‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 96 sur 129 · LE CAFÉ PROCOPE · texte numérisé non relu

LE CAFÉ PROCOPE

Le café Procope est mort en 1885, faute de clients. Procope ! Qui n’a entendu prononcer ce nom? Il évoque tout un monde de souvenirs ; dans ce vieux café parisien, défilèrent toutes des personnalités marquantes du dix-huitième siècle. Un Sicilien, Procope, sur la fin du règne de Louis XIY, vint l’ouvrir, rue de l’Ancienne-Comédie, en face de la salle de spectacle. Il n’eut pas de peine à s’élever au niveau d’un café artistique et littéraire. C’était le café succédant à la taverne. L’antique Pomme de Pin où passèrent Villon, Gringoire, Rabelais, Marot, Molière, Régnier et Lafontaine, cède la place aux nouveaux venus ; en quelques mois, ce café est lancé. On y voit d’abord, des auteurs et des acteurs célèbres ; les beaux jours commencent dès 1740. Un des premiers clients est Gresset, l’auteur de ce fringant Vert-Vert, qu’on relit encore avec plaisir quoiqu’un siècle et demi ait un peu défraîchi ses grâces ; puis viennent Sainte-Foy, Marmontel, d’Holbach, Jean- Jacques Rousseau, d’Alembert, Diderot, Voltaire. Le plus endiablé des causeurs

était le chevalier de la Morlière, ce bohème grand seigneur, l’une des curiosités de Paris, détestant et détesté ! Diderot, possédait le plus bel organe de l’établissement ; sa voix, vibrante et passionnée, faisait retentir les échos de la salle, on l’entendait de la rue, dominant le petit fausset de Voltaire, et la voix aigre de d’Alembert.

C’est dans la salle Procope que Diderot et d’Alembert conçurent le plan gigantesque de l’Encyclopédie ; dans un coin on voyait Fréron, ennemi implacable de Voltaire. Voltaire écrivit un jour sur une table le quatrain suivant :

Car devant l’institut Un serpent mordit Jean Fréron,

Que croyez-vous qu’il arriva?

Ce fut le serpent qui creva.

Piron venait y décocher ses traits salés, ses grivoiseries à l’emporte-pièce. Là venaient aboutir les nouvelles de la cour, de la ville, des boudoirs et des salons. Tous les écrivains de l’époque passèrent dans cette salle ; c’est à ce café que se montaient des cabales, que se fabriquaient des épigrammes.

Le café était un véritable journal ; journal du matin, journal du soir, toujours spirituel. Après le départ de la comédie pour la rive droite, le café Procope ne fut pas ruiné, mais i! perdit la plus grande partie de sa clientèle. Dédaigné par les lettrés, il devint un café d’étudiants ; vers la fin du second empire, le vieux café retrouva une sorte de célébrité en abritant la jeunesse républicaine du barreau et des

DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE

écoles. Gambetta fut le plus illustre de cette période, et à la table où Dorât récitait ses quatrains à Gentil Bernard et à Voltaire, Gambetta a esquissé les plus grands points de politique contemporaine ; du café Procope et de sa célébrité il ne reste plus qu’un souvenir vague.

Sic transit gloria mundi.

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