‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 37 sur 129 · LE LOUVRE · texte numérisé non relu

LE LOUVRE

Paris renferme beaucoup de palais, mais le vrai palais de Paris, le vrai palais de la France, tout le monde l’a nommé : c’est le Louvre.

Nulle ville au monde ne s’est enorgueillie d’un pareil monument ni dans le présent, ni dans le passé ; I dans l’avenir, quelque beau qu’on puisse le rêver d’après les progrès de la civilisation, on n’essaiera pas de l’égaler. C’est un monument d’art admirable par l’immensité, par la pensée, par le style.

Quelle est l’origine du Louvre? Loin des murs de Paris, à l’entrée des grands bois qui suivaient les sinuosités de la Seine s’élevaient, dès le neuvième siècle, les tours d’un domaine royal, dont le nom latin hipcina , semble indiquer le voisinage des loups de la foret. C’était un rendez-vous de chasse des chefs francs.

L’histoire du Louvre n’a que fort peu à faire avec celle de Lutèce; il n’existait rien du Louvre à l’époque gauloise, on n’en trouve pas non plus trace pendant la première période de l’occupation romaine. Les bâtiments du Louvre n’exercent d’importance que sous

hilippe* Auguste. A cette époque il n’y avait pas en rance de terre sans seigneur, ni de seigneur sans hâteau; Philippe-Auguste fit édifier sur les bords de i Seine, une grosse tour, il voulut donner à son pouoir, à sa suzeraineté un aspect formidable. Elle débit le centre, le pivot de la France féodale. C’était i’elle que relevaient tous les grands fiefs; chaque assal étant tenu d’y venir rendre foi et hommage il lloi, elle était en même temps un moyen de comnander le fleuve en face de la cité, et de tenir les ‘arisiens eu respect. Des fossés larges et profonds, limentés par les eaux de la Seine environnaient le lonjoiî; il compléta les murailles que le souverain ivait fait construire à son départ pour la croisade, )our mettre Paris à l’abri de toutes surprises. Ce lonjon fut, pendant des siècles, une menace pour les vassaux révoltés. De tous les grands vassaux, le plus missant, le comte de Flandre, après la bataille de fouvines, y hit le premier enfermé; il avait fait aliance avec l’empereur Othon et Jean d’Angleterre )our se partager la France. Il s’était vanté d’entrer m triomphe à Paris; il avait dit qu’il coucherait au muvre; il y coucha douze ans.

Ce donjon était devenu la terreur des vassaux et les grands seigneurs coupables de lèse -majesté. Le Louvre devint la demeure officielle des rois, sous Lharles Y, qui le transforma en palais. 11 fut le centre l’un groupe de bâtiments couronnés de tours dont les loms nous sont parvenus. Charles Y installa sa bibliothèque dans l’une d’elles, qui, pour cette raison s’appela Tour de la librairie; elle se composait de

quelques milliers de manuscrits qui furent le noyau de la Bibliothèque Nationale. Ce roi yt fit déposer en même temps les joyaux de la couronne et ses objets les. plus précieux. Cette agglomération de tours ne devait pas constituer un séjour fort agréable, aussi le donjon central servait-il plus souvent de demeure, à des prisonniers d’Etat qu’à des souverains. Ce fut cependant au Louvre que François 1er offrit l’hospitalité à son redoutable rival Charles-Quint lors de son passage à Paris.

François Ier en décida la démolition. Ce n’était plus une forteresse qu’il s’agissait d’élever, il fallait un palais disposé et décoré suivant le système nouveau qui, depuis le quinzième siècle, tendait de plus en plus à supplanter les traditions du Moyen-Age. Les vieilles tours féodales étaient désormais proscrites. François 1er avait vu l’Italie ; la belle Italie lui était restée au cceur, il l’aimait, quoiqu’il l’eut ravagée. Il prit la résolution de faire disparaître en entier la forteresse féodale, rude, revêche, et de bâtir à sa place un palais moderne digne de sa cour élégante. 11 lui rappellerait ces beaux palais des campagnes du Milanais, ces villas de marbre ornées de colonnes, de statues, pleines de soleil, qu’il avait tant admirées. Il chargea de l’exécution Pierre Lescot, un des plus charmants génies de la Renaissance, qui s’adjoignit pour la sculpture et l’ornementation Jean Gougeon et f Italien Paul Ponse, élève de Michel- Ange.

Les travaux de reconstruction furent entrepris en 1545, on commença par démolir le donjon. Des fouilles faites en 1866 ont permis de déterminer avec précision

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remplacement de la forteresse, de reconstituer la plus grande partie des anciennes substructions, et d’en laisser un souvenir visible et durable.

Quand vous passez dans la cour du Louvre, observez sur le dallage noir de bitume, à l’angle de la cour, les trois cercles concentriques de pierre blanche qui figurent la superficie de l’ancienne forteresse de, Philippe-Auguste.

On entre dans la cour du Louvre par une large et profonde arcade : qui eût dit à tous les rois, François 1er, Itenri 11, au froid Louis X1J1, à l’orgueilleux Roi- Soleil, que leur royal Louvre deviendrait un jour un passage public. Voilà qui vient à l’idée de plus d’un en traversant cette large place.

C’est sous cette arcade que fut assassiné Concini. Il était devenu en quelques jours marquis d’Ancre, premier ministre et maréchal de France. Le 24 avril 1617, il se rendait au conseil des ministres, Vitry capitaine des gardes, l’arrêta au nom du roi. Ses sicaires l’étendirent mort à ses pieds ; Vitry avait été placé là par de Luynes, avec promesse du bâton de maréchal de France. L’hôtel qu’habitait le maréchal avec sa femme Galigaï est situé rue de Tournon et sert aujourd’hui de caserne. On se rappelle l’intimité du maréchal avec la reine, Marie de Médicis. Un pont, qu’on appelait le pont d’amour, allait du Louvre à l’appartement de la reine. Il est encore visible sur le plan que nous trouvons, figure 29, dans l’ouvrage de FirminDidot, Paris à travers les âges. Mazarin dut le traverser bien des fois pour Anne d’Autriche, comme le maréchal d’Ancre l’avait passé pour Marie de Médicis.

Henri II poursuit l’œuvre de François 1er; sur la façade du vieux Louvre on voit les HH entrelacées avec le croissant de Diane de Poitiers.

C’est au Louvre qu’eut lieu le mariage de François H et de Marie Stuart; les derniers princes de la maison de Valois y résidèrent. Louis XIV et Colbert rêvaient une façade monumentale pour Centrée du palais du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois, ils s’adressèrent à tous les artistes français et étrangers. On lit venir à grands frais d’Italie le plus célèbre d’alors, le chevalier Bernin. Louis XIV ne fut pas satisfait de ses plans; Claude Perrault lui fournit celui de la fameuse colonnade, qui charma le Roi par son aspect grandiose avec son immense péristyle et ses hautes colonnes cannelées. Louis XIV en posa la première pierre le 1er octobre 1663. Claude Perrault employa pour le fronton central des pierres de cinquante-quatre pieds de long. On regarda à cette époque comme un prodige, l’élévation de ces masses énormes à une si grande hauteur.

Cette colonnade est une des plus belles choses qu’ait produites l’architecture moderne.

Qui n’a vu Paris du sommet du vieux Louvre ne j connaît pas à vrai dire Paris. C’est un panorama qu’on

ne retrouve ni sur le Panthéon, ni meme sur les tours

Notre-Dame. Du haut du Louvre vous êtes au cœur | même de Paris. Tout ce qu’il renferme de construc- 1 tions monumentales se dresse et se groupe autour de vous. La Seine s’élargit sous vos pieds pour embrasser dans sa courbe élégante, cette île de la cité qui semble I s’avancer comme un important navire ; puis pour cou-

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ronner ces magnifiques premiers plans, vous avez les longues forêts de maisons qui lui succèdent. A tous les points de l’horizon s’élève une courte ceinture de collines verdoyantes. Si cette place est la plus favorable pour contempler le moderne Paris, elle est peut-être la mieux faite pour rêver, pour imaginer le vieux Paris d’autrefois, le Paris contemporain des premiers temps du Louvre.

On voit encore au Louvre, la chambre où fut transporté Henri IV, et où il rendit le dernier soupir après l’attentat de la rue de la Ferronnerie. Celle de Catherine de Médicis subsiste toujours. C’est là qu’elle cherchait à contrebalancer par les protestants la puissance des catholiques : elle divisait pour régner. Elle pratiquait la politique de basèule. Catherine de Médicis n’avait pas seulement autour d’elle ses bravis et ses empoisonneurs, elle avait fait du Louvre une maison de prostitution.

Elle avait appris combien l’amour des femmes est puissant chez les hommes, combien est irrésistible l’attrait qu’exerce la beauté . Brantôme rapporte qu’elle avait réuni autour d’elle, en qualité de dames d’honneur, cent cinquante jeunes fdles de la noblesse française, toutes ravissantes de grâce et de beauté. Ces agréables gardes du corps rendaient à Catherine de Médicis d’importants services ; elle détachait ces fdles de droite et de gauche auprès de seigneurs protestants et catholiques, dont elles pénétraient les secrets pour les livrer à leur souveraine maîtresse, ce qui leur fit donner le surnom d’escadron volant de la reine. Ces nouvelles Ar m ides amollissaient tous les courages ; les

chefs protestants ou catholiques se sentaient vaincus ou enchaînés par leurs charmes ; l’amiral de Coligny lui-même, malgré son âpreté puritaine, se défendait à peine contre les amorces de ces sirènes.

Catherine de Médicis avait voulu faire assassiner Coligny. Les spadassins, embusqués dans un coin de la rue des Fossés-Saint-Germain, avaient tiré sur l ’amiral quatre coups d’arquebuse qui ne firent que le blesser. Cette tentative décida la Saint-Barthélemy. Les Huguenots étaient maîtres de Paris, ils avaient réuni des renforts de la province pour venger le meurtre de Coligny; Catherine de Médicis n’ignorait pas qu’elle était perdue ainsi que son fils, si elle n’attaquait pas la première. Les dernières dispositions furent arrêtées dans la nuit du 24 août.

Paris était en fête, le mariage du jeune roi de Navarre avec la sœur de Charles IX se célébrait. Catholiques et protestants se mêlaient dans cette fête, les deux cœurs semblaient réconciliés. Cemariage cachait un guet-apens, une main mystérieuse traçait, à la tombée de la nuit, une croix blanche sur les portes suspectées de protestantisme.

La cloche de Saint-Germain l’Auxerrois et celle du palais de Justice donnèrent, à minuit, le signal du massacre. Il se produisit de rue en rue, sans pitié ni merci, la Seine roula du sang jusqu’à Rouen.

Le lendemain, la cour en toilettes de noces, alla contempler à Montfaucon le cadavre mutilé de l’amiral de Coligny; Rome fit chanter un Te Deiim et frapper une médaille en l’honneur de la Saint-Barthélemy. Un frisson d’horreur parcourut l’Europe ; c’est de la fenêtre

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de sa chambre à coucher, suivant Brantôme et d’Aubigné, que Charles IX aurait tiré sur les Huguenots. Il mourut à vingt-quatre ans, atteint d’un relâchement des vaisseaux capillaires. Ces relâchements amenaient une hémorragie de la peau, une sueur sanglante le prenait; lorsqu’il était ainsi ruisselant de sang, on disait qu’il rendait le sang des Huguenots par tous les pores.

La régente Anne d’Autriche quitta le Louvre, pendant la minorité de Louis XV, pour aller habiter le Palais-Royal que Richelieu avait donné à Louis XIII. Le Louvre, pendant les troubles de la Fronde, servit d’asile à la fdle de Henri IV, femme du malheureux Charles Ier et à sa fille, la jeune Henriette, qui devait épouser plus tard le duc d’Orléans. Cette princesse, dont la mort a été illustrée par les larmes de toute une cour et par l’éloquence foudroyante de Bossuet, ainsi que sa mère furent laissées par le cardinal Mazarin dans le plus grand abandon et le plus complet dénùment. Le cardinal de Retz nous l’apprend dans ses mémoires. La postérité a peine à croire que la femme du roi d’Angleterre et la petite-fdle du roi Henri IV, aient manqué d’un fagot de bois pour se lever au mois de janvier, dans ce Louvre où leur père et leur grandpère avaient rendu le dernier soupir.

Louis XIII est le dernier roi qui ait passé sa vie au Louvre. Après lui l’ancien palais de Philippe- Auguste et de François Ier demeura veuf de la Royauté.

On sauvegarda le Louvre pendant le siège avec tout ce qu’il contenait de merveilles, mais la Commune le 24 mai, lui fit courir les plus grands dangers,

le feu qui dévorait les Tuileries menaça de le consumer. Le Musée allait se trouver atteint ; la Bibliothèque avec ses inappréciables richesses fut seule brûlée. Au siècle dernier, la partie inachevée du Louvre était devenue une espèce de cour des miracles et de lieu d’asile pour les voleurs, les truands en guenilles; les rues étaient immondes, noires de boue, suant l’humidité, inconnues du soleil, hantées par le AÛce, la crapule et le crime. On ne soupçonne pas à quel point Paris était hideux dans ce lacis de ruelles qu’on a oubliées, et qu’on croirait n’avoir jamais existé si les anciens plans de Paris n’en taisaient loi.

La génération actuelle n’y croirait pas, tant le bien fait vite oublier le passé.

Le Louvre était en outre une sorte de rempart infranchissable, (pii barrait le passage aux piétons et aux voitures allant de la rue Saint-Honoré au faubourg Saint-Germain. Il faut un effort de mémoire pour se rappeler ce dédale de rues et de masures incohérentes <pie pouvait seul purifier le marteau du démolisseur. Qui se souvient aujourd’hui de la rue de la Bibliothèque, des filles Saint-Thomas du Louvre, des Orties, du Doyenné, où logeait la Gazette de France, de la rue Saint -Nicaise ou en l’an 1800 éclata une machine infernale, vers sept heures du soir, un moment après le passage du premier consul Bonaparte, qui se rendait à l’Opéra.

On regardait l’achèvement du Louvre comme une chimère, et la question de la démolition fut sérieusement discutée en plein conseil des ministres sous le cardinal Fleury.

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La réunion définitive du Louvre aux Tuileries fut décrétée après le 2 décembre. Cinq campagnes suffirent pour terminer le plus immense travail qui ait jamais étonné le monde. C’est pour le règne de Napoléon III une grande gloire d’avoir mené à bonne fin cette œuvre colossale. Commencer n’est rien, finir est tout. Il était beau de terminer l’édifice ébauché par Philippe-Auguste, Charles Y, Lrançois Ier, Henri IV, Louis XIV, Napoléon 1er, et clore ainsi le socle de ce poème de pierres signé des noms les plus illustres de la monarchie. Dans quelques siècles on parlera de l’achèvement du Louvre comme on parle de la Rome d’Auguste. Le voyageur qui visite le Colisée s’inquiètet-il de savoir si le César qui l’a construit n’a pas grevé le budget de la ville ?

Supposez le contrôle, le Louvre ne s’achevait pas. Rappelez-vous l’hôtel de Nantes, cet ilôt insolent, qui sous le règne de Louis-Philippe, demeura debout plusieurs années, sur la place du Carrousel, comme pour narguer les Tuileries. Le despotisme a parfois du bon; l’esprit des assemblées est trop restrictif : sous prétexte de tout contrôler, il entrave tout.

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