LES THERIY1ES DE JULIEN
Sur la pente clu coteau de Sainte-Geneviève, (anciennement Lucotitius), s’élèvent d’antiques débris dont le caractère imposant ne manque jamais de frapper ceux qui les aperçoivent ; ces débris sont connus sous le nom de thermes de Julien. Constance Chlore qui séjourna pendant quatorze ans dans la Gaule fit élever ce palais.
Le mot therme désignait à Rome des édifices contenant des salles de bains chauds. N’était- il pas naturel, qu’au moment où Diôclétien couvrait le Quirinal de thermes gigantesques, Constance Chlore, son collègue, cherchât à rivaliser avec lui de splendeur et de magnificence dans les solitudes transalpines? Les thermes de Lutèce rappelaient donc les thermes de Rome, ce fut le même luxe, la même grandeur. Rien n’avait été épargné pour faire du palais des thermes une résidence vraiment splendide, accompagnée de salle de jeux, de salle de théâtre, d’appartements ornés de colonnes, de statues, de peintures, de vastes jardins. Ceux-ci s’étendaient jusqu’à la plaine appelée plus tard
le Pré aux Clercs et jusqu’à la Seine. Un aqueduc allait leur chercher des eaux saines et pures jusqu’aux sources du Rungis, à trois lieues de Paris, au lieu où il prit le nom d’Areueil. Lorsque l’architecte de la reine Marie de Médicis, Salomon Rebrosse, construisit l’aqueduc moderne qui alimente le palais et le jardin du Luxembourg, il choisit à peu près le même tracé que celui qu’avaient choisi les Romains.
Les Romains étaient un singulier peuple ; ses soldats étaient des ouvriers infatigables qui dotaient les peuples vaincus de temples, d’aqueducs, d’amphithéâtres et de routes. Lutèce, la cité des Parisiens, eut un palais impérial pareil à ceux de Rome et de Constantinople. Pendant leur domination qui a duré 500 ans, ils ont couvert la Gaule de routes, d’aqueducs, de palais, d’amphithéâtres. Partout où ils allaient et ils allèrent fort loin, dans les pays les plus divers et les populations les plus différentes, ils restaient Romains. Ils vivaient, ils s’habillaient, ils s’amusaient, ils bâtissaient à la romaine ; ils bâtissaient en Gaule ou en Bretagne absolument comme en Afrique, en Syrie, comme en Italie.
L’ouverture du boulevard Saint-Germain et des démolitions intelligentes ont rendu les thermes de Julien très accessibles à l’examen des curieux. Ces ruines majestueuses consistent dans une grande voûte de quarante pieds de hauteur, construite en briques superposées et avec un ciment indestructible. Les Romains bâtissaient pour l’éternité. La voûte se dresse fièrement au-dessus d’une salle immense, qui n’a d’autre ornement que la proue d’un navire. Quelque
DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE
nue et dépouillée qu’elle soit, la solidité et la merveilleuse hardiesse de cette voûte, sont empreintes d’une grandeur mâle et sévère. Cette salle sur laquelle ont passé déjà quinze siècles, commande l’admiration et le respect. La salle des bains froids s’appelait le frigidarium et celle des bains chauds le tepidarium. L’emplacement qu’occupait la piscine est encore reconnaissable et l’on peut voir les, restes des canaux pu conduisaient l’eau dans les baignoires.
Julien, ce sage empereur, que des historiens partiaux ont si injustement flétri du nom d’apostat, habita les thermes après son grand-père Constance Chlore, et il a raconté son séjour dans son Misopogon ; il y passa l’hiver de 359 à 360. Ce fut aux thermes pie l’armée vint le saluer Auguste. Dans son Misopôgon, Lutèce est remplie de notions intéressantes sur l’état de Paris ; c’est le premier ouvrage publié :lans une ville qui devait enrichir les lettres de tant [le chefs-d’œuvre.
Après la destruction de l’empire, l’édifice encore intact fut habité par les rois francs jusqu’au sixième siècle. Les rois capétiens habitèrent le palais de la cité.
Les invasions normandes ruinèrent engrande partie les thermes ; sous Philippe- Auguste, les vieilles constructions qui en dépendaient furent morcelées et vers la fin du quatorzième siècle les ruines du palais furent vendues à Pierre de Chalusse, abbé de Cluny. A la révolution les ruines furent aliénées à des particuliers qui, sans se soucier de l’histoire, installèrent un jardin sur la voûte. La ville de Paris n’entra en possession des thermes que sous le règne de Louis-Philippe.
Telle est cette ruine, auguste relique de Paris du quatrième siècle.
Quand je passe devant ce géant de pierre qui a vu, témoin impassible, s’élever et tomber presque tous les monuments de Paris, dont après les arènes de la rue Monge, il est le doyen, ma pensée s’échappe. Elle se reporte 1500 ans en arrière, au temps où ces murs en ruine resplendissaient dans tout l’éclat de leur nouveauté. Tout un monde se recrée dans mon esprit, le palais de Julien se relève, les salles, les jardins se peuplent de nouveau, et je revis un instant au milieu de cette société gallo-romaine du quatrième siècle.