le salon de musique, il ne reste que la harpe de Josépnine surmontée de l'aigle impérial. Huit vieilles cordes y demeurent attachées. Les autres salles, entr" autres celle du conseil des ministres, sont vides et elles ont un aspect froid, surtout les appartements du bas, dallés en pierres bleues et blanches. On fera dans ces appartements-la une sorte de musée napoléonien. Seulement que l'on tâche d'avoir des gardiens au courant des choses, de manière qu'ils ne vous racontent pas que la reine Hortense est morte à la Malmaison, alors qu'elle est morte en Suisse, en son château d'Arenenberg, au bord du lac de Constance.

La façade arrière de la Malmaison est flanquée de deux petits obélisques que l'on croirait provenir de la campagne d'Egypte ; mais il paraît qu'ils ont été jadis ramenés en France par des particuliers qui en firent don <à Richelieu.

La petite église de Rueil renferme les tombeaux de Joséphine et d'Hortense. Ils se trouvent à droite et à gauche du maître-autel et sont surmontés de remarquables sculptures en marbre blanc. L'impératrice y est représentée agenouillée et portant le manteau du sacre. Ce sont ses enfants, Hortense et Eugène, qui commandèrent cette œuvre au sculpteur Cartellier. Napoléon III, en même temps qu'il fit don à l'église de belles orgues florentines, fît ériger par Carré le monument de sa mère, qui y figure également à genoux, le front ceint de la couronne de Hollande. On peut visiter la crypte de cette tombe. Chose curieuse, on y voit trois rouleaux de cordes qui ont servi à ramener le corps de Napoléon en France. Il y en avait quatre et l'on en a dérobé un...

On montre encore dans cette petite église le tombeau de Robert Tascher de la Pagerie, oncle paternel de Joséphine. Elle fit ramener ces restes de la Martinique. Dans le chœur, on a placé le grand fauteuil qui servait à Napoléon quand, se trouvant à la Malmaison, il venait entendre la messe à Rueil.

Tout récemment, l'impératrice Eugénie est venue «incognito «, visiter la Malmai- Bon et la petite église. Elle possède le château d'Arenenberg et on lui prête l'intentioQ de faire don à la Malmaison du moljilier de la reine Hortense.

On ne saurait trop approuver ces reconstitutions, quand elles sont faites avec intolligenco. Ce sont, en somme, des pages d'histoire léguées au peuple.

Le domaine de Chantilly et le pays avoisinant. — Mortefontaine. Ermenonville. — Senlis.

Un gallo-romain, Cantilius, construisit, au début de l'ère chrétienne, un poste fortifié sur un rocher isolé de la vallée de la Nonette, près de la route actuelle de Senlis. Le nom subsista à travers les âges, et ce fut là l'origine de Chantilly. Pour avoir une idée exacte de ce qu'est aujourd'hui le vaste domaine qui s'étend près de la ville de Chantilly et auquel le duc d'Aiimale a attaché son nom, il faut y consacrer au moins deux journées. Le domaine en lui-même comporte environ neuf mille hectares et les forêts s'étendent encore si loin que l'on est amené, en voulant visiter Chantilly en détail, à jeter un coup d'œil s\rr les domaines environnants.

Le château a passé par bien des phases. Ce furent les d'Orgemont qui en furent les vrais fondateurs, vers la fin du XIV^ siècle. Vinrent ensuite les Montmorency. Henri IV y venait alors fréquemment, attiré par les beaux yeux de celle qui fut la mère du grand Condé. Ce ne fut qu'en l'emmenant en secret à l'étranger que son mari put la soustraire aux entreprises du Roy galant. Le grand Condé passa à Chantilly les loisirs que lui laissait la carrière des armes et l'embellit considérablement. Il chargea Le Nôtre d'y créer des jardins auxquels celui-ci travailla vingt ans. Louis XIV ne put attendre que ce fut achevé : il vint voir et fut si émerveillé qu'il dit à Condé : « Mon cousin, il faut que vous me cédiez Chantilly. » Et le grand Condé de répondre : « J'ose espérer que Votre Majesté daignera m'y laisser comme concierge. » Toujours est-il que Louis XIV s'inspira largement de Chantilly pour créer Versailles. C'est au covirs de cette visite que se place le suicide de Vatel, qui se perça de son épée, « à force d'avoir de l'honneur à sa manière, parce que la marée avait manqué à la table du roi.

Il y avait un théâtre au château. Molière y venait jouer et bientôt Chantilly acquit une renommée européenne. A partir de 1674 le grand Condé accorda des concessions de terrain près du château, et c'est ainsi que s'élevèrent les premières maisons du village. Louis XV vint à Chantilly avec la du Barry et le fameux Ruggieri tira, à cette occasion, ses premiers feux d'artifice.

Louis-Joseph de Bourbon posséda Chantilly jusqu'à la Révolution. Lorsque la famille prit la route de l'exil, le château fut saccagé, comme tant d'autres et les œuvres d'art transportées à Paris. Sous l'Empire, Chantilly fit partie de l'apanage de la reine Hortense. Quant à la dépendance (le château d'Enghien), où logent actuellement les conservateurs du domaine, Napoléon y établit une école militaire. Le dernier Condé disparut en 1830. Il ne restaiora pas le château et se borna à y faire rentrer vine faible partie des richesses artistiques qu'il avait contenues. C'est dans ces conditions que son neveu et filleul, Henri d'Orléans, duc d'Aumale, en hérita. Voilà, esquissée à grands traits, l'histoire de Chantilly. Chaque propriétaire, à l'exception du dernier Condé, embellit le domaine et ces différentes phases de transformation constituent une étude historique des plus attachantes.

Dans les forêts avoisinantes, on rencontre des domaines moins grands, mais encore royaux. Entre autres, dans le bois de Mortefontame, s'élève le château moderne du duc de Gramont, qui a un équipage de chasse à coiirre. Le parc de ce château est merveilleux. A Ermenonville, on visite le parc non moins intéressant du prince de Radziwill. Il renferme, dans une petite île, le tombeau de Jean-Jacques Rousseau, « l'homme de la nature et de la vérité », dont les restes, on le sait, sont actuellement au Panthéon. A Senlis, la petite cathédi-ale est un vrai bijou — on dirait presqu'une miniature de Chartres — et la conservation en est parfaite. Dans le petit domaine du comte Turquet de la Boisserie, on voit les ruines assez considérables encore d'un donjon de Henri IV, et, tout près de cette coquette petite ville, on votis montre des traces d'arènes romaines, presqu'entièrement recouvertes par le gazon.

Mais j'en arrive au domaine de Chantilly et à ses dépendances directes. L'impression d'ensemble, qui se dégage ici d'une visite attentive, est que le duc d'Aumale n'a pas entendu faire une œuvre personnelle de restauration. Il a tenu, avec la collaboration de l'architecte Daumet, à laisser subsister des vestiges de toutes les phases de l'histoire du château, de manière que le Chantilly actuel raconte autant que possible son histoire lui-même.

La petite ville de Chantilly est avant tout luie colonie anglaise : sur sept mille habitants, quatre mille sont Anglais. Le matin, de bonne heure, le champ de course est parcouru par une infinité de chevaux qui s'entraîiient, et dans la forêt beaucoup

de routes hersées servent au même usage. La plupart de ces routes sont interdites aux automobiles. C'est peut-être regrettable, car Chantilly serait, sous ce rapport, une excvu-sion magnifique. Avant tout on a songé à la conservation du domaine dont l'entretien est admirable, ensuite aux courses qui s'y donnent et pendant lesquelles le château reste fermé, enfin à la préservation de la chasse, qui est royale.

Du champ de course on a une atic superbe sur le château, élégante construction moderne qui se mire dans l'eau de tous côtés ; seules les fondations sont anciennes et l'on a eu soin d'en rendre les traces visibles. Classiquement, la visite du domaine se commence par les étangs de Commelle. C'est la partie la plus belle de la forêt au point de vue des sites. C'est aussi le rendez-vous de tous les pêcheurs du pays. Les quatre étangs, extrêmement poissormeux, sont dominés par le petit château de la reine Blanche de Navarre. On consacre la matinée à cette promenade, car le château ne s'ouvre qu'à une heure. Il est public le jevidi et le dimanche, mais l'extrême affluence de visiteurs est cause que l'Institut a décidé qu'il serait aussi visible le samedi (toujours du 15 avril au 15 octobre), moyennant une entrée d'un franc, au profit de la Société de secoiu-s aux blessés des armées de terre et de mer, que le duc d'Aumale présidait. C'est le meilleur joiu* de visite qu'on pviisse choisir.

Le château comprend, à l'intérieur, les appartements privés et la chapelle, ainsi que le musée Condé, lequel constitue l'ensemble des collections artistiques, que le duc commença à réunir et à grouper dès 1852. Il faudrait des semaines pour bien apprécier ce musée. Tout au plus, en \ine visite, peut-on se rendre compte de son importance. On y entre par l'ancieiuie salle à manger — ou galerie des Cerfs — garnie de superbes Gobelins représentant les chasses de la maison de Guise. La collection de tableaux est fort importante et contient quelques joyaux, dont le plus pur est certes la « Vierge de la maison d'Orléans », petit panneau intact et adorable de Raphaël, peint vers 1506 pour le Régent. De Raphaël aussi, les « Trois Grâces », imité du groupe antique qui se trouve à la cathédrale de Sienne. Puis des œu\Tes de Giotto, des Lippi, d'intéressants Clouet, plusieiu-s Greuze, parmi lesquels vine tête de femme absolument exquise, représentant « le Tendre Désir », beaucoup de Poussin et trop de Salvator Rosa, ce représentant de l'école napolitaine, la plus petite des grandes écoles italiennes. C'est avec plaisir que j'ai vu un Leys d'un beau coloris : vm intérieiu- flamand représentant une ménagère vaquant à ses travaux.

Je citerai rapidement des dessins de grands maîtres, des vitravix, des porcelaines rares (du vieux Chantilly notamment) et des souvenirs de famille précieux, tels que l'épée du grand Condé. Il y a même des souvenirs de Napoléon. Poiu- le duc d'Aumale lui-même, outre son épée, on peut voir dans la salle de la Smalah des tableaux de Bellangé, représentant ses actions d'éclat en Algérie.

Pour les appartements, je citerai la galerie où sont peintes, par Sauvevir Lecomte, les actions militaires de M. le Prince (le grand Condé), et la chapelle, au remarquable autel de marbre de Senlis, avec l'abside où sont conservés les cœurs des Condé et qxii est ornée de quatre superbes figures en bronze.

Le Parc clôturé est immense. On y visite la maison de Sylvie, entourée d'un labyrinthe, et qui fut le théâtre des amours de M'^^ de Clermont, sœur du duc de Bourbon, et de M. de Melun; le hameau, l'île d'Amour, riche de marbre d'après l'antique, et l'ancienne salle du jeu de Paume, où est exposée la tente d'Abd-el-Kader, prise par le duc d'Aumale. On termine par la visite des écuries qui sont monumentales.

Le duc, après avoir perdu son fils et sa femme, voulut conserver Chantilly à son pays, mais en le laissant à l'Institut, qvii, a-t-il écrit, «sans se soustraire aux trans- « formations inévitables des sociétés, échappe à l'esprit de faction commme aux « secousses trop brusques, conservant son indépendance au milieu des fluctuations « politiques ». Mais il a préalablement doté ses nièces en faisant des emprunts assez considérables gagés sur le domaine. L'Institut n'a pas encore entièrement réglé ces affaires, et le duc d'Avimale a eu soin d'indiquer quels coins de forêt il pourrait aliéner en cas d'insuffisance de revenus. Son neveu, le duc de Chartres, habite Chantilly, et il a le droit de chasse sur tout le domaine. C'est d'ailleurs un droit de préférence pour les membres de la famille.

Le duc d'Aumale laissa longtemps inachevé le plafond du grand escalier du château. Il voulait y faire figurer l'image de la France victorieuse. Mais voj^ant les années s'écouler sans revanche, il y fit peindre l'Espérance élevant dans un ciel nuageux le drapeau tricolore. Une étoile d'or, celle de la France, s'efforce de percer de ses rayons ce sombre rideau, et l'Espérance semble lui sourire.

Le duc d'Aumale mit toute son âme dans ce symbole. La République, en se méfiant de ce loyal soldat et en le contraignant pour quelque temps à l'exil, manqua do grandeur. Il répond par un geste royal en léguant Chant illj- à la France.

Ce que disent les vieilles pierres.

Je me souviens qvie, souvent, me trouvant dans de petites localités insignifiantes ou j'attendais le bateau, la voiture, ou plus prosaïquement le départ du train, il m'arrivait de tuer le temps en visitant le « petit Musée » que l'on trouve même parfois dans de simples villages. A moins d'être en Italie, on n'y découvre pas précisément des chefs-d'œuvre. On peut y voir d'anciennes bamiières ayant joué jadis mi rôle dans quelque action d'éclat, des armes ébréchées, des casques rouilles, etc. Mais toutes ces collections, parfois si hétéroclites, comportent invariablement des débris minéraux, morceaux de roc ornés d'une étiquette, et qui, dans leurs armoires vétustés, attii'ent à peine un regard distrait. Aussi n'était-ce pas sans ennui que, pour tromper l'attente, j'allais ainsi visiter ce que j'appelais de «vieilles pierres ».

C'est surtout aux alentours des lacs que ces petits musées sont nombreux, parce que ce qui reste des habitations lacvxstres leiir foiu-nit beaucoup d'éléments. Mais ce n'est heiu-eusement pas que dans les armoires des Musées que l'on rencontre de « vieilles pierres ». Le grand Musée de la nature vous montre à cet égard des choses autrement saisissantes. Dans les régions montagneuses, par exemple, où il a d'anciens glaciers, on rencontre des rocs renfermant d'énormes trous auxquels on a donné le nom pittoresque de « marmites de géants ». Ils ont été creiisés par l'infiltration continue de l'eau glacée, et jadis des débris de roc y tournoyaient comme dans un moulin, ce qu'attestent de grosses rainures descendant en forme de spirale. Les débris, arrondis et polis, finissaient par être projetés par les torrents dans les vallées et ces gros galets, dont on cherche la provenance, sont de vieilles pierres qui racontent des histoires, tout comme les rocs creusés où elles ont été façonnées. Le glacier du Rhône envoie dans ce fleuve des galets sans nombre qui, à cause de la rapidité du courant, vont échouer jusqvie dans les plaines arides de la Crau, aux environs de Marseille.

Les ruines sont aussi de vieilles pierres, mais, naturellement, d'un autre genre. Celles-ci nous racontent l'histoire des hommes et non plus celle de la terre. Elles abondent, comme j'ai pu m'en convaincre, dans le Midi de la France. La cité de Carcassonne en offre un amoncellement prodigieux. J'ai déjà eu l'occasion de décrire ce monument unique qvii remonte à la Gaule narbonnaise, et je n'y reviendrai pas. Aussi bien est-il de vieilles pierres aussi captivantes à Orange, en Provence. Ce sont les ruines du théâtre romain où l'on organise des représentations en plein air, à la mode antique. Fait à noter : à Orange, la muraille du fond est restée presque intacte, tandis que, dans des ruines similaires, c'est elle précisément qui a dispau. Toutefois, si l'on a ainsi conservé un vestige important de la scène, il a fallu refaire presqiie tous les gradins. Un grand figuier gêne quelque peu la vue du spectacle, mais on a tenu à le conserver à cause de son âge. A part cela, les spectateurs n'ont pas à se plaindre, car l'acoustique est merveilleuse : tout porte.

C'est au milievi de ces veiilles pierres que les plus grands artistes de France viennent se produire et triompher J'y ai vu Sarah Bernhardt dans « Phèdre » et Mounet- Sully dans « Œdipe-Roi ». Les Félibres et les Cigaliers sont à la tête de ce mouvement de rénovation antique que domine la grande figure de Mistral, beau vieillard qui vit paisiblement dans sa maison de campagne de Maillane, et que j'ai eu le plaisir de voir à Arles, avi musée Arlaten qui est son œuvre et qui résimae en quelque sorte l'histoire de la Provence. On a même essayé de donner des œuvres lyriques à Orange, entre autres « Hérodiade », « Samson et Dalila », « Moïse », voire « Orphée » de Gluck. Ce fut le 21 août 1869 que l'on inavigura ces spectacles par « Joseph de Méhul ». Chose cvirieuse, au début du XIX'' siècle, lorsqu'on songea à utiliser artistement ces belles ruines, l'intérieur du théâtre s'était transformé en village. Il y avait là d'hvimbles maisonnettes, des huttes, où vivait toute une population qu'on n'a pas fait déguerpir sans peine. En gravissant la colline au pied de laquelle se trouve le théâtre, on découvre bientôt d'autres « vieilles pierres» : les vestiges informes de l'ancien château d'Orange-Nassau, que Louis XIV sapa jadis. Les princes d'Orange avaient relié leur château au théâtre dont ils se servaient povu" leur défense, en guise de barbacane!

Les arènes du Midi sont aussi de vieilles pierres qui méritent une mention A Béziers, toutefois, elles sont trop... modernes. A Arles, elles sont superbes, mais les ruines du théâtre sont insignifiantes. A Nimes, les arènes servent à la fois à des représentations théâtrales et à des coirrses de taureavix. Les gradins, lorsque j'y suis allé, portaitent les traces toutes récentes du feu. On m'expliqua que le public nimois, à la smte d'une coiu-se contestée et d'un spectacle interrompu par mie grève soudaine de l'orchestre, avait manifesté mi vif mécontentement. Par deux fois il avait mis le feu aux soutiens supplémentaires en bois que l'on ajoute aux gradins pour la plus grande commodité des spectateurs.

Ces spectacles de plein air, qui attirent des milliers d'auditeurs, donnèrent lieu à une question plus grave encore que celle des chapeaux de dames dans nos théâtres d'hiver. Les rayons du soleil provençal nécessitaient de tels déploiements d'ombrelles qu'on ne voyait plus rien. Aussi, après mûre délibération, on se décida à jouer le soir à la clarté des étoiles. Bien rarement des orages viennent troubler la fête, mais alors quelle débandade !

Les vieilles pierres d'Avignon sont moins intéressantes. Le palais des papes est une caserne banale. Dans l'église voisine on remarque le trône papal, en marbre blanc. Il est très simple. De la promenade des Doms, c'est-à-dire des Seignevu-s, on jouit d'un panorama superbe et l'on domine le co\ars du Rhône. On aperçoit le fameux pont de pierres, à moitié disparu, le pont d'Avignon, auquel s'applique la chanson. Je m'étais souvent demande d'où ces couplets pouvaient bien venir. Ils datent de l'époque où la papauté avignonaise cessa d'exister. Les ecclésiastiques seuls, jusqvie-là, pouvaient passer sur ce pont, mais, le pape parti, le peuple y passa à son tour en dansant de joie — et la chanson était faite :

Sur le pont d'Avignon, On y danse tout en rond

En Italie, partout les vieilles pierres proclament la gloire artistique du passé. Malheureusement, celles qui semblent être les plus attrayantes menacent de disparaître. Venise est bien compromis La chute du campanile a fait jeter ui\ cri d'alarme à tous les amis des arts, mais s'il n'y avait que cela ! Les plus beaux palais se lézardent, vouant à la destruction des fresques et des plafonde incomparables.

Il arrive aussi aux vieilles pierres d'être bien désillusionnantes. A Vérone, les maisons de Roméo et de Juliette sont de petites masures misérablement vétustés au lieu d'être d'anciennes demeures patriciennes,

A Prague, ce qui reste du château de Vysherad raconte l'histoire primitive de la Bohême .A Budapest, une petite mosquée, oîi repose un marabout, et qui doit être conservé en vertu d'un traité, montre combien l'Europe fut menacée par l'Islam. Et la vieille maison de Mozart, à Salsbourg, quel touchant souvenir ! A Weimar, la maison de Gœthe est aussi remplie de vieilles pierres. Et le grand poète y tenait, car elles lui rappelaient ses voyages d'Italie. A Cologne, les vieilles pierres delà cathédrale disent, qu'on a eu bien raison de la dégager. Les anciennes miu-ailles où vécvit La Fontaine à Château-Thierry, évoquent le grand siècle de la France, de même que les fondation du château de Chantilly. Et les hiéroglyphes des petites obélisques de la Malmaison ne vous rappellent-ils pas que c'est à de vieilles pierres qu'on a arraché bien des secrets à l'histoire du passé...

Et, lorsque à présent, dans de petites localités insignifiantes, j'attends le bateau, la voiture, ou plus prosaïquement le départ du train, il m'arrive, en allant tuer le temps au « petit Musée > , de regarder parfois moins distraitement les « vieilles pierres «

Vers les Pyrénées.

La récolte dans le Bordelais. — M""' Sarah Bernhardt. — Les Landes. — Dax. — Pau et ses environs. — Le vin de Henri IV. — Panorama.

Je ne songeais guère à vous donner des nouvelles des bords de la Garomie. Tout au plus eussé-je commiuiiqué que la récolte des vins, dans le Bordelais, est povu- le moins d'un tiers infériem-e à celle de l'an dernier, mais qu'en revanche, tout fait prévoir que 1906 pourra être comptée parmi les bonnes années. Seulement, j'ai eu l'honneur de rencontrer M""" Sarah Bernhardt, à l'Hôtel de France. Elle s'en allait au théâtre jouer la « Sorcière », de Sardou, cette pièce mgénieuse, mais violente, où la grande scène de l'Inquisition risquerait de friser le « mélo » avec une autre interprète que la grande Sarah. La tragédienne a conservé son incomparable vaillance,malgré le temps qui passe, hélas ! et, pendant plusieurs soirées, les Bordelais lui ont fait un succès triomphal. J'evis la chance de l'entretenir pendant quelques instants. J'avais désiré savoir si elle projetait quelque toxirnée nouvelle ou si elle comptait donner quelque première sensationnelle à Paris. Or, elle rentre effectivement à Paris, afin de préparer la première de « Sainte-Thérèse », de Catulle Mendès, qm va enfin voir le feu de la rampe, après bien des péripéties. Pour ne pas perdre une minute, Sarah s'empare du salon de tous les hôtels où elle passe pour répéter « Sainte-Thérèse ». Sa répétition allant commencer, je pris congé de la grande actrice qui était entourée de M""^ Seylor, sa nièce, une des artistes de sa troupe, de M. HuUmann, son imprésario, et d'un secrétaire particvilier.

Lorsque l'on veut, de Bordeaux, prendre son vol vers les Pjn-énées, il faut traverser les Landes. On les voit bien mieux ainsi qu'en se rendant à Arcachon, car on les traverse complètement du nord au sud. C'est une grandiose Campine, aride et mélancolique. Jadis ses habitants traversaient la contrée montés sur des échasses au moyen desquelles ils filaient comme le vent. Mais le progrès pénètre partout. On a tracé de nombreuses routes et les échassiers se font rares. Je n'en ai plus aperçu un seul, quoiqu'il en reste, dit-on.

Je me suis arrêté à Dax par cmiosité. C'est vocie station thermale où l'on traite les rhumatisants au moyen de bains de boue. Ayant jadis vaguement connu ime installation analogue à St-Amnnd, dans le Nord, j'ai voulu comparer et j'ai aperçu de nombreux éclopés répartis dans plusieurs établissements. Les marais de l'Adotir ont une température très élevée et j'ai même vu deux « geysers » intéressants. 11 est impossible de supporter de tels bains pendant plus de quelques minutes. Les rives de l'Adour sont bordées de belles promenades ombragées, mais, malgré son petit Casino à chansonnettes, Dax n'est pas réjouissant.

Quel contraste en arrivant à Pau ! Les hôtels y sont grandioses et la ville possède un vrai Casino avec un vrai théâtre. Puis, les Béarnais sont plus gais que les Dacquois, plus allants que les Landais. C'est la patrie d'Henri IV. Toutefois, la note dominante à Pau, qui est avant tout mie station d'hiver, c'est l'absence de vie bruyante. On y est très mondain, mais sans corsos fleuris, sans fêtes publiques. On n'y rencontre d'ailleurs pas de malades; on y vient pour se reposer les nerfs. On raconte même que le gouvernement, ayant voulu faire venir à Pau mie partie de l'artillerie de Tarbes, la municipalité demanda et obtint qu'il n'en fit rien, afin de ne pas gêner les étrangers. Il n'y a ici qu'im régiment d'infanterie, logé dans mie énorme caserne et qm s'exerce tranquillement sur mie esplanade magnifique.

On va voir, naturellement, le château d'Henri IV. A l'exception de la tour de Gaston Phébus, vrai donjon du moyen âge, il a été fortement restauré et il contient surtout des œuvres d'art postérieures à son époque. Il y a là des tapisseries des Flandres, relativement modernes, des pendules Louis XIV, des vases de Sèvres et même des objets donnés par Bernadette, qui était de Pau, et qui devmt roi de Suède. Je n'ai vu d'objet de l'époque que le berceau d'Henri IV; vme gigantesque carapace de tortue !

Le lendemain de mon arrivée, je m'étais rendu à la place Royale où, après

avoir jeté un coup d'œil sur la statue du bon roi qui porte cette inscription béarnaise : « Lou nouste Henri », je voulus jouir de la vie grandiose des Pyrénées. D'inexorables nuages les cachaient, mais j'aperçus les collines si riantes où s'échelonnaient de si clairs villages que je m'en fus explorer les environs. J'appris en chemin que depuis six mois il n'était pas tombé une goutte d'eau dans le pays, et l'on espérait bien que les nuages allaient en amener. La température est d'ailleiu-s toujours douce et la neige est ici quasi inconnue. Les montagnes protègent la ville. Je parcourus ainsi Lescar, Bizanos et Pietat où l'on compte encore en écus (trois francs) et pistoles (dix francs), et j'arrivai enfin dans la «vallée hem-euse», promenade exquise près des coteaux de Jurançon. Parlez-moi du vin de Jurançon ! C'est avec fierté que l'on offre au touriste un verre de ce vieiïx cru. L'accorte Béarnaise qui m'en offrit — c'était vraiment de l'or en fusion — n'attendit même pas que je lui donnasse mon avis : N'est-ce pas, Monsievir, dit-elle, qu'il est « amoureux » à boire ?

père,

lui frotta les lèvres d'ime gousse d'ail et lui fit boire un verre de Jiirançon. Sa mère, Jeanne d'Albret, eût de son côté le covirage de chanter une chanson du terroir en accouchant. Tout cela afin que le Béarnais ne fût ni « pleureur » ni « rechigné ». Et les parents y réussirent du reste parfaitement, comme le prouve l'histoire.

Une surprise m'attendait en revenant à la place Royale. Le ciel avait daigné écarter son rideau de nuages et radieuses, les Pyrénées m' apparurent siu- mi espace de près de cent kilomètres. Quel spectacle ! Toute la région des Eaux -Bonnes, de Cauterets, de Lourdes, du Cirque de Gavarnie s'étendait devant moi. On eût dit un océan de montagnes, aux vagues gigantesqvies, surgissant sur ce ciel bleu. Au loin, le soleil faisait plus légères les cimes vaguement neigeuses, aux échancrvires d'vine finesse de dentelles. C'est une incomparable «vue de terres» qui s'allonge en bleuissant, à perte de vue, dominée tout au foiad par le double pic du Midi d'Ossau qui, telle une sentinelle formidable, semble veiller s\ir une horde de géants.

Aux Pyrénées.

Les grottes de Bétharram. — Le chemin de Lourdes. — Le docteur Boissarie. — La basilique et la grotte. — Les Pèlerinages.

Malgré les nuages qui brusquement s'étaient amoncelés, je voulus me rendre de Peau à Lovirdes en voitiu-e pour visiter les grottes de Bétharram, qui se trouvent à l'entrée des montagnes. On suit tout le temps le « Gave de Pau », qui n'est ni une rivière ni un ruisseau. Tantôt son lit de cailloux est à sec sur un assez grand espace ; tantôt, aux endroits où l'eau descend en abondance des haviteurs, il roule \.m véritable torrent.

Les grottes de Bétharram, ce sont nos grottes de Han, mais en plus grandiose. Elles sont vraiment fatigantes, car elles ne comportent pas moins de quatre étages et il y a près de sept cents marches à monter et à descendre. Il y a surtout, dans les grottes inférieures, un parcours de dix huit cents mètres en barquette, pendant lequel on a toutes les peines du monde à éviter les stalactites, ce qui fait qu'on avance lentement. On n'a pas encore découvert de sortie spéciale ; il faut revenir sur ses pas et cela finit par rendre la visite quelque peu monotone, malgré les superbes effets de lumière électrique qu'on vous montre.

Une vraie bourrasque de pluie était survenue et il faisait quasi nuit lorsque je rejoignis ma voiturette. Je m'5' garantis comme je pus contre les fluxions. 11 y avait bien l'eau froide de la grotte de Lourdes où, en cas d'accident j'aurais pu me baigner poiu- me guérir, mais, au fond, j'aimais mieux ne pas me mettre dans le cas d'essayer. Tout à coup les deux i^onneys qui tramaient la voitiu-e firent une brusque chute sior des cailloux roulants et le choc éteignit la seule lanterne du véhicule. Il fut,

malheureusement, imposible de la rallumer à cause du temps, et ce ne fut qu'avec

mille précautions que je pus arriver au village suivant où je fus bien aise de me remettre quelque peu d'aplomb. Bientôt j'aperçus sur ma droite une assez grande clarté. C'était la Basilique de Lourdes, qui, malgi'é la plviie, éclairait les environs.

Le lendemain matin, le temps s'était quelque peu remis, mais il pleuvait toujours. Pensez-donc ! Depuis six mois le pays avait été privé d'eau et il fallait bien que cela diu-ât un peu. J'avais fait demander audience au docteur Boissarie, médecin en chef de la grotte. Il vint au-devant de moi à l'esplanade qui s'étend devant la Basilique. C'est un homme d'aspect un peu sévère, pouvant avoir environ soixante-cinq ans ; taille moyenne et cheveux blancs.

— Vous collaborez à un joiu-nal belge ? Monsieur, demanda-t-il. A quelle opinion appartient-il ?

— A celle de la liberté.

— Eh bien, venez avec moi au biu-eau des constatations médicales ; nous causerons.

Et M. Boissarie me mena à l'une des rampes monumentales qui montent à la Basilique. Il y a là un bureau très simple, une table chargée de registres et de livres et quelques sièges. Il me présente son collègue, le docteur Cox, un Anglais. Ils ne sont que deux médecins officiels de la grotte ; mais, lors des grands pèlerinages, il en arrive de j^artout. Cette année, il en est venu deux cent soixante-dix environ, dont un huitième de Belges. Je tiens à dire ici que j'ai pris exactement, sous sa dictée, les déclarations de M. Boissarie afin de ne pas m'exposer à dénatixrer sa pensée :

— Puisque vous êtes d'Anvers, Monsieur, me dit-il, vous êtes au courant du cas de l'orpheline Julia C..., sans doute aussi, vous connaissez les orphelinats ?

— Je suis en effet assez au courant de leur organisation. Julia C..., api'ès avoir été recueillie par \ine dame charitable, est actuellement dans un couvent. Que pensezvous du cas ?

— Le bureau des constatations de Lourdes a suivi avec beaucoup d'intérêt la discussion qui a eu lieu au Conseil communal d'Anvers à propos de cette guérison. Il a vu que les libéraux eux-mêmes y avaient fait preuve d'une grande indépendance de caractère. En France, de semblables discussions ne seraient pas possibles dans les assemblées politiques. Nous avons admiré la tolérance qui règne chez vous entre des hommes d'opinions différentes. Chose singulière, les médecins catholiques d'Anvers qui se trouvaient à Loiirdes avec le pèlerinage, avaient hésité à se prononcer sur la guérison de cette jeune fille, et c'est par des médecins libéraux que cette guérison nous est revenue mise au point et parfaitement étudiée...

— Et en ce moment...

— Il n'y a plus de grands pèlerinages en ce moment. Il y en a de petits qui viennent simplement prier. Nous recevons aussi quelques malades isolés.

— Et la loi de séparation ? Que vont devenir l'Eglise et la grotte ?

— Je ne pourrais vous répondre là-dessus et le gouvernement ne le povu-rait pas davantage, car la question est en suspens. Mais si l'on doit fermer ici. Lourdes ne périra pas. Lourdes ne périra jamais ! (Ici le docteur s'anima). La Vierge de Lourdes est partout. En Belgique, il n'y a pas une église qui ne se réclame de Lourdes. Nous sommes en Espagne, en Allemagne, à Rome, en Amérique et même à Constantinople. Ce caractère international est vme garantie. Cmq ou dix ans de fermeture ne feraient rien. L'idée persévérerait et l'on rouvrirait, car Lourdes couvre le monde !

— N'êtez-vous pas de Marseille, M. le docteur?

— Non, je s\iis de la Dordogne. Après un assez long stage, j'ai été nommé médecin en chef ici en 1892. Une des premières visites que je reçus alors fut celle d'Emile Zola qui venait aux informations avant d'écrire son oeuvre.

— Avez-vous eu beaucoup de monde cette année ?

— Il y a eu 200,000 pèlerins et le service de la gare annonce \ui passage de 500,000 voyageiu-s.

— Avez-vous eu des guérisons ?

— Oui, quelques-iuies. La plus importante est celle d'iuie jeune fille de Palerme d'une vingtaine d'années, la comtesse de Benevel. Elle avait une phtisie galopante suraigûe. Elle venait de Luchon après avoir inutilement suivi ces traitements dans un sanatorivim, près Paris. Elle fut guérie instantanément et complètement, le ler septembre dernier à la procession du Saint Sacrement. En qmnze joiu-s, la jeune fille a engraissé de douze livres et elle n'offre plus trace de lésions.

— Mais vos miracles ne vont pas jusqu'à donner des jambes aux cvJs-de-jatte ni des bras aux manchots !

— Ce que vous demandez là est le miracle sur commande. C'est le « miracle de rincrédule ». Si Dieu ne nous donne pas ce genre de miracle, c'est que cela ne nous regarde pas et que nous n'avons pas le droit de nous en occuper (sic). Remercions Dieu de ce qu'il veut bien nous offrir et ne scrutons pas ses desseins...

— C'est un peu vague...

— Voulez-vous visiter nos églises ? Je me tiens à votre entière disposition pour tout ce qui vous plairait de me demander.

Je remerciai M. Boissarie de son obligeance et je commençai par visiter l'église du Rosaire qui se trouve au pied de la Basilique. C'est une rotonde plutôt disgracieuse, à décorations byzantines inachevées. La maîtrise n'j^ offre rien de saillant. J'j- ai entendu prêcher vm basque, pour le pèlerinage basque-espagnol. Les basques, qui ont l'indépendence dans le sang, n'admettraient pas paraît-il, les prêches français. Vingt mètres plus haut, se trouve la basilique où on arrive par des rampes et des escaliers grandioses. Cette Basilique a vm fort joli clocher et l'intérieur est tapissé d'ex-voto de tout genre, ainsi que de bannières. Quelques un de ces ex-voto sont fort touchants. On y remarque des couronnes de mariée, offertes pour la guérison de l'époux et des épaulettes d'officiers. En redescendant et en contournant le rocher sm- lequel repose la Basilique, on arrive à la grotte dite Massabielle. C'est là que Bernadette Soubirous crut voir en 1858, la Vierge lui apparaître dix-huit fois. Depuis lors tout a été transformé à cet endroit. Le cours du Gave gênant les travaux projetés, les Loiirdais n'ont pas hésité : ils ont fait la « grande coupure » et elle levu- a parfaitement réussi !

La chapelle de la grotte est taillée dans le rocher. Il y brûle toujours une quantité de cierges, dont quelques ims d'une dimension in\Taisemblable. Près de la statue s'amoncellent par centaines des lettres adressées à la vierge. Autour de la tête de celle-ci, on peut lire en lettres argentées : « Je suis l'Immaculée Conception «. Il y a toujours du monde sur les bancs qui s'étendent presque jusqu'au bord du Gave à côté d'une « drève >> superbe. On y reste prier nuit et jour, même dans la pluie. A côté de la grotte il y a des fontaines où constamment on vient remplir des bidons et des bouteilles. Puis, il y a les bains, le tout alimenté par la soiirce de la grotte. La températvire de l'eau est toujours de treize degrés environ. L'installation des piscines est rudimentaire. Il y a une baignoire pour hommes et une autre pour femmes. On peut se baigner seul ou par groupes et leau ne se renouvelle que fort lentement. Sur les murs sont affichées les prières à réciter pendant l'immersion, qiii dure quelques minutes.

A gauche de la Basilique, sur vme colline assez dure à gravir, s'élève mi Calvaire. Le petit pèlerinage de Pau y fit le chemin de la croix, en chantant des cantiques sous une phne battante. Un prêtre, au fort accent méridional, prêchait à chaque station, et, là où c'était possible, faisait de vives allusions à la loi de séparation.

En montant ainsi, peu à peu, j'aperçus la verdoyante vallée d'Argelès, qui tourne ici brusquement vers l'Ouest. Malgré le temps peu clément, le site me parut merveilleux. Le Gave décrit dans la vallée une boucle immense et traverse Lourdes. Les hauteurs voisines, où se remarquent le couvent des Carmélites et l'Orphelinat des Dames de Nevers, sont dominées par le pic déjà élevé du Jer. Le vieux et le nouveau Lourdes offrent de là un contraste étonnant. Le vieux Lourdes, dominé par son château, est un petit village, aux rues tortueuses et étroites. De ce côté -ci du Gave, au contraire, dans la rue de la Grotte et au boulevard de la Grotte, s'élèvent des bâtiments et des hôtels grandioses, dignes de vraies capitales.

La ville et le château de Lourdes. — Le curé Peyramale. — La maison de Bernadette Soubirous. — Congrès de la Ligue patriotique des Françaises. — Procession étoilée. — Pierrefitte. — La Gorge de Luz. — St-Sauveur. — Le chaos. — Le cirque de Gavarnie.

Lourdes est parcouru par im tramway électrique, et même en hiver la ville est fort animée. Il y a encore encombrement en ce moment-ci, et le confort complet n'existe pas. Mais, à l'époque des pèlerinages nationaux, cela doit être invraisem-

blable. Le pèlerinage basque-espagnol dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre ne comportait que trois trains consécutifs. H faudrait voir le gâchis que cela fait déjà à la gare. M. Boissarie, à ce propos, m'a signalé le livre que notre compatriote Huysmans vient d'écrire : « Les foules de Lourdes «. « Il est très intéressant, me dit-il mais l'auteur ne fait que de l'art. »

Ici, huit maisons sur dix sont des magasins où l'on vend des objets de piété. Cela se comprend d'ailleurs. Seulement, si les « pastilles à l'eau de la grotte » sont déjà risquées, les bonbons « à l'eau de Lovirdes », qui encombrent la vitrine des pâtissiers, dépassent vraiment ce que l'on peut permettre au mercantilisme. Partout aussi on se hevirte à des marchandes de cierges et de vanille, dont on fait ici grande consommation ; et puis c'est le jovirnal : « Achetez le « Journal de la Grotte », deux sous le numéro !» j - ji <

En montant par des ruelles tortueuses on arrive à la terrasse du château, d ou le panorama est encore plus beau que du Calvaire. On y voit le sommet le plus élevé des Pyrénées françaises : le Vignemale, qui a près de 3.300 mètres. Le château est une ancienne forteresse sarrasine qui n'offre rien de bien remarquable. On y voit très bien l'église neuve, dite du curé Peyramale. C'est à lui que Bernadette alla tout d'abord raconter sa vision, et il voulut absolument avoir une église neuve ; mais les projets grandioses qu'on faisait pour la grotte obligèrent le digne curé à renoncer à voir achever son œu^Te. Dernièrement les travaux fiurent repris et l'église, toute simple, est livrée au culte, sans que la tour en soit achevée. Le curé Peyramale repose dans la crypte de son église.

Non loin de là est la maison de Bernadette Soubirous, qui est bien abandonnée. Nul ne la garde et, dans sa chambrette toute vétusté, il y a trois lits. Celui de Bernadette est spécialement protégé. Puis on a encadré les dernières lettres qu'elle écrivit du couvent à l'vin de ses frères.

Le docteur Boissarie m'avait prié de me rendre à la seconde séance du congres de la Ligue patriotique des Françaises. Cela m'intéressa fort. La salle — un immense hangar en plein air — était bondée de dames et de prêtres. M°>e la baronne Reille, mère du député, présidait. Ces dames forment des comités et des sous-comités qui s'étendent siu- toute la France et qvii, en ce moment, hittent contre la loi de séparation. Plusieurs d'entre elles ont pris la parole et leurs discours furent très captivants, surtout en ce qui concerne le rôle de la femme au point de vue religieirx et.... la façon de faire voter le mari contre le gouvernement. L'ime d'elles, jetine et gracieuse cependant, est venue dire que si la situation en France s'était tant aggravée, c'est parce que la femme est devenue trop mondaine. Elle en voulait avant tout aux « five o'clock », à leiu-s potins et aux toilettes. Ah ! les « five o'clock » ! Il paraît que rien n'est plus détestable en ce moment-ci. Je dois avouer, toutefois, que cette dame est xme de celles qui ont eu le moins de succès. La conférence s'est terminée par un beau et éloquent disco\irs de l'avocat Piot, vice -président de la Jeunesse catholique de France. Il a déploré la « loi traîtresse », mais plus profondément encore l'mdifférence des grands de ce monde pour qui la religion n'est qu'\.m manteau ou un moyen de réussir. . • j o .l

Après cela tous les assistants ont été conviés à assister a la procession du bamt- Sacrement. Le temps s'était remis au beau. L'on se rendit à l'égHse du Rosau-e et bientôt la procession, suivie des Dames de France, parmi lesquelles on m'a cité de biens grands noms, se rendit à la grotte, puis redescendit le long du Gave et remonta l'Esplanade. Près de l'église les malades s'étaient rangés. Il y en avait qui étaient atteints de maux étranges, entre autres, une jeune fille admirablement belle, qm était couchée tout de son long sur une civière, pâle comme ime morte, et un petit garçon de six à sept ans, qui, dans sa petite brouette d'invalide, jouait avec une médaille. La procession approcha. Le prêtre vint à chaque malade et souleva sur lui le Saint-Sacrement, tandis que, du haut de l'escalier de l'église, un autre prêtre s'écriait : « Seigneur, sauvez nos malades ! Seigneur, dites un mot, et je serai guéri ! » Et la foule répétait chaque phrase lentement. Puis la procession rentra. A côté de moi, la mère de la jeune fille et celle du petit garçonnet, s'étaient affalées par terre, en sanglotant.... Enfin, im à un, les malades disparurent.

Le soir tombait et les étoiles commencèrent à scintiller. Venant du calvaire et contournant la colline de la grotte, une autre procession descendait, portant des cierges. C'était le pèlerinage de Pau. Il repartait et semblait, sur le montagne, former xxne « procession étoilée ». Au moment où elle descendait à l'Esplanade, la façade de la Basilique s'illumina de centaines de feux électriques, de même que la Vierge

coiironnée, qui se trouve au milieu de la place, et aussi le calvaire des Bretons, qui est au bout. Et la procession passa sur deux rangs. De loin j'entendais encore chanter :

Laudate, laudate,

Laudate, Maria !

Alors le portique de la Basiligue s'éteignit, puis la Vierge couronnée, puis le calvaire des Bretons. La place était devenue silencieuse. Le carillon argentin de la basilique se mit à tinter doucement : « si, la, la, sol »; et seule une grande croix éclairée, au sommet du Pic dix Fer, semblait dominer le nocturne paysage pyrénéen et les cieux étoiles. On n'entendait plus que le Gave, qui gazouillait sur ses cailloux.

Le lendemain matin, à cinq heures, par une nuit noire, je partais pour le cirque de Gavarnie. La température était assez douce. Ce fut au milieu des montagnes, dans la vallée d'Argelès, que je vis s'empourprer les cimes et s'éveiller plusieurs villages. Le paysan pyrénéen porte un joli béret bleu. Les femmes n'ont pas de costiune bien spécial, mais elles s'asseyent gracieusement sur leur âne et parcourent les routes en faisant des ou^Tages de main en interpellant joyeusement quelque galant. Le patois me semble être du mauvais espagnol. A Pierrefitte, bourg important, il faisait tout à fait clair et le soleil eut tôt fait de remplir la vallée de chaleur et de vie.

Les Pyrénées sont loin d'être avissi neigeuses que les montagnes du Tyrol, elles sont beaucoup plus verdoyantes et tiennent à peu près le milieu entre le caractère sauvage des Alpes tyroliennes et l'aspect gracieux des montagnes qui bordent les lacs italiens.

A Luz, il faut relayer, car, de Lourdes, l'excursion de Gavarnie comporte cent et quatre kilomètres, aller er retour. Après Saint-Sauvevu-, une de ces coquettes stations thermales comme il y en a beaucovip aux Pyrénées, on entre dans la gorge de Luz-St-Sauvevir, toute pittorsque et d'une grande fraîcheur de verdm-e. Le Gave de Pau y serpente. Il prend d'aillevu-s sa soiirce au cirque de Gavarnie.

Mais voici que la route, au sortir de la gorge se borde de formidables blocs de rochers, entre lesquels on aperçoit de profonds précipices, et qui constituent un fantastique décor. C'est le « chaos » produit par l'éboulement d'tm contre-fort du mont Coumély. Passé ce chaos on voit apparaître de loin un groupe de montagnes neigeuses, formant un cirque admirable qu'on croit très rapproché. C'est Gavarnie.

Là, la voiture ne saurait continuer, et force m'est d'enfourcher un cheval et de rn'engager dans les chemins rocheux, accompagné d'mi guide. Les premières neiges viennent de tomber et l'on n'avance pas très vite. Il faut trois quarts d'heure pour arriver près de la grande cascade. En chemin, je m'arrête parfois poxu" admirer ce spectacle magnifique, le plus impressionnant que j'eusse encore vu. Sous mes yeux plusieius avalanches de neige glissent le long des rochers avec un bruit d'artillerie lointaine. Après avoir gravi un dernier coteau, je me trouve enfin dans le cirque où l'on est à une altitude de seize cents mètres, entouré de neige et de quantité de montagnes dont la plupart ont plus de trois mille mètres de haut. Voici la cascade merveilleuse qui, en deux bonds, tombe d'une hauteur de 422 mètres. Un pont de neige y conduit, mais il est dangereux en cette saison, et puis il roule trop de pierres des sommets. Ce qui fait la beauté de ce cirque, ce sont les magiques effets de lumière qu'y produit le soleil et qui font scintiller comme un écrin de bijoux de neige, avee les reflets chatoyants d'arcs-en ciel sans nombre.... Mon guide me montre un animal sautant entre les roches. C'est un « isard », chèvre sauvage à tête de renard. Mais le moment est venu de s'en retourner, et, malgré la fatigue de l'excursion, c'est à regret que je m'arrache à la contemplation d'un spectacle miique au monde.

Au Pays Basque. — Bayonne. — Biarritz. — Saint-Jean de Luz.

Les Basques passent pour avoir le caractère très indépendant. On sait qu'on distingue les Basques français et les Basques espagnols. Ces derniers, quatre fois plus nombreux que les français (ils sont environ cinq cent mille), passent pour avoir le mieux su garder le caractère de la race. La langue basque est, paraît-il, fort difficile. Les enfants l'appennent à l'école, et il y a des journaux basques.

Mais les usages et surtout le costume se perdent. Les cochers seuls ressemblent

encore à des postillons de jadis. On joue toujours des parties de « pelote à chistera ». La « chistera » consiste en vm gant solidement attaché au poignet et qui se termine par une sorte de long croissant en osier très résistant. Ce croissant est creux et destiné à recevoir la « pelote », c'est-à-dire la balle, qu'on parvient ainsi à relancer à des distances extraordinaires contre un mur qu'on appelle « fronton ». Tous les villages ont des frontons. Il y a des camps français et des camps espagnols et j'ai vu engager ainsi une partie fort longue où l'illustre « Rothschild » de Sare « chantait » les points. Ce pseudonyme ironique ne manque pas de saveur.

Les Basques ont aussi levir danse et, le dimanche après-midi, s\ir la place, près de l'église, à l'ombre des platanes ou des tamaris, les jeunes filles et les jemies gens miment avec grand sérieux des figures qu'accompagnent une musique monotone. Deux ou trois musiciens jouent à la fois de la flûte à trois trous et du tambour de basque (naturellement !) Cette flûte, qui produit \m son moitié clarinette, moitié hautbois, est à embouchm-e et se tient de la main gauche. En même temps au bras gauche est suspendu horizontalement le tamboiu? qui est assez long. La main droite manœuvre l'unique baguette et, de cette façon, l'exécvitant joue des deux instruments à la fois.

Les églises basques se distinguent par lexvcs trois étages latéraux de tribunes réservées aux hommes, les femmes occupant le bas, et par les retables des avitels, qui sont ouvragés et dorés à la mode espagnole.

Bayonne, la vieille capitale du pays, est voie ville peu remarquable en soi.^ Il y a cependant xme cathédrale aux proportions harmonieuses avec un beau cloître du treizième siècle. On va voir aussi le spectacle de la barre, à l'embouchvire de l'Adovir. C'est une sorte de boiurelet d'eau perpendiculaire à la côte, qui, à marée haute, permet aux navires de sortir du port sans danger, car les vagues ont là une force telle que souvent elles endommagent les travaux autour du sémaphore. Toutefois la chose la plus intéressante de Bayonne est le musée Bonnat, fondé par l'illustre peintre qui s'est souvenu que c'est grâce à sa ville natale qu'il a pu faire ses études. Ce musée est comme un abrégé de l'histoire de la peinture, et l'on ne saxu-ait douter de l'authenticité de toiles choisies par un maître de l'art. Là sont représentés Antonello de Messine, Rubens, Rembrandt, Paul Potter, Van Dyck, Murillo, Goye. L'école française n'est pas oubliée et Bonnat Ivii-même a fait don au musée de plusievu-s de ses toiles, entre autres vme « Idylle champêtre » d'un charme pénétrant. L'ancierme collection municipale, qui est exclusivement française et moderne, a été reléguée au second étage et il faut convenir qu'elle paraît bien pâle à côté de la galerie Bonnat.

J'ai été émerveillé de Biarritz. Voilà mie vraie ville d'eau, pittoresque à souhait. La plage, composée de gros sable, est des plus agréables. Il n'y a pas de brise-lames. Des rochers avancés en tiemient lieu; plusieurs sont reliés par des ponts artificiels. Au delà du rocher de la Vierge, ainsi nommé à cause de la statue qui le domine, se trouve la côte des Basques contre laquelle les vagues du golfe de Gascogne se brisent avec fureur. Du côté opposé, vers Bayonne, s'élève la villa Eugénie, vestige de la splendeur de Biarritz sous le second Empire. C'est aujourd'hui un hôtel.

Biarritz est animé durant toute l'année. En été, vieiment les Espagnols, en automne, les Russes, en hiver, les Anglais, et, à Pâques, les Parisiens. Aussi le Casino ne ferme-t-il qu'en juin, faisant ainsi une saison d'hiver dont le succès est assuré par un climat enchanteur. Depuis la guerre de Cuba, les Espagnols se font im peu plus rares. Quant aux Russes, les événements actuels ne les empêchent pas d'arriver, mais on se plaint de ce qu'ils restreignent leurs dépenses. La ville a quinze mille habitants, tout juste ce qu'il faut à une ville d'eaux. Les environs sont non se;ilement charmants, mais très intéressants par les personnalités qui y habitent.

Le champ de courses est près de Bayonne et sert aux deux villes, qui sont reliées d'aillevirs par un tramway à vapeur. Biarritz n'a pas de covirses de taureaux, mais elle possède un petit bois de Boulogne et un joli lac : le lac Mouriscot. C'est là qtie la comtesse Mouriscot a vme propriété où ont été célébrées les fiançailles du jeune roi d'Espagne. La reine Nathalie de Serbie, depuis ses malheurs, ne quitte pour ainsi dire plus Biarritz. Elle habite, sur le territoire de Bidart un vrai palais au bord de la mer et il paraît qu'elle fait dans le pays basque im bien énorme. Le grandduc Alexandre de Russie habite la villa Hambro, qui est l'ancienne propriété de Noailles. Elle est constamment surveillée par la police secrète. En face, on construit un nouvel et grandiose hôtel, et tel contremaître qui a l'air de surveiller les travaux, tel aide-maçon qui remue paisiblement de la chaux ne quittent pas la villa de vue. Toutefois, le grand-duc sort fréquemment en automobile.

Je pouiTaia, parmi les personnalités marquantes de Biarritz, citer encore le baron de l'Espée, un original qui ne sort jamais de son immense propriété, laquelle communique avec une partie réservée de la plage au moyen d'vm souterrain. Les jardins, dans ce domaine, sont sillonnés de promenades à toitures qui préservent à la fois de la pluie et du soleil. Le baron de l'Espée a son boulanger et son boucher exclusivement à lui et ses propres pécheurs.

Je passe sur d'autres particularités.

Le Casino de Biarritz (direction Boulant) est un bijou. Il y a une salle de baccara où les Russes dépensent largement, et un coquet théâtre où j'ai vu 1' « Arlésienne ». Grâce à M. Gaston Costa, l'excellent capelmeister qui dirige depuis quinze ans les concerts du Casino, j'ai éprouvé de vives jouissances artistiques. Je lui dois, en particulier, d" avoir entendu la symphonie en mi-mineur de Rabaud et des scènes gothiques de Périlhou, œuvres très intéressantes, mais inconnues à Anvers. Et j'ai constaté avec plaisir que M. Coste n'oublie pas les Belges; il joue du Gevaert, du Benoit, du Jehin, du Blockx et même du Waelput.

En fait d'excursions, à Biarritz, rien n'est plus délicieux que d'aller à Saint -Jean de Luz en longeant la mer et en passant par Guéthary. De plus en plus distinct' ment on voit se dessiner les contreforts des Pyrénées et la côte d'Espagne, descendant vers Saint-Sébastien et Bilbao. La plage de Saint-Jean de Luz est protégée par le petit fort de « Socca », mais la pente vers la mer en est assez rapide. On va voir dans cette petite ville une très vieille église que de beaux vitraux éclairent d'une lumière reposante, et, sur la place Louis XIV, la maison où le Roi-Soleil logea lors de son mariage avec l'Infante Marie-Thérèse d'Espagne. C'est aujourd'hui le « Café Suisse ». Plus loin s'élève la luaison de l'Infante. J'eus beaucoup de peine à y pénétrer, mais je désirais y voir deux tableaux de Gérome, et j'appris bientôt pourquoi on hésitait à la montrer. L'vm des tableaux est une allégorie de la paix des Pyrénées : la France et l'Espagne se donnant la main. L'autre représente au milieu de nuages, le mariage de Louis XIV, mais la peintvu-e me parut si neuve que l'on finit par me raconter la mésaventiire qui s'était produite. La toile, un beau matin, se fendit, ou plutôt se déchira du haut en bas, et il fallut en confier les deux morceavix à vui habile homme qui se disait en état de la restaurer. Seulement, le résultat de cette belle opération tarde tellement qu'il a fallu faire faire ixne copie du tableau en attendant le retour de l'original. Voilà pourquoi on ne montre pas volontiers le salon de l'Infante ....

Hendaye. — Fontarabie. — L'île des Faisans. — Interview de Pierre Loti. — Saint-Sébastien. — Renteria. — Pasajes. — Hernani.

De Saint-Jean de Luz à Hendaye (prononcer Andaï), la distance n'est pas grande. C'est la frontière française, mais on s'y sent en Espagne. On y parle le basque, l'espagnol et... le français. En me promenant au marché, j'aperçus deux charrettes dont les roues se heurtèrent. Aussitôt leurs conducteurs, deux Basques espagnols, sautèrent à terre et s'empoignèrent avec rage. On les sépara vite, mais l'un d'eux avait déjà la joue droite ornée d'une croix de Saint-Ajidré toute rouge. Jl remonta cependant sur sa charette chargée de piments, de courges et de pastèques, mais non sans lancer à son adversaire un regard rappelant le « nous nous reverrons» de don José.

Je desendis au port, pour traverser la Bidassca, qui sépare la France de l'Espagne, afin de visiter Fontarabie. La Bidassoa, à marée basse, est presqu'à sec; et il faut faire de nombreux méandres en barquette pour arriver sur le sol espagnol. Fontarabie, avec son antique église au dôme jadis doré, à la façade vieil ivoire, mérite \ine visite. La grand'rue, la " calla mnyor », monte vers l'église. D'anciens palais patriciens y voisinent avec des boutiques minables. Partovit il y a des balcons en fer ouvragé entre lesquels sèche du linge. Les toitures à dessins ont une tendance à se rejoindre; et, siu- le pas des portes, des femmes accroupies et nonchalantes vous dévisagent au passage. Tout en haut se dressent les ruines d'un château de Charles- Quint. Certains degrés de pierre ont dû être remplacés par des marches en bois, et ce débris d'un empire colossal est à vendre pour cent mille pesetas...

En remontant le cours de la Bidassoa, on arrive à l'île des Faisans, où fut conclu en 1659 le traité des Pyrénées. Elle est moitié française, moitié espagnole et ressemble à l'île de notre parc. Elle n'est guère plus grande. Un monument tout moderne et assez insignifiant, élevé par la reine Isabelle d'Espagne et Napoléon III, rappelle l'événement historique.

Mon batelier me montre la place où eut lieu le duel Jaurès-Deroulède, sur le territoire du petit hameau français de Béhobie. Ce jour-là, les hauteurs environnantes étaient, me dit -il, noires de monde. Il me raconta encore qu'il n'y a pas bien longtemps, pêcheurs espagnols et français se battaient à tout instant, mais que depuis que chaque pays a, à tour de rôle, vingt-quatre heiu-es, de midi à midi, pour se livrer à la pêche, ces conflits ont cessé. Puis, comme nous rentrions au port, il me montra, tout près de l'eau, presque sur la mer, une tour blanche, entourée d'un jardin montant et conduisant à mie petite villa.

— Voilà, dit-il, le cabinet de travail de M. Pierre Loti (Jvilien Viaud). Il se cache ici et il est difficile de le voir, car il est très « sauvage ».

Quelqvies instants après je me présentais à la villa et je pénétrais dans le jardin à la végétation tout exotique. Un domestique vint à ma rencontre : M. Pierre Loti n'était pas là. j • • j

Cependant, dans la soirée, le domestique vmt me prendre et m'introdmsit dans un petit salon oriental éclairé de bougies. Le maître ne se fit pas attendre.

Pierre Loti est mi homme fluet, petit, presqu'imberbe, paraisant quarante-huit ans environ. Il me fit asseoir et m'offrit une cigarette turque.

— Je n'ai pas voulu passer par Hendaye, Monsieur, lui dis-je, sans chercher à rencontrer l'auteur de « M""*" Chrysanthème » et d' « Azyadée ».

— Mais, Monsieur, qm vous a dit?...

— Je revenais de l'île des Faisans, lorsque mon batelier...

— Toujours les bateliers! J'ai ma demeure à Rochefort, mais j'avais cru pouvoir venir me cacher ici en achetant cette maison de pêcheur que j'ai transformée selon mes goûts. Seulement, les barques s'arrêtent toujours près d'ici et les bateliers ne manquent pas de dire aux passagers, svxrtout s'il y a des dames : « Pierre Loti travaille là, vous allez peut-être le voir sortir ». Et je ne sors pas, mais j'enrage, car, ayant l'indépendance très farouche, je ne veux que la solitude.

— J'ai lu qu'Antoine va domier à Paris votre « Ramuntschau » (Raymond en basque). . ., .

— Oui. C'est, comme vous le savez, une histoire d'amour de ce pays-ci, que j ai pu suivre. Je n'écris rien, d'ailleurs, qui ne me soit personnellement arrivé ou que je n'aie vu se passer sous mes yeux. M. Gabriel Pierné m'a fait une partition qui ne renferme guère que des morceaux symphoniques comme 1' « Arlésienne ».

— C'est un des petits maîtres parisiens les plus en vue, si pas le premier!

— Assurément. Il est venu ici l'an dernier et ensemble nous avons parcouru la montagne à la recherche de thèmes basques.

— Vous irez donc à Paris?

— Pour quelques jours. J'y verrai mon fils, qui a dix-sept ans et qui y fait ses études, puis je m'en irai en Orient. Cependant, quoique je n'aime guère le Nord, je voudrais voir la Hollande...

— Vous ne le regretterez pas, et, en passant, j'espère que vous visiterez la Belgique. Mais ne venez-vous pas d'être nommé commandant de vaisseau?

— En effet, mais ne me demandez pas le nom du navire que je commanderai. J'ai pris un congé de six mois et je vais partir poxir l'Arabie. Des amis m'invitent à m' arrêter au Caire. Je le ferai, parce qu'il faut bien que j'y passe. Mais on m'a gâté le Caire! La civilisation y construit trop d'hôtels. Je ne souffre que difficilement la vie occidentale et j'aspire au désert où, du moins, j'aurai la liberté. On ne l'a pas encore gâté!

— Vous n'y allez pas seul?

— Non, j'aurai une escorte de Bédouins, vingt-cinq environ. La contrée est dangereuse. J'y ai déjà été dans la nécessité de livrer bataille, mais j'ai eu affaire à de vieux fusils de pierre et j'avais de quoi répondre.

— Comptez-vous écrire là-bas quelque ouvrage nouveau?

— Je n'en sais rien. Je ne veux absolument pas m'occuper de ce que j'y ferai.

— Alors...

— Alors, j'attends avec impatience le jour où je repartirai pour le gros ciel bleui

Après avoir remercié M. Loti d'avoir fait, en m' accordant une interview, iine si rare exception à la règle qu'il s'est imposée, je pris congé de lui. Au jardin, il appela son fidèle serviteur qui semble sortir d'vm arbre, et qui, ayant allumé une lanterne, me reconduisit jusqu'à la route d'où je regagnai mon gîte dans la nuit noire.

Saint -Sébastien est une %'ille très agréable et toute moderne. Les rues sont larges et les constructions vastes. Il y a de beaux boulevards, des promenades bien plantées et de nombreuses et élégantes fontaines. On y montre la maison qu'occupa Deroulède. Elle n'a d'autre cxiriosité que celle d'une habitation où il s'est passé quelque chose. J'étais arrivé un dimanche après-midi et il n'y avait guère de mouvement. Une des choses les plus curieuses, c'est la place de la Constitution où se trouve l'Hôtel de \'ille, « Casa consistorial ». C'est vme place carrée, fort régtilière, avec vme porte à chaque angle. Les fenêtres de toutes les maisons sont numérotées. Il y en a cent quarante -sept. Jadis les courses de taureavix s'y donnaient, et la ville n'avait accordé l'autorisation de construire qu'en se réservant le droit de louer les fenêti-es à son profit les jours de spectacle. Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi, c'est-à-dire qu'on n'y donne plus de corridas, mais il paraît que si une fête extraordinaire devait y avoir lieu encore, la ville pourrait refaire usage de ce droit. Pendant que je regardais la place, deux à trois cents jeunes filles dansaient très sérieusement la danse basque entre elles — les cavaliers manquant. Les gars de Sahit-Sébasiten sont, dit-on, déjà trop « modernes » pour passer encore leur temps de la sorte.

J'ai vu le palais Miramar, la résidence d'été de la Coiu'. C'est tout au plus mie maison de campagne anglaise, près de la mer, au faubourg d'Antiguo. Il y a ici vm petit port curieux, avec de vieilles maisons. J'ai evi une seconde l'illusion de m'y promener à Anvers, dans le quartier des bateliers, et j'ai pu me convamcre que les Espagiiols ont laissé chez nous l'empreinte de leur race, car bien des jeunes femines de notre peuple, transplantées ici, auraient tout à fait l'air du terroir.

Il y a à Saint-Sébastien un coquet Casino, avec une terrasse magnifique. On y joue au trente et quarante. La salle de concert, très décorée, et où l'on donne de grandes auditions en août et septembre, est mallieureusement trop petite. M. Paul Arbos y dirige dans la saison. Je n'ai entendu qu'un double quatuor avec piano qui donnait un concert l'après-midi; pas un seul morceau d'auteur espagnol ne figurait au programme. A ce propos, je vous dirai que la « Matchiche », qui fait son tour du monde en ce moment, n'est qu'une des nombreuses matchiches qu'on danse en Espagne. Celle que nous connaissons est semblable en cela au fameux « Cake-Walk >> qui a détrôné tous les autres.

Si je n'ai pu entendre de vraie musique espagnole, j'ai du moins visité l'exposition du peintre Berrueta, artiste qui a certes du talent. J'y ai remarqué la « Rue Pampinot », une des plus curieuses de Fontarabie, fort lumineusement rendue, et quelques marines vigoureuses.

Pendant mon séjour on a célébré la fête de la jeune reine, et j'ai assisté à la revue de quelques trovipes. Elles ne marchent pas aussi vite qu'en Italie. Remarqué une pittoresque section de télégraphistes de montagnes, dont les appareils sont portés à dos de mullets On sait qu'en Espagne, outre l'armée de l'Etat, chaque province a ses troupes particulières, se composant d'hommes de la région Les conscrits peuvent opter, m'a-t-on dit C'est ainsi que la provmce de Guypuzcoa a aussi ses soldats à elle, tous coiffés de bérets rouges

Je suis allé, siu- le Mont Ulia, admirer le panorama de la ville, tout adossée aux montagnes La « Concha » s'y voit surtout bien. C'est une calangue, véritable coquille marine, qui semble fermée, du côté de la mer, par l'îlot de Santa-Clara et qui, de plus, s'y termine par deux collines assez boisées. C'est dans la Concha qu'on prend les bains. Mais il paraît que lorsque l'Océan est mauvais, la Concha s'en ressent au point de ressembler à une gigantesque marmite où l'eau bout avec fureur

Je contemplais le paysage avec un fort aimable médecin de Saint-Sébastien :

— Tenez, me dit-il en me montrant les nouvelles arènes des courses de taureaux, voilà ce qui nous a valu la perte de Cuba! Ali! si on pouvait déraciner de chez nous ce jeu sanglant et maLsain pour le peuple! Certes, l'Espagne fait des progrès, on ne saurait le nier. Mais notre aristocratie est encore vraiment trop imbue des idées d'autrefois et les travailleurs de tout ordre ne sont pas encore assez considérés.

Et il me cita l'exemple d'un riche patricien andalou, propriétaire de vignobles

immenses. Les ouvriers lui avaient demandé vme légère augmentation de salaire. Plutôt que de faire céder son orgueil, il préféra laisser péricliter ses vignes...

Les environs de Saint-Sébastien sont curieux et vraiment espagnols. On peut facilement excursionner à Renteria, à Pasajes (prononcez Pasakges) et même à Elizondo. A Renteria, il n'y a guère qu'une très vieÙle église à visiter, mais, à Pasajes, on peut s'arrêter vui moment. Il y a là trois villages distincts et séparés, à cause du port. Il s'y fait un grand trafic de vins d'Espagne et j'y ai vu le pavillon belge; c'était un navire de la société Cockerill allant à Bilbao. A Pasajes-San Juan, après une visite à une église qui a un autel tout doré avec un retable vraiment imposant, je m'en fus voir la maison blanche que Victor Hugo y habita en 1843. Elle est située sur le port et la grande rue passe dessous, à la façon d'un tunnel. On y voit un Musée Victor Hugo dont l'extrait de naissance du grand poète constitue le document le plus précieux. C'est là qu'il écrivit « Alpes et PjTénées ».

Ayant appris, à cette occasion, que Victor Hugo emprunta pour son drame « Hernani » le nom d'une petite vUle située à douze kilomètres de là, j'eus la curiosité de m'y rendre, et, ma foi, Hernani est bien, dans son genre, ce que j'ai vu de plus pittoresque. Les rues sont aussi étroites que possible, afin d'y ménager un peu de fraîcheur au milieu du jour (il y avait avant-hier environ 25 degrés à l'ombre). Les balcons s'y faisant vis-à-vis s'y touchent presque, ainsi que les toitures qui ne laissent entre elles qu'une rayure très bleue. Les façades sont couvertes de vieilles armoiries détériorées. Dans ces rues que traversent des attelages de mules, se promène, indolente, l'Espagnole brune à la mantille flatteuse Bref, c'est dans cette petite ville, dont le nom sonore fit jadis impression sur Victor Hugo, que je pus véritablement contempler un coin de la vieille Espagne.

La Saint-Hubert à Chantilly.

Le 5 novembre dernier, vers onze heures du matin, les grandes routes de la merveilleuse forêt de Chantilly étaient sillonnées de nombreux équipages, de cavaliers en habits rouges et de quelques hardies amazones. C'est qu'on allait fêter solennellement la Saint-Hubert. Chaque année, en effet, la première chasse à covirre qui suit cette date est donnée avec le maximum d'apparat. Toutes les barrières étaient ouvertes et le rendez -vous se trouvait fixé au carrefoiu* de la table ronde, où convergent une douzaine d'allées magnifiques, formant étoile. Le temps, pour la saison, était d'une étonnante doucexor et le soleil éclairait gaiement le paysage. Quoique les futaies eussent pris ces beaux tons d'or et de pourpre qui ajoutent à la mélancolique majesté de l'automne, bien des fourrés étaient encore verdoyants.

Cependant, autour de la table ronde se groupent les équipages et les cavaliers. Il peut y avoir là environ deux cent cinquante personnes attendant le moment de se mettre en chasse. Voici le duc et la duchesse de Chartres, qui exercent le droit de chasse dans ce prestigieux domaine. Le duc a soixante-cinq ans. Il est de haute taille et d'allure vraiment aristocratique. Vêtu de l'habit bleu, s\jr lequel se détache sa belle barbe blanche, U est coifîé de la casquette en velours noir et le coutelas de chasse est suspendu à son côté. La duchesse porte une amazone noire, très sobre. Autoiir d'eux s'empressent des intimes, parmi lesquels je note le comte et la comtesse de Vigier, le comte et la comtesse de Hersin, le comte de Salverte, le comte des Ternes, colonel du deuxième hussards, le baron de Saint-André, M. Vallon, maire de Chantilly, M. Luis d'Agu'ia, M. Arnaud de l'Arriège, le général de Warru, le lieutenant de Bellegarde.

Puis, M. Duguardier, ancien maître d'équipage du prince de Joinville, s'entretient avec le duc de Chartres. Pour ce jour seulement, il remplace M. Hugles, le maître d'équipage en titre. La nuit, plusieurs traces ont été relevées, et le duc doit faire son choix. Après quoi, les piqueurs à cheval, en livrée bleue, culotte blanche, bottes à l'écuyère, toque de veloiors noire, le cor sur l'épaule, s'avancent suivis d'une meute anglo-française de soixante chiens environ. Cette petite armée s'enfonce silencieusement sous bois, précédant le duc, qui monte un superbe cheval blanc. Puis, c'est l'attente. Au bout d'iuie demi-heure, les cors sonnent au loin le « bien aller » et bientôt on entend les aboiements de la meute. Le cerf est sur pied et tout le monde s'élance. On s'arrête près de la ligne du chemin de fer et, pendant tout un temps les chiens se donnent grand'peine pour forcer la bête. Tout à coup, on l'aperçoit, traver « sant la large route en deux bonds. C'est un animal superbe et gracieux à la fois,

« Tayaut! » « Tayaut! « le cri que poussait si comiquement, paraît-il, Louis XV, sort de toutes les poitrines et l'on s'élance de plus belle. Mais, à ce moment, les chiens hésitent. Le cerf a pris le « contre-pied ». Il est retourné sur ses pas, désorientant les poursuivants. Les piqueurs « sonnent aux chiens », et il y a là comme un repos pendant la chasse. Un instant même j'ai espéré pour le cerf. Hélas ! les précautions sont bien prises et la victime n'échappera pas. D'aillevu-s, pour prévenir toute surprise, aux carrefovu-s principaux de la forêt, se trouvent postés des chiens de réserve, maintenus par des hommes sûrs.

Ce repos me donne le loisir d'admirer ime fois de plus le superbe paysage automnal. La large route qui s'étend à perte de vue, décou\Te, au delà de la forêt, vme plaine onduleuse parsemée de villages blancs. Cela rappelle les paysages à personnages que peignait jadis, en France notre compatriote Antoine Van der IMeiilen, et dont le Louvre offre quelques beaux spécimens.

Cependant, tout au loin, les cors résonnent à nouveau. Les chiens se sont ressaisis. C'est alors une course folle. La duchesse de Chartres, amazone éprouvée, enlève son cheval et s'élance vaillamment sous bois. Après \me poxirsuite longue et ardue, on entend enfui retentir 1' « hallali sur pied ». Les chiens, dont (( les aboiements » sont devenus rauques. ont le cerf « à vtie » et la dernière partie va se jouer. La pauvre bête s'est réfugiée dans une clairière. On met pied à terre, chacun se précipite pour voir. Le cerf, vme superbe « troisième tête », haletant et rendu, s'apprête à faire front aux chiens à l'aide de ces bois. Il bondit de droite et de gauche, entouré de toutes parts, et les spectatevirs, par prudence, s'abritent derrière les gros arbres. Tout à coup, quelques chiens, furieusement, et sans qu'avicim d'eux ait été blessé, l'assaillent avec rage. Elle soutient un instant le choc, pviis fléchit. Les piqueurs interviemient; il est temps. C'est à coups de fouet qu'il faut maintenant chasser la meute devenue féroce. Le duc s'avance et enfonce son coutelas jusqu'au cœur de la bête. Et celle-ci, si gracieuse, si noble dans sa course sous bois, sera gracieuse jusque dans la mort. Doucement elle étend les pattes dans les feuilles jamiies et son dernier regard est navrant. Alors les piqueurs s'en emparent, l'éventrent, la dépouillent en quelques minutes, et bientôt la robe ne couvre plus que les viscères. C'est l'instant de la « curée ». Le duc en personne maintient ses chiens Inarlants qui n'ont pas mangé depuis la veille, tandis qu'un piqueur leur montre la tête du cerf. Les cors soiment r « hallali » à toute volée, la meute est lâchée, et en quatre secondes, exactement, tout est dévoré. Quelques fragments d'os sont disputés avec rage, et c'est à coup de fouets répétés qu'il faut alors séparer quelques chiens, de i^eur qu'ils ne s' entredéchirent. Au même moment, par l'entremise du premier piqueur, le duc de Chartres fait galamment et démocratiquement les « homieurs du pied à madame Dupré de Luzarches. Puis le duc distribue de l'argent « au populaire ».

Des groupes se forment, discutant avec animation les péripéties de la chasse. On sort les provisions et il s'organise comme vm grand « five o'clock » en plein bois. On s'attarde longuement.

Mais le jour baisse, et, peu à peu, le soleil est descendu svir l'horizon, rougissant les sous-bois. Le duc et la duchesse s'éloignent en éqinpage en compagnie de M. Dugardier. On se sépare et on regagne la grand'route. Dans le lointain résonnent encore quelques appels. C'est l'équipage ducal qui rentre au château, tandis que, languissamment, s'endort la merveilleuse forêt.

La route du Simplon.

Milan avait organisé son exposition parce que l'immense tunnel du Simplon avait permis de relier Brigue à Domodossola : la Suisse à l'Italie. Et, de fait, ce tuimel a une énorme importance, au point de vue commercial, d'abord — Marseille s'en inquiète beaucoup et à juste titre — et au point de vue du tourisme, ensuite. Lorsqu'on eut enfin complété le percement du tunnel par un tronçon de ligne reliant Domodossola à Arona, gros bourg situé à l'extrémité sud d\i lac Majeur, le rapide

Londres-Pans-Milan, via Calais, était créé, avec un gain de cent cinquante -cinq kilomètres siu- le trajet par le St-Gothard .

Ce fut pour Stresa et potu- les parages des Iles Borromées, en général, un grand événement. Tandis que la route est très longue par le St-Gothard, il ne faut plus à présent, en trajet direct, qu'une bonne douzaine d'heures depuis Paris. On part le soir, et, le lendemain matin, le train vous amène stu- les bords du lac Majeur. J'ai voulu fah-e le trajet à mon aise, afin de m'en rendre exactement compte. Il n'est pas aussi pittoresque que celui du St-Gothard, mais il est loin de manquer d'mtérêt, D'ailleurs, le fait de gagner quelques heiu'es prime tout. C'est ainsi que les habitués de Stresa, habitant Francfort, préfèrent aller rejoindre le Paris-Milan à Lausanne, en passant par Berne, plutôt que de reprendre l'ancienne route. Ils gagnent trois heures, et c'est bien là l'argument le plus moderne qm se puisse concevoir. Puis, au lieu d'arriver par Locarno et de devoir traverser le lac dans toute sa longueur, on arrive directement à Stresa, qui est bien, décidément, la station la plus délicieuse des lacs italiens. ,. , . , . ,

La route, passant par Dijon et Dôle, commence à offrir de l'intérêt à partir de Pontarlier, coquette petite ville frontière française, qui a la spécialité de foiimir à la France l'absinthe, la terrible fée verte, contre laquelle le gouvernemens français se dispose à sévir, paraît-il. On traverse une partie du Jura, dont les chaînons procèdent par vagues parallèles très arrondies, aux escarpements plutôt rares, et forment de larges vallées qui, pour l'instant, son encore tapissées de neige. Aux environs de Vallorbe, en Suisse, la vue des Alpes, du Mont-Blanc à la Jungfrau, que j'avais déjà eu l'occasion d'admirer, était coupée de nuages et gâtée par vme pluie qui striait l'air de lignes implacables. Pom-tant, au lac Léman, le soleil daigna sourh-e et éclairer de pâles rayons ces régions déjà charmantes, quoique Vevey et Montreux sommeillent en;ore. Voici la grandiose vallée du Rhône, aux sommets formidables et sauvages, surtout du côté de Vernayaz et de Martigny. A Brigue, jadis terminus de la voie ferrée dans cette vallée, on passe le txmnel du Simplon, dont on traverse les vingt kilomètres en vingt minutes. 11 y am-a plus tard un second timnel, exclusivement pour les trains descendants. La construction en est déjà commencée, à dix-sept mètres de distance de celui qui fonctionne déjà et auquel on a travaillé de 1898 à 1905. Il a coûté soixante-quinze millions et demi, et lorsque le second ttmnel sera achevé, on estime la dépense totale, y compris la nouvelle route jusqu'à Arona, à cent mil - Uons environ. C'est à l'emplacement du tunnel qu'existait la route que fit faire jadis Napoléon I^r, et qui traversait tme contrée des pKis pittoresques. On ne la voit plus guère en chemin de fer. Sous ce rapport, le St-Gothard. qui a cinq mille mètres de moins, est beaucoup plus intéressant.

De Dornodossola, où aboutissait déjà l'embranchement de Novare, la voie nouvelle passe par Pallansa, mais il ne faut pas confondre le village avec celui du même nom, situé sur le lac Majeur; on ne rejoint ce dernier qu'à Baveno, et l'on descend ensuite quelques ininutes plus tard à Stresa.

En y arrivant, le soir, je pus constater, quoique la saison ne soit encore guère avancée, qu'il y avait beaucuup de monde : A l'Hôtel des Iles Borromées, la famille Omarmi, si fière d'avoir l'honneur de recevoir depuis huit ans déjà notre Roi, est tout heiu-euse. Elle espère que ses villas et ses dépendances ne se fermeront plus de toute l'année, grâce à ce ttmnel qui fait affluer les touristes à Stresa, dès le commencement de mars. Il est xm. fait que les lacs italiens, abrités par de hautes chaînes de montagnes, offrent, en général, beaucoup plus de certitude que la Côte d'Azur sous le rapport de la douceur du climat. Aussi dit-on que le gouvernement italien, qvii a fait venir des locomotives américaines puissantes pour la plupart de ses réseaux, se propose de faire encore de gros sacrifices, pour améliorer le trafic vers la haute

Italie. ,11'

Il y a toujoiu-s un peu d'exagération dans la belle légende du Midi ensoleille, mais il fait vraiment agréable à Stresa en ce moment. Le lendemain de mon arrivée, de bonne heure, en voulant contempler le paysage de ma fenêtre, je vis le lac couvert d'mi épais tapis de nuages blancs. Au-dessus, le ciel était tout bleu et les rayons du soleil levant doraient les cimes environnantes. Très lentement ce rideau de féerie se dissipa et la nappe liquide, bleu pâle, se laissa peu à peu entrevoir. A gauche se montra 1" « Isola bella », dont les orangers et les citronniers ont beaucoup souffert cet

hiver. C'est avec effroi que les jardiniers vous disent qu'ils constatèrent «neuf degrés» de froid. Voici 1" « Isola dei Pescatori » (l'Ile des Pêcheurs), puis l'Isola Madré », dont la végétation est décidément plus luxuriante que celle de l'Isola BeUa. Au loin surgit le riant village de Palanza, tandis que, sur la rive opposée, en face de l'anse où se trouvent les Iles Borromées, se dégage le bourg de Lanevo.

Sur les collines et les jardins les plus proches, des camélias blancs et rouges forment déjà de vraies cascades de fleurs. Les magnoliers sont im peu en retard, mais la floraison est cependant belle. Les pêchers projettent leur neige rosée parmi les branches jaunes des mimosas, et bientôt se répand dans l'air matinal ce léger parfum de chèvrefeuille, particulier aux lacs italiens.

Le soleil s'est déjà avancé haut dans le ciel, éclairant vivement le paysage. De légères barquettes commencent à sillonner le lac qui disparaît au loin dans la direction de Locamo. Et la chaleur monte peu à peu, transformant cette exquise matinée printanière en une radieuse journée d'été.

En AUemagne.

Le théâtre Apollo à Dûsseldorf. — Un tramway suspendu. — Cassel et sa galerie de tableaux. — "Wilhelrnsbôhe. — Hildesheim.

Il y a en ce moment à Dûsseldorf une exposition agricole qui attire la foule. L'après-midi sm-tout il y règne une grande animation. Toutefois les peintures murales, nouvellement inaugvirées, de l'Eglise évangélique, près du floragarten, m'ont intéressé d'avantage. Elles ont trait à l'histoire de Moïse, des apôtres et du Christ. Par le dessin^ le coloris et l'habileté de certains groupements, ces fresques font grand honneiu- au peintre von Gebhardt, un Russe qui, depuis une quarantaine d'années, habite la ville. Mais c'est stirtout le vaste théâtre « Apollo « qui m'a le plus impressionné à cause de ses dispositions originales et neuves. Les fauteuils d'orchestre y sont remplacés par une double rangée de baignoires pour quatre personnes, derrière lesquelles on soupe le plus confortablement du monde à de petites tables qui occupent tout le reste du bas de la salle. Il y a poiir le surplus des loges d'amphithéâtre, plusieurs étages de balcons, en un paradis en gradins qui ne s'élève qvie dans le fond de la salle. Pareille disposition ne comporte uatiu-ellemenc^ comme programme, que l'opérette et le spectacle varié. L'éclairage est particulièrement bien compris à l'Apollo, car il s'agit de régler de multiples jeux de lumière sans empêcher les gens de souper. Il y a toujours foule et l'on passe dans ce théâtre %Taiment moderne une soirée des plus agréables.

En m'arrêtant un instant dans le centre industriel intense de Barmen-Elberfeld, j'ai pu constater que ces deux villes sont desservies et pour ainsi dire reliées par uxi curieux tramway, en grande partie suspendu au-dessus de la Wupper, que l'on a surplombée à cet efïet de viaducs métalliques. Les voitures circulent sur un seul rail et sont actionnées électriquement. C'est un original trajet à faire et qui vous conduit jusqu'à Vohwinkel. Si cependant im petit rien clochait dans le mécanisme, wagons et voyageurs feraient un fameux plongeon dans la Wupper.

J'ai été vraiment émerveillé de la galerie do peinture de Cassel. C'est un de ces trop rares musées rempli de chefs-d'œuvre sans qu'il y ait trop de toiles et d'où l'on sort sans fatigue, mais avec une forte impression d'art. Celui-ci date du dix-huitième siècle et fut fondé par le landgrave Guillaume VIII au temps de la Hesse électorale. Sa grande richesse consiste en une collection vraiment remarquable de maîtres flamands et hollandais. Rubens, Jordaens et Van Dijck y sont largement représentés. J'ai constaté que les Allemands indiquent sur les tableaux de Rubens qu'il est né à Siegen et qu'il a vécu à Anvers et en Italie. De Van Dijck, j'ai admiré les portraits admirables du peintre Snyders et de sa femme. Franz Hais y figure aussi, ainsi que la plupart des petits maîtres hollandais, si intéressants et si fins. Ruysdael est là

avec des paysages sombres, à ruines et à chutes d'eau, Weenix avec une natvire morte, un lièvre superbe, digne de son fameux faisan de La Haye, Paul Potier avec un paysage aux lointains infinis et du bétail au premier plan, comme toujours, et Wauvermans, abandonnant ses batailles, nous montre un ravissant tableautin, la « Rentrée de la Moisson ». Mais les joyaux du Musée, ce sont ses Rembrandt. Le magicien de la lumière y est représenté par plus de vingt toiles, grandes et petites, toutes plus belles les vxnes que les autres et au-dessus desquelles planent la « Sainte Famille », — Rembrandt y a représenté Saint-Joseph en bûcheron, — et « Jacob bénissant les enfants de Joseph », grande toile d'un coloris incomparable. Il y a aussi un fort beau paysage, ce qui est assez rare pour Rembrandt.

L'école italienne est moins bien représentée et il y a beaucoup de copies. Quant à l'école espagnole, elle y figvu-e avec un seul de ses grands peintres; Ribeira, le Spagnoletto, comme le nommèrent les Napolitains parmi lesquels il vécut longtemps. Cassel a de lui ime « Mater dolorosa ». La toile représente simplement la Vierge en manteau bleu, vue de côté, les mains jointes. L'expression de la douleur est d'une admirable intensité. En ce qui concerne la sculptiu-e, il n'y a que des reproductions, mais il y a, par contre, tme fort belle collection de pierres précieuses, d'objets en écaille et en ivoire. Il y a aussi des porcelames rares. Parmi les allemandes, il y a du Cassel, du Fulda, du Mûnden et du Hanau. Tout le Musée est dans vm. état parfait de conservation, ce dont il y a lieu de féliciter le directeur, M. Bœhlau.

De la galerie de peinture, située à la « Schœne Aussichs », on découvre la Karsane, grande promenade boisée, et au loin la tranquille et reposante vallée de la Ttdda. Il y a dans cette promenade, près de l'Orangerie, une maison où l'on peut voir vme grande baignoire romaine qui ne sert plus que de décor, mais qui est entourée de gracieuses sculptures mythologiques d'xin artiste français nommé Monnot. C'est près de là qu'on construit le nouveau théâtre de Cassel, dans un site magnifique. La ville, très paisible avant l'empire, est aujo\ird'hui fort industrielle, mais elle a des environs très agréables, surtout WUhelmshohe, célèbre par la captivité de Napaléon III. Une grande partie des terrains entourant la route qui y conduit est la propriété de M. Aschrott, de Berlin. On y construit de nombrevises villas très coquettes, et il y a là povu? Cassel un véritable avenir. Le château, situé au milieu d'une hauteur boisée, n'est pas très élégant et ne remonte guère qu'à un bon siècle. Constrtiit par les électeiu-s de la Hesse, il est aujourd'hui propriété impériale. Audessus et sur le sommet de la colline se trouve le château d'eau de l'endroit. C'est \in grand octaèdre svurnonté d'ime formidable statue d'Hercule, d'où la vue s'étend fort loin. On voit de là Cassel qui apparaît comme un gros village dans un bas-fond. C'est de cette construction que partent les eatix destinées à activer les cascades. Elles sont \Taiment bien, ces cascades, et autrement belles que des jets d'eau jouant dans ion bassin. Ici les eaux descendent avec fracas par des enrochements placés en partie en pleine forêt, passant sous le pont du diable, povu- se précipiter ensuite du haut d'une superbe ruine d'aqueduc romain, et arriver enfin au bassin de la grande fontaine où, grâce à l'élan qu'elles ont acquis, elles forment \me gerbe vraiment imposante de soixante mètres de hautevir.

Pendant que j'admirais le spectacle, un orage vint me surprendre en pleine forêt, mêlant les cascades célestes à celles de Wilhemshohe. Mais quelle fraîcheur exqmse et quels parfvuns balsamiques après que le calme fut revenvi! J'en profitai pour redccendre de la hauteur et visiter le château.

Très vaste, il est orné, dan? presque tous les appartements, de tableaux assez froids de Tischbein, d'assez nombreux vases de Sèvres, et presque entièrement meublé en style empire. Au premier étage se trouvent les appartements de Napoléon III et de ses officiers. On montre encore le lit qu'il occupa. Ce sont aujovird'hui les appartements de l'impératrice, qm, chaque année, vient avec Guillaume II y passer deux ou trois semaines vers le mois d'août. Le roi Jérôme habita aussi ce château et sa table de travail y a été conservée.

En rentrant en vUle, je voulus jeter à la Friedrichsplatz wci coup d'œU sur le monument qui y a été élevé, près du théâtre actuel, au chef d'orchestre Spohr, qui dirigea longtemps à Cassel. C'était un bon compositevir, quoique d'un classicisme un peu exagéré.

— « C'est la statue d'un ancien bourgmestre jadis très aimé à Cassel », m'affirma mon cocher. ! ! ! !

Croyez donc à la gloire!

Hildesheim a le privilège de perpétuer dans l'Allemagne du Nord la captivante architecture de la Renaissance. Mais bien des constructions témoignent qu'il y a eu là une longue lutte avec le style gothique. Telle qu'elle est, la petite ville de Hildesheim est un bijou d'art, un musée en plein air que les autorités locales conservent avec un soin jaloux. Presque toutes les maisons sont en bois et 1' « Altstaedter Markt », d'vuie unité parfaite, m'a fait penser, sauf la différence de style, à notre Vieil Anvers. IM Van Kuyck serait enchanté d'un tel ensemble archaïque. Il y a là, entre autres, un hôtel-de-ville absolument remarquable, une maison des bouchers, énorme povir Tépoque; la maison occupée par la caisse d'épargne et d'autres encore qui forment un tableau si pittoresque que l'on regrette de voir les habitants aller et venir en costume moderne. Devant l'hôtel-de-ville, on voit deux vieux tUleuls entourés d'un banc, et, à côté de l'horloge, un grand jaquemart peinturhiré, qui, en des sonneries de trompette, répète les heures à mesure qu'elles sont frappées, à l'intérievir de l'hôtel-de-vUle, des peintvires murales exécutées par Prell, racontent l'histoù-e de la ville, et l'on remarque aussi un riche plafond. Mais ceci est moderne.

A Hildesheim toutes les rues sont intéressantes et beaucoup de maisons, ornées de dessins, de pemtures et d'enseignes, portent l'année de leur construction et celle de leur restauration. Il y a aussi beaucoup d'églises caractéristiques, St-André, St-Michel et surtout St-Godehard, mi vrai chef-d'œuvre du style roman. La plupart de ces églises ont un beau cloître. Le plus impressionnant est celui de la cathédrale (Dom). On vous y montre, adossé au mur de la crypte, un immense rosier sauvage que j'ai trouvé tout en fleurs et qvii, m"a-t-on dit, a près de mUle ans.

Et la cause de cet ensemble artistique? L'influence de l'évêque Bernward qui, de 993 à 1022, fut le vrai créateur de la ville. Bernward était vin artiste qui travaillait le bronze avec habileté et cultivait presque tous les arts. Il exécuta pour- la cathédrale des portes en bronzes comportant vingt-quatre scènes, et qui, pour ne pas valoir celles du baptistère de Florence, sont cependant fort belles.

Le soir, quand le silence envahit cette ville déjà si calme, et que les fenêtres ■ s'éclairent faiblement, on se croirait à Nuremberg. Ici, toutefois, il y a encore plus d'unité. Comme tous les détails d'architecture ressortent bien dans la pureté de l'atmosphère estivale ! Quelle magie que ce décor ancien, avec ses toits échancrés et ses tourelles, qui se découpe à vif sous l'éclat des globes électriques suspendus dans les rues — et quel charme de se promener ainsi dans l'histoire du passé en s' abandonnant aux suggestions de ce cadre tout de poésie et de légende!

Dans le Nord.

La cathédrale de Roskilde. — Tombeaux de rois. — Copenhague. — Musées et châteaux. — Thorwaldsen. — Les jardins du Tivoli. — Elseneur et le tombeau d'Hamlet. — Rosenberg. — Un peu de musique. — Interview avec Joachim Andersen.

Le but de mon voyage étant de visiter les capitales du Nord, Copenliague, Stockholm, Christiania, c'est par le Danemark que j'ai commencé. Toutefois, avant de voir Copenhague, je me suis arrêté à Roskilde (prononcez Roskille), Tancienne capitale danoise qui garda ce titre jusqu'en 1443. A cette époque, un évêque du Seeland fonda, plus haut dans l'île, une ville nouvelle qui devint la capitale actuelle.

Roskilde, qui n'a plus que quelques milliers d'habitants, possède une cathédrale que l'on fait remonter au XII1"'« siècle, et qui est protestante depuis 1536. Elle est toute en briques rouges, de style roman et presque sans ornements extérieiu-s. On y voit les tombeaux de la plupart des rois du Danemark. Le plus récent est le sarcophage de Christian IX. Le vieux roi repose aux côtés de sa femme, la reine Louise, dans la vaste chapelle de Frédéric V. Et il y a des tombeaux partout, môme dans le chœur, mais quelques-uns sont malheureusement trop rococo. La chapelle de Christian IV, outre la statue de ce roi, coulée en bronze, par Thorwaldsen, possède

— lOÔ —

des grilles en fer forgé de toute beauté. Il y a aussi deux peintures murales — peu remarquables — de Mastrant. Chose curieuse, le peintre Heinrich Hansen a peint pour ces deux énormes fresques des cadres d'un relief étonnant Ils font illusion. Cet artiste a ainsi décoré toute la chapelle, et il y a dans les coins des colonnades qu'on dirait réellement en marbre rouge ouvragé.

La plus belle œuvre sculpturale que contient la cathédrale se trouve dans la chapelle de Christian I«r. C'est le monument de Christian III, dans le style de la renaissance italienne, dû au ciseau d'\in artiste anversois, Cordelius Floris Van Vriendt. Elle est d'un goût très sûr. ^

Je pourrais mentionner encore bien des œuvres intéressantes, d'abord un retable gothique en bois de chêne, avix groupements pleins de vie — l'œuvre la plus curieuse de l'église — puis des stalles sm-montées de reliefs naïfs, des orgues très ouvragées et enfin la loge de Christian IV, scvilpture en bois, richement peinte et dorée. Toute l'histoire du Danemark et, partiellement, des trois pays Scandinaves se déroule là et vous fait passer en revue \me enfilade de siècles...

Près de la cathédrale une jolie promenade boisée descend doucement jusqu'à la baie de Roskilde qui remonte, étroite et calme, vers la mer. De là, je revois la nécropole royale danoise éclairée par les pâles rayons du soleil du Nord. Ainsi vue de loin et un peu en hauteur, elle semble, avec ses devix tourelles élancées, sortir d'un frais berceau de verdure.

Copenhague est une de ces villes qui trompent le touriste à l'arrivée. La gare est insignifiante, certaines places sont gauchement irrégtilières, et l'on est étonné de voir encore, parmi les tramways électriques, ime ligne à traction chevaline. Mais on ne tarde pas à se rendre compte qu'on se trouve dans une vraie capitale. Les jardins ptiblics y sont beaux et tous possèdent des emplacements spéciaux poiir enfants. Là les petits s'en donnent à cœur-joie, sans déranger les promenei.xrs, et même, poiu- quelques ôre (l'ôre vaut un centime et quart), ils peuvent y louer des jouets, tels que pelles et râteaux en bois. Voilà \me chose pratique et qu'on devrait bien introduire chez nous.

Il y a aussi mi quartier aristocratique dont le centre est le château d'Amahenborg, qui, avec ses quatre aUes semblables, forme avec les rues qui y convergent une vaste place octogonale, genre Louis XVI. C'est là qu'habite la fannille royale.

Ce qui constitue, au point de v\xe artistique, le grand intérêt de Copenhague, ce sont les musées de sculpture. Le musée Thorwaldsen (le gTand artiste du Nord, élève de Canova), est le musée de sculpture moderne le plus captivant que je connaisse. J'ai été frappé de voir ici combien est imparfaite, parfois, la reproduction par la gravure d' œuvres célèbres. Thorwaldsen est un charmeur, et je serais tenté de passer en revue le musée entier, mais je me bornerai à citer trois œuvres : D'abord, les « Ages de l'Amour », qui subjugue par la profondeur de la pensée comme par le charme du rendu, puis, les « Grâces jouant avec la flèche de Cupidon », car Thorwaldsen a représenté l'amour de cent manières différentes, et enfin, dans l'église de Notre-Dame, d'ime grandiose simplicité, im ange supportant une large coquille qui sert de fonts baptismaux.

Ce musée Thorwaldsen, où triomphe l'art grec moderne, est autrement beau qtie la galerie de peinture. Je n'ai vraiment admiré là qu'un Rubens : le « Jugement de Salomon ». Et, parmi les modernes danois, je n'ai remarqué que des paysages d'une lumière fluide de Skovgaard et de c.chlicht'<rull, et la « Captivité de Christian II » par Cari T31och. Chose curieuse. Thomwaldsen, au cours de sa longue carrière, fit lui-même une collection de tableaux qu'il laissa à la ville de Copenhague, étonne par son insignifiance.

Il y a aussi les Glypothèques, l'ancienne et la nouvelle, maintenant réunies, et qui sont fort intéressantes. Ceci m'amène à parler de MM. Jacobsen, père et fils, « les Carnegie de Copenhague », me disait M. Fr. Kinzi, un des inspecteurs des musées royaux, qui m'a fait voir bien des choses ici. M. Jacobsen fonda jadis la brasserie Carlsberg qui lui rapporta ime fortime énorme. Il aida grandement la ville dans ses tentatives artisitiques, lui allouant même des stibsides considérables pour l'entretien de certains châteaux royaux, aujourd'hui ouverts au public et il créa les deux Glyptothèques que son fils, contmuant son œvxvre, révmit en un seul local. Elles ne sont séparées que par im jardm d'hiver merveilleux où figure une superbe reproduction du (( Débardeur » de notre Constantin Meunier.

Les environs de Copenhague (prononcez Kjeubenâoun) sont attrayants et fort étendus. Ils vont jusqu'à Helsingôr (Elseneur). L'île de Seeland, parsemée de forêts, de lacs et de vastes plaines, a d'excellentes routes. Aussi les cyclistes y circulent-ils en nombre invraisemblable, alors que les autos y sont plutôt rares. Le Sund (Ore- Sund, disent les Danois, parce qu'il a la forme d'ime oreille) est d'une navigation at^réa'ble. On découvre au passage Klampenborg et Skodsborg, qui sont des bains de mer sans plages.

De Copenhague à Helsmgôr on rencontre quantité de châteaux. D'abord celui de Frédériksborg, rempli de tableaux médiocres, mais possédant de beavix meubles anciens et une riche chapelle. Ensuite il y a Fredensborg, d'une simplicité toute danoise, sauf son parc d'une extraordinaire beauté, sur le bord du lac d'Esrom. Puis vient l'Ermitage, pavillon de chasse royal, près d'un vaste champ de course à décor boisé, et enfin, à Helsingôr, qui, à l'embouchtire du Sund, dans le Cattégat, fait l'effet d'un petit Flessingue, s'élève le château d'Elseneur, fameux par la légende. C'est une caserne. Sur vme terrasse on voit la « Flagbatterie » qui a vme trentaine de canons. C'est là que Shakespeare fait apparaître l'ombre du père d'Hamlet. Comme construction, le château-fort de Kronborg (c'est là son vrai nom) est un vieil édifice en grès de Norwège et qui, de loin, fait grand effet. Mais, à moins qu'Ophé lie ne soit allée se noyer dans le Sund, je n'ai aperçu de lac dans les environs. En revanche, en me promenant sur la petite plage de Marienlyst, j'ai vu le tombeau d'Hamlet, et, pour légendaire qu'il soit, il m'a plus impressionné que la tombe théâtrale de Juliette à Vérone. C'est vme coloime brisée, en grès, svirgissant d'un enrochement et située sur une colline ombragée d'une verdure sombre.

Le château qu'il faut absolument voir à Copenhague, c'est « Rosenberg », gi'acieux édifice à tourelles en style renaissance. Bâti par Christian IV, \in des plus grand rois danois, il contient des chambres laissées absolument intactes, ainsi que des objets artistiques d'une richesse inestimable et des spécimens superbes de porcelaine de Copenhague remontant à la création de la manufacture royale (1776).

Mais j'ai hâte de voue parler quelque peu musique. C'est au Tivoli, vaste jardin magnifiquement planté, qu'elle se concentre à Copenhague pendant la saison d'été. Et je fus étonné de trouver, à côté d'im orchestre de premier ordre, toutes espèces de distractions : un pierrot populaire, ime grande place, genre « Caire », où le peuple danse et lance des confetti, en une sorte de carnaval permanent; des restaurants et cent autres choses qui font du Tivoli un vrai jardin d'exposition. Le concert se donne dans une grande salle mauresque, où toutes les classes de la société se coudoyent. Le programme s'y exécute en trois parties, afin de permettre au public d'aller s'amuser dans les intervalles. Après quoi, trè receuilli, il vient applaudir... la « Dansa Macabre » de Saint Saëns, et même vme « Symphonie » de Brahms.

Je m'en fus trouver l'excellent capelmeister Joachim Andersen, né à Copenhague, qui a fait une. carrière brillante en Allemagne et en Russie, et qui m"a reçu le plus aimablement du monde.

Je viens, cher maître, vous prier de me donner quelques renseignementa sur

la m.jsique scindinave et sur les couit'rts du Tivoli.

— Je s'iJd tout à la dib,K>sition du « M&tm ». L'ensemble de la rausiqje scand: nsve co:iîtit-ie saitiUit une littérature de concert, si !'on en excepte Enu-i. Les premiers compositeurs danois marquants f virent I.-P.-E. Hartmann, ensuite Nieîs W. Gade, puis Emile Hartmann qvi'on confoiu' sovivent avec le pre i ier et qui a écrit une belle ouverture : « Eine Nordische Hehrfahrt ».

— Et les tout derniers?

— Ce sont Grieg et Svendsen. Svendsen qui dirige notre opéra en hiver, mais qui a surtout produit une littérature de concert, et Grieg qui compose toujours, mais qui commence à se fatiguer un peu. Il a soixante-trois ans... J'ai aussi des œuvres belges au répertoire...

— Ah!

— Oui, la valse de « Charlotte Corday », une perle de Peter Benoit, des pages de Franck Van der Stuckon, un menuet d'Albert De Vleeshouwer...

— Le menviet de 1' « Ecole des Pères », extrait d'un petit opéra-comique dont le poème est d'Eugène Landoy, et la musique... d'un de mes amis. Je sais!

— Puis la Fanteusie sur des motifs écossais de Paul Gilson. Et l'hiver prochain.

à un de mes concerts du palais, j'exécuterai le « Triptyque symphonique » de Jan Blockx. En dehors de cela, j'exécute toutes les œuvres modernes, même celles du nouveau maître vénitien, Wolf Ferrari.

— Et le Conservatoire ?

— Il est dirigé par Otto Mailing et marche fort bien.

— Et le répertoire de l'Oiaéra?

— Du Wagner de préférence. Mais aussi beaucoup d' œuvres françaises : du Gounod, du Massenet... Pour ce dernier, pourtant, nous sommes en retard. Ce n'est que cet hiver que nous avons eu la première de « Werther ». Tous nos chanteurs sont danois. Parfois il y a mi artiste allemand en représentation.

— Une chose qui me choque au Tivoli, où vous dirigez de si beaux concerts, c'est que le pourtour de la salle soit converti en restaurant. On défend de fumer, ou devrait bien aussi défendre de souper. Cela n'est pas digne de concerts artistiques.

— Je le sais bien. Mais, hélas! la direction du Tivoli m'accorde tout, exeepté cela...

Au moment où je me levais poiu- me retirer, l'éininent capelmeister me dit :

— Vovilez-vous me faire un grand plaisir?... Ce serait de me faire parvenir une couple de partitions flamandes encore inédites.

— Croyez bien que j'y songerai!

Là-dessus je prends congé de M. Andersen.

Le soir, je retournais au Tivoli, toujours aussi animé, toujours aussi bourdonnant, et où un brillant feu d'artifice clôtura la soirée. C'est au Tivoli, en cette saison, que se concentre toute la vie de Copenhague.

De Copenhague à Christiania par Goteborg

Une traversée originale. — En danger ! — En panne à Halmstad. — Gôteborg et ses jardins. — Les chutes de Trollhaetian. — Le Skaergard. — La brume. — Marstrand et Strômstad. — Le Skager-Rak. — La lumière du Nord. — Le Christianiafjord.

Le train qui va de Copenhague à Gôteborg doit traverser le Sund à son embouchure dans le Cattégat. Pour cela, on fait simplement rouler le train svir le pont d'un grand bateau-bac, où des rails sont posés, et cette collaboration de deux moyens de locomotion si opposés n'est pas banale. Les compartiments du train sont très étroits, le train devant occuper le moins de place possible. Tout le monde descend! Le déjeuner est servi à la Scandinave. Nombreux plats froids arrosés de thé ou d'aquavit, dont chacun se sert à discrétion. On danse un peu sur l'onde amère, puis il est temps de réintigrer le wagon. Un coup de sifflet, le train quitte le bateau et l'on s'en va vers Gôteborg.

Au moment d'entrer dans la gare d'Halmstad, un choc se produit, puis un second plus violent. Pas de doute possible, on déraille. Je relève une dame allemande, qui est tombée en criant dans le couloir, en même temps que je vois une autre dame, anglaise celle-ci, recevoir en plein front la carafe d'eau. Puis je me précipite sur la voie. Le wagon de tête était dans un triste état et la voie jonchée de débris de toute sorte. On crie, on se bousciile. Heureusement rien de grave ne s'est produit. Seul le chavifîeur a une légère blessiu-e à la tête. Il paraît que, l'aiguillage ayant mal fonctionné, nous avions, malgré les efforts du mécanicien, tamponné un train qui transportait du bois.

En panne... Il y en eut pour deux longues heures. Plus de wagons de première classe à avoir, et grandes difficultés pour reformer un train dans cett gare de Halmstad, la capitale de la province de Holland, où le trafic est intense.

Enfin l'on se rembarque au milieu de l'encombrement.

— « You must get what you can », me dit philosophiquement l'Anglais dont la femme avait télescopé la carafe d'eau. — « Help yourself ».

Et l'on arrive à Gôteborg avec trois heures de retard. Mais il y fait clair comme en plein jour, bien qu'il soit dix heures du .ioir, et bien vite l'incident e.t oublié.

Gôteborg, la seconde ville de la Suède, est aussi un port important, J'ai vu des jardins magnifiques. Les « slottskogen » sont fort beaux et l'on peut y monter à im point assez élevé d'où l'on se rend compte de la nature rocheuse des environs. A peu de distance se trouvent les c;hutes d'eau de Trallhaettan. C'est le Gôtaëlf, le fleuve de Gôteborg, qui tombant là, en plusieurs fois, de trente-trois mètres de hauteur, actionne une quantité de fabriques. Cela n'est pas aussi pittoresque que les chutes du Rhin, mais la masse d'eau mise en mouvement est colossale et l'industrie a laissé subsister de pittoresques points de vue. Ce qui y est encore intéressant, ce sont les nombreuses écluses placées côte à côte, qui permettent aux Ijateaux venant de Stockholm par le lac Vener de remonter jusqu'à Gôteborg. C'est un travail d'art des plus considérables.

Le « Gôteborg » quitte le port poui' Christiania et s'engage dans le Skaergard. C'est mi archipel d'huiombrables petites îles qui bordent la côte, dentelle de roche affectant toutes les formes, qui brise les vagues du large et permet aux bateaux côtiers d'entrer tranquillement dans les fjords, même par un assez gros temps. C\irieuse navigation au milieu d'une population de pêcheurs descendant, dit-on, des Vikings. Malheureusement le temps n'est pas clair, il y a trop de brume. Le bateau s'arrête à l'île de Marstrand, séjoiu" estival du roi Oscar et villégiatm-e préférée des habitants de Gôteborg. Plus tard il s'arrête à Strômstad, centre commercial important, où l'escale est assez longue et où l'on met pied à terre en présence de pêcheiors flegmatiques venus jjour voir arriver et repartir le bateau. Certaines femmes ont de beaux yeux bleus i^rofonds et doux à la fois. Pas de costumes nationaux; aucune coquetterie féminine non plus.

Après Strômstad, le « Gôteborg » jDasse au large en plein Skager-Rak. Une brise se lève, vivifiante, et la navigation est moins calme. Le ciel s'éclaire j^eu à peu vers le soir et le soleil, descendant sur l'horizon, produit des effets de lumière opaline curieux à observer. Malgré moi, je pense à l'Italie et à son ciel tout bleu. Quel contraste! Mais la lumière du Nord a l^ien son charme aussi.

Dix heui-es; on navigue toujours en pleine clarté. Puis on se rapproche des îles. C'est le commencement de l'immense Christianiafjord, grand flevive dont les rivea sont à la fois rocheuses et boisées. Et peu à peu le jour tombe. L'astre disparaît dans im magique effet d'aïu-ore boréale. Les maisons de campagnes des deux rives s'éclairent. Quelques barques de pêche silencieusement, circulent. Bientôt on n'apperçoit plus qu'im fleuve laiteux, des collines sombres et un ciel d'étain; enfin tout se confond.

Doucement le « Gôteborg » poursuit sa course. L'air est doux et sur le pont la rêverie est générale. Vers l'est, une lueiu- d'argent en fusion annonce l'aube. Sur la rive une cloche tmte. Il est deux heures. Je vois le fjord se fermer. Autour de moi des navires reposent à l'ancre, et vaguement, dans le jour gi'is, se dessinent des toits, des toiu-elles et des dômes. C'est Christiania.

A Christiania. — Chez le consul belge. — Le Storthing-. — La peinture.

— Le marché. — La cuisine populaire. — Le palais du roi. — Bateaux de Vikings.

.... — Je ro;<rotte vivement, Monsieur, de vous avoir fait attendre...

— Très heureux cependant de vous voir, M. Delgobe. Je commençais à désespérer de rencontrer un consul belge en Scandinavie. A Gôteborg cela m'a été impossible.

— C'est que, voyez-vous, les consulats belges ne sont pas organisés ici. A Copenhague, il y a le ministre de Groot et, à Stockholm, le baron Daelmau. Pour le surplus,

la Belgique n'a pas de consvils de carrière chez nous. Le gouvernement belge se borne à recourir à des hommes de bonne volonté. Moi-même je remplis depuis quelque temps, par intérim, les fonctions de consul. Je l'avais fait pendant la maladie du consiil décédé et j'ai continué après sa mort. Je me suis même occupé du Congo. Mais je ne suis pas encore nommé définitiveinent. Il y a trente-six ans que j'habite le pays, et je le connais bien, je puis le dire. De plus, quoique Français, je connais aussi la Belgique, surtout Anvers et le bassin houiller, et ce serait avec plaisir que j'accepterais de la représenter ici.

— Je vous sovihaite donc d'être nommé. Puisque vous connaissez bien les hommes et les choses d'ici, pourriez-vous me dire si la séparation de la Suède et de la Norwège est maintenant unanimement acceptée des deux côtés?

— A peu près. Il y a bien encore quelques mécontents en Suède, et, du côté norwégien, des gens qui regrettent que les fortifications norwégiennes aient dû disparaître, mais l'apaisement est quasi contiplet. Par contre, a\i point de vue « langue », xm fossé se creuse en ce moment entre la Norwège et le Danemark.

— Comment, il y a vine question de langue ici ?

— Très importante même. Quoique la différence de prononciation soit très grande et qu'un Danois prenne souvent un Norwégien pour lui Suédois, le danonorwégien et le suédois se ressemblent beaucoup au fond. Mais ce qui paraîtra incroyable, c'est qu'un parti, déjà puissant, se soit fornné ici pour créer une langue norwégienne nouvelle au moyen de certains patois anciens! Ce parti n'admet pas qu en Norwège on continue à parler la langue usitée avi Danemark.

— Pas possible!

— Parfaitement. Les flamingants, en Belgique, défendent logiquement luie langue qui existe, mais ici on déclare d'avance vouloir en défendre une qui n'existe pas encore... Quant au dano -norwégien, on continuerait à l'enseigner ici, mais à titre d'idiome démodé, comme on étudie le latin. Ainsi, au lieu de deux langues Scandinaves, il y en aura trois.

— Il s'agit cependant de peuples frères.

— Ils devraient l'être. Mais trop d'idées différentes les divisent. La preuve, c'est qu'ici la séparation s'est faite — avec un calme remarquable, d'ailleurs.

— Et la question de l'alcool? Comment se sont créés les cafés de tempérance?

— Par une propagande incessante, en Norwège principalenaent. Vous ne trouveriez pas dans tous nos environs, surtout du côté de Skien, un simple verre de liqueur. On vous offre de l'eau minérale, du lait, du thé et du café. Aussi l'alcool n'alimentet-il pas notre budget.

— Ce n'est pas comme chez nous, hélas!

— Le droit de licence s'accorde très difficilement et l'on est très dur pour les nouveaux titulaires. Le gouvernement a confié cette question épineuse aux communes. Jadis les établissements publics, pour inciter le peuple à boire, offraient gratuitement des « smôrgaas » (prononcez smôrgôs) aux consommateurs...

— Ce sont sans doute ces sandwiches garnis de toute espère de mets froids qu'on prend ici avant le repas ?

— Précisément. On a vu là un abus... Mais po\ir parler d'une chose plus importante, vous savez probablement que, ces jovu-s derniers, le Storthing a voté le suffrage des femmes?

— Je l'ignorais.

— Il existait déjà poiu" la commime. La norwège est le premier pays d'Europe qui s'engage dans cette voie, et, certes, on verra bientôt ici les femmes au Parlement. Ah! c'est im pays bien intéressant que celui-ci! Le petiple norwégien est énergique entre tous.

Là-dessus je pris congé de M. Delgobe en le remerciant de son amabilité.

Parmi les choses intéressantes que j'ai pu voir à Christiania, cette capitale qui est encore en partie en bois, je vous dirai d'abord que j'ai visité le « Storthing » au moment où les députés étaient réunis. C'était le matin vers dix heures. Beaucoup de dames dans les tribunes publiques, mais pas de toilettes. Au banc des sténographes, le beau sexe est également représenté. Séance calme. Je in' en fus ensxiite à la Chambre haute (Lagthing), composée d'hommes âgés et graves. La séance venait de finir et ces Messieurs causaient tranqmllemeut par groupes. Le « Storthings

Bygning » (Palais de la Diète) est un grand bâtiment sombre qui n'offre rien de saillant. Le local de la loge maçonnique, qui se trouve à côté et qui a des colonnes de granit superbes, est bien plus remarquable.

Au musée je n'ai remarqué qu'un assez bon portrait de Grieg, par Petersen, et des paysages de Munthe. Beaucoup d'impressionnistes, outrés ici comme ailleurs. Je vous laisse à penser ce qu'ils ont fait de la lumière du Nord! Il y a là des neiges violettes et des effets de soleil déconcertants. Une exposition particiilière m'a montré sous ce rapport des toiles plus incroyables encore. Remarqué aussi des sculptures impressionnistes de Viegeland qui n'ont plus avec les formes grecques que les rapports les plus vagues.

J'ai vu une chose très pratique au marché. Certains maraîchers surmontent leur charette d'\ine grande cage en verre, de sorte que les marchandises ne sont exposées ni au vent ni à la poussière. Il y a également une cuisine populaire que j'ai visitée avec intérêt. On y vient prendre son repas à des prix extraordinairement réduits : de vingt-cinq à cinquante ôre. La division du travail depuis la cave jusqu'à l'office y est parfaite. On dépèce des bœufs entiers et, dans des marmites gigantesques, j'ai \Ti préparer de formidables fricassées. Tout se fait avec une irréprochable propreté. Cette cuisine économique a reçu naguère la visite de l'empereur Guillaume II et du roi Oscar, qui sont venus ensemble y dîner démocratiquement.

Une attraction d'un ordre plus élevé, ce sont les bateaux de Vikings qu'on visite à l'Université. Il y en a deux. Le dernier, qui vient seulement d'être retrouvé, n'est visible que depuis quelques jom-s. M. Delgobe m'en avait parlé, et il venait même de faire un rapport à ce sujet. Mais ce n'est pas le plus intéressant des deux, car c'est le moins complet. Le vaisseau du « Viking », l'ancien pirate danois, a quatorze mètres de long environ et quatre de large au milieu. Il est garni de rames et de boucliers et l'on peut s'assurer encore que l'ornementation y était très avancée. Le mât est brisé. A côté se trouve la chambre du chef Viking, avec le lit qui devait lui servir de cercueil. Cela ne manque pas de fierté! Ce vaisseau où il combattait, où U aimait, était aussi sa tombe. Car le « Viking » mourant s'ensevelissait dans les flots avec son navire.

La découverte d'mie de ces épaves remontant au dixième siècle est ici vm événement. Dans le vaisseau que je viens de décrire on a retrouvé les traces d'vm paon empaillé, preuve que le Viking descendait parfois bien loin vers le Sud.

Le palais du roi Haakon est des plus simples. Isolé svu" une hauteur, il est entom^é d'un parc superbe. Une salve d'artillerie m'y surprit, venant du fjord. C'était le « Duguay-Trouin », vaisseau de guerre français, qui arrivait, et le marquis de Belloy, attaché naval pour la Russie et les pays Scandinaves, était venu tout exprès de Saint Pétersbourg pour le recevoir. Le soir, au Tivoli, les marins furent accueillis par la « Marseillaise ». Le Tivoli de Christiania est un double café-concert. Il y a une salle pour le programme sérieux et une autre en plein air pour le genre gai. Le tout est en bois. Du côté sérieux, j'ai entendu la noble scène lyrique de Grieg, « Bergliot ». Mais elle m'a fait plus de plaisir, jadis, à notre Opéra flamand. L'orchestre, placé sur la scène, était soutenu par un piano et l'artiste chargée du rôle de Bergliot déclamait sur place. C'était loin d'être complet. Il y a ici, pour le long hiver, un beau théâtre moderne. Mais on n'y joue régulièrement ni l'opéra ni la comédie. Il n'y a que des représentations espacées.

Les environs de la ville sont attrayants, quoique la végétation des collines qui entoiu-ent le fjord, soit maigre. On rencontre encore quelques blondes filles Scandinaves portant la longue jupe de couleur avec la blouse blanche et le bonnet de drap brodé. Du haut du Holmenkollen et du Frognesaeter on voit la ville bien abritée et son beau fjord capricieux qui se perd au loin. J'ai eu la chance de passer là une soirée admirable. A dix heures, le jour était encore intense. Cette vibrante lumière diminue peu à peu, mais la nuit ne vient plus complètement, et cette succession si rapide du coucher et du lever du soleil est un spectacle si captivant qu'on oublie qu'il faut songer au repos.

A Stockholm. — La ville de granit. — Le Skansen. — Musées et Palais royal. — Le Panthéon suédois. — A Upsal. — Le lac Maelar et le lac Salé. — Les Saltsjôbaden.

Stockholm est la reine des villes Scandinaves et elle étonne justement le touriste. Rencontrer si haut dans le Nord un pareil centre de civilisation est chose peu banale. Déjà, en traversant la Sudermanie, suite de la grande ligne de Christiania, on voit peu à peu s'adoucir la rudesse du paysage. De somptueuses maisons de campagne surgissent de tous côtés, entovirées de parcs merveilleusement entretenus. Vient ensuite une banlieue coquette et animée. Enfin l'entrée dans Stockholm et l'apparition de SCS palais de granit produit mie grande impression. Située à la fois sur le lac Mealar et sur le lac Salé, qtii ne constituent, en somme, que des méandres de la Baltique, la situation de Stockholm est admirable, en été surtout. Le pont du Nord (« Norrbrô ») est le centre des îles qui forment la ville. C'est le pont Alexandre de Stockholm. Ses arches de granit s'étendent devant le Parlement et relient en outre le Palais royal à l'Opéra. C'est là que les deux lacs mêlent leurs eaux. De beaux parterres plantés d'arbres descendent du côté du lac Salé. On y fait de la musique et, le soir, il y a foule. Tout cela constitue un ensemble d'îles a\ix constructions grandioses dont je ne saurais donner une meilleure idée qu'en les comparant à Genève, mais à Genève agrandie dix fois.

Le granit et le grès triomphent ici. ce qui ne contribue pas peu à donner aux rues im aspect imposant. La voirie aussi est superbe et la propreté de Stockholm presque incroyable. Toxit propriétaire est responsable de l'état de la rue devant son immeuble, mais, moyennant \m abonnement, la Ville se charge de l'entretien.

Une des îles curieuses des environs immédiats est le Djurgàrden (prononcez Yurgôrn). Elle renferme la villa royale de Rosendal et le fameux Skansen, qui est le Jardin zoologique de Stockholm, mais un jardin tout particulier. Il y a là, dans un parc immense, la faune à peu près complète du Nord. On y voit des rennes avec des Esquimaux povir les soigner, et le renard blanc tacheté qui constitue vme grande curiosité. Il y avait deux renards bleus, mais Us viennent de mourir.

Le costume suédois est très en honneiir au « Skansen », mais pour les femmes sevilement. Letir bonnet de drap brodé est semblable à un chapeau pointu et leur tablier fait l'effet d'vm tapis un peu criard. Le soir, on y voit danser les danses nationales. Les enfants se trémoussent à part, accompagnés par trois musiciens dont deux jouent du violon et le troisième d'vme sorte de contrebasse minuscule qu'il tient transversalement contre sa poitrine. Ces danses sont vraiment originales et, tout comme chez le grand Turc, on y jette le mouchoir. Seulement ici e'est la jeune fuie qui le jette au garçon. Les danses de toutes les contrées suédoises sont représentées. Certains rythmes sont charmants et des jeunes garçons et des jevmes filles chantent en chœur, accompagnant les solistes dansants. Bref, il y a là, dans un décor de bois de sapins, une leçon vivante de folklore vraiment suggestive.

Le Musée national offre cette particularité qu'il contient d'assez remarquables toiles françaises du XVIII™^ siècle. Elles proviennent surtout de la collection formée à Paris sous Louis XV par l'ambassadeur suédois Tessin. Boucher y est représenté notamment par « le Triomphe de Galatée au mUieu des flots », la meilleure toile que je connaisse du "■ peintre des grâces ». Remarqué aussi des Oudry, des Chardin, mais le moindre Wijnants ferait bien mieux mon affaire. Certes, ces peintres ont du dessin et de l'élégance, mais ils manquent vraiment de coloris.

n y a aussi quelques toiles françaises modernes de Corot, de Millet et de Diaz et un petit Chevilliard exquis, intitulé « Fin de Carême », qui représente im curé descendu dans sa cave et s'apprêtant, la figure rayonnante, à y décrocher une succulente victuelle.

Les peintres suédois me paraissent dépasser les norwégiens. Sans doute, ils sont modernes; ils font du plein air et de l'impression, mais ils demeurent dans de sages limites et les paysages de Bergstrôm et de Norstedt, surtout, m'ont fait plaisir.

n y a eu ici, au XVIIIm« siècle, un sculpteur qui, pour ne pas valoir Thorwaldsen,

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