LA CITÉ: SES ÉCOLES AU TEMPS DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX ET D’ABÉLARD
Au onzième siècle appartiennent les écoles et le développement intellectuel. Indépendamment des écoles organisées par Charlemagne dans les évêchés, dans les monastères, il s’en créa de tous côtés d’indépendantes. Le délaissement de Paris par les rois carlovingiens avait aidé à leur extension ; elles s’étaient faites plus libres ; quand un maître, qui s’était acquis de la réputation, trouvait un logis convenable, il y avait toujours assez de jeunes gens avides d’apprendre pour remplir la salle.
L’abbaye de Saint-Victor fut une des plus puissantes de Paris : le terrain sur lequel était son église, son cloître et son jardin, s’étendait sur l’emplacement occupé aujourd’hui par la balle aux vins.
En 1208 Guillaume de Champeaux se retira avec quelques-uns de ses disciples dans l’abbaye, et y créa une école qui devint illustre ; Paris se remplit de milliers d’écoliers venus de tous les points du royaume et des pays voisins. Le nombre des étudiants fut tel,
que malgré l’activité des maçons et des charpentiers, on trouvait difficilement à les loger. Un jour cependant, un homme charitable eut, l’idée de procurer le vivre et le couvert à cette bohème polyglotte ; il se nommait Robert de Sorbon ; il fonda le premier collège qui prit à son tour le nom de Sorbonne.
Onappelaitce quartier le Quartier latin, parce qu’en entrant au collège l’écolier recevait la consigne de parler latin, en classe ; il fallait bien après tout une langue commune à tous ces étudiants cosmopolites, sous peine de voir renouveler l’expérience de Babel .
La gloire de Guillaume de Champeaux fut bientôt éclipsée par celle de Pierre Abélard, son élève, peu après son rival ; il ouvrit son école dans l’enclos du cloître de Notre-Dame. Sa réputation attira un si grand nombre d’étudiants, que la salle ne fut plus assez v aste pour contenir la foule de ses auditeurs. Il parla eu plein air ; il conduisit ses admirateurs sur la place Sainte-Geneviève, à la base de la tour Clovis qui subsiste encore. Rien ne peut donner une idée de l’aftluence qui suivait Abélard dans ses leçons, où la liberté de la pensée humaine revendiquait ses droits pour la première fois ; il entraînait tout un peuple après lui. Dans sa chaire vinrent pour l’écouter deux papes, trente évêques, vingt cardinaux. Qu’on se figure en un seul homme le premier orateur, le premier philosophe, le premier poète, le premier musicien de son temps, Antinous, Cicéron, Pétrarque, Schubert, on comprendra la popularité d’Alébard, à cette première période de sa vie. Héloïse, la première femme de son temps par la grandeur de l’intelligence, voyait un dieu
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dans le plus beau et le plus renomme des hommes de son siècle. Abélard suscita un prodigieux mouvement des esprits. Tout ce qu’on enseignait dans les écoles des cloîtres et des abbayes il le renversa et le pulvérisa ; il livra une vraie bataille, la bataille des vieilles idées contre les idées nouvelles, il démolit pierre par pierre leur prétendue science. Le clergé alla chercher ses docteurs les plus célèbres, mais ceux-ci dès qu’ils furent devant lui, comme Guillaume de Champeaux, ne trouvèrent rien à dire. Les persécutions commencèrent; on le força à se taire, l’Eglise triompha. Après sa mutilation, le vengeur de l’Eglise, saint Bernard, le lit condamner à une réclusion perpétuelle à Cluny. Les pèlerins de toutes les parties du monde vinrent assiéger ses portes, le nom d’Abélard, le premier champion de la liberté dépensée, grandit de jour en jour ; il porta successivement les noms de Rabelais, de Descartes, de Rousseau, de Voltaire.
En 1849 j’ai vu jeter à terre la maison d’Abélard, longtemps respectée. Au numéro 9 du quai Napoléon, on a construit une jolie maison sur Remplacement de la maison du chanoine Fulbert, oncle d’Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, numéro 1 1 ; elle est ornée de médaillons d’Héloïse et d’Abélard, une plaque commémorative y a été placée. On y lit ces mots : Maison habitée par Héloïse et Abélard, 1118, reconstruite en 1849.
Je me rappelai qu’ Abélard passait chaque jour devant la maison du chanoine en revenant de professer et de ravir des multitudes. J’ai vu la petite tourelle où Héloïse guettait son retour. Que de poésie et d’i-
vresse dans cette chétive maison où Abélard et Héloïse, sous prétexte d’études, vaquaient sans cesse à l’amour.
Les chaires des écoles étaient le forum, la presse, la tribune de ce temps. L’Europe était alors un pays de liberté, chacun allait s’instruire où il voulait, et toutes les nations se donnaient la main dans les universités.
11 y avait à Cologne, en 1245, un dominicain d’un génie si remarquable, que son siècle lui a donné le nom de grand. Exercé dans les mathématiques, la médecine, la physique, Albert le Grand fut appelé le miracle de la nature, la stupeur de son siècle; il vint à Paris ; il établit son école rue du Fouare (Foirre veudire paille), l’école était jonchée de paille fraîche sur laquelle venaient s’asseoir les escholiers. Il eut bientôt un public nombreux et empressé ; il faisait fureur. Comme le nombre de ses auditeurs ne pouvait tenir dans la salle où il enseignait, il transporta sa chaire en plein air sur la place Maubert à laquelle il donna son nom. Après sa mort les écoliers désertèrent ce quartier Maubert, il devint le domaine de gens sans aveu et en meme temps un lieu patibulaire: on y rouait et on y brûlait ; en 1336 la place Maubert vit s’élever le bûcher d’Etienne Dolet, martyr de ses idées libérales, une des plus déplorables victimes de l’intolérance religieuse. Sa statue a été inaugurée le 19 août 1889, à l’endroit même où le précurseur de la libre pensée fut brûlé.
La place Maubert n’est plus qu’un souvenir ; la pioche des démolisseurs a passé par là. Adieu les tapis
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francs, les cabarets borgnes, le quartier de la grande truanderie parisienne. Paris nouveau a chassé le vieux Paris. Le souvenir du grand Albert et d’Etienne Bolet, c’est assez pour illustrer la place Maubert.
Le grand Albert était arrivé des bords du Rhin, comme arriva Thomas d’Aquin d’Italie, pour prendre part à ces grands combats de paroles. Thomas d’Aquin ne revenait de l’école du Grand Albert que pour dîner avec saint Louis et lui redire les /leçons du maître.
Ce fut en 1200 que Philippe-Auguste eut l’idée de réunir les diverses écoles en une corporation qu’il constitua sous le nom d’université, il lui concéda de nombreux privilèges. L’université devint un corps redoutable, un sujet de troubles fréquents. Les écoles, en général, dépendaient des églises et des monastères. Philippe-Auguste les affranchit de la tutelle ecclésiastique et de la juridiction du prévôt de Paris ; il leur donna les moyens d’être indépendantes. Ces privilèges portèrent leurs fruits, les étudiants affluèrent sur la rive gauche de toute la circonférence de l’horizon ; population mêlée, vagabonde, venue on ne sait d’où, tantôt d’ici, tantôt de là, d’Allemagne, d’Italie de Flandre, d’Espagne. Elle mangeait quand elle pouvait, couchait sur la paille et toujours insouciante, toujours tapageuse, elle battait le pavé à la tombée de la nuit, forçait de temps à autre la porte des bourgeois, enlevait leurs femmes, leurs filles. Quandle guet accourait à ce tumulte et que les étudiants avaient à répondre devant le recteur de ces méfaits, celui-ci les acquittait presque toujours.
L’Université était propriétaire du grand Pré aux
Clercs ; le mot clerc était le nom par lequel on désignait les élèves de F Université. Ils avaient choisi le pré aux ] Clercs pour le théâtre de leurs jeux, de leurs rixes et de leur débauche. Le grand pré s’étendait jusqu’au Champ de Mars ; le petit pré, qui appartenait à l’abbaye ] de Saint-Germain, couvrait l’emplacement aujourd’hui j circonscrit par les rues de Seine, Jacob et Bonaparte. Les étudiants envahissaient fréquemment le petit pré, I de là des rixes, des meurtres même. La lutte des étu- : diants et de l’abbaye a été pendant deux siècles le sujet de discordes incessantes.
Le Pré aux Clercs fut longtemps le rendez-vous des raffinés et des duellistes.
Quoi qu’on puisse dire de l’université au moyen-âge, de son pédantisme , de son program me , de son trivium , de son quadrivium, elle n’en a pas moins enseigné la France à penser. Elle a sécularisé l’étude, préparé l’a- j vénementde la classe lettrée ; elle respire encore dans le Quartier latin, elle est toujours lç séjour, le flambeau de toutes les connaissances humaines.