LES ARÈNES DE LA RUE MONGE
Partout où passèrent les Romains la première chose qu’ils bâtissaient était un amphithéâtre. Chaque ville importante avait le sien ; c’était une fureur, ils ne pouvaient s’en passer. Les amphithéâtres étaient nombreux clans notre pays ; ils s’appelaient arènes, du mot latin arena , qui veut dire sable, parce que le sol de la scène était couvert de sable. Elles étaient destinées aux combats clés gladiateurs et des hôtes féroces, le sang humain y coulait pour le moins aussi souvent ([ue celui des animaux.
Il est incontestable qu’il y avait dans le deuxième siècle de notre ère, à Lutèce, un amphithéâtre de ce genre. On savait que le plateau et les pentes du lucotitius , montagne Sainte-Geneviève, étaient peuplés de villas ; on savait qu’une importante ruine gallo-romaine existait sur le versant oriental de cette montagne ; '1’emplacement en était vaguement connu. Au printemps de 1870, lorsque pour tracer et niveler la rue Monge, on dut creuser une partie du sol à douze
mètres de profondeur, on découvrit les restes de cet amphithéâtre.
L’événement fit beaucoup de bruit en son temps ; l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, la Société d’archéologie, la Société de numismatique s’émurent particulièrement de cette découverte. Au nom de la science etde l’histoire, ces sociétés réclamèrent la conservation de cette ruine historique ; elles adressèrent à cet effet une pétition à la Chambre des députés. Le 12 mai 1870, M. Lafond de Saint-Mùr, député, aujourd’hui sénateur, se fit à la tribune l’écho de cette manifestation ; il interpella le Ministre des Beaux Arts. 11 exprimait le vœu qu’on acquit les terrains occupés par les arènes, à l’aide du concours de l’Etat et de la ville de Paris. Mais leur conservation nécessitait une dépense d’environ 300,000 francs ; le corps législatif, le président du conseil, Emile Olivier, le préfet de la Seine M. Chevreau et sa commission municipale ne voulurent rien entendre. Ils assumèrent la responsabilité de déchirer la première page de l’histoire de Paris.
Les fouilles devenaient tous les jours de plus en plus intéressantes. La foule alla les visiter ; un grand nombre de savants, d’archéologues, de numismates, d’historiens, de journalistes se rendirent aux arènes ; tous manifestaient le désir de voir conserver ces débris. Ce vœu était secondé par la presse parisienne de tous les partis ; des organes de la presse étrangère même prirent part à ce débat et se prononcèrent pour l’acquisition des arènes.
La fatale déclaration de guerre du 1 5 juillet vint
détourner l’attention. L’année terrible allait s’ouvrir, la question fut momentanément abandonnée ; elle fut reprise vers 1882. L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, la Commission des monuments historiques de Paris déclarèrent, de la manière la plus nette, que ces grands débris intéressaient au plus haut degré l’histoire nationale et l’archéologie. Le cirque mesurait 127 mètres de diamètre et pouvait contenir vingt mille spectateurs. Les arènes sont le plus ancien monument de Paris ; elles ont précédé de deux siècles au moins la construction des Thermes de Julien. Les rois mérovingiens y donnèrent des fêtes après les Césars. Si elles sont, restées ensevelies dans un oubli vingt fois séculaire, c’est qu’elles furent détruites au moment de l’invasion générale de la Gaule par les barbares en 406.
Le 24 juillet 1882, au moment où le sort des arènes allait se dérouler devant le Conseil municipal, notre historien national, Henri Martin, priait le président du conseil municipal de vouloir bien faire entendre son dernier appel à ceux qui pouvaient assurer à la postérité la conservation de cës ruines. La disparition de ces précieux restes causerait aujourd’hui des regrets plus profonds qu’à l’époque où l’on perdit l’occasion d’acquérir l’autre partie de l’amphithéâtre, aujourd’hui recouverte mais non détruite. Ce serait un triste souvenir que notre temps léguerait à l’histoire ! M. Victor Duruy, le grand ministre de l’empire, disait que la destruction de ces arènes serait une honte pour Paris aux yeux de l’Europe savante. Victor Hugo, à son tour, adressait au conseil municipal la lettre sui-
DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE
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Arante : « Il n’est pas possible que Paris, la ville de l’ave- » nir, renonce à la preuve évidente qu’elle a été la » ville du passé : les arènes sont un monument uni- » que, le conseil municipal doit les conserver à tout » prix ».
La discussion s’ouvrit au conseil municipal dans la séance du 30 juillet 1883 (Bulletin officiel de la ville de Paris). MM. Cernesson, Aristide Rev, de Labrousse plaidèrent avec la plus vive énergie l’acquisition du terrain des arènes. Il est vrai, dit M. de Labrousse, que « cette fois encore le gouvernement se réserve ; » celui de 1870 était hostile, celui de 1883 estbienveil- » lant, mais sa bienveillance se traduit surtout en » paroles. Vous ne laisserez pas périr pour cela les » arènes ; vous montrerez une fois rie plus que lors- » qu’il s’agit de l’enseignement rie sciences, d’art, » Paris n’a besoin de l’appui de personne et qu’il sait » lui- même faire ses affaires. »
M. de Labrousse, en mentionnant mon discours en 1870, au corps législatif, voulut bien déclarer qu’il n’était que juste de -faire honneur «à M. Lafond de Saint-Mùr, d’avoir été le premier initiateur d’une acquisition qui a passionné le monde savant.
L’acquisition des terrains renfermant les arènes de Lutèce fut votée moyennant la somme de 1,200,000 fr.
On s’est un peu ému dans le monde des archéologues et des amis des vieux souvenirs parisiens de l’état d’abandon des arènes de Lutèce ; cette situation ATa se modifier.
Le comité des arènes, qui compte parmi ses membres de hautes personnalités de la science et de l’art.
comme Victor Duruy, Bertrand, Charles Robert, de Loche, veillent à la transformation des arènes en un square à la fois pittoresque et instructif. Lorsqu’elle sera faite, les arènes deviendront une promenade des plus attachantes en meme temps qu’un musée dans lequel, à côté des objets de l’époque gallo-romaine découverts lors des fouilles, seront groupées les épaves du vieux Paris qu’on découvre tous les jours. .