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L HOTEL DES INVALIDES

Plus que tous ses ancêtres, Louis XIV avait fait des invalides -par ses guerres multipliées, il se jugea tenu à leur payer la dette du pays. Il résolut de faire élever tout exprès, sur le bord de la Seine, à l’extrémité occidentale du faubourg Saint-Germain, un établissement assez vaste pour recevoir jusqu’à six mille invalides. Ce fut en 1670, qu’il posa la première pierre de l’hôtel ; les travaux furent dirigés par Bruant et Mansart. Dans ses Lettres persanes Montesquieu dit : « Si j’étais prince, j’aimerais autant » avoir fait cet établissement que d’avoir gagné cent » batailles. »

Quel spectacle en effet, de voir rassemblées dans un même lieu toutes ces victimes de la Patrie, qui n’ont respiré que pour la défendre ! Grâce à Louis XIV, ces vieux soldats usés par l’âge et la fatigue, criblés, tronqués et mutilés par les blessures, ont trouvé ce qu’ils n’avaient point eu jusqu’alors, suivant l’expression du poète : un asile pour vivre, un tombeau pour mourir. L’hôtel fut moins l’œuvre de Louis XIV

que celle de sou ministre Louvois. Louvois qui, pour l’orgueil, ne le cédait qu’à son maître fit, en plusieurs endroits de l’hôtel, sculpter ses armes auprès de celles du roi ; il fixa aussi aux Invalides son souvenir d’une manière immuable et parlante. Entrez dans la cour, regardez les mansardes qui couronnent les façades : un loup s’y trouve sculpté. Le loup était l’emblème de Louvois comme Colbert avait pris la couleuvre, on la voit à son hôtel de la rue du Mail. Derrière la grille, dominant l’esplanade, s’aligne une rangée de canons d’un fort calibre, conquis sur l’ennemi et chargés d’annoncer au peuple les grands événements de l’Etat et de 1a. Cité. Cette grande voix de bronze s’est mêlée à tous les Te Deum de l’église et aux hosanna de la foule, toujours prête à recommencer le lendemain sur le même ton pour une autre cause ; symbole impassible et railleur de la mobilité de nos enthousiasmes et de la vanité de nos ovations populaires. A la vue de ces canons j’évoque ces beaux vers de Victor Hugo :

Sombres canons rangés devant les Invalides Comme des sphinx au pied des Pyramides,

Dragons d’airain, verts, hideux, énormes, béants, Gardiens de ce palais bâti pour des géants,

Qui dresse et fait reluire à la lumière Un casque monstrueux sur sa tête de pierre.

Le principal événement dont l’hôtel ait gardé le souvenir, c’est le retour des cendres de l’Empereur Napoléon. Elles y firent leur entrée le 15 décembre 1840, au milieu d’une pompe qui dépassa en éclat tout ce:

DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE

que les historiens nous racontent, des triomphes antiques. L’Empereur se trouvait là, au milieu de ses compagnons d’armes, l’hôtel était son oeuvre, presque autant pour ainsi dire que celle de Louis XIV ; pendant 15 ans il l’avait peuplé sans relâche. Le principal élément de curiosité de l’hôtel était autrefois sa cuisine : on voyait là, la marmite légendaire qui faisait l’ébahissement des voyageurs et partageait, dans le monde des touristes, la renommée de la tonne d’Heidelberg. Lorsqu’on faisait la soupe pour deux mille personnes, et que des boeufs entiers y mijotaient sur une litière de choux, de poireaux et de carottes,' il s’échappait de ce récipient, emprunté aux cuisines de Gargantua, un parfum qui mettait en éveil les appétits les plus blasés. Goûter cette soupe, telle était la faveur ambitionnée par tous les visiteurs. Dans les inspections des généraux, dans la visite de souverains, d’étrangers de distinction, la dégustation du bouillon de la marmite monstre était de tradition obligatoire ; elle a disparu et avec elle en grande partie l’originalité de la maison. On l’a remplacée par des appareils modernes suivant les formules les plus récentes de la science ; mais ce n’est plus ça, la marmite partie, c’est une splendeur qui s’en est allée, un météore qui a disparu, une gloire qui s’est éteinte.

L’effectif aux Invalides diminue tous les ans. C’est l’indice d’une prochaine suppression de l’établissement. Chaque année il se trouve un ou plusieurs députés acharnés contre l’institution, on veut chasser de pauvres vieux soldats de la maison qui fut bâtie

pour abriter leur vieillesse. M. le général Billot alors ministre de la guerre, prit éloquemment en 1888 la défense de ces braves gens, de ces malheureux, qui se trouveraient sans foyer, incapables de pourvoir à leurs besoins et qui recevaient, comme compensation et comme couronnement d’une existence ruinée au service du pays, un lit d’hôpital. Sauvera-t-on quelques années encore la grande et touchante institution de Louis XI Y ? N’est-il pas surprenant que le soldat qui est le peuple, ait été honoré, ait vu sa vieillesse prolongée parles rois, et que ce soit d’ Assemblées démocratiques que s’élèvent les expulseurs déchaînés contre lui ?

Espérons-le, on sauvera la maison de refuge de nos vieux soldats, mais je le crains, l’entêtement de l’attaque finira par avoir raison de la défense ; la France, une des plus grandes nations militaires du monde, sera la seule qui n’aura pas ses- invalides.

Le musée d’artillerie, qui occupait les bâtiments de l’ancien couvent des dominicains de Saint-Thomas d’Aquin, a été transporté à l’hôtel des Invalides. On y trouve des spécimens de toutes les armes connues, depuis la hache en silex, jusqu’aux armes modernes en usage actuellement.

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