LES GRANDS MAGASINS DU LOUVRE, DU BON MARCHÉ ET DU PRINTEMPS
L’idée de fonder de grands bazars, d’y grouper tous les objets nécessaires à la vie, appartient à des hommes de génie; plusieurs négociants l’ont appliquée, le succès n’a pas été égal pour tous; la liste des morts qui n’ont pu supporter le choc de leurs rivaux est longue ; dans cette lutte de grands bazars, contre la bourse du public, on compte plus de défaites que de triomphes. Pour quelques-uns les bénéfices ont été prodigieux, insensés, comme l’ont prouvé l’immense fortune laissée par madame Boueieault, la propriétaire du Bon-Marché si l’admirable création philantropique d’un des directeurs du Louvre. Le commandant Hériot, en quittant l’armée, voulut lui laisser sa carte de visite ; il fonda à la Boissière près de Rambouillet, un palais . pour y loger des orphelins militaires, un palais qui lui coûta plus de trois millions. L’inauguration eut lieu le quatre novembre 1883. Le ministre de la guerre, au nom de l’armée reconnaissante, du pays tout entier, accepta officiellement cette magnifique do-
nation aux enfants de l’armée ; il voulut que le nom du fondateur restât attaché à l’œuvre qu’il avait créée et que l’orphelinat de la Boissière s’appelât désormais orphelinat Hériot.
Parmi les grands bazars trois colosses tiennent la corde : le Bon Marché , le Louvre et le Printemps , ils sont les maîtres absolus du commerce et défient toute concurrence. Ils achètent par exemple au comptant pour cent millions de marchandises, cela leur permet de revendre les produits à des prix souvent invraisemblables de bon marché. Comment les petits commerçants ne seraient-ils pas broyés, anéantis au profit de ces grands magasins? Mais c’est la conséquence du libre jeu de l’activité industrielle qui se manifeste ainsi. On ne peut interdire aux gens d’associer, d’utiliser leurs capitaux de la façon la plus fructueuse en vue de la concurrence, tant pis pour ceux qui sombrent ; c’est l’éternelle lutte du faible contre le fort,
Iles protestations de l’économiste n’arrêteront pas ce mouvement.
Est-il un spectacle, plus merveilleux que celui de ces grands magasins, ouverts à tout le inonde comme des Halles; où l’on entre sans acquérir, où les richesses du monde entier sont accumulées, exposées, exhibées ; qui attirent indifféremment le riche et le pauvre, la femme du monde et l’ouvrière en cheveux, course effrénée de tous et de toutes au meilleur marché.
J’ai visité un jour, dans tous ses détails, le grand I bazar du Louvre; celui où l’on remue les millions à la 1 pelle comme au Bon-Marché. Je me demandais com- Iment vivait cette armée d’hommes et de femmes em-
ployés aux rayons et aux comptoirs, plus de trois mille? On les nourrit dans l’établissement, ce qui fait environ six mille repas toutes les vingt-quatre heures. Mais aussi quelle cuisine, quels offices, quels réfectoires ! Les deux sexes dînent au Louvre dans les sous-sols qui sont immenses, mais afin d’éviter la promiscuité de tous ces jeunes hommes et de ces jeunes femmes, on a établi une barrière qui les sépare.
J’ai vu ce jour-là deux hommes ramer positivement à tour de bras dans une gigantesque marmite ; en me penchant sur le rebord de cet abîme, je reconnus que les deux travailleurs pilaient de la purée de pommes de terre : il y en avait là-dedans pour trois mille hommes.
Un immeuble entier est affecté au logement des demoiselles qui n’ont, pas de domicile à Paris; les employés ont des appointements fixes, plus une part sur la vente de chaque jour. On a créé pour eux une caisse de prévoyance ^alimentée par les bénéfices de la maison, tous ces avantages rendent les admissions d’employés des deux sexes assez difficiles.
Le Louvre porte les colis à domicile. Il a derrière les Invalides des logements considérables pour loger les chevaux ; il y en a des centaines estimés par les connaisseurs, dix mille francs la paire. Ce sont les grands bazars qui ont donné là plus vigoureuse impulsion à l’annonce, ils dépensent en publicité quotidienne depuis cent mille francs jusqu’à deux millions par an.
Le petit commerce souffre et se plaint, mais comment y remédier? Est- ce qu’il est permis d’intervenir
DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE
dans la libre concurrence que se font les diverses formes de commerce, et la liberté du travail ne fait elle pas une loi de rester neutre dans la lutte qui s’engage entre les commerçants? D’ailleurs, si le petit commerce est digne d’intérêt comme étant la pépinière d’une bourgeoisie voisine du peuple, laborieuse et indépendante, on ne peut méconnaître que les grands magasins sont une forme de commerce plus économique en ce qu’elle répartit les frais généraux sur une plus grande masse d’affaires ; elle offre aux consommateurs Davantage du bon marché et assure à l’employé plus de sécurité et plus d’avenir.
Madame Boucicault est morte le 7 décembre 1887. Son testament fut un événement, il peut être considéré comme un monument de la bienfaisance la plus large et la plus éclairée. Le nom et la fortune de madame Boucicault sont intimement liés à l’histoire commerciale de notre temps.
La petite marchande de nouveautés, devenue l’associée intelligente de scet administrateur de génie qui fut son mari, a dépassé M. de Montyon ; elle a donné plus et mieux, elle n’a oublié aucune religion, aucune institution, aucune association, aucune corporation. Ce qui frappe le plus dans son testament, c’est moins le chiffre énorme de ses libéralités, que le soin apporté par la donatrice à reconnaître les services de son personnel, elle n’a eu d’autres soucis que de pourvoir aux besoins de l’immense famille qui l’entourait, elle a fondé des asiles pour les vieillards, créé des caisses de retraite pour ses employés. Aucun d’eux n’a été j oublié, elle a mesuré la part de chacun à l’impor-
tance, à la durée des services qu’il avait pu rendre.
Madame Boucicault a fait d’excellent socialisme en associant ses employés à la fortune de sa maison, elle a donné là un grand et noble exemple qui devrait être suivi. Si les patrons et les chefs d’industrie qui se sont enrichis, grâce au travail des ouvriers qu’ils employaient, laissaient tomber un peu de cette manne bienfaisante sur leurs modestes collaborateurs, les revendications du socialisme deviendraient moins âpres.
Les légataires de madame Boucicault ont pris l’initiative de lui ériger un monument sur le square qui fait face au magasin, sur son champ de bataille en quelque sprte, au lieu où s’éleva la prodigieuse et légitime opulence du Bon Marché. Les Boucicault firent des collaborateurs de leurs œuvres autant d’associés à leur fortune généralement répandue en une pluie de bienfaits universels : c’est la vertu, la générosité, la charité qu’on a voulu récompenser, on a fait là un acte de moralisation sociale. Les obsèques de madame Boucicault furent une apothéose : plus de cent mille personnes suivirent son cortège.