AVENUE VICTOR HUGO N
Je m’arrête avec émotion devant la maison numéro 130 de l’avenue Victor Hugo, ancienne avenue d’Eylau. J’ai été là le témoin de la plus belle, de la plus imposante manifestation du siècle !
Le 27 février 1881 les amis de Victor Hugo résolurent de fêter le jour ou il entrait dans sa quatrevingtième année ; ses admirateurs qui n’ont pas assisté à cette journée si pleine d’entrain et de mouvement, me sauront gré d’en tracer les principales lignes. Ce jour-là Paris se leva spontanément pour saluer et acclamer Victor Hugo.
Les membres du Comité d’organisation avaient décidé que les corporations, les diverses délégations, les sociétés orphéoniques, se concentreraient à midi sur la place de l’Etoile pour, de ce point, se mettre en marche et défder devant le numéro 130 de l’avenue d’Eylau. Dès dix heures les trottoirs de l’avenue sont couverts d’une foule énorme, les maisons sont pavoisées ; il y a du monde jusque sur les toits.
Les petites filles qui devaient dire un compliment au maitre sont introduites les premières dans le salon de Victor Hugo. Il embrasse la plus petite en disant : Je vous embrasse toutes en elle, vous etes! charmantes. La petite embrassée récite de jolies stro-J plies de Catulle Mendès ; je me rappelle l’une des plus gracieuses : •
, Nous sommes les petits pinsons,
Les fauvettes au vol espiègle Qui viennent chanter des chansons à l’aigle.
Nous sommes en boutons encore,
Les fleurs de l’aurore prochaine.
Etc.
Le conseil municipal est ensuite admis.
A midi, Victor Hugo l’air jeune et souriant, parait à la fenêtre de son salon ayant à ses côtés ses deux pe- 1 tits enfants Georges et Jeanne. A cette heure la place 1 de l’Etoile est bondée de monde, a l’air d’un lac, a et les nombreuses voies qui y aboutissent ressein- I blent à des torrents qui versent des flots de plus en I plus pressés. Les groupes se sont formés avec une j discipline admirable, les manifestants se réunissent j en un immense flux qui s’engouffre dans l’avenue J d’Eylau. Les fanfares sonnent au vent, les hymnes 1 patriotiques retentissent, répétés par des milliers de 1 voix; chaque députation jette sur l’estrade de l’hôtel j qui en est bientôt couverte, des palmes d’or, d’argent ïj et d’immenses bouquets. De midi à six heures plus de |j sept cent mille personnes, comme une mer toujours :
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montante, défilent en criant: Vive Victor Hugo I Tout était mêlé dans cette foule : des habits noirs, des blouses, des casquettes, des chapeaux, des soldats de toutes les armes, des vieillards, des jeunes filles. Des mères en passant, élevaient leurs enfants vers le grand homme, bien des gens pleuraient, c’était un spectacle merveilleux, inouï, unique et tel qu’on n’en vit jamais. Victor Hugo ne se lassait pas de regarder toutes ces figures, que l’émotion rendait radieuses, tournées vers lui, toutes ces mains levées, toutes ces têtes découvertes ; de temps en temps le poète essuyait du doigt une larme qui lui voilait la vue. C’était le plus attendrissant des spectacles, il remuait tout ce qu’il y a de bien au fond de l’âme humaine. Il fallait s’incliner devant l’homme à qui l’on rendait un hommage si éclatant, car à qui s’adressaient ces innombrables vi-, vats ? Etait-ce à un de ces puissants de la terre, à un j de ces maîtres qui disposent des richesses et des faveurs? O11 acclamait un vieillard qui n’avait jamais 1 eu une minute de pouvoir officiel, qui n’avait exercé | que la souveraineté du génie. Tous ces manifestants se montraient reconnaissants de tout le bien que le | poète leur avait fait et lui payaient soixante ans en ! un jour. Pour contenir la foule point d’appareil menaçant ; le caractère de cette fête fut la spontanéité et la sincérité, elle n’eut rien d’officiel, il ne se trou- I vait pas un seul gardien de la paix sur le passage du défilé. Voltaire ne fut fêté que par Paris, Victor Hugo le fut parla France entière, et plus que par la France. Combien dans l’histoire auront eu de leur vivant,
] l’enivrement d’une pareille apothéose !
J’ai aimé passionnément \dctor Hugo. Depuis le jour où je sus lire, j’aimai avec fureur toutes les étrangetés, toutes les hardiesses de ce génie fougueux, bondissant, et parfois si suave ; j’admirai sa manière large, son inspiration haute, son souffle puissant, sa richesse d’image ; à l’évocation de son nom, ses plus beaux vers, s’allument dans ma mémoire, je me suis constamment nourri de sa chair et de son miel. A Victor Hugo sont dus les plus beaux vers et la plus vigoureuse prose qui aient été écrits dans ce siècle ; il a infusé un sang nouveau à la langue, il en possédait tous les secrets et toute la magie ; il lui a donné une vigueur et une magnificence inconnues jusqu’à lui. Que dire de son oeuvre? Elle est un monde, elle embrasse l’humanité entière ; il a chanté ce que chantent les poètes ; il a célébré les harmonies de la nature, les joies et les tristesses, tous les sentiments humains et divins, l’amour, l’admiration des femmes, l’adoration des enfants. N’est-ce pas lui qui a trouvé pour eux cette délicate formule : « le vrai bonheur » serait d’avoir des parents toujours jeunes, et des » enfants toujours petits. » Sa vie entière a été un chant multiple et sonore, où toutes les sensations, toutes les croyances, toutes les colères qui ont agité, ému l’àme humaine, ont trouvé une expression souveraine. Pendant soixante-dix ans, il a amoncelé poèmes sur poèmes, romans sur romans, drames sur drames ; toutes ses œuvres, sous des formes diverses, affectent la même hauteur, la même force de pensées; par un privilège unique, Victor Hugo n’eut pas d’enfance, il n’eut pas non plus de vieillesse, il a créé
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jusqu’à la fin de sa vie. Son génie semblait se renouveler à chaque œuvre nouvelle. Enfant sublime, il fut un vieillard sublime.
Quelque grand que soit le génie de Victor Hugo, i je sais quelque chose de plus grand que son génie. C’est l’emploi qu’il en a fait. La postérité n’aura pas tout dit sur Victor Hugo, lorsqu’elle aura dit qu’il fut un poète incomparable, que dans le monde des lettres, il atteignit tous les sommets, que dans tous les genres : romans, drames, ballades, poésies lyriques, poésies légères, il se fit un rang, unn place qui, éternellement, restera sienne : est-il une cause juste, qu’il n’ait pas défendue ou soutenue^ un acte de cruauté contre lequel il n’ait pas élevé la voix ? Il a j promis à nos neveux la fin de la guerre, l’ftvénement du droit international. Les semences de paix et de | justice, jetées au vent par le poète, germeront dans l’esprit des peuples. Partout où l’équité était violée, la liberté enchaînée, la parole étouffée et. la faiblesssé \ foulée aux pieds, on était sûr d’entendre la grande voix de Victor Hugo s’élever pour affirmer les justes j revendications ou proclamer les protestations de la | conscience indignée.
La pitié est le caractère de son génie ; elle s’épan- I che dans son œuvre entière et la pénètre ; elle en est ! l’àme et l’inspiration perpétuelle. Il a réchauffé de ses | rayons, non seulement la patrie, mais le monde du j travail, des douleurs ; l’amour de l’humanité misérai ble fut sa passion, il a toujours été enflammé du désir 1) devoir décroître les souffrances humaines. Il a eu pitié I du bouffon, du laquais, de la courtisane, de l’empoi-
sonneuse, il a refait une virginité à Marion, et un cœur à Lucrèce ; tous ses chefs-d’œuvre peuvent se résumer en un mot: consolation et réhabilitation ; plus de parias.
Il disputa victorieusement à l’échafaud la tète de Barbés ; la veuille de l’exécution, il adressa au roi Louis-Philippe, qui venait de perdre sa fi lie, la princesse'Marie, et à qui un petit-fds, le comte de Paris était né, ces vers touchants :
Par votre ange envolé ainsi qu’une colombe,
Par ce royal enfant doux et frêle roseau,
Grâce au nom de la tombe,
Grâce au nom du berceau.
S’il ne sauva pas la tête de John Brown, du moins en le défendant il rendit la victime immortelle, et flétrit à jamais les défenseurs de l’esclavage. John Brown allait être livré au bourreau pour avoir essayé la délivrance des esclaves de la Virginie; Victor Hugo adressa à l’Europe, par la voie de tous les journaux, une lettre qui se terminait ainsi : « il y » a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant » Abel, c’est Washington tuant Spartacus. »
L’ardent défenseur des inspirations modernes, l’évocateur de la République Universelle a bel et bien été catholique et royaliste. Il ne tarda pas à dissiper ses erreurs de jeunesse. Quelles qu’aient été les causes qui modifièrent sa pensée, il respecta ce qu’il y a de respectable en tout ; il a dit, comme personne, les splendeurs de l’épopée impériale, il a adressé au passé royaliste de nobles adieux.
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De l’homme politique, je ne dirai qu’un mot : il aima la liberté, et sut un jour tout sacrifier pour elle. C’est une grandeur aussi, et elle est peu commune ; il s’exila volontaire ment aATec la résolution inébranlable de tenir le serment prêté en 1855 dans les Châtiments :
Je ne reverrai pas la terre douce et triste,
Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours ;
Parmi les éprouvés je planterai mâ tente ;
Je resterai proscrit voulant rester debout ;
J’accepte l’âpre exil, n’eùt-il ni fin ni terme,
Je braverai toujours Sylla, et s’il n’en est qu’un seul Je serai celui-là.
On sait s’il fut fidèle à son serment, Victor Himo ne rentra en France que le lendemain de la chute de l’empire, le 5 septembre 1870.
11 est très hasardeux de déterminer la longévité par la naissance, Victor Hugo en est la preuve. Dans les , Feuilles d’automne , il a écrit la magnifique paraphrase ! de son apparition dans la vie en x^ers d’une délicatesse inimitable :
Le siècle avait deux ans; Rome remplaçait Sparte.
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,
Si débile, qu’il fut ainsi qu’une chimère Abandonné de tous excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un faible roseau Fit faire en même temps sa tombe et son berceau ;
Cet enfant, que la vie effaçait de son livre,
Qui n’avait pas même un lendemain à vivre* d
C’était moi...
Quinze mois après sa naissance, Victor Hugo n’était pas encore parvenu à redresser sa tête sur ses épaules, comnîe si elle eût déjà contenu toutes les pensées $ I dont elle ne renfermait que le germe ; elle s’obstinait ^ à retomber sur sa poitrine. Il n’en devait pas moins j 1 vivre d’une vie superbe jusqu’à plus de quatre-vingts 1 trois ans, il a donc dépassé la durée ordinaire de la vie humaine.
Le 27 février 1882, nous organisâmes à l’Hôtel Continental un banquet pour célébrer ses quatre-vingtun ans ; à ce banquet étaient venus s’asseoir des écrivains, des artistes, des sénateurs, des députés, des journalistes de toutes nuances, des comédiens, des comédiennes qui avaient interprété les œuvres du maître. Car le nom de Victor Hugo avait le privilège de grouper autour de son rayonnement, les hommes des opinions les plus opposées ; sa gloire n’appartient en effet à aucun parti ; elle est F apanage, l’héritage de tous. Nous étions là cent cinquante pour F applaudir, mais beaucoup songeaient à lui à la même heure. Arsène Houssaye indisposé, écrivit une lettre, sorte de toast des absents, « songez que si vous êtes » cent cinquante à la fête, il y a cent cinquante mille » esprits hors ligne qui acclament Victor Hugo, et » lui votent cent ans comme à Titien, pour ne pas » parler des patriarches, »
Victor Hugo était là, souriant, robuste, fort d’épaules et d’encolure, jeune d’allure et de costume ;
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sa jeunesse éternelle nous frappait tous et nous nous disions : il échappe aux années, elles semblent ne pas exister pour lui, elles passent sans l’effleurer.
Quel est l’ ho minage qui n’ait pas été rendu à Victor Hugo ; l’ admiration lui a donné tout ce qu’elle peut accorder à un homme ; elle a épuisé pour lui ses fleurs et ses encensoirs, sa vie a été splendide. Vivant, il a assisté pendant quarante ans à sa gloire et a j pu saluer sa statue; il lui aurait fallu une vie d’homme i pour lire toutes les lettres que lui adressaient ses ad- I mirateurs et il aurait fallu une autre Vie d’homme fi pour répondre seulement une ligne à chacune. Il (i n’en a pas toujours été ainsi; il rencontra à ses débuts, tous les obstacles qui se dressent devant les ij novateurs ; il planta le drapeau de la liberté dans l’art 1 sur la scène, par Hernani en 1830.
L’enthousiasme du présent ne comprend plus le déli nigrement du passé, et l’on s’étonne de la bataille livrée autour d 'Hernani, comme de l’assaut que souj tint le Cid. Dès lors Victor Hugo ne compta plus que | des admirateurs fanatiques et des détracteurs achari nés ; nul poète n’a été plus attaqué, plus insulté, plus | nié que lui ; il est vrai que ces diatribes et ces néga- ! tions ne l’ont jamais fait dévier ni reculer d’un pas. La sottise et la haine se sont unies pour pro- | duire les plus stupides calomnies : Henri Heine a ; bien dit que Victor Hugo était bossu, des feuilles ] n’ont-elles pas imprimé qu’il était ivrogne ? Jadis j on l’a appelé fou. De nos jours, pour avoir prêché j la concorde, l’amour et le pardon, il a été traité d’as- | sassin; il en souriait, et pour repousser en bloc toutes
ces injures, il écrivit au bas de son portrait ce distique :
« Voici les quatre aspects de cet homme féroce :
» Folie, assassinat, ivrognerie et bosse.
Si ce demi-siècle a été pour Victor Hugo plein de grandeur, il a été aussi pour lui plein de tristesse. On ne peut avoir tous les bonheurs ici-bas. La destinée s’acharna à le frapper dans ses enfants. Quelle famille plus bénie, mais plus mutilée que la sienne ? Ses deux fds morts en pleine force de l’àge, sur le seuil de la patrie retrouvée ; sa fille, qui avait épousé le frère d’Auguste Vacquerie, noyée, une autre fille, qui est comme si elle n’était pas! L'Art d’être grand-père sortit d’une immense affliction calmée par une immense affection. Un petit-fils et une petite fille lui restèrent, ils lui rendirent les fils absents. L’amour paternel, si cruellement atteint, guérit dans l’adoration de l’aïeul pour Georges et pour Jeanne ; . dans Y Art d'être grand-père , il a consacré et illustré ces noms. Ils voltigeront à jamais sur la bouche des hommes.
Avant d’acquérir la gloire et la fortune, que d’épreuves Victor Hugo eut à traverser. Jamais jeunesse ne fut plus stoïque, plus sevrée de plaisirs. Le jeune Marius dans les Misérables est son portrait, il vécut un an avec sept cents francs ; dans les sombres heures de son adolescence, il subit comme lui les jours sans pain, les soirs sans chandelle, l’âtre sans feu.
Nous avions remarqué au Sénat, que Victor Hugo avait un grand plaisir à grimper le matin sur l’im-
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périale des omnibus et des tramways ; il allait d’un bout d’une ligne à l’autre absorbé, sans rien voir, sans rien entendre de ce qui se passait autour de lui, vivant dans son cœur. Il traversait ainsi tout Paris. Je l’y ai rencontré bien souvent, mais je savais respecter son incognito.
Le 1er juin 1885 laissera une trace lumineuse dans la mémoire de l’humanité.
La France fit des funérailles de Victor Hugo un triomphe. Jamais peut-être, dans le passé, l’histoire n’a enregistré un pareil hommage : la vie de tout un peuple suspendue pour la glorification du plus admirable génie qui ait illustré sa race et les yeux du monde tournés vers ce spectacle d’une grandiose et presque fabuleuse splendeur. Il fallait à Victor Hugo un mouvement d’opinion gigantesque. Il se produisit plus grand encore qu’on ne l’avait rêvé.
On avait dressé son catafalque, sous cet arc de triomphe qu’il avait chanté : monceau de pierres sur un monceau de gloire. Il n’avait demandé que le corbillard des pauvres, le monde lui fit des funérailles inoubliables, immortelles comme son œuvre. Si grandiose que fût le cortège, dans lequel figuraient les Ministres, le Sénat, la Chambre des députés, le Conseil d’Etat, les Académies, le Conseil municipal, les auteurs dramatiques, les gens de lettres, les délégations accourues à ce pèlerinage du génie, eh bien ! si grandiose que fut ce cortège, ce n’est pas lui qui fit la grandeur de cette journée, ce qui en fit la grandeur inouïe, c’est la foule immense. Les rues étaient des avalanches humaines. Ceux qui ont vu cette journée
s’en souviendront jusqu’à leur dernière heure. Nous conduisîmes Victor Hugo, avec ce cortège triomphal, dans' le temple que la Révolution française avait consacré aux grands hommes. 11 était bien juste qu’il se rouvrît pour lui. Ces hommages universels, qui changèrent en apothéose ses funérailles, sont tellement rares qu’ils se produisirent pour la première fois ; c’est la première fois que les coeurs ouverts aux nobles sensations du grand, du bien et du beau, battirent à P unisson dans une communauté d’émotion aussi parfaite. C’est la première fois qu’un sentiment aussi absolu d’admiration et de respect courba tous les fronts devant le cercueil d’un homme.
Le dix-neuvième siècle, malgré ses prodigieuses conquêtes et ses découvertes scientifiques, malgré ses guerres glorieuses, s’appellera pour la postérité le siècle de Victor Hugo. Il tient le dix-neuvième siècle, pour ainsi dire tout entier.
Lorsque dans quelques années, les renommées éphémères se seront depuis longtemps évanouies et les bruits du jour éteints, quand une à une les voix du siècle se seront tues, seule la grande voix de Victor Hugo sonnera dans l’avenir. Les années peuvent s’écouler, elles peuvent s’amonceler par centaines, et par milliers, toujours, à quelque époque que ce soit, on portera sur notre grand poète, le jugement d’André Chénier sur Homère :
Trois mille ans ont passé sur la cendre d’Homère Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encore de gloire et d’immortalité.
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Honneur au Conseil Municipal qui a donné le nom de Victor Hugo, à la partie principale de l’avenue d’Eylau ; il doit compléter son œuvre, la maison où Victor Hugo a vécu jusqu’à son dernier souffle, doit devenir la propriété de Paris : ce serait une profanation que de l’abandonner aux hasards des intérêts privés. Les Anglais ont conservé avec piété la maison de Shakespeare ; il est de l’honneur de Paris de conserver la maison de Victor Hugo. Cette maison, grandie par sa vie et immortàlisée par sa mort, est désormais comme un lieu sacré où toutes les nations de' l’univers viendront d’àge en âge s’incliner devant le domicile de son génie.
Des lettres inédites de Victor Hugo sont toujours un document précieux, j’en ai trois ; un incident de ma vie m’a permis d’avoir ces autographes, et j’ai la bonne fortune de les livrer à la publicité. Victor Hugo avait un oncle, Louis mort à Tulle, fin décembre 1853, général de brigade ; il l’a immortalisé dans la Légende des Siècles, par les vers sublimes del’épisode du cimetière d’Eylau. Il avait épousé une Tulliste. De ce mariagœ naquirent deux enfants, Léopold et Marie; je devins l’allié du général. Victor Hugo avait pour son oncle ia plus vive affection ; à sa mort il reporta cette affection sur ses enfants, et entretenait avec eux une correspondance assez suivie. En quittant Jersey, Victor Hugo s’établit à Hauteville-House, dans Pile de Guernesey ; voici la lettre qu’il écrivit à Léopold qui lui avait annoncé la mort de son père :
Hauteville, 1er janvier 1854.
« Ta lettre nous arrive, mon cher Léopold, c’est » un triste premier janvier ; ne plaignons pas ton » père, envions-le, il a quitté la terre des lâches pour » monter au ciel des vaillants, c’était mieux sa place ; )> sois digne de ton nom, deviens homme. Je t’em- » brasse. »
Victor Hugo, avait mis sur l’enveloppe de cette lettre; ces mots: « lettre de famille inutile à ouvrir. »
Marie Hugo, douée de toutes les grâces et de tous les mérites de son sexe, se maria à un avocat de Tulle, qui mourut au bout de quelques mois. Bien qu’elle n’eùt connu que les douceurs d’une existence aisée, elle résolut d’entrer en religion et qui plus est dans un ordre très austère ; elle se réfugia dans le couvent des Carmélites à Tulle, où elle est encore, heureuse d’y murer sa vie. Elle écrivit à Victor Hugo qu’elle allait prononcer ses vœux tel jour, il lui adressa la lettre suivante, où il apparaît comme un esprit plein d’émotions, rayonnant de tendresse, dans laquelle il y a des phrases délicieuses d’expression, d’une pureté, d’une grâce, d’une suavité charmantes.
Hauteville-House, 22 juillet 1859.
« Je te remercie de ton souvenir, chère enfant. » Ta petite peinture est charmante, les roses res- » semblent à ton visage et la colombe à ton âme; )> c’est, presque un portrait de toi que j’ai, en atten-
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» dant l’autre. Les vers que tu m’as envoyés ont » beaucoup de grâce ; il y a sur toi particulièrement, » des strophes très douces et très heureuses, dis-le » de ma part à l’auteur qui doit être charmante » si elle ressemble à sa poésie. Chère enfant, tu vas » donc bientôt faire ce grand acte de sortir du » monde, tu vas t’exiler toi aussi, tu le feras pour » la foi, comme je l’ai fait pour le devoir.
» Le sacrifice comprend le sacrifice ; aussi est-ce » du fond du cœur que je te demande ta prière, et » que je t’envoie ma bénédiction.
» Je serais heureux de te voir encore une fois dans )> cette suprême journée de- famille, Dieu nous refuse » cette joie, il a ses voies, résignons-nous ; j’enverrai » près de toi l’ange que j’ai là-haut. Chère enfant, » nous sommes toi et moi dans la voie du renonce- » ment ; nous nous côtoyons plus que tu ne le pen- » ses toi-même. Ta sérénité m’arrive comme un » reflet de la mienne. Aime, crois, prie, sois bénie. »
Victor Hugo.
Marie lui apprit la mort de son frère Léopold ; il lui répondit :
6 janvier 1867.
« Le coup qui te frappe, ma chère Marie, m’atteint » douloureusement. Léopold était jeune et fort; il ne » semblait pas que son heure fût venue ; ta douce » lettre me va au cœur ; tu es une véritable âme, et » Dieu a mis en toi un de ses rayons. Léopold a dis-
» paru de ce monde visible mais tu sais, toi, qu’on ne » perd pas les morts ; ils sont là meilleurs, mèlons- » les à nos prièrôs toi vers ton Christ, moi vers mon » Dieu, je te bénis, chère enfant. »
Victor Hugo.
.J’étais devenu, comme je l’ai dit plus haut, l’allié du général Hugo, c’est pourquoi j’ai ces lettres en ma possession. Mes liens avec le général et ses enfants me valurent de la part de Victor Hugo, à mon entrée au Sénat, en 1876, un accueil particulièrement bienveillant. J’allais souvent le saluer sur ce banc que la piété de ses collègues a consacré. Les mains croisées sur sa poitrine, son front olympien, attirait tous les regards, tous les hommages.
D’après les détails que je viens de donner, on 11e sera pas étonné d’apprendre que je revendique l’initiative de l’ovation que lui lit le Sénat. Le surlendemain du 27 février 1881 , à un diner chez le ministre des affaires étrangères, M. Barthélemy Saint-Hilaire, j’eus un entretien avec Gambetta et M. Lockroy. Je ne saurais admettre, leur disais-je, que le Sénat ne fit pas à son tour sa manifestation ; ils donnèrent à mon idée la plus chaleureuse adhésion. Le lendemain je fis part à MM. Schœleher et Peyrat, deux amis intimes de Victor Hugo, de ma conversation avec ces messieurs ; ils approuvèrent à leur tour mon projet et il fut convenu avec eux que le Sénat joindrait l’expression de ses hommages à Victor Hugo.
Dans la séance du 5 mars, se produisit un inci-
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dent touchant et imposant à la fois, qui fut comme l’écho de l’éclatante journée; du 27 février. Au moment où Victor Hugo entrait dans la salle, et où il se dirigeait vers sa place, il fut arreté à mi-chemin par une formidable salve d’applaudissements. La gauche et le centre gauche lui firent une ovation. D’une voix assourdie par l’émotion, Victor Hugo prononça ces simples paroles : « ,1e suis profondé- » ment touché de cette manifestation; j’exprime au » Sénat toute ma reconnaissance'. » Les applaudissements redoublèrent. Le président Léon Say eut une phrase heureuse : « Messieurs », dit-il : « le Génie » a pris séance, le Sénat a applaudi et il continue » le cours de ses délibérations ».
Le Triomphe de Voltaire comparé à celui de Victor Hugo
On est frappé des analogies nombreuses que présentent les ovations faites à Victor Hugo et à Voltaire. |
Le 30 mars 1778, Paris fêta Voltaire. J’ai ouvert à j ce sujet la correspondance de Grimm et les mémoi- î res de Bach au mont. Le peuple qui voulait des flambeaux à la porte de la Comédie-Française,, afin que tout le monde pùt voir l’auteur de Zaïre , vint couvrir ] de fleurs le 27 février 1881, la maison de l’auteur d ’liernani. L’histoire dira que le même phénomène se produisit à ces deux époques chacune glorifiant son représentant le plus illustre ; mais la manifestation pour Victor Hugo fut plus grandiose. J J ;
Voltaire, âgé de 84 ans, oubliant son grand âge, i secoua la neige des ans, se coiffa de sa perruque h poudrée, prit sa canne à pomme d’or, et s’achemina i vers Paris, après 28 ans d’absence. Il y arriva, le 16 février 1778, et descendit dans l’hôtel du marquis de J[ Villette, rue de Beaune, au coin du quai des Théa- fs tins ; l’hôtel existe encore et le quai s’appelle aujour- J d’hui quai Voltaire. Jti
La grande nouvelle se répand sur tout Paris, Voltaire est arrivé ; la population s’émeut comme un seul homme. Le quai des Théatins est encombré d’une multitude immense, chaque fois que Voltaire se montre à la fenêtre, les acclamations retentissent jusque sur les ponts ; tout Paris vient frapper à sa porte, les Ambassadeurs, l’Académie française, tout l’armorial de France: les Richelieu, les Montmorency, les Polignac, le prince de Ligne, etc., etc., se rencontrent à son petit lever. A tou^ ces grands noms, Voltaire préfère ceux de Turgotet de Franklin. Quand l’ex- ministre de Louis XVI se montre à la porte,
I Voltaire s’élance de son fauteuil et lui serre les mains avec effusion : « voilà donc la main qui a signé le sa- » lut de la France ; Turgot, vos pieds sont d’argile, » mais votre tète est d’or. Franklin lui présente son fds :
I » Mon enfant, mettez- vous à genoux devant Voltaire j » et demandez-lui sa bénédiction. » Voltaire se lève | et dit avec une religieuse émotion : « Dieu et la lij berté », l’ancien et le nouveau monde venaient de communier.
Il est difficile de se Jhire une idée de l’ivresse qui accompagnait ses promenades dans Paris ; les arbres des boulevards ployaient sous les spectateurs, les fenêtres semblaient murées avec des têtes, les toits en étaient couverts. Le coeur battant bien fort, Marie- Antoinette déguisée, se cachait, curieuse de voir I passer l’auteur de Candide ; la jeune reine venait I saluer le vieillard roi.
Voltaire règne, il règne sur la ville et sur la cour ;
| toutes les classes de la société, la noblesse, le clergé,
le tiers état concourent à ce triomphe, car Voltaire avait des amis partout, dans tous les ordres. Mais, au milieu de cette foule mêlée, qui se distinguait le plus par la ferveur de son admiration et de ses vivats, qui se pressait autour de la voiture traînant le triomphateur et répandant des fleurs sur la route ? Ceux qui ne connaissaient de la vie que les épines.
Voltaire était salué, acclamé, béni, par ceux qui ne savaient pas même lire. Quiconque avait souffert, pleuré, espéré, se consolait dans l’ovation de ce vieillard. Ce que le peuple aimait en lui surtout, c’était sa bonté, sa pitié pour tous les déshérités et les opprimés, c’est, sur ce beau chemin que Victor Hugo et Voltaire se rencontrent. On ne découvre dans ses écrits qu’une haine implacable, la haine du mal, la haine des lois sanguinaires, la haine des supplices immérités ou des châtiments qui rendent la victime intéressante, en dépassant la limite de l’expiation ; il est l’adversaire ardent de tous les abus, de l’intolérance religieuse, de toutes les violences. ,
Toutes les réclamations des villes et des campagnes avaient été visées par lui ; il a préparé la Révolution Française en désarmant la résistance des classes privilégiées. Quand, dans ia nuit du 4 août, l’Assemblée Constituante donna l’exemple d’un sacrifice unique dans l’histoire, c’est que l’âme de Voltaire avait passé par ses écrits dans l’âme de la noblesse et du clergé.
Toute violation du droit, tout outrage à l’humanité lui arrachaient un de ces cris qui traversent les âges ; ses sympathies ne connaissaient aucune limite de
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secte ou d’école, sa charité était universelle. Il eut arrêté la main qui présentait la coupe à Socrate ; il aurait éteint le bûcher de Jean Huss, en prouvant au bourreau que le bûcher brûle mais n’éclaire pas ; il eût dit aux moines qui serraient les jambes de Campanella dans des bottes de fer : est- ce ainsi que vous croyez apprendre au genre humain à marcher droit ? Il eût fait rougir les juges de Savonarola, et ceux de Jordano Bruno en leur demandant s’ils croyaient éteindre le soleil en lui jetant des pierres. Ce sera l’éternelle gloire de Voltaire d’avoir fait jaillir l’idée de tolérance, d’avoir proclamé la liberté religieuse, les droits de la conscience ; d’avoir, pendant cinquante ans, plaidé la cause des vaincus et des proscrits, d’avoir pris la défense des victimes, des Calas, des Labarre et autres. Le marquis de Villette raconte dans ses Mémoires que tous les ans Voltaire
éprouvait un accès de fièvre le jour anniversaire de la Saint-Barthélemy.
Le 30 mars 1778, vit son triomphe à la Comédie- Française. Jamais monarque ou héros n’en obtinrent de semblable ; tout Paris ce soir-là fut sur son chemin; un cri de joie universel, des acclamations, des battements de mains éclatèrent sur son passage. Dès que Voltaire parut dans sa loge, tous les spectateurs furent debout ; ce fut plus que de l’enthousiasme, ce furent de l’adoration, des convulsions de joie; les femmes portèrent Voltaire, pour ainsi dire dans leurs | bras, jusqu’à son carrosse ; des flambeaux, des flambeaux, criait-on, que tout le monde puisse le voir. On s’accrochait aux portières, on montait sur les roues,
il lui fallut donner sa main à baiser, la foule de plus en plus ivre d’enthousiasme, faisait retentir l’air de son nom ; Voltaire répondait d’une voix brisée : « Vous voulez donc m’étouffer sous des roses. »
11 mourut expirant des fatigues de sa gloire en nous laissant la conquête des droits de l’homme ; on lui donna un temple pour sépulture, mais à son avènement, comme après sa mort où ne retrouve-t-on pas ce roi dont la légitimité se prouve d’un seul mot. Quels sont les souverains que vous craignez le plus en Europe demandait-on à Frédéric le Grand ? — Le roi Voltaire, répondit-il.
Voltaire a été pendant quarante ans le plus grand événement de son siècle, aussi, dit-on le siècle de Voltaire comme on dit le siècle de Louis XIV. Il est assez haut placé sur son piédestal pour défier toutes les colères, même les colères éloquentes : ses ennemis passeront et Voltaire ne passera pas.
La fête de Victor Hugo c’est l’acclamation qui saluait Voltaire, mais centuplée par le téléphone, le fil électrique qui envoya au poète le salut de f Amérique ; c’est le peuple courant à son poète comme la reine au philosophe ; ce fut le triomphe de Voltaire multiplié par les forces du dix-neuvième siècle.
AR C-DE-TRIOmPHE DE L’ÉTOILE
Il n’est pas une ville dans le monde qui puisse se vanter d’une entrée comparable, pour la majesté et ]a grandeur, à celle que présente Paris, lorsqu’on y arrive par la barrière de l’Etoile.
L’Arc de Triomphe de la grande armée, car c’est là son vrai nom, est sans doute l’hommage le plus, grandiose qui puisse être rendu à la gloire guerrière ; ainsi considéré, le monument frappe et impose. Mais si on l’examine comme entrée de Paris, comme frontispice de la ville immense, il faut l’admirer davantage. Commencé en 1806, il ne fut achevé qu’en 1836 ; de son sommet se déroule sous les yeux le panorama le plus vaste et le plus varié ; on voit la Seine qui semble s’être complu dans les sinuosités qu’elle décrit, pour apporter la fraîcheur à tous les villages, à toutes les villes éparpillés dans les alentours.
Quand de ce sommet on tourne les yeux non plus vers la campagne mais vers la ville, le point de vue est plus magnifique encore ; partout des hôtels, des
palais, et pour animer le tableau, partout du mouvement, du bruit, des files de promeneurs, des cavalcades, des voitures allant et venant par centaines, tout cet ensemble est vraiment prestigieux.
Route de la Révolte. Chapelle Saint-Ferdinand
Louis XV, sur la fin de sa vie, était très impopulaire, il rompit avec Paris où il avait été tant aimé. Paris était devenu la ville des insultes et des menaces, et pour bien faire comprendre à la capitale qu’il n’y avait rien de commun entre elle et le roi, il ne la traversait plus, même pour aller aux châteaux de Compiègne et de Fontainebleau; il fit ouvrir cette vaste avenue qui joint le bois de Boulogne à Saint-Denis, et que l’on appelle encore aujourd’hui route de la Révolte. C’est sur cette mute, chose étrange ! que le 13 juillet 1842, fut tué le duc d’Orléans. Il devait partir pour Saint-Omer à onze heures, et monta en voiture dans l’intention d’aller à Neuilly, faire ses adieux au roi et à la reine. Arrivé à la hauteur de la Porte-Maillot, le cheval monté par le postillon s’effraya et prit le galop. Voyant que le postillon était dans l’impossibilité de maîtriser l’attelage, le duc descendit sur le marchepied de la voiture et sauta sur la route. Ses deux pieds touchèrent le sol, mais la force de l’impulsion le fit trébucher, la tête porta sur le pavé ; la
chute fut horrible, il resta sans connaissance, et ce prince jeune, aimé, brave, généreux, qui voyait s’ouvrir devant lui de longs jours de bonheur, expirait à quatre heures. Sur l’emplacement de la maison où il rendit le dernier soupir s’élève la chapelle Saint- Ferdinand, souvent visitée par des hommes de tous les partis.
Promenade à travers les rues de Paris qui rappellent des faits intéressants, glorieux, un événement, un personnage
Paris a une physionomie spéciale qui lui vient de la dénomination de ses rues. Il y en a qui glorifient des saints, d'autres qui rappellent des églises, des couvents. Ces noms prouvent que la vieille société française s’est constituée sous l’égide de la religion catholique, ils ont l’avantage d’une longue possession. Pourquoi les proscrire ? Qu’on jette bas les rues malsaines, qu’on ouvre des voies spacieuses, qu’on donne à Paris des poumons Jà où il a de la peine à respirer, il le faut puisque l’hvgiène l’ordonne et que le progrès l’exige; mais pourquoi l’édilité parisienne se montrerait-elle impitoyable pour le vieux Paris? Grâce pour les restes visibles de ce passé que le présent ne saurait détruire! En agissant ainsi, en laissant subsister ces vieux noms, elle assurera à Paris le souvenir de son histoire.
Le nouveau Paris est formé de deux types de maisons qui représentent l’un l’économie, l’autre la ri-
chesse. Le premier se fait remarquer par la simplicité de ses formes, la sobriété de son ornementation, le second se distingue par de magnifiques proportions : des balcons, des cariatides, des colonnades, des détails de sculpture, des portes de hautes dimensions. Dans vos promenades yous rencontrez partout la même simplicité ou la même magnificence, la même ligne rectiligne.
Rien ne me plaît autant, me trouvant dans les quartiers neufs, que de les démolir par la pensée, faire table rase de ces belles demeures, de ces hôtels superbes pour retrouver ce qui fut sous ce qui est, pour ressusciter le passé.
Au début le peuple nommait ses rues ; ces rues énonçaient dans leurs titres tantôt leur genre de commerce, l’enseigne la plus remarquable de leur boutique, tantôt leur aspect physique, comme nous le devinons, au nom générique et significatif de certaines rues du moyen-âge, si sales, si infectes : rue Troupunais, rue Brenneuse, etc., etc...
Le nom de beaucoup de rues s’est modifié en passant de bouche en bouche. Les anciens noms de ces rues se sont perpétués jusqu’à nous, mais avec des variations de forme qui ont fait perdre souvent la trace de leur origine, par exemple la rue de Vaugirard. Un abbé de Saint- Germain-des-Prés, appelé Gérard, donna son nom au village de Yaugérard, par corruption Vaugirard; la rue où l’on faisait cuire les oies, le peuple l’a appelée la rue aux Ours ; la rue des Jeux-Neufs reçut le nom de rue des Jeûneurs, etc., etc... Les anciens lieux de supplice en ont conservé les noms : on pen-
dait rue de l’Echelle, on donnait l’estrapade rue de l’Estrapade, on faisait bouillir les faux monnayeurs rue du Bouloi.
Les noms créés par le peuple étaient parfois burlesques, ridicules ou obscènes.
Le tableau des rues de Paris changea un peu sous Philippe-Auguste. Un jour, en son palais de la Cité, il s’approcha d’une fenêtre ; en ce moment une charrette traversait la rue; ses roues, s’enfonçant dans les ornières, remuèrent une fange si 'fétide que le roi n’y put tenir, il se retira en se bouchant le nez, et la puanteur le poursuivit jusque dans ses appartements. Il fit appeler le Prévôt des marchands et donna des ordres pour faire paver les principales rues.
Philippe-Auguste est grand pour avoir repoussé une invasion formidable, mais il est grand aussi parce qu’il fut essentiellement le roi de Paris. Il s’occupa le premier, de son édilité, de sa voirie et de sa défense en l’entourant d’une nouvelle enceinte flanquée de tours. Paris sous son règne prit un essor rapide.
De nos jours les dénominations de rues sont attribuées à titre d’hommage public. On les désigne par des noms célèbres qui éveillent dans l’esprit un écho de gloire ou d’admiration ; qu’on débaptise les rues dont le vilain nom fait tache dans le nouveau Paris, qu’on les remplace par des noms illustres soit dans les sciences, soit dans la guerre, soit dans les lettres, soit dans les arts, soit dans l’industrie. A ce sujet, j’avais souvent exprimé le regret que le Conseil municipal n’eut pas encore songé adonner le nom d’une rue à Théophraste Renaudot, le fondateur du journa-
lisme en France. Après un long oubli, justice vient d’être rendue à ce philanthrope. Sa statue, due à Alfred Boucher, vient d’être érigée rue de Lutèce : elle a été inaugurée avec solennité le 4 juin 1893.