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LES BOULEVARDS INTÉRIEURS

Quel admirable spectacle que cette longue suite de boulevards, l’honneur et l’orgueil des Parisiens, qui s’ouvrent à la Bastille et se terminent à la Madeleine. Ils ont été construits sur les anciens remparts de Paris. Ils en suivent toutes les sinuosités; que serait devenu Paris, si Louis XI Y n’avait pas décrété la formation de ces boulevards destinés à devenir la plus belle promenade de l’Europe? Qui croirait que ce mot boulevard ne signifie que jeu de boule. Le peuple de Paris jouait à la boule sur le gazon du rempart qui entourait Paris; le gazon s’appelait le vert, on courait sur le vert. Voltaire prétendait avoir entendu de bons bourgeois disant qu’ils allaient se promener sur le boule vert, et non pas sur le boulevard.

Les boulevards sont le résumé de Paris. Quelle source de vie et de mouvement ! Ils sont, par les produits de l’industrie et de l’art, une sorte d’exposition permanente avant la création des grandes foires internationales; c’est une galerie à ciel ouvert dont les richesses et le prestige se renouvellent sans cesse. Ce

jqu’on disait autrefois du Palais-Royal peut s’appliquer aujourd’hui, avec plus de raison, aux boulevards de Paris. Quand il eut hérité du Palais -Royal, dont la police ferma les jeux et chassa les filles en 1838, la fortune du boulevard fut désormais assurée. Il devint le point de ralliement du globe, le forum où se parlent toutes les langues, le royaume des flâneurs, le centre des affaires, un homme, un prince peut se Taire volontiers le prisonnier de lui-même. C’est une vaste et admirable hôtellerie dont les splendides ressources doivent suffire à tous les besoins, à tous les désirs, à tous les caprices; des cafés, des restaurants, des bibliothèques, des vêtements à la mode, des bijoux, des fleurs, de jolies femmes, des chevaux, des voitures, toutes les délices de la fantaisie qui sait vivre.

Cette longue promenade se divise en plusieurs boulevards et plusieurs quartiers. Chacun a la physionomie qui lui est propre et que lui donnent les mœurs, les habitudes et le genre de vie des habitants. On a pu déserter tour à tour la Place-Royale, le fameux ruisseau de la rue du Rac, le Palais-Royal, les caprices delà mode s’attaquaient aux boulevards ; la frivolité parisienne opérera- 1- elle un nouveau déplacement? Les boulevards ne sont pas encore à l’heure de la décadence.

Le premier, en quittant la place de la Rastille, est le boulevard Reaumarchais; l’hôtel qui lui appartenait a été détruit, il avait abrité longtemps les loisirs dorés de sa vieillesse.

Le boulevard des Filles du Calvaire eut pour fondateur le fameux capucin Joseph du Tremblay que Ri-

clielieu appelait son bras droit et son œil droit, et que s le peuple nommait l’éminence grise. Le boulevard r Beaumarchais est bordé d’un côté par le laborieux ? faubourg Saint-Antoine, cette pépinière de l’industrie 1 parisienne, de l’autre, par le marais ou la petite pro- 1 priété végète, sans toutefois se permettre de pense»! Sur le boulevard des Filles du Calvaire, peu de frin- r gants équipages, plus de vestes que d’habits, collection a de mises provinciales ; en 1792, la Nation supprima le le couvent et confisqua les bâtiments, il n’en reste i plus rien. J le

Le boulevard du Temple, pour conquérir un nom, iji a retrouvé un souvenir qui remonte à autant de siè* ! clés que lui- meme compte d’années. Son nom seul raconte son origine. 11 dit assez que sur son emplacement et sur les terrains adjacents, existait jadis une vaste commanderie appartenant à cet ordre fameux qui tomba en 1312, sous l’action combinée du roi de France Philippe le Bel et du pape Clément Y, Il commence à la place du Château-d’Eau, et se termine à la rue des Filles du Calvaire. Ce boulevard a eu sa célébrité, il était, il y a un siècle, une foire perpé- , tuelle. A vrai dire, l’histoire du boulevard du Temple, c’est l’histoire des théâtres; à Nicolet revient l’honneur d’en avoir le premier établi un : on y jouait des farces italiennes. Les grands seigneurs et les petits abbés, les. talons rouges et les robes noires, les duchesses et les mousquetaires, les marquises, les danseuses de l’Opéra s’y rendaient. On aurait à enregistrer beaucoup de renommées, des gloires qui sont venues y briller et s’y éteindre. Vers le milieu du dix-septième

iècle, le sieur Audinot ouvrit un théâtre de marionœttes, mais le théâtre des enfants leur fut bientôt ubstitué; son spectacle fut très goûté; chez Audinot, ’enfance attire la vieillesse, disait l’abbé Delille. Un talien, nommé Lazari, ouvrit un théâtre qui n’a été ermé qu’en 1860. Que d’autres théâtres, dont on polirait faire l’histoire ! Le mélodrame y régnait en maître, ussi nos pères l’avaient-ils baptisé du nom de bouevard du Crime. Les figures de cire de Curtius attiaient aussi la foule ; le boulevard offrait en tout temps 3 panorama le plus gai, le plus vivant et le plus animé ne puisse présenter la capitale.

En 1820 le joyeux Désaugiers chantait :

La seule promenade qui ait du prix,

La seule- où jç, m’amuse, où je vis,

C’est le boulevard du Temple à Paris.

Au temps de la Régence le restaurant de la Courtille, 3e mot veut dire simplement jardin), était un cabaet fameux où le peuple se rendait le dimanche; les rands seigneurs et les grandes dames s’y rendaient gaiement et y nouaient des intrigues galantes. Au- •efois, les masques qui avaient célébré le mardi-gras, artaient de ce restaurant et opéraient, le mercredi es Cendres, une bruyante descente en voiture. Cette 3ntrée à Paris bien plus curieuse, bien plus vivante ue le cortège du bœuf gras, s’appelait la descente de , Courtille.

C’est sur ce boulevard que se trouvait, dans toute la ureté de son type original, cette physionomie connue a. monde entier, le gamin de Paris, immortalisé par

Gavarni en le touchant de son crayon; on le rencontre partout, mais le boulevard du Temple était son quartier général.

Une excursion de quelques pas sur la gauche, vous conduit au Marché du Temple qui est bien aussi une des curiosités de la grande ville; c’est le bazar du vieux, le magasin de la défroque, le cabinet de toilette de Paris qui se déshabille, l’antichambre de Paris qui se rhabille. Aujourd’hui le boulevard du Temple n’est plus une spécialité. C’est un boulevard comme un autre, une rue de Paris. Il a été décapité de sa partie la plus vivante au profit de la place de la République. J’aime à y chercher de l’oeil les célébrités d’autrefois qui y entretenaient le franc rire et la gaieté. Des an- | ciens théâtres il ne reste plus rien; la pioche a tout nivelé. Nous n’avons plus sur ce boulevard que le j théâtre Déjazet. De tous ceux de Paris, le boulevard du Temple est sans contredit celui qui a le plus perdu aux transformations.

C’est sur ce boulevard que fut commis l’un des plus horribles attentats dont on puisse trouver exemple dans les plus sanglantes pages de l’histoire.

Le 28 juillet 1835, le roi, accompagné de ses trois ! fds, le duc d’Orléans, le duc de Nemours, le prince de Joinville et d’un brillant état-major, devait passer une grande revue de la garnison de Paris et de la j garde nationale massée sur les boulevards intérieurs, depuis la place de la Madeleine jusqu’à la place de la Bastille. Lorsque le cortège arriva à la hauteur de la maison portant le numéro 50, remplacé aujourd’hui par le numéro 42, en face le café Turc, une formidable

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détonation, semblable à un l'eu de peloton, retentit. A ü ce bruit succéda un désordre effroyable, un ouragan humain se précipita sur le boulevard. L’explosion avait ij fait quarante victimes dont quatre officiers généraux.

La machine infernale avait manqué son but, le roi et ses trois fils, qu’elle devait envelopper dans une même hécatombe, étaient miraculeusement sauvés, i Le coup était parti du troisième étage. La garde na- || tionale s’y précipita et trouva le$ débris fumants de | cette machine, composée de vingt-quatre canons reliés | ensemble et obéissant à une seule détente, pouvant s’enflammer d’un seul coup, au moyen d’une traînée de poudre.

Le premier cadavre qu’on releva fut le Maréchal Mortier, duc de Trévise, commandant de la garde nai tionale; vingt batailles l’avaient épargné; il semblait n’avoir plus qu’à jouir du respect et de la reconnaissance nationale.

On arrêta le meurtrier dans la maison voisine. L’explosion l’avait couvert lui-même d’horribles blessures; il fut à grand’ peine soustrait à la fureur du | peuple.

La charge de chaque fusil était quadruple; deux d’entre eux ne prirent pas feu, ce qui sauva le roi. L’assassin se nommait Fieschi; il avait deux complices,

| Morey et Pépin : le premier, bourrelier, absolument fanatique, nourrissait contre les rois une haine profonde; le second était un marchand d’épicerie; son magasin, numéro 1, à l’entrée du faubourg Saint- Antoine, existe encore tel qu’il était. Morey conçut l’idée du crime, Pépin fournit les moyens de l’exécuter.

Il est certain que lorsqu’ils se décidèrent à donner un corps à leur rêverie régicide, ils voulaient faire d’une pierre deux coups, tuer le roi et l’assassin, de façon que le crime restât une sorte de mystère impénétrable.

Pépin déjoua pendant trois mois les recherches de la police. Un triste personnage vint proposer au préfet de police Gisquet, de vendre le secret de sa retraite; on discuta la somme, on s’arrêta à trente mille francs; on lui compta le prix de sa trahison. Le misérable fonda une très importante entreprise qui prospéra et lui permit de faire fortune contrairement au proverbe : bien mal acquis ne profite pas. Aujourd’hui il vit encore, et serre la main à de fort honnêtes gens qui ne se doutent pas du honteux point de départ de sa fortune.

La chambre des Pairs fut érigée en chambre souveraine de Justice. Le 30 janvier 1836 les débats s’ouvrirent. Fieschi, Morey et Pépin furent condamnés à mort et furent exécutés le 15 février.

Le boulevard Saint-Denis va de la porte Saint-Denis à la porte Saint-Martin, et sauf deux monuments, on y chercherait en vain quelque trace du vieux Paris. La porte Saint-Denis, dont l’état de délabrement était complet, a été réparée, elle fut édifiée en 1672 pour célébrer le fameux passage du Rhin par Louis XIY. Le faubourg Saint-Denis est presque aussi vieux que l’antique cité des Parisiens. La rue Saint-Denis vient du Châtelet, c’est-à-dire du berceau même de Paris. Les boulevards Saint-Denis et Saint-Martin sont de vastes artères toujours pleines et tendues, où circule la sève du travail; ces boulevards voient couler à flots pressés le torrent des travailleurs et des industriels.

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ici rien pour Fart, rien pour la fantaisie, mais l’actitivité de la grande ruche humaine.

Ne quittons pas le boulevard Bonne-Nouvelle sans donner un souvenir et un coup de dent à la galette du Gymnase, elle est célèbre dans le monde entier. Il n’y a pas d’établissement dans Paris qui puisse rivaliser avec cette pâtisserie populaire : c’est qu’elle est bonne cette galette feuilletée, beurrée, croquante, tout le monde y mord, trente personnes sont constamment occupées à sa fabrication.

L’église Bonne -Nouvelle s’était d’abord appelée Notre-Dame de Recouvrance en souvenir de l’heureuse journée où Henri IV avait recouvré son royaume, ce n’est que plus tard qu’elle s’appela Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.

Le boulevard Poissonnière doit son nom aux marchands de marée qui le traversaient quelquefois pour se rendre aux balles.

Chaque pas maintenant nous rapproche des splendeurs du vrai Paris. On a appelé le boulevard Montmartre l’antichambre du boulevard des Italiens ; il est le moins long de tous les boulevards, mais, par contre, le plus animé, le plus vivant. Ses nombreux cafés et restaurants, son théâtre, le passage Jouffroy et le passage des Panoramas qui y débouchent, attirent une clientèle qui se renouvelle sans cesse. Le soir c’est un ruissellement de lumières, des étalages de boutiques qui donnent à ce coin de Paris un véritable air de fête ; ce n’est pas par exemple sur cette promenade publique que la vertu est le plus en honneur et ce n’est pas parmi les habitants du boulevard Montmartre que le

prix Monthyon a coutume de se placer; il n’est pas moins brillant pour cela, au contraire. Le boulevard Montmartre est aujourd’hui le centre de Paris : tout converge vers lui, tout y afflue.

Le passage des Panoramas a bien aussi sa curiosité ; les habitants du lieu l’appellent un petit Versailles et ils n’ont pas tort ; il offre aux promeneurs comme un résumé brillant de toutes les richesses, de toutes les merveilles du boulevard. Au nombre de ses devantures ruisselantes de lumière voici celle de Duvelleroy dont le merveilleux étalage arrête et captive les passants. C’est chez lui qu’on trouve ces adorables éventails signés d’artistes de talent. Sa réputation lui vaut une clientèle richissisme, il n’est pas rare de trouver ins- i crits sur les livres de vente de la journée des éventails de trois, quatre, et même cinq mille francs. Si vous êtes connaisseur entrez chez le célèbre artiste! et demandez-lui de vous montrer la riche collection d’éventails fermés qu’il conserve dans un meuble ; il a fallu bien du temps et des recherches pour réunif des objets qui ont tous appartenu à des princesses et à de grandes coquettes des siècles derniers.

Le passage des Panoramas a été ouvert vers 180( sur l’emplacement de l’Hôtel et des jardins du comte Montmorency-Luxembourg.

La rue Drouot est le premier affluent du boulevard des Italiens, voie toute moderne qui, pour bien mai* j quer le début de sa gloire, possède un château pou mairie, l’ancien hôtel Aguado. C’est là que le Figaro ce Times mignon, le seul journal français qui ai réussi à être européen, s’est bâti un palais délicieux

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c’est de ce laboratoire, machiné comme une boite à surprises, que part tous les matins pour la France, pour la province et l’étranger, une copieuse ration d’anecdotes mordantes, de bons mots, de fantaisies imprévues et de révélations incendiaires.

Pour beaucoup de gens le boulevard des Italiens est le boulevard par excellence ; ceux-là mesurent quatre cents pas de la Chaussée d’Antin à la rue Drouot et quand ils ont fini, ils recommencent. On peut appeler le boulevard des Italiens, le suprême des boulevards, comme on dit dans le langage des gourmets le suprême de volaille. Son large trottoir est la plus brillante des promenades, le quartier général de la mondanéité parisienne ; c’est le lieu des rendez-vous le plus cher aux Parisiens et aux provinciaux qu’attirent la richesse et la variété de ses magasins, le nom de ses restaurants, de ses cafés ; son animation est constante, son mouvement incessant ; tout ce qui fait le charme de Paris est résumé dans son parcours.

Asseyez-vous un instant sur une de ces chaises que les promeneurs se disputent par une belle journée, vous verrez défiler, dans un pêle-mêle incroyable, l’agiotage, le journalisme, la politique, la mode, la galanterie, Part, la science, l’aristocratie, toutes les existences de la grande cité ; sur ce boulevard on peut tout dire, tout entendre, c’est le Forum idéal de la ville libre.

Tous les restaurants du boulevard des Italiens font assaut de splendeur, de richesse et d’élégance ; on n’y mange pas pour vivre, on y vit pour manger ; ils ont mérité 3e surnom, dont ils sont fiers, de gour-

mets de l’ univers. Les beaux esprits du boulevard, i sous le premier Empire, avaient mis cette facétie en J circulation : il faut être bien hardi pour dîner chez S Riche et bien riche pour dîner chez Hardy. Aujourd’hui que Hardy s’est retiré, ce dicton n’est plus de mode et la paix est faite entre les deux maisons rivales. Le café Riche a gardé une clientèle opulente et le café Hardy est devenu la Maison Dorée, le palais féerique j consacré au culte de la bonne chère, des joyeuses et élégantes orgies, le temple des soupers fins, des’parties carrées. La Maison Dorée ouvre à la jeunesse, non moins dorée, les portes mystérieuses de ses cabinets I particuliers. C’est là que la truffe exhale son parfum j pénétrant et que le sillery couronne de mousse le bord léger des mousselines, dans les mille et une nuits 1 joyeuses de l’hiver parisien.

Ernest Verdier, figure bien connue des Parisiens, ! l’un des propriétaires de la Maison Dorée, est mort en 1886. 11 avait vu, pendant 45 ans consécutifs, défiler toutes les personnalités mondaines, les célébrités de la littérature et des arts ; dès sa fondation en 1845, N la Maison Dorée fut le rendez-vous de toutes les élé- 1 gances. Le docteur Véron y occupait tout au fond de j la salle une table, où il dînait toujours avec deux ou trois commensaux. Son voisin, le café Anglais, a sa clientèle aristocratique ; les viveurs vont y goûter les raffinements d’une savante cuisine ; elle s’élève à la hauteur d’un principe ; chaque mets y est la dernière | expression du mot final de la science, Que de folies: se sont passées à son grand Seize ! Le café Anglais a J des caves splendides, je les ai visitées ; il y a là des \

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catacombes de vins exquis qui font le tour de deux ou trois rues : on peut y entrer en voiture.

A Paris il y a des restaurants pour tous les goûts et toutes les bourses. Dans certains d’entre eux on se repait. Dans le restaurant du boulevard des Italiens on mange»

On appelait autrefois le boulevard des Italiens le boulevard de Gand, parce qu’il était la promenade favorite des revenants de la seconde Restauration.

Le boulevard des Capucines n’est pas précisément gai. La rue Basse du Rempart est séparée du trottoir par une tranchée profonde, elle tient tout un côté; peu de monde du reste et encore moins de promeneurs. Il s’étend de la rue Caumartin à la rue de la Chaussée-d’Àntin. Il tirait son nom du couvent des Capucines, couvent fort riche, tenant un pensionnat très important, il n’en reste plus rien. Du numéro 37 au numéro 43, des hôtels ont remplacé l’ancien hôtel du Ministère des Affaires Etrangères qui, au moment où éclata la révolution de 1848, était habité par M. Guizot. Le Ministère des Affaires Etrangères devint le prélude de la révolution ; c’est devant sa porte que, dans la soirée du 24 février éclata brusquement le coup de pistolet anonyme qui renversa le trône de juillet. Au numéro 37, au fond de la cour, est la salle des conférences dans laquelle chaque soir des orateurs se font entendre.

Au numéro 14, rive droite, est le Grand Café magnifique établissement dont les galeries s’étendent |sous les salons du Jockey-Club. Les plafonds du Grand Café sont de véritables œuvres d’art. Sur son emplace-

ment et celui de la rue Scribe s’élevait l’hôtel de l’Entrepreneur des bâtiments du roi, chef de la famille Sendrier, propriétaire d’une grande partie des terrains sur lesquels on a édifié le Grand Hôtel des Capucines. Son vaste emplacement a absorbé un grand nombre de maisons qui furent au temps jadis la rue Basse du Rempart ; toute la partie décorative de l’incomparable caravansérail parisien présente, dans l’ensemble de sa construction, un très grand caractère. L’hôtel donne sur la place de l’Opéra et la rue Scribe. Toutes les commodités de la vie y sont réunies. En dehors des chambres et des appartements, dont le nombre s’élève à sept cents, existe un service de salons aux larges proportions, pour les bals, les dîners de corps, les fêtes de charité. Cette maison est devenue le type le plus complet du progrès. Dans ses pave? sont emmagasinées plus d’un million de bouteilles. Pour huit francs on dîne très bien, en bonne compagnie, dans une salle à manger somptueusement dé corée, éclairée admirablement, chargée d’un service aussi riche qu’abondant, où les groupes de statuette en argent pyramident parmi les corbeilles de fleurs On est servi par des garçons en grande tenue.

Lavoie de l’avenue de l’Opéra est la plus rich et la plus fréquentée de Paris ; il faut constater 1 magnificence singulière et l’animation fiévreuse d cette partie de Paris. Le coup d’œil dont on y joui] en se plaçant sur le refuge central de la place de l’O péra est inoubliable. Une foule de voitures qui s croisent et s’enfuient, débouchent de sept voies. L’œ plonge jusqu’au Louvre, et sur les boulevards depu

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la rue Richelieu jusqu’à la rue Royale, et partout on aperçoit de superbes magasins où le luxe le dispute au goût.

En suivant le boulevard des Capucines nous ne pouvons passer sans admirer la serre embaumée de M. Labrousse, véritable jardin d’hiver, avec ses merveilleux bouquets de fleurs naturelles éternellement fraîches ; ils rappellent les vers de Delille :

Tout vous charme à la fois ; là bravant les saisons

La rose apprend à vivre au milieu des glaçons,

Et les temps, les climats vaincus par des prodiges,

Semblent de la féerie épuiser les prestiges.

Autour du Grand Hôtel, dans les magasins qui le ! contournent, se sont établis des négociants qui jouissent d’une légitime renommée ; nous remarquons l’importante parfumerie de Paris, la maison Violet ; elle occupe dans sa vaste usine de Saint-Denis, cent cinquante ouvriers ou ouvrières. Ses produits sont exportés aux quatre coins du monde. La maison Odiot, rue Basse du Rempart 74, un des noms le plus hautement recommandables de l’industrie parisienne. Ce que l’art de l’orfèvrerie a créé dejplus délicat depuis deux siècles, est sorti des mains de ces maîtres argentiers dont 1a. filiation remonte à l’an 1679.

La rue Royale débouche dans le boulevard de la Madeleine qui a l’aspect le plus brillant, la physionomie la plus animée.

Les boulevards sont encombrés de cafés. Je ne sais pas si l’on a jamais compté tous ceux qui s’alignent de la Madeleine à la Bastille, mais je suis sùr que le

nombre en est effrayant. Il est curieux de suivre la progression ascendante de ces établissements d’abord humbles, infimes au point de départ, puis se tapissant par degrés de velours et d’or, décorés avec la magnificence orientale à mesure qu’ils approchent des grands centres de l’élégance parisienne. Un bataillon serré de consommateurs vient, à certaines heures de la journée, s’établir devant les cafés célèbres et se noyer dans la bière, comme Glarence se noyait dans un tonneau de malvoisie. Le Dieu antique c’était Bacchus ; le Dieu moderne c’est Cambrinus.

En 1885 M. Gragnon, préfet de police, prit une mesure qui reçut l’approbation générale. Il débarrassa les boulevards des petites filles qui vendaient des bouquets sur la voie publique et souvent à des heures très avancées de la nuit. Il était démontré que ce prétendu commerce ne servait qu’à déguiser la mendicité, et ce qui était plus grave la prostitution. Par les temps chauds, dès que Paris s’allumait, les petites filles s’abattaient comme une nuée sur les terrasses des cafés du boulevard ; elles allaient de table en table, la mine hardie, offrant aux consommateurs en mal de digestion, avec les fleurs de leur panier, la fleur de leur perversité précoce.

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