LE PALAIS-ROYAL
Il y a des monuments qui se recommandent à la fois et par les souvenirs et par leur magnificence, tel est le Palais-Royal.
Quand je parcours ses galeries presque solitaires, les fantômes des temps anciens m’apparaissent, j’ai la sensation de la vie morte et du mouvement disparu. Le cardinal de Richelieu avait fait édifier le petit Luxembourg, mais quelque luxe qu’il eût apporté dans la construction de cette demeure, elle ne pouvait cependant être appelée que du nom d’hôtel.
Richelieu voulait avoir un palais ; le petit Luxembourg n’était pas digne d’un ministre qui avait toute j la puissance d’un roi. 11 fit élever pour lui près de la porte Saint-Honoré, sur l’emplacement des hôtels de Mercœur et de Rambouillet, ce célèbre Palais Cardinal, qui sous un nom ou un autre, devait rester jusqu’à nos jours une des merveilles de Paris et donna à sa nièce, la duchesse d’ Aiguillon, le petit Luxembourg.
Parmi les grandeurs du Palais-Royal était une salle de spectacle ; c’est sur ce théâtre que Richelieu fit représenter sa tragédie de Mirante. Dans son orgueil, il la plaçait bien au-dessus du Cid. Sous Louis XIV la foule vint y applaudir Molière, elle l’applaudissait encore le 17 février 1675. Molière jouait ce jour-là le rôle du malade imaginaire; à l’intermède du dernier acte il dit à Baron: j’ai un froid qui me tue. Baron lui donna son manteau pour le réchauffer, il fit 'avancer ses porteurs qui le conduisirent chez lui ; une heure après, le sang qu’il vomissait l’étouffa.
Après la mort de .Molière le théâtre du Palais-Royal fut consacré à l’.opéra. Les opéras de Lulli et de Rameau y firent longtemps fortune. Détruit par des incendies en 1764 et 1780, il fut reconstruit et devint avec T aima, le théâtre classique de la littérature française.
A sa mort .en 1639, Richelieu fit don de son palais au roi dont il avait fait son esclave. Anne d’Autriche vint presque aussitôt l’habiter avec la cour et ses deux fils Louis XIV et le duc d’Anjou. Le séjour qu’elle y fit, qui ne dépassa pas le temps de la jeunesse de Louis XIV, suffit néanmoins pour que la demeure de Richelieu prit à jamais le nom de Palais-Royal. Ce séjour fut d’ailleurs marqué par de grands événements, notamment par l’arrestation de Broussel/et les barricades qui en furent la suite. La longue procession des magistrats du Parlement qui vinrent solliciter de la reine l’éloignement du prisonnier, la forcèrent à quitter Paris et à se réfugier à Saint-Germain.
Le duc d’Anjou épousa la célèbre Henriette, petite-
fille d’Henri IV. Louis XIV comprit le Palais-Royal f dans l’apanage du duc d’Orléans.
En 1786, sous le Rue de Chartres (Philippe Egalité), j 1 le Palais-Royal fut l’objet d’immenses travaux qui en oi modifièrent complètement l’aspect. Les galeries furent reliées entre elles, c’est là ce qui amena la déprécia- li tion des beaux hôtels de la rue des Bons-Enfants. La i construction des galeries leur fut fatale. Ces hôtels il avaient leur vue sur le jardin, on leur laissait à la { I place le fangeux horizon des rues de Valois, Montpensier, beaujolais , c’était assez pour mettre en fuite j les gens de qualité. La plupart de ces hôtels sont devenus des maisons de commerce ; au lieu de l’air du jardin, on n’y respira plus que les émanations d’une rue infecte et les parfums des restaurants.
Le Palais- Royal devint le centre de l’animation, la véritable capitale de Paris. Sous le Régent il fut le ; siège du gouvernement : c’est là qu’il donnait à ses intimes, à ses roués : le duc de Rrancas, le duc de ! Rroglie, le comte de Nocé, le marquis de Canillac, ces fameux soupers présidés par mesdames de Parabère, de Phalaris, de Phalerne, etc., où l’emportement du plaisir prenait souvent les proportions des débauches ! césariennes. A partir de dix heures le Régent se renfer- j niait là avec ce personnel ; une fois les portes closes, j Paris pouvait brûler, la France s’engloutir, le monde crouler, il y avait défense absolue de venir le troubler.
Ce fut dans le jardin du Palais-Royal que le 13 juillet 1789, Camille Desmonlins, monté sur une table, harangua la foule et lui distribua des feuilles vertes, ! en signe de ralliement, pour la grande insurrection j
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qui devait devenir aboutir le lendemain à la prise de la Bastille. A partir de ce jour le Palais-Royal fut un club en permanence, on y débita les nouvelles vraies ou fausses qui exaltaient les esprits, on y fit des motions patriotiques. On put y voir madame Roland au bras de Barnave, parée des trois couleurs, ivre d’enthousiasme et d’illusions ; elle demeure une expression i de la physionomie du Palais-Royal dans la période de 1789 à 1790.
L’horizon s’assombrit, le Palais-Royal continua à lêtre le forum de la révolution. Dans cette phase de la {fermentation révolutionnaire il fut le théâtre des ! passions les plus exaltées et quelquefois de sanglantes j tragédies. C’est dans la salle du restaurant Février, situé à peu près sur Remplacement de la maison [occupée par le petit Véfour que le 20 janvier 1793, le jour même delà condamnation de Louis XVI, le i garde du corps Paris tua d’un coup de sabre le conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau. Poursuivi ipar la foule, le meurtrier se fit sauter la cervelle dans le jardin.
Le premier café du Palais -Royal avait été fondé en 1749. Là se réunissait une société choisie d’écrivains, d’artistes, d’hommes du monde ; là Horace Yernet [[peignit la fameuse hirondelle ; il semble que l’oiseau de bon augure ait porté bien longtemps bonheur à la Kmaison, car tous les propriétaires y firent fortune.
Le café de la Régence , forcé par les démolitions de jdéguerpir du rez-de-chaussée qu’il occupait au delà [ de la place du Palais-Royal s’est réinstallé en face, javec son ancienne réputation qu’il tient des souvenirs
de Diderot, de Jean-Jacques Rousseau, de Robespierre, de Philidor, le grand joueur d’échecs.
Tous les magasins du Palais-Royal sont consacrés 1 aux objets de luxe et aux brillantes superfluités, ‘toutes ces vitrines sont éblouissantes. Il ;
Lorsque le prince, que le peuple devait mettre sur i le trône en 1830, revint de l’exil en 1814, et qu’il se présenta pour la première fois au palais de ses pères, . le suisse, qui portait la livrée impériale, fit beaucoup de difficultés pour le laisser entrer. Mais lorsqu’il le vit tomber à genoux et baiser la marche du grand escalier, il reconnut à l’émotion de celui qu’il avait pris pour un étranger, que c’était le Duc d’Orléans.
En 1830 le Duc d’Orléans donna dans ses apparte- i ments un bal splendide à son beau-frère, le roi de Naples François Ier. Charles N y assista avec le dau- ® phin et la duchesse de Berry. Mais l’inquiétude, occasionnée par les envahissements continuels du pou- ! voir, fermentait alors sourdement et on entendit circuler les mots célèbres : C'est bien une fête napolitaine, car nous dansons sur un volcan.
Devenu roi, Louis-Pbilippe fit construire la grande! galerie vitrée étincelante de marbre et d’or ; par sor éclat et sa grandeur elle peut figurer parmi les monuments de la capitale.
Pendant cinquante ans le Palais-Royal a joui d’une] réputation universelle ; il a été la kermesse, le lu panar, le paradis matériel, l’émerveillement de l’Europe.
Les célibataires logés au Palais-Royal y passai en \ leur vie. Il était reconnu en effet qu’il n’est pas ui (
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besoin, un luxe, une fantaisie, un caprice, une passion qu’on ne pût satisfaire dans l’enceinte du palais. Il était une ville dans la ville.
Sous l’Empire, la vogue du Palais-Royal ne fit que s’accroître ; aux sans-culottes avaient succédé les culottes de peau ; après chaque campagne les héros de l’Epopée Impériale venaient se reposer ou se fatiguer dans les délices de cette Capoue. Pendant la Restauration, il fut pour Paris ce qup l’Agora avait été p'our Athènes, ce que le Forum avait été pour Rome ; le Boulevard d’aujourd’hui n’est qu’une ombre banale de ce qu’était le Palais-Royal d’alors. Il a été la grande foire des vices où l’univers a passé ; où se (coudoyait, où se heurtait, tout un monde interlope de (joueurs, de libertins, d’hommes cherchant des femmes, de filles cherchant des hommes. Là le plaisir, lia misère, l’orgie, la faim, le crime, la ruine, les par- Iticularités parisiennes, les naïvetés provinciales, des I codeurs en guenilles comme Chodruc Duclos, le Diol^ène de cette Athènes pourrie, vivaient dans la plus I donnante des promiscuités. On y comptait dix-huit j liaisons de jeux, vingt cafés, quinze restaurants, sans ; larler des bals, des concerts, des divertissements de oute nature. Avec ses deux théâtres, ses magasins lîtincelants, avec la verdure égayante des arbres de ton jardin et les fleurs de ses parterres, le Palais- Royal offrait un ensemble incomparable.
L’époque des deux invasions fut son âge d’or. Les >fficiers étrangers affluaient dans tous les établissenents ; les économistes affirmèrent qu’ils laissèrent \ lans les restaurants, les cafés, les maisons de jeux,
et les industries annexées une bonne partie des millions que la coalition avait imposés à la France à titre de contribution de guerre.
Voir le Palais-Royal et mourir! tel était le vœu de l’Europe. Deux événements précipitèrent la déca- I dence du Palais-Royal : les locataires des galeries se j laissèrent persuader, que les promenades des filles j publiques le souillaient et en éloignaient les honnêtes J gens ; ils pétitionnèrent, leur vœu fut exaucé, les 1 filles en furent expulsées.
Le 31 décembre 1836, à minuit, on ferma les jeux, et avec le dernier tour de la roulette expira la fortune du Palais-Royal, il était dépouillé des vices qui faisaient sa réputation. Le public émigra vers les Boulevards. Quand on parcourt ces galeries, toujours y à moitié désertes, on ne se douterait pas que la vie I, d’autrefois avait atteint là son maximum d’intensité.
Aujourd’hui, ce n’est pas le calme mortuaire de la Place-Royale, ou de cette rue de l’Àncienne-Gomédie que tout Paris jadis remplissait de tumulte et de mouvement ; la vie y subsiste encore mais elle semble somnolente et lourde. Dans ces derniers temps beaucoup de plans ont été proposés pour rappeler à la vie cette Pompéia ensevelie dans l’oubli ; vaines tentatives ! Semblables aux fleuves, les foules ne remontent pas à leur source, le Palais-Royal s’en va comme d’autres puissances s’en sont allées.