CHAPITRE VI
mot ^our un outre.
J'enfourchai donc assez courap;eusemrnt mon poney, continua sir Williams, et je me mis en route. Pendant la première heure , la pn^occupalion que me causait naturellement la nécessité de conserver mon équilihre ne permit pas trop à mon esprit de s'occuper de soins étran(;crs; mais, à mesure que je pris
mon aplomb, mon inquiétude me revint plus cruelle que jamais : de temps en temps, cependant, j'étais rappelé au soin de ma sûreté personnelle par un mouvement plus vif de ma monture. Cela tenait à ce que, mes études de danse ayant radicalement vaincu la disposisition naturelle que j'avais à tenir mes pieds en dedans , et m'ayant jeté dans l'excès contraire, mes talons faisaient, avec le ventre de ma monture, un angle aigu, dont mes éperons formaient l'extrême pointe ; il en résultait que, si peu caracoleur que fut mon cheval , il se fatiguait cependant à la longue de ce chatouillement continuel , et prenait parfois un temps de trot, mouvement qui avait pour résultat de chasser toute pensée étrangère à la situation précaire dans laquelle il me mettait. Mais à peine avions-nous repris une allure un peu plus douce, que la réaction s'opérait, et que le danger à venir, bien autrement terrible que le danger ])assé, se dressait devant moi plus menaçant, à mesure que j'approchais du terme
de mon voyage. Toiit-à-coup , au détour de la route, j'aperçus, à un quart de lieue devant moi, à moitié caché par un massif d'arbres verts, le château de sir Thomas. En même temps une cloche sonna , je crus que c'était celle du diner. L'idée d'avoir à m'excuser d'un retard produisit sur moi un tel surcroît d'anxiété , qu'oubliant que je ne tenais à mon cheval qu'en vertu d'une espèce de transaction par laquelle je m'étais engagé à ne pas le frapper et lui à ne pas courir, je lui appliquai en même temps mes éperons au ventre et ma cravache sur le cou. L'effet produit par cette crànerie fut aussi prompt que la pensée : sans ménagement et sans transition, mon poney, dont l'ardeur était depuis long-temps contenue, prit immédiatement le galop; au bout de cent pas, je perdis un élrier, au bout de deux cents pas je ])erdis l'autre : je lâchai aussitôt la bride, et, m'accrochant des deux mains à la selle, je parvins, grâce à cette manœuvre, à conservermon équilibre; mais, tout
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entier à cette préoccupation, je ne distinguais plus rien autour de moi. Les arbres couraient comme des insensés , les maisons tournaient comme des folles. Je voyais cependant au milieu de tout cela le château de sir Thomas, qui semblait venir au devant de moi avec une rapidité incroyable. Enfin le tourbillon qui m'emportait s'arrêta tout court, de sorte que, continuant le mouvement d'impulsion que j'avais reçu, je sautai naturellement par-dessus mes mains , comme un enfant qui joue au cheval fondu. Je me crus perdu; mais, en ce moment, je sentis que je glissais doucement sur un plan incliné , et je me trouvai sur mes deux jambes , aux grandes acclamations de lady lîurdett et de sa fille, qui, m'ayant aperçu de loin, et charmées de l'empressement que je paraissais mettre à me rendre à leur invitation, étaient accourues à la fenêtre à temps pour me voir exécuter mon dernier tour de voltige.
Kn me sentant sur un terrain solide, je repris
quelque courage j si peu que je comptasse sur mes jambes , j'avais toujours la conscience qu'elles étaient plus disposées à m'obéir que celles de mon quadrupède. Je rappelaidonc mes esprits, et, levant les yeux, j'aperçus devant moi sir Thomas Burdett; cette vue me donna la force fiévreuse que doit donner à un condamné l'aspect de l'exécuteur. Je marchai assez courageusement à lui, et, les premières paroles de politesse échangées, il me fit passer devant et nous entrâmes. Il n'y avait plus à dire, il fallait payer d'audace. J'enfilai d\\n pas rapide une suite d'appartemens dont les portes étaient ouvertes, et qui conduisaient à la bibliothèque, où m'attendait lady Burdett; je l'aperçus debout, Jenny était près d'elle. J'entrai dans la chambre; puis, arrivé à la distance que je crus convenable, j'assemblai mes jambes à la troisième position, et, reportant le pied droit en arrière , je le posai de toute la lourdeur de ma personne et avec toute la force de mon aplomb géométrique sur le gros orteil
gauche du baron, qui jeta un grand cri : c'était justement c«lui où il avait la goutte ; je me retournai rapidement pour lui faire mes excuses; mais sir Thomas me rassura aussitôt par son air calme et digne, et j'admirai la force stoïque que lui donna sa bonne éducation pour supporter ce pénible accident. — Nous nous assîmes.
L'air gracieux de lady Burdett , la figure angélique de miss Jenny , la conversation facile de sir Thomas, me remirent un peu, et je commençai à hasarder quelques paroles. La bibliothèque où nous étions était nombreuse et richement reliée j je compris que le baronnet était un homme instruit , j'avançai quelques opinions littéraires qu'il partagea complètement, et je m'étendis alors sur la magnifique collection de classiques grecs que publiait eji ce moment le libraire Longmann. Au milieu de l'éloge que j'en faisais, j'aperçus sur un rayon une édition de Xénophon en seize volu-
mes : comme la plus complète que je connaissais n'en formait que deux , cette nouveauté bibliogiaphi(jue excita si vivement ma curiosité, qu'oubliant ma boute babituelle, je me levai pour examiner avec quelles matières inconnues on avait pu remplir les quatorze volumes de supplément. Sir Burdett, comprenant mon intention, se leva de son côté, jiour me prévenir que ce que je voyais n'était qu'une plancbe rapportée sur laquelle on avait cloué des dos de reliure, pour ne pas interrompre la symétrie de la bibliotbèque. Je crus qu'il voulait, au contraire, m'olfrir un de ces volumes, et, désirant lui en épargner la peine, je me précipitai sur le tome buit, et, quelque chosiî que pût me dire le baronnet, je tirai si bien, que j'entrainai la plancbe, laquelle , en tombant sur une table, fit cboir à son tour un encrier de porcelaine, dont le contenu se répandit aussitôt sur unmagnilique taj)is turc. A celte vue, je poussai un cri de détresse ; en vain sir Thomas Uurdett et ces dames m'assu-
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rèrent-ils qu'il n'y avait pas de mal, je ne voulus entendre à rien, je me jetai à plat ventre sur le plancher, et, tirant un mouchoir de batiste, je m'obstinai à étancher l'encre jusqu'à la dernière goutte. Cette opération terminée, je mis mon mouchoir dans ma poche, et, ne me sentant point la force de regagner mon fauteuil, je me laissai tomber sur celui qui était le plus proche de moi.
Une plainte étouftée qui sortit de dessous le coussin au moment où je pesai dessus de toute ma lourdeur me causa une nouvelle alarme. Sans aucun doute, je venais de m'asseoir sur un être animé, et il était évident que cet être, quel qu'il fut , était trop soigneux de sa conservation pour me laisser ajouter impunément le poids de ma personne à celui du coussin sous lequel il était allé chercher nn asile. En effet, mon siège fut bientôt agité de mouvemens convulsifs pareils à ceux qui secouent le mont Etna lorsque Encelade se retourne. Certes le
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mieux eût été de me lever aussitôt et de laisser la retraite libre à l'animal que je comprimais d'une façon si abusive ; mais en ce moment la fdle cadette de sir Thomas entra inquiète et préoccupée, en demandant à sa sœur si elle n'avait pas vu Misouf. Je compris à l'instant même quej'étais assis sur l'animal égaré, et que moi seul pouvais donner de ses nouvelles; mais j'avais tardé trop long-temps à me lever pour me lever à cette heure. Un baronnet boiteux, un tapis taché, un chat ou un chien, car je ne connaissais encore l'animal que par son nom et non par son espèce, un chat ou un chien, dis-je, estropié pour le reste de ses jours, c'était pour une personne seule trop de méfaits en dix minutes ; je me décidai à dérober au moins à tous les yeux mon dernier crime. La position extrême où je me trouvais me rendit féi'oce. Je me cramponnai sur les bras de mon fauteuil, et à mon poids naturel j'ajoutai toute la pression musculaiie dont le désespoir me rendait capable. Mais j'avais affaire à un ennemi résolu
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(le me disputer chèrement son existence; aussi la résistance devint- elle digne de l'attaque; je sentais l'animal, quel qu'il fût , se replier , se rouler et se tordre comme un serpent. Au fond du cœur, je ne pouvais m'empècher de rendre justice à sa belle défense ; mais , s'il combattait pour sa vie, je combattais pour mon honneur , je combattais sous les yeux de Jenny. Je sentais que les forces commençaient à manquer à mon adversaire, et cela redoublait les miennes. Malheureusement, la dignité qu'était obligée de conserver la partie supérieure de ma personne m'ôtait une partie de mes avantages; je fis une fausse manœuvre. Mon ennemi parvint à dégager une patte, et je sentis quatre griffes, quatre épingles, quatre aiguillons m entrer dans les chairs. J'étais fixé; c'était un chat.
Soit satisfaction de savoir à quel ennemi j'avais affaire, soit puissance sur moi-même, il fut impossible aux assistans de deviner sur mon
visage ce qui se passait vers la partie opposée de ma personne; la douleur que m'avait causée la grîfîe de Misoui déchargeait même ma poitrine d'un grand poids. Ce n'était plus un être faible et sans défense que j'égorgeais injustement, c'était un ennemi qui m'avait blessé et dont je me vengeais en toute justice; ce n'était plus un lâche assassinat que je commettais, c'était un duel franc et loyal, dans lequel chacun employait les armes qu'il avait reçues de la nature, et où le vaincu ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même de sa défaite. J'éprouvai alors tout ce que peut donner de force, dans une situation critique, la conscience de son droit ; je me sentis, comme Hercule, la puissance d'étoulYer le lion de INémée ; je lis un dernier effort dépression, et je m'aperçus avec joie qu'il était couronné d'un plein succès, les mouvemens cessèrent , le calme se rétablit ; mon ennemi était mort ou dompté. En ce moment un domesticpie annonça qu'on était servi; cinq lumutes plus tôt, j'étais perdu.
Le sentiment de ma victoire me donna une espèce d'exaltation, grâce à laquelle j'eus le courage d'offrir le bras à lady Burdett. Nous traversâmes les appartemens dans lesquels j'avais déjà passé, et nous arrivâmes sans emcombre à la salle à manger. Lady Burdett me fit asseoir entre elle et miss Jenny, à qui je n'avais pas encore eu le courage d'adresser la parole, et sir Thomas et miss Dinah, son autre fille, s'assirent en face de nous. Quoique, depuis l'aventure du Xénophon , mon visage fût resté rouge comme un tison ardent , je commençai cependant à me remettre et à sentir que je rentrais dans une température confortable , lorsqu'un nouvel accident vint de nouveau me faire monter la rougeur au front. J'avais respectueusement placé le plus près possible du bord de la table l'assiette pleine de potage que lady Burdett venait de m'offrir, lorsqu'enm'inclinant pour répondre à un compliment que miss Dinah me faisait sur le bon goût de mon gilet, je pesai sur l'assiette, qui,
faisant immédiatement la bascule, renversa sur moi tout ce qu'elle contenait d'un bouillon si brûlant que personne encore n'avait osé en porter une cuillerée à sa bouche. La douleur m'arracha un cri ; le potage avait inondé mon pantalon et coulait jusque dans mes bottes. Malgré le secours de ma serviette et de celles de lady Burdett et de miss Jenny , qui s'empressèrent de venir à mon aide, l'effet du liquide bouillant fut prodigieux; j'avais la partie inférieure du corps comme dans une fournaise; mais, me rappelant la puissance que sir Thomas avait eue sur lui-même lorsque je marchai sur son pied goutteux, je renfonçai mes plaintes, et je supportai ma torture en silence , au milieu des éclats de rire étouffés des dames et des domestiques.
Je ne vous parlerai pas de mes gaucheries pendant le premier service : la saucière renversée, le sel répandu sur la table, un poulet
que l'on me passa à découper , par déférence iv: 11
OU par trahison, et dont je ne pus jamais trouver les joints , continuèrent à donner à sir Burdett et à sa famille une idée avantageuse du convive qu'ils avaient admis à leur table. Enfin le second service arriva; c'était là que m'attendait la troisième série des malheurs à laquelle je devais définitivement succomber.
Parmi les plats du second service, on avait apporté un pudding au rhum tout allumé ; lady Burdett avait eu l'adresse de m'en servir une portion sans qu'il s'éteignît, et j'étais en train d'alimenter j à l'aide d'un morceau piqué au bout de ma fourchette , et bien imbibé d'alcool, la flamme qui brûlait sur l'autel placé devant moi : en ce moment, missDinah, qui semblait avoir juré ma perte , me pria de lui passer un plat de pigeons qui était près de moi. Dans mon empressement à lui obéir, je me hâtai de fourrer le morceau de pudding tout enflammé dans ma bouche ; autant aurait
valu y mettre les charbons ardens de Porcie : il n'y a pas de paroles pour vous faire comprendre une pareille agonie ; mes veux sortaient de leur orbite ; je poussais une espèce de rugissement nasal , qui devait être déchirant à entendre. Eniîn , en dépit de ma résolution, de mon courage et de ma honte, je fus forcé de rejeter sur mon assiette la cause première de mon tourment. Sir Thomas , sa femme et ses lilles, éprouvaient , je le voyais bien , une compassion réelle pour mon infortune , et y cherchaient quelque remède , car j'avais l'intérieur de la bouche complètement brûlé j l'un proposait de l'huile d'olive , l'autre de l'eau , une troisième, et c'était encore miss Dinah , affirma que le vin blanc était ce qu'il y avait de mieux en pareille circonstance. La majorité se réunit à cette opinion. Aussitôt un domestique m'apporta un verre plein de la liqueur demandée; par obéissance plutôt que par conviction, je portai le verre à ma bouche, et je la remplis machinalement : je
crus avoir mis du vitriol sur mes brûlures; soit mauvaise plaisanterie, soit erreur, le sommelier m'avait envoyé un verre de la plus forte eau-de-vie. Sans aucune habitude des liqueurs fortes , je ne pouvais avaler le gargarisme infernal , qui cependant brûlait mon palais et ma langue. Je sentis que malgré moi j'allais rejeter l'eau-de-vie comme j'avais rejeté le pudding. Je portai mes deux mains à ma bouche, et je les croisai convulsivement sur mes lèvres. Mais le liquide, repoussé par les convulsions de la nature , s'élança violemment à travers mes doigts , comme à travers le crible d'un arrosoir , et aspergea les dames et tous les plats de la table. Des éclats de rire partirent à l'instant de tous côtés ; vainement sir Thomas réprimanda ses valets et lady Burdett ses filles. Je comprenais moi-même qu'il était impossible de ne pas éclater, et cette conviction ajoutait encore à mon martyre; la sueur de la honte me monta au front; je sentais une Pioutte d'eau couler de chacun de
mes cheveux : je perdis alors complètement l'esprit. Pour mettre fin à cette intolérable transpiration, je tirai mon mouchoir de ma poche, et, sans me souvenir ni sans voir qu'il était tout trempé de l'encre du Xénophon, je m'essuyai le visage , qui fut à l'instant barbouillé de noir dans toutes les directions. Pour cette fois , personne n'y tint plus : lady Burdett se renversa en pâmoison sur sa chaise ; sir Thomas tomba en convulsions sur la table; les jeunes demoiselles étaient prêtes à suffoquer. En ce moment, je jetai les yeux sur une glace qui se trouvait en face de moi, et je me vis!... Je sentis que tout était perdu ; je m'élançai , désespéré , hors de la salle à manger ; je me précipitai dans le jardin : en ce moment , sir Henry rentrait ; voyant un homme fuir à toutes jambes, il me prit pour un voleur, et se mit à ma poursuite en me criant d'arrêter ; mais la honte me donnait des ailes : je franchis le fossé comme un daim effarouché, et , à travers chainjis, ru droite lif^nc, sans stiivro
aucune route tracée, je me dirigeai vers Williams-House , et vins tomber haletant et sans force à la porte du château.
Je fis une maladie de trois mois, pendant laquelle la famille de sir Burdett eut le bon goût de ne pas même envoyer demander de mes nouvelles : à peine pus-je me lever, que je fis venir une voiture avec des chevaux de poste , et que je quittai l'Angleterre sans dire adieu à personne , emportant pour toute consolation ce lambeau de voile, que je conserverai toute ma vie , et que je veux qu'on mette dans ma tombe après ma mort.
Maintenant vous devinez pourquoi vous m'avez vu, l'autre jour, descendre si rapidement le Righi; c'est que j'appris à moitié route que, parmi les voyageurs qui me précédaient, il y avait un compatriote à qui mon nom et mes aventures pouvaient être connus ; car voilà la vie que je mène, fuyant toute so-
ciëté , dévoré de l'idée que je dois tous mes malheurs à moi-même, et écrasé de la conviction qu'il n'y a pas de félicité possible pour moi dans ce monde.
Malheureusement , il n'y avait pas la plus petite chose à répondre à cela ; c'était clair comme le jour et vrai comme l'Évangile. En conséquence , au lieu de me perdre en banalités philosophiques , je fis venir un second bol de punch , et au bout d'une demi-heure j'eus la satisfaction de voir sir Williams , sinon consolé , du moins hors d'état de sentir momentanément toute l'étendue de son malheur.