LES ÉGOUTS DE PARIS
Un jour, en 1805, le ministre de l’intérieur vint au petit lever de l’Empereur. Sire, dit-il à Napoléon, j’ai vu hier l’homme le plus intrépide de votre empire. — Qu’est-ce que cet homme, dit brusquement l’Empereur, et qu’est-ce qu’il a fait ? — Il vient de faire une chose, Sire. — Laquelle? — Visiter les égouts de Paris!
Au commencement de ce siècle l’égout de Paris était le trou punais du moyen-âge. Pendant des siècles l’égout a été la maladie de Paris, les pestes en sortirent ; les dix derniers siècles y avaient travaillé sans le terminer. On confiait le curage des égouts aux averses qui encombraient plus qu’elles ne balayaient. L’égont était sans fond, tortueux, crevassé, dépavé, coupé de fondrières fétides, infectes. Tel était rétrospectivement l’ancjen égout de Paris; rien n’égalait, l’horreur de cette crypte. L’idée d’explorer ces régions lépreuses ne venait à personne, pas même à la police.
Quelqu’un se présenta pourtant; cet homme se nommait Brunessaut. Le cloaque eut son Christophe Colomb, la visite eut lieu; ce fut une campagne redou-
table, les procédés désinfectants étaient à cette époque très rudimentaires; à peine Brunessaut eut-il franchi les premières articulations du réseau souterrain, que dix des travailleurs sur vingt refusèrent d’aller plus loin. On avançait péniblement; les échelles de descente plongeaient dans quatre pieds de vase, les lanternes agonisaient dans les miasmes; de temps en temps on emportait des égoutiers évanouis, à certains endroits l’égout se changeait en puits perdu, on ne trouvait pas le solide. Quelle exploration! Elle dura sept ans, de 1805 à 1812. Entre l’égout ancien et l’égout actuel il y a une révolution; qui fit cette révolution? L’homme (pie tout le monde oublie et que nous avons nommé.
A partir de 1812 l’œuvre fut reprise et continuée, le système des égouts s’améliora sensiblement. Lorsque le grand ingénieur Bel grand, conçut son système, il y avait encore un grand nombre d’égouts qui tous descendaient des parties hautes de Paris et venaient se déverser par vingt exutoires dans la Seine qui en était ainsi infectée. Les canaux souterrains furent divisés en deux catégories : les égouts ei les collecteurs. Les égouts passent sous nos rues, en recueillent les eaux souillées et les conduisent dans les collecteurs, qui les emportent dans la Seine. Le? égouts sont des rivières, les collecteurs des fleuves; on peut comparer l’ensemble à un squelette de poisson : l’épine dorsale c’est le collecteur, les arêtes qui s’y emmanchent sont les égouts ; ils ont des ramifications qui s’étendent sous nos ruelles les plus infimes et jusqu’aux maisons.
DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE
Belgrand, occupera dans les fastes de Paris un rang éminent ; le système des égouts construits par lui constitue une œuvre magistrale à laquelle ne saurait être comparé aucun travail similaire en Europe; son système fait l’admiration des étrangers. Jamais la science appliquée aux soins de la santé publique ne s’est élevée aussi haut ; il a créé une seconde ville saine, aérée, spacieuse. L’égout reçoit le contrecoup de la croissance de Paris, il grandit audessous en même temps que la ville au-dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l’égout allonge un bras. Paris a sous lui un autre Paris, un Paris d’égouts, lequel a ses rues, ses carrefours, ses artères et sa circulation, les collecteurs sont propres, corrects, tirés au cordeau. Au premier abord on les prendrait pour un de ces souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites des souverains et des princes.
C’est une partie de plaisir de visiter les collecteurs. Tous les mois on y fait une promenade publique, le voyage commence place du Châtelet et finit à la place de la Madeleine.
Victor Hugo, dans son ouvrage paru en 1861, Les Misérables , dit : Paris jette par an 25 millions à l’eau, comment? au moyen de son intestin : quel est son intestin? C’est son égout.
Victor Hugo était dans le vrai à cette époque. Aujourd’hui le problème du traitement des eaux d’égout est résolu. On en tire la valeur agricole, les collecteurs débouchent à Asnières et à Saint-Denis ; une grille retient au passage les immondices les plus grosses. On recueille parmi ces dépôts les matières
précieuses comme engrais : les alcalis, les phosphates, l’azote. On clarifie les eaux d’égouts comme une pièce devin, les bassins d’épuration sont très nombreux; il y a donc près de la Seine une fabrique d’engrais qui peut expédier ses produits dans toute la France. O11 sait que le plus fécondant et le plus efficace des engrais, est l’engrais humain. Les Chinois le savaient avant nous. Grâce à l’engrais humain, la terre en Chine est encore aussi jeune qu’au temps d’ Abraham. Le fronïent chinois* rend jusqu’à cent vingt fois la semence, il n’est aucun guano comparable en fertilité aux détritus d’une capitale; tout l’engrais humain qui se perd, rendu au sol au lieu d’être jeté à l’eau, décuplerait le produit de la terre.
Ainsi, grâce au système de Belgrand, la Seine ne reçoit plus dans l’intérieur de la ville, comme autrefois, les immondices de Paris. Les eaux ménagères des maisons s’écoulent dans les égouts de la rue, celle des égouts dans l’un des collecteurs et toutes celles des collecteurs dans la basse Seine. Si Paris avait été égoïste il aurait considéré que son œuvre était accomplie, mais dans un intérêt de solidarité avec les populations qui l’avoisinent, il a pensé qu’il ne suffisait pas que Paris fut désinfecté, il ne fallait pas qu’il portât dans les localités voisines l’infection dont il ne voulait pas pour lui-même. Paris a considéré qu’il était de son devoir de chercher les moyens d’assainir les eaux d’égouts. avant de les jeter dans la Seine. On a jugé que l’épuration par le sol et P utilisation par la végétation étaient le moyen le moins défectueux ; il est appliqué depuis 20 ans à la porte de Paris dans la
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plaine de Génevilliers. Il lui a apporté la richesse. Cette vaste plaine était stérile, l’hectare s’y louait 70 francs, il s’y cultivait de maigres légumes, on en a fait un jardin maraîcher d’une fertilité extraordinaire, grâce aux eaux d’égouts que l’on y conduit et que l’on y distribue. Ces détritus sont d’une richesse agricole de premier ordre, ils transmutent le sable en terre promise, les légumes y prennent des proportions colossales, les arbres fruitiers, au printemps, ploient sous le poids des grappes de fleurs, le$ champs de blé ressemblent à des taillis. Les terrains fertilisés par les eaux d’égouts à Génevilliers valent aujourd’hui de dix à douze mille francs l’hectare. Quand les ingénieurs y vinrent pour la première fois, il fut nécessaire d’organiser un service d’ordre, et d’avoir recours à la gendarmerie pour les protéger. Les populations étaient exaspérées et aujourd’hui, fous les habitants se cotiseraient pour élever une statue à M. Al pli and sur la place de Génevilliers. En 1888, le gouvernement d’accord avec la ville de Paris, proposa aux chambres l’extension sur les terrains domaniaux d’Àchère du système pratiqué à Genevilliers, Des débats très vifs s’engagèrent. Les habitants de ces régions protestèrent, on allait infecter le pays. Les terrains à Achère sont insubmersibles, on formerait des marais pestilentiels, on y créerait des fièvres intermittentes, la propriété y serait avilie. 11 fut démontré qu’il ne fallait pas se laisser arrêter par des réclamations qui n’étaient pas fondées, les habitants n’éprouveront aucun dommage des travaux qui se feront dans la presqu'île de Saint-Germain, on doit considérer comme
une cause cle salubrité la végétation de toutes les parties irriguées.
La commission sénatoriale a envoyé à Berlin pour s’assurer que l’application des eaux d’égouts aux irrigations avait été pratiquée sur une vaste échelle et. se continuait dans d’excellentes conditions. Il y a, disaient les adversaires du projet, une autre solution : envoyez les produits des vidanges par un canal à la mer. Mais, sur cette côte de Normandie, se trouve toute une population de villégiature, là vous serez en butte aux plus vives réclamations de la part des habitants du littoral qui vivent des nombreux établissements de bains de mer ; ces établissements seront dépeuplés le jour où vous verserez sur cette côte normande une quantité formidable d’eau contaminée.
Il s’est trouvé dans le Parlement une majorité considérable pour voter le projet relatif à Achère. La loi ayant pour objet l’utilisation agricole des eaux d’égouts de Paris et l’assainissement des eaux de la Seine par le déversement des eaux d’égouts de Paris élevées au moyen de machines a été promulguée le 6 avril 1889.
La longueur des égouts qui, au commencement du siècle, n’atteignait pas vingt-six kilomètres, dépasse aujourd’hui cent vingt.
Les actes de la municipalité peuvent être l’objet d’interprétations diverses; mais il faut lui rendre cette justice que jamais elle ne déserte le devoir de faire tout ce qui est nécessaire pour maintenir Paris au premier rang de capitale du monde civilisé, et la rendre non seulement la plus belle mais la plus salubre ville du monde.