‹ Impressions de voyageChapitre 4 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

-— De ma position.

— Comment! parce que vous aviez verse?

Eh bien! mais c'est un malheur qui peut arriver au phis honnête homme du monde , quand il est dans de mauvais chemins; il n'y a pas de quoi être embarrassé pour cela.

— Ah ! je vous remercie de me mettre à mon aise; cela me fait du bien.

— Comment ! je vous intimide ! vous êtes bien bon, par exemple! voulez -vous ôter votre babit?

— Je vous remercie , je n'ai pas trop chaud.

— Vous suez à grosses gouttes.

— C'est que mon potage était bouillant.

— Il fallait souffler dessus ou attendre.

— Vous aviez déjà mangé le vôtre, et je voulais vous rattraper.

— Oh ! nous avions le temps ! Que ne me disiez-vous que vous vouliez marcher d'ensemble' je vous aurais attendu; mais vous comprenez donc Titalien .^

— Parfaitement.

— S'il VOUS était égal de le parler avec moi, au lieu de votre anglais dont je comprends un mot sur quatre , hein ?

— Je n'oserais pas.

— A oyons, essayez : J^olete ancoia un pezzo di qicesta pernice ? Eh hien , qu'avezvous donc?

— Rien , rien , dit l'Anglais , devenant cramoisi — et frappant du pied , — rien.

— Mais si, vous vous étranglez. Attendez , attendez , je vais vous frapper dans le dos : là... là... buvez par là-dessus, buvez... bien; ça va mieux, n'est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous avez eu ? voyons.

— Votre question m'a surpris.

— Elle n'avait rien d'inconvenant, cependant : je vous demandais si vous vouliez encore de la gélinote.

— Oui ; mais vous me demandiez cela en

italien , j'ai voulu vous répondre dans la même langue , et ca m'a fait avaler de travers.

— Dites donc, je vous conseille de vous défaire de cette timidité-là : ca doit être gênant, à la longue.

— Je vous en réponds , monsieur , me dit l'Anglais d'un air profondément triste.

— Eh bien ! mais il faut vous guérir.

— C'est impossible , depuis que je me connais, je suis comme cela : j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vaincre cette malheureuse organisation, et j'ai fini par renoncer même à l'espoir. C'est pour cela que je voyage; j'ai fait tant de bévues en Angleterre, que j'ai été oblip'é de quitter Londres; mais, comme vous voyez , ma malheureuse timidité me suit partout ; elle est cause que ce matin je vous ai fait une impolitesse ; qu'en commençant de dîner , j'ai avalé mon potage trop chaud , et que tout-à-l'heure j'ai manqué de m'étrangler en voulant vous répondre eu italien;

ce qui était cependant bien facile. ~ Ah ! je suis bien malheureux, allez!

— Vous êtes riche, ce me semble.

— J'ai cent mille livres de rentes.

— Pauvre garçon !

— Oui; eh bien! j'en donnerais soixantequinze mille , voyez-vous , quatre-vingt mille; — je donnerais tout pour être un homme comme un autre : eh bien ! avec ce que je sais, je me créerais une existence honorable, je me ferais une réputation, peut-être, tandis qu'avec mes cent mille livres de rentes et ma bêtise, je mourrai du spleen.

— Oh! bah!...

— C'est comme je vous le dis. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que d'être convaincu qu'on a une valeur égale au moins à celle des autres hommes , et de voir des gens sur lesquels on a la conscience de sa supériorité l'emporter sur vous en toutes choses, passer pour instruits, et vous pour ignorant, pour spirituels, et vous pour im-

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bécile, vous écarter des maisons dans lesquelles ils s'impatroniseut , et où quelquefois vous auriez eu grande envie de rester. Plus tard , allez , si j'ose vous conter mes chagrins, vous comprendrez ce que j'ai souffert avec mes cent mille livres de rentes , que le diable emporte ! puisqu'elles ne m'ont jamais rien rapporté que des déboires et des humiliations.

— Contez-moi la chose tout de suite , cela, vous soulagera.

— Je n'ose pas encore.

— Allons donc ! vous vous manierez.

— Regardez-moi, et voyez comme je deviens pourpre, rien que d'y songer.

— Effectivement , vous avez l'air d'un coquelicot.

— Eh bien ! voyez-vous , quand je sens que je deviens comme cela , ce que j'ai de mieux à faire , c'est de me sauver.

— Ne vous sauvez pas , je courrais après vous.

— Pourquoi faire ?

— Pour savoir votre histoire; j'en fais collection.

En ce moment, riiôte entra. Le dîner était fini, la calèche raccommodée; je demandai la carte. L'Anglais tira une bourse pleine d'or de sa poche , et la tourna , et la retourna entre ses mains.

— Qu'est-ce que vous faites là ? lui dis-je.

— Eh bien î mais il me semble...

— 11 me semble que je vous ai invité à vous mettre à ma table, et que, puisque je suis l'amphitryon, c'est à moi de payer; d'ailleurs je veux pouvoir me vanter d'avoir donné à diner à un homme ayant cent mille livres de rentes.

— Très-bien , mais à la condition que vous soupercz avec moi.

— Comment ! mais avec le plus grand plaisir : seulement vous me permetlrez de me charger du punch.

— Et pourquoi cela?

— Parce que je veux le faire de manière à ce qu'il vous délie la langue. Vous étes-vous jamais grisé ?

— Jamais.

— Eh bien ! essayez-en , c'est un remède excellent contre le spleen.

— Vous croyez ?

— En vérité.

— Je n'oserais jamais.

— Vous êtes plus beau que nature , parole d'honneur! Allons, allons, en calèche!

— Allons , en calèche , dit l'Anglais d'un air dégagé, et au grand galop, jusqu'à Lucerne !

— Non , non ! au pas , si cela vous est égal ; je n'ai pas l'habitude de verser, moi , ça troublerait ma digestion.

— Eh bien ! au pas , soit , — j'aime beaucoup aller au pas.

Nous nous établîmes le plus confortable-

ment possible au fond de la calèche; Francesco monta avec le cocher sur le siège , et nous nous mîmes en route.

En arrivant à Lucerne, nous étions liés, l'Anglais et moi, d'une amitié touchante; il ne rougissait presque plus en me regardant , et il s'était même hasardé à me faire une ou deux questions.

Nous descendîmes au Cheval-Blanc ; la première chose que je fis fut pour m'informer près du père Franz de l'état de Jollivet; il allait on ne peut mieux , le médecin répondait de lui. Aucune des deux balles n'avait pénétré dans la poitrine , l'une avait glissé sur une côte , et était sortie près de la colonne vertébrale; l'autre avait seulement efllcuré les pectoraux. Je regardai autour de moi , et je ne vis pas Catherine; je n'eus pas l'indiscrétion de demander où elle était , et je remontai à ma chambre qui était restée libre. Quant ù

mon compagaon de voyage , il resta derrière moi pour commander le souper.

Il y a dans toutes les auberges suisses une chose excellente , qu'on chercherait inutilement dans celles de France ; ce sont des bains, ce grand et délicieux remède à la fatigue , et cela est d'autant plus hospitalier , que je ne me suis jamais aperçu que les indigènes eussent la moindre velléité de prendre leur part de cette jouissance qu'ils réservent exclusivement pour les étrangers; quant à moi, ma baignoire était habituellement mon cabinet de travail ; j'écrivais mes notes quotidiennes pendant l'heure que j'y passais , et je ne répondrais pas que l'état de bien-être dans le quel je me trouvais en me livrant à cette occupation n'ait pas influé sur la teinte de bienveillance pour les hommes, d'admiration pour les choses que je retrouve aujourd'hui encore depuis la première jusqu à la dernière page de mon album.

J'étais passé de mon bain à mon lit , et j'y dormais le plus profondément du monde, lorsqu'on vint me réveiller pour me dire que le souper était prêt. Je fus quelque temps à me remettre; j'avais complètement oublié l'Anglais, sa voiture et son souper, et j'avoue que, pour le moment, j'aurais tout autant aimé qu'on ne m'en fit pas souvenir.

Cependant je me levai et je descendis ; en traversant la cuisine , je vis tous les marmitons en l'air, toutes les broches en route et toutes les casserolles en révolution ; je demandai s'il y avait une noce dans l'hôtel , et si, dansée cas-là, on pourrait y aller valser; mais on me répondit que tous ces préparatifs étaient à notre intention. J'eus un instant l'idée que mon nouvel ami, pour me faire honneur, avait invité le conseil municipal de Lucerne; mais je fus détrompé en entrant dans la salle à manger : il n'y avait que deux couverts.

On nous servit un dîner de quinze pcr-

sonnes, et comme, malgré notre bonne volonté, nous ne pûmes guère en manger que le tiers, notre desserte dut , pendant deux ou trois jours, défrayer l'hôtel du Cheval-Blanc.

L'Anglais supporta assez courageusement l'assaut; il était évident qu'il commençait à se faire à moi : il avait bien rougi encore en me revoyant, mais peu à peu cette rougeur', qui ne lui était pas naturelle, avait disparu de ses joues. A la fin du diner, lorsqu'on apporta le punch, il était donc tout-à-fait revenu à son état naturel , et , grâce a quelques verres de vin de Champagne que je l'avais décidé à boire , il commençait à parler à peu prés comme tout le monde parle; je vis que le moment était venu d'aborder lesaffaires sérieuses.

— Eh bien ! lui dis-je en lui versant un verre de punch , et ce spleen , qu'en avonsnous fait? Il me semble qu'il est resté au fond de notre seconde bouteille de vin de Champagne?...

— Oui , me répondit mon hôte avec l'accent profondément mélancolique d'un homme qui commence à se griser ; oui , si vous étiez toujours là , je crois qu'il finirait par hattre en retraite et que je pourrais peut-être en être débarrassé à l'avenir ; — mais le passé, — le passé existerait toujours.

— Il est donc bien terrible, le passé?

— Ah ! fit l'Anglais en poussant un soupir.

— Allons, allons, confessons-nous I

— Versez-moi encore un verre de punch.

— Voilà ! — et parlez doucement, s'il vous plaît, que je ne perde pas un mot de la chose.

— Si j'osais, dit l'Anglais, hésitant...

— Quoi encore !

— J'essaierais de vous raconter cela en français.

— Comment, en français? vous savez donc le français?

— Je l'ai appris du moins, me répondit-il, changeant d'idiome, en me donnant la preuve en même temps que l'assurance.

— Ah çà ! mon cher ami , vous êtes polyglotte au premier degré , et vous me laissez éreinter à vous bredouiller l'italien que je parle à peine , et l'anglais que je ne parle pas du tout, quand vous savez le français comme un Tourangeau ! Dites donc ! il me semble que vous me faites aller avec toutes vos histoires de timidité , de misanthropie et de spleen ! Je vous préviens que , de ce moment , je rentre dans ma langue maternelle, et que je n'en sors plus; d'ailleurs c'est à vous de parier et je vous écoute. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous verser un verre de punch. Là ! maintenant vous n'en aurez plus qu'à la fui de vos chapitres. A votre santé! et que Dieu vous délie la langue comme au jeune Cyrus! — Savez-vous le persan?

— J'allais l'apprendre, me répondit sérieusement mon Anglais, lorsque j'ai eu le malheur d'hériter de mon oncle ces malheureuses cent mille livres de rentes qui sont cause de tous mes chagrins...

— Commençons par le commencement : il y avait une fois... maintenant , à votre tour.

— D'abord , il faut que vous sachiez mon nom.

— Cela me fera plaisir.

— Je m'appelle Williams Blundel. Mon père était un petit fermier des environs de Londres, qui, n'ayant pas reçu grande éducation, avait regretté toute sa vie d'être resté dans son ignorance native. Aussi, au lieu de faire de son fils un bon garçon de charrue, comme cela était raisonnable et naturel, il lui vint la fatale idée den faire un savant : en conséquence, il m'envoya à l'université avec l'intention de me faire entrer dans les ordres. Mon arrivée fit sensation ; j'ai toujours été long et mince, j'ai toujours eu les cheveux couleur de filasse ; cnfin^ quoique habituellement pâle, à la moindre émotion ma figure s'est toujours ("panouie comme une pivoine : je fus accueilli par les rires et les cluichotemens de mes camarades, etdc ce jour commencèrent mes infortunes.

La certitude que j'étais un objet de dérision pour mes condisciples , la conscience de ma gaucherie et de ma timidité , enfin ce besoin de solitude, qui en était la conséquence, furent cause que sur dix années que je restai à l'université , je ne partageai aucun des jeux qui sont la récompense du travail des enfans : loin de là , je passais mes récréations en études ; de sorte que mes camarades, qui ne pouvaient pas comprendre la cause qui me retenait dans la classe tandis qu'ils jouaient dans le préau , croyant que je n'agissais ainsi que pour capter la bienveillance de mes maitres , m'accusaient d'hypocrisie , tandis que bien souvent je pleurais toutes les larmes de mon corps, en écoutant avidement leurs cris de plaisir, et me faisaient payer en plaisanteries cruelles les triomphes que j'obtenais sur eux.

Je supportai d'abord toutes ces tribulations avec constance et résignation ; mais enfin, au bout de dix-huit mois ou deux ans, cette

existence devint intolérable , et je serais mort, je crois, si le hasard ne m'avait envoyé une consolation.

Les fenêtres de notre classe , élevées de six pieds au-dessus du sol , afin qu'aucun objet extérieur n'apportât de distractions aux études des écoliers , donnaient sur un jardin consacré, comme le nôtre, aux récréations d'une institution, mais celle-là était une institution de demoiselles. Pendant que j'eutendais des cris bruyans d'un côté, j'entendais parfois de doux chants de l'autre. Cependant , comme je l'ai dit, dix-huit mois s'écoulèrent sans que j'eusse l'idée de regarder par cette fenêtre, et de distraire mes pénitences volontaires par le spectacle de la récréation de mes jeunes voisines, et, quand cette idée me fut venue, quelque temps encore son exécution n'amena pour moi d'autre plaisir qu'une distraction machinale, qui engourdissait momentanément

le souvenir de mes douleurs; cependant peu IV. G

à peu, cette distraction me devint nécessaire ; à peine le professeur, j>renant lui-même son congé d'une heure, avait-il fermé la porte de la classe où je demeurais alors toujours seul, que je posais les bancs sur la table, les chaises sur les bancs, et que, grimpant au sommet de cet échafaudage, je plongeais mes regards distraits sur cet essaim de jeunes filles, qui sortait de sa ruche et venait bourdonner jusque sous les murs de ma prison ; alors je sentais que la nature s'était trompée en faisant de moi un homme; que, si j'eusse été d'un sexe différent, tous mes défauts étaient des vertus ; ma faiblesse physique devenait de la grâce, ma gaucherie de la pudeur ; il n'y avait que mes cheeux jaunes et ma figure tantôt pale et tantôt cramoisie, qui n'allaient à rien; mais, au moins encore, ces jeunes filles avaient-elles des voiles sous lesquels elles cachaient la leur.

Leur récréation commençait et finissait un quart d'heure avant la nôtre, et c'était pour

moi une règle : aussitôt qu'elles rentraient les unes après les autres, que j'avais vu la robe bleu de ciel de la dernière disparaître derrière la porte , je descendais de mon piédestal , je remettais chaque chose à sa place, et, lorsque mes camarades et les maîtres rentraient, ils me retrouvaient courbé sur mes livres, et ne faisaient aucun doute que je n'eusse point interrompu mon travail.

Il y avait déjà deux ou trois mois que je me procurais chaque jour cette distraction ; je connaissais de vue toutes ces jeunes fdles, j'étais au fait de leurs habitudes, et je dirais [)resque de leurs caractères: c'était pour moi comme des fleurs vivantes sur un riche tapis ; mais cependant toutes encore m'étaient aussi indifférentes les unes que les autres, et mon affection se répandait sur elles comme sur des scéurs.

Un jour, je vis, parmi tous ces jeunes vi-

sages que je connaissais, un visage nouveau et inconnu ; c'était celui d'une jolie enfant blonde et rose, à la tête de chérubin. Ce charmant petit visage était tout baigné de larmes ; la pauvre enfant venait de quitter sa famille , et croyait ne jamais pouvoir s'en consoler. Le premier jour, ses jeunes compagnes voulurent vainement la distraire : la blessure était encore trop fraîche , elle saigna tout ce sang du cœur qu'on appelle des larmes. Je fus profondément ému de cet épisode dans mon roman ; je voyais un point de ressemblance entre cette pauvre petite et moi : je pensais que, comme moi, elle allait mener une vie triste et isolée, et, sachant ce que j'avais souffert, je la plaignais de ce qu'elle allait souffrir.

Le lendemain , je grimpai au haut de ma pyramide avec plus d'empressement que je n'avais l'habitude de le faire. Mon regard embrassa dans un seul instant tout le jardin : les jeunes fdles jouaient comme d'habitude , et la

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nouvelle arrivée était assise au pied d'un arbre, entre deux autres petites fdles qui , pour la consoler, avaient apporté devant elle leurs plus jolis ménages et leurs plus riches poupées. La pauvre recluse ne jouait pas encore, mais elle ne pleurait déjà plus. Toute sa récréation se passa à écouter les consolations de ses deux amies , auxquelles elle donna la main pour s'en aller. Le lendemain, son joli visage ne conservait plus que de faibles traces de tristesse , et elle commença de partager les jeux de ses compagnes ; enfin , huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'elle avait oublié, avec la légèreté de l'enfance , ce nid maternel , hors duquel, faible oiseau, elle avait cru qu'elle ne pourrait pas vivre.

Il n'y avait donc que moi dont la njalheureusc organisation ne savait trouver que des chagrins où les autres découvraient des plaisirs. Ma tristesse et ma timidité s'au.":nientèrenl encore de cette certitude, et je continuai

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de mener l'existence douloureuse que j'avais commencée et dont je n'avais pas la force de sortir.

Cependant, un rayon doré et joyeux venait d'éclairer un coin de cette existence. Dans mes vingt-quatre heures sombres, j'avais une heure de soleil : c'était Theure pendant laquelle les jeunes filles venaient jouer sous mes fenêtres. La dernière arrivée, que j'entendais appeler Jenny, était maintenant aussi folle et aussi rieuse que ses compagnes, et, quoique je lui eusse su mauvais gré, d'abord, de ne pas conserver cette tristesse qui l'unissait plus intimement à moi , j'avais fini par lui pardonner son bonheur. Chaque jour j'attendais cette heure de la récréation avec impatience. A peine était-elle arrivée que je reprenais mon poste accoutumé. J'aurais pu dire que je ne vivais que pendant cette heure, et que tout le reste du temps j'attendais la vie.

Le mois des vacances arriva : je le vis venir

presque avec effroi ; c'étaient six semaines pendant lesquelles je ne verrais pas Jenny. L'idée de rentrer dans ma famille qui m'aimait tant, de revoir mon père , qui depuis la mort de ma pauvre mère , avait concentré toutes ses affections sur moi , n'était qu'un faible soulagement à ce chagrin. Seul, au milieu de la joie qu'amenait parmi les écoliers cette importante époque, je restais triste et pensif. Cependant, j'étais loin de me douter du surcroît de chagrins qui m'attendait ; j'avais toujours présumé que l'époque des vacances des deux pensionnats était laméme, et je calculaisle nombre de jours que j'avais encore à voir Jenny , lorsqu'un matin , en moulant sur mon échafaudage accoutumé, je trouvai le jardin vide.

Je n'y compris rien d'abord ; je crus que l'heure avait été avancée j)our moi et reculée pour elles; j'attendis, croyant à chaque instant que celte porte, qui donnait ordinairement passage à toute cette volée de colom-»»*

bes , allait s'ouvrir comme d'habitude. Elle resta fermée , le jardin demeura désert : je compris la vérité, mon cœur se serra , des larmes silencieuses coulèrent de mes yeux. Ne pouvant plus calculer l'heure par la rentrée des pensionnaires, je restai là à pleurer; de sorte que , quand la porte s'ouvrit pour la seconde classe , je fus surpris, baigné dans mes larmes , au haut de mon échafaudage. En voulant descendre rapidement , le pied me manqua ; je tombai la tête sur l'angle d'un banc; on me releva évanoui, et l'on me transporta à l'infirmerie, la tête ouverte par cette blessure dont vous me voyez encore la cicatrice.

Mes maîtres m'aimaient en raison inverse de la haine que me portaient mes camarades: j'étais pour eux un enfant doux , patient et travailleur ; jamais je n'avais encouru une punition pour paresse, espièglerie ou désobéissance. La facilité que j'avais à apprendre

et à retenir leur faisait espérer que je serais un jour la lumière de l'Église. Quant à cette malheureuse timidité qui menaçait mon avenir de sa funeste influence , n'allant pas euxmêmes dans le monde , ils ne pouvaient prévoir combien elle me serait fatale, lorsque je serais forcé d'y aller , de sorte qu'ils ne faisaient rien pour m'en corriger. Mon accident causa donc une douleur générale dans le professorat, les soins les plus empressés me furent prodigués , et grâce à ce concours de bienveillance générale , je pus prendre mes vacances en même temps que les autres écoliers.

J'arrivai chez mon père : le pauvre homme, qui n'avait que moi au monde , voyait en moi l'idéalité de la perfection; d'ailleurs les notes de mes professeurs étaient si bienveillantes , qu'il lui était permis de se laisser entraîner à une pareille erreur ; il me trouva grandi et embelli , pauvre pêrc ! Ma réputation de savant m'avait précédé dans la ferme. Tous les

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garçons, les valets et les domestiques ne m'appelaient que le docteur, et mon père, pour me rendre digne de ce .titre, par l'apparence comme je l'étais déjà par le fait , me fit confectionner un habit noir , un gilet noir et une culotte courte noire, couleur qui semblait faite exprès pour exagérer encore la longueur de ma taille et l'exiguité de ma personne.

Cependant je continuais d'être triste et pensif au milieu des paysans et des domestiques. Je cessais bien d'éprouver au même degré qu'avec mes égaux ou mes supérieurs cet embarras et cette honte qui étaient le caractère distinctif de mon organisation; mais je ne pouvais oublier la petite tête blonde de Jenny, qui tous les jours , à la même heure , venait m'apparaître. Cette heure , je la passais ordinairement senl , soit dans ma chambre, soit an pied de quelque arbre, soit au bord de quelque ruisseau. On devine qu'elle était tout

entière consacrée au souvenir du jardin. Je le revoyais avec ses gazons, ses arbres, ses fleurs et toute cette joyeuse enfance qui le peuplait. Enfin mon père , me voyant toujours préoccupé , résolut de me conduire à Londres pour me distraire. Notre ferme n'était distante de la capitale que de dix-huit lieues. On mit le cheval à la carriole, et en un jour et demi le voyage fut accompli.

Là recommencèrent mes tribulations. Mon père n'avait pas manqué , pour me faire honneur, de m'affubler du costume qu'il m'avait fait faire , et qui depuis long-temps n'était plus de mode à Londres, même pour les personnes âgées. Tous les enfans que je rencontrais portaient un habit analogue à leur âge , moi seul semblais une caricature grotesque d'une autre époque. Je sentis bien que j'étais profondément ridicule, et cela redoubla encore ma gaucherie : je ne savais que faire de mes jambes si minces et de mes bras si longs;

ma figure passait, dix fois en un quart d'heure, de la pâleur la plus blême au cramoisi le plus foncé. Quant à mon père, il ne voyait rien de ce qui se passait en moi , et il se tenait à quatre pour ne pas arrêter les passans, et leur dire : Vous voyez bien ce grand et beau garçon-là, il n'a que quinze ans, n'est-ce pas? eh bien ! c'est déjà un puits de science.

Le second jour de notre arrivée, nous traversions Regent-Street pour nous rendre à Saint-James; je produisais mon effet accoutumé sur tout ce qui m'entourait, la sueur me coulait du front, selon mon habitude, lorsqu'à travers le nuage dont la honte couvrait ma vue , je crus , dans une voiture qui venait à nous , reconnaître Jenny : c'était bien la même petite tête blonde et rosée , le môme teint blanc , le même regard limpide. La vision approchait , il n'y avait plus de doute , c'était elle, c'était Jenny... Je m'arrêtai, ne pouvant plus continuer : il me sembla que

tout mon sang s'élançait à mon visage... je tendis les bras vers la voiture, en criant d'une voix étouffée... — Jenny... Jenny... Sans m'en tendre , elle m'aperçut , et , me montrant aussitôt à son père qui était prés d'elle... — Ah! papa, s'écria-t-elle en riant, regarde donc ce petit garçon tout noir, comme il est drôle... et la voiture passa, entraînée par le galop de deux chevaux magnifiques , emportant ma vision et me laissant le cœur profondément percé de l'effet que j'avais produit sur la jeune fille , qui , sans s'en douter, avait acquis une si grande influence sur ma vie.

Cette rencontre fut le seul événement remarquable qui arriva pendant mes vacances. Le temps fixé pour leur durée s'écoula, et le jour vint de repartir pour l'université. Mon père ne manqua pas d'ajouter à mon trousseau le maudit costume noir qui m'avait été si fatal , et je repartis pour continuer cette éducation dont l'auteur de mes jours avait été

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privé, et sur laquelle il comptait tant pour donner à son fils une considération de laquelle, grâce à son ignorance, il n'avait jamais joui.

Je fus accueilli par mes maîtres avec le même empressement , et par mes camarades avec la même antipathie. Nous rentrâmes en classe, et, comme d'habitude, à l'heure de la récréation, chacun se précipita dans la cour, moi seul restai courbé sur mon pupitre. A peine la porte fut-elle fermée , que je recommençai à rétablir mon échafaudage ; cependant mon cœur battait horriblement. Les vacances delà pension contiguë à la nôtre étaient-elles finies? et si elles Tétaient, Jenn y était-elle revenue? Je restai quelque temps debout sur ma table et n'osant monter ; enfin je me décidai, j'arrivai au faîte de ma pyramide, je jetai les yeux vers le jardin ; je respirai , des larmes de joie coulèrent de mes joues ; Jenny était au milieu de ses compagnes, elle était revenue; j'avais devant moi dix mois de bonheur.

Cinq ans s'écoulèrent ainsi , pendant lesquels mon éducation s'acheva. Je savais le grec comme Homère, et le latin comme Cicéron 5 je parlais parfaitement le français , l'italien, et un peu l'allemand; j'étais de première force en mathématiques et en algèhre. Toutes ces choses réunies , et plus encore mon malheureux caractère , m'avaient déterminé à suivre la carrière du professorat. Le directeur de la pension où j'avais été sept ans m'offrit de m'associcr à son entreprise , et , sauf l'agrément de mon père, j'acceptai, ne me rendant pas compte au fond du cœur que la véritable cause qui influait sur cette détermination était le désir de continuer de voir Jenny , qui ne m'avait jamais vu , elle, que le jour malencontreux où mon aspect grotesque avait excité son hilarité.

Tous CCS projets faits et arrêtés dans ma tète, je partis pour prendre mes dernières vacances d'écolier, ne devant reparaître dans l'institution qu'avec le titre de maître.

Mais , comme vous dites , vous autres Français, l'homme propose et Dieu dispose.

— Sommes-nous à la fm du premier chapitre ? interrompis-je.

— Justement , me répondit sir Williams.

— Eh bien ! alors , un verre de punch ; cela vous donnera la force d'aborder les situations terribles que je prévois dans l'avenir.

Sir Williams poussa un soupir et avala son verre de punch.

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