LA PLACE ROYALE AUJOURD’HUI PLACE DES VOSGES
La Place [Royale, est une des plus belles, des plus intéressantes de Paris. Le coup de lance du régicide Montgommery fit cette place ; le Palais des Tournelles, une des merveilles du vieux Paris, à jamais regretté par les archéologues, ne fut plus pour Catherine de Médicis, après la mort d’Henri II, qu’une masure sinistre et désolée. Elle ordonna sa démolition, la France perdit son Alhambra. Sully suggéra à Henri IV l’idée d’y établir une grande place. Autour d’un préau s’élevèrent trente-six pavillons de briques et de pierres, construits sur un modèle uniforme qui fut à la mode sous Henri IY. Le coup de couteau de Ravaillac l’empêcha de terminer son œuvre. La Place Royale ! ne fut achevée que sous Louis XIII.
Un paysan du Languedoc Claude Chariot, qui devint un riche financier, fut le principal constructeur de la place. Le peuple donna son nom à une rue qui l’a conservé ; ce nom avait une allure plébéienne qui lui allait; la ville a consacré ce baptême populaire. Le Marais, dont la ruine des Tournelles avait fait une
nécropole renaquit ayant une âme nouvelle. La Place y Royale devint le plus brillant quartier de Paris. C’est à cette place que l’on a le mieux vécu il y a deux cents ans. Ces pavillons furent habités par l’élite de la no- ji blesse, par la haute magistrature. Les d’Aligre, La jl Rochefoucault, Lesdiguières, les beautés à la mode, madame de Longueville, madame de Sablée, etc., j etc., attirèrent à la Place Royale la jeunesse dorée de 1' Paris. Dans les temps de pluie, la Place offrait aux |u promeneurs un abri sous ses arcades; dans les beaux S[ jours les jeunes gentilshommes y exhibaient leurs L fraises les plus excentriques, les dames y étrennaient j leurs plus extravagants vertugadins. Les gens de quai I lité, en revenant des petits levers de la cour, se trou- j vaient là. A cette époque la Place Royale a été le $ centre de la politesse, de l’urbanité française. Que de 1 personnages illustres en tous genres ont habité ces 1 beaux pavillons! C’est en se promenant sous leurs ga- 1 leries que Descartes, causant avec Pascal, lui suggéra I l’idée de ses belles expériences sur la pesanteur de Pair. C’est là aussi qu’un soir, en sortant de chez madame de Gué mé née, le mélancolique de Tliou reçut la I confidence de la conspiration qui devait le mener à | l’échafaud. Le pavillon de Rohan a été occupé long- 1 temps par le duc de Rohan, l’un de nos grands généraux et le plus grand écrivain militaire de son siècle.
Marion Delorme, quoique courtisane, n’en était pas moins une femme de bel esprit et de bon ton. Elle passa une partie de sa vie galante dans le pavillon n° 6 que le duc de La Meillerai lui avait acheté. C’est dans cet hôtel, nous dit Tallemant des Réaux, qu’elle .
DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE
mourut eu 1650. La célèbre Rachel est morte en 1858 dans le voisinage de ce pavillon, au n° 9.
Tirer l’épée pour une bagatelle était devenu l’accompagnement obligé des bonnes manières, et comme la galanterie avait ses élégants, les duels avaient leurs raffinés. En quelques années, plus de deux mille gentilshommes périrent dans des combats particuliers. On se battait sur cette Place à toute heure de la journée. Ces duels en plein jour étaient d’autant plus fréquents, que les balcons et les fenêtres des hôtels se I garnissaient de spectateurs et de spectatrices comme pour une représentation théâtrale, dès que deux adversaires avaient mis l’épée à la main.
Ces sanglantes rencontres mirent ce coin de Paris à la mode; on ne pouvait se couper la gorge ailleurs que là. On y faisait assaut de vanité et de fanfaronnade. Là furent tués les mignons d’Henri III; ils furent inhumés dans l’église Saint-Paul. Henri III leur fit élever un magnifique mausolée. Le chroniqueur Pierre de l’Etoile, appela l’église le sérail des Mignons.
Richelieu voulut s’opposer à cette épidémie de duels qui décimait la noblesse; il fit rendre son édit terrible qui les punissait de mort; le duc de Montmorency Bouteville brava l'édit, il se battit avec Russy d’Amboise et tua son adversaire. Le duc fut condamné à mort, et décapité malgré la protestation de toute la noblesse.
Le duel le plus célèbre fut celui de Coligny et de Guise, tous les deux jeunes et braves. On prêta au duc de Guise un mot qui répandit sur cette scène une grandeur inattendue; en mettant l’épée à la main
Guise dit : « Nous allons vider les anciennes querelles j » de nos maisons; on verra quelle différence il faut » mettre entre le sang de Guise et celui de Coligny. » Celui-ci mourut deux jours après des suites de ses j blessures. L’issue de ce duel eut, dans Paris et en j France, un retentissement terrible et demeura quelque temps l’entretien des salons. Coligny avait soupiré longtemps pour madame de Longueville; on raconta qu’au moment de la rencontre elle était chez la du- j chesse de Rohan et que là, cachée à une fenêtre der- I rière les rideaux, elle avait vu le dramatique duel et son dénouement tragique.
Derrière ces fenêtres, ces volets fermés, nous lisons à chaque pas : Cy-git ; sur cette Place est venue la foule des seigneurs, des poètes, des politiques, des ; belles dames, des amoureux. Que de rendez-vous galants, que de tournois d’amour, de fins coups d’épée, on pourrait évoquer!
En 1682, un courant irrésistible, créé par la translation de la cour à Versailles, attira l’élite sociale vers l’ouest de Paris. Le faubourg Saint- Germain, le faubourg Saint-Honoré se peuplèrent des émigrés de la Place Royale. Le Marais changea de caractère, il devin! j le refuge de la bourgeoisie. Le cœur de Paris cessa df battre à la Place Royale.