‹ Impressions de voyage [microforme] (volume 2)Chapitre 13 sur 63 · LES CATACOMBES · texte numérisé non relu

LES CATACOMBES

La coutume presque générale des peuples païens était de brûler les cadavres ; les chrétiens respectaient trop ces corps dont Dieu fait sa demeure et quidoivent ressusciter, pour les réduire en cendres.

C’est ainsi qu’ils furent amenés à creuser de vastes hypogées, pour recevoir les restes mortels de leurs frères. (C’étaient d’abord des sépultures de famille ; mais l’Eglise ne tarda pas à en prendre Vadministration. Connus pendant bien des siècles sous le nom de cimetières ou lieux de repos, ils prirent plus tard celui de catacombes (cavités en dessous) de la flénomination de l’un d'eux: Saint-Sé-

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bastien ad catacumbas. On nommait ainsi ce cimetière, parce qu'il était situé autour des chambres souterraines où furent déposés pendant quelque temps, suivant la tradition, les corps des apôtres Pierre et Paul. Il est le seul qui resta toujours ouvert, et insensiblement on s'accoutuma à appeler de son nom tous ceux qu’on découvrit dans la suite,

En s’érigeant en sociétés de funérailles, les premiers chrétiens purent facilement mettre ces lieux consacrés aux enterrements sous la protection des lois.

On sait tout le culte des Romains pour les tombeaux. Plus tard, les persécutions devinrent tellement violentes et générales qu’on dut songer à chercher un refuge dans ces nécropoles, afin d'y tenir les assemblées et d’y vaquer aux cérémonies du culte ; mais, malgré toutes les précautions dont on s’entourait, il arriva souvent que les chrétiens y furent sur-

pris par des soldats que conduisaient de faux frères, et massacrés dans le lieu même de leur sépulture.

L Église nest vraiment sortie des Catacombes, pourapparaître au grand jour, qu'après la victoire d’Andrinople, alors qu’un empereur romain adora le Christ, et arbora létendard de la Croix C’est peut-être le plus grand acte de foi de l'histoire, et eelui qui accomplit mérite la reconnaissanee et l'admiration éternelles des peuples. Constantin le Grand a fait là œuvrede chrétien sincère et d’homme de génie. Il manque aujourd’hui, à la tête des sociétés chrétiennes, un nouveau Constantin qui ait le courage de ses convictions. Le roi Humbert désirerait bien se rapprocher du Pape, mais ses mains sont liées par une puissance occulte, et sa faiblesse coupable accepte Pesclavage royal qu’on lui impose. Il faut qu’il vive excommunié, dans un pa-

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lais qui n'est pas le sien, .1éprisé de tous, pas même salué par la partie la plus respectable de la population dans cette ville de Rome où il n’est que sujet. Ah!

il serait lui-même surpris de l’appui qu’il rencontrerait, pour seconder ses nobles desseins, s’il voulait rendre à l Église la liberté nécessaire à son indépendance et au bon fonctionnement de son gouvernement, Mais non, la pusillani.

mité enchaîne sa faible volonté, et il glisse sans cesse de la crainte servile à des concessions nouvelles, Tandis que Constantin, le successeur des tyrans et des persécuteurs, fit sortir les chrétiens des entrailles de la terre, les descendants d’une famille qui compte des saints parmi ses ancêtres les laissent dépouiller et persécuter injustement. De même en France ; la lâche et facile politique des concessions et de l'acceptation du fait accompli est en voie de claquemurer les prêtres dans

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levrs presbytères devenus de nouvelles Catacombes, et de déraciner la religion d’un sol fécond jadis en dévouements de toutes sortes.

Après l’édit de Milan qui rendit la liberté à l’Église, on se remit à fréquenter publignement les Catacombes, et on se plut à les réparer et à les orner. Des escaliers plus larges y furent construits,et des soupiraux nombreux laissèrent pénétrer l’air et la lumière. On cessa d’y faire les sépultures, mais elles n’en eontinuèrent pas moins d’être Fobjet de la dévotion des fidèles et le but de pieux pélerinages.

Vient ensuite l’époque des invasions.

Les barbares, avec l’avidité des chercheurs d’or, fouillérent ees nécropoles vénérables pour en retirer les ossements des saints martyrs, et faire le trafie des reliques. Ce fut pour mettre fin à de pareilles profanations que les Papes firent transporter ces précieux trésors dans les

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basiliques intérieures de Rome. Par suite, les Catacombes n’offrirent plus le même attrait; on négligea de les entretenir, et le voile de l’oublis’étendit bientôt sur ces monuments de la foi.

Au XVIe siècle, des ouvriers découvrirent l’un de ces cimetières chrétiens des premiers siècles ; ce fut le signal de nouvelles explorations scientifiques, et de cette époque date l’étude de la Rome souterraine. Antoine Bosio de Malte y consacra trente années de sa vie; il a été surnommé à juste titre le Christophe Colomb des Catacombes.

De nos jours, le Père Marchi, $. J., a continuê son œuvre; son plus grand mérite est peut-être d’avoir encouragé les débuis du plus grand archéologue des temps modernes, le chevalier Jean- Baptiste de Rossi. A force de patientes études et de laborieux calculs, ce dernier est parvenu à reconstruire la topographie

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des Catacombes, dont le secret s'était perdu dans la suite des âges. La Zome souterraine est une mine d’érudition qui nous montre encore toute vivante, au moyen d’ inscriptions, de sculptures et de peintures, la vie intime de l’Église primitive.

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Les Catacombes entourent Rome d’un immense labyrinthe souterrain. La longueur totale de ces corridors sans fin formerait une ligne droite de près de deux cents lieues.

Les Catacombes se composent de gale.

ries superposées qui ont jusqu’à cinq étages ; les plus profondes sont à soixante - dix pieds sous terre, et les plus élevées, à vingt-cinq.

Les parois de ces galeries sont garnies, quelquefois sur septrangs de hauteur, de niches plus ou moins grandes qui ont

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reçu les »s deschrétiens pendant trois siècles. Les voûtes taillées en arceaux nous font connaître la sépulture des personnes plus riches. On y trouve encore des chambres sépulerales à l’usage des familles de distinction, et des salles destinées à la célébration des saints Mystères.

Les Catacombes sont une espèce de musée sacré, bien que les décorations en soient d'une extrême simplicité. Sur des plaques en marbre, qui fermaient les niches, on lit le nom du défunt qu’on y a déposé, ou simplement in pace, quelquefois le seul mot martyr, et alors on voit suspendue tout auprès, et retenue par du ciment, une petite ampoule qui contient le sang du confesseur de la foi. On remarque sonvent une palme ; elle rappelle la couronne qui attend le chrétien dans une vie meilleure.

Des peintures décorent les paroïs des arceaux, les voûtes et les murs des cryptes, moins souvent les galeries ellesmêmes. Tout ici rappelle un souvenir, proclame une vérité, renferme une espérance. On retrouve souvent la parabole da bon Pasteur ramenant sur ses épaules la brebis égarée, le dogme de la Résurrection sous diverses formes, les emblèmes des sacrements. Maïs le plus célèbre de ces symboles est celui du poisson, dont les cinqlettres en grec (ICTHUS) sont les initiales des mots : Jésus-Christ, Fils (de) Dieu, Sauveur.

Lundi,23 novembre.—A deux milles de Rome, le long de la voie Appienne, on lit au-dessus d’une porte pratiquée dans le mur ces simples mots : Cœmelerium Callixti, C’est là qu’en compagnie de M. l’abbé Dozoïis, curé de la Pointe-aux-

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Trembles (Montréal), je m’étais rendu en ce jour de la fête de sainte Cécile. Nous descendons dans les Catacombes par un escalier en pierre d’une trentaine de marches. Nous sommes vite plongés dans une obscurité qui eut été complète sans les pâles lueurs de quelques lampes attachées à la muraïlle ; elles nous rappellent les lampes en terre cuite, faites en forme symbolique de nacelle, autrefois suspendues à la voûte par une chaînette.

Au bas des degrés un étroit passage nous conduit à la crypte de Sainte-Cécile.

Ta niche, qui conserva pendant plusieurs siècles ses restes vénérables, est tapissée de fleurs et tout illuminée ; à l’endroit précis où la sainte fut trouvée, une statue la représente dans la posture qu’elle avait alors. Tout à côté est dressé l’autel portatif ; au-dessus on distingue sur la pierre du mur les traces d'anciennes peintures

quelque peu détériorées. Dans l'encadrement domine le portrait de sainte Cécile, Elle est richement vêtue, chargée de bracelets et de colliers, comme en portaient alors les très nobles et très opulentes dames romaines. C’est àcetautel même que j'ai eu le bonheur de célébrer la sainte messe.

La circonstance, le lieu, le souvenir des premiers siècles de l'Église, la douce mémoire de sainte Cécile : tout élève l’âme et le cœur. (Ce sol a été foulé par nos pêres dans la foi ; ce petit espace où nous sommes leur a servi de temple. Eux, dont le monde n'était pas digne, étaient condamnés à errer dans les cavernes de la terre (Hebr., XI, 38). Les païens les p appelaient 7ace laupinière ennemie

du grand jour, et cependant, suivant le

| langage d’une inscription du Ve siècle, ils habitaient {a Jérusalem des martyr

du Seigneur, Ces balayures du monde

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sont d venues les astres de l’Église. Des pensées plus émouvantes peuvent-elles remuer le cœur d’un chrétien? Aussi, voit-on prêtres et fidèles redoubler de ferveur et chercher à imiter la piété-des premiers chrétiens.

A dix heures a lieu la messe solennelle, La foule remplit littéralement la crypte de Sainte-Cécile et la Chambre des Papes qui n’en est séparée que par la largeur d’un mur, et ce n’est qu’en se frayant difficilement un passage à travers la foule que le célébrant peut se rendre à l'autel.

Cependant l’harmonium donne les premières notes de l’introït de la messe de sainte Cécile, et le Sacrifice commence au milieu d’un religieux silence. L’assistance est tellement massée qu’il est impossible de se mettre à genoux, mais le recueillement n’en est pas moins profond.

Chacun, absorbé dans ses pieuses médi.

tations, s’unit au prêtre qui offre la mê-

ms Victime qu’offraient les premiers chrétiens. Voilà que l’encensoir se balance entre les mains du pontife, et la fumée de l’encenss’élève en nuages épais.

Bientôt la voix Gu prêtre fait entendre le cri de l'éternité : per omnia sæcula sæculorum. Quinze cents ans après l’ère des martyrs, des pèlerins de toutes les parties du monde sont venus adorer le

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14, même Christ que Cécile adora, qu’elle w choisit pour époux et pour lequel elle est ; | î morte. Élevons nos âmes: sursum cor- | | da; nous ne sommes pas faits pour la 1 terre et pour les choses d’ici-bas ; nous ne

| : faisons que passer, et ilimporte peu que [à nous habitions des cavernes sous le Capi- IF tole ou les palais quilesurmoutent. Plus ! hautes sont nos destinées, puisque nous | il aspirons à la véritable patrie des enfants | de Dieu. Cécile a mépriséles joies et les vanités du siècle, mais son âme s’est en-

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volée au ciel, et son chaste corps a mérité de recevoir les plus grands honneurs.

Après la messe, M. le chevalier de Rossi donna une conférence. Il se tenait dans la crypte voisine de la nôtre, dans la Chambre des Papes, là même où le pontife Sixte IT fut martyrisé pendant qu’il offrait le saint Sacrifice, avec tous les fidèles qui entouraient leur premier pasteur. L’intéressant conférencier ne fut pas long, pas assez au gré de nos désirs. Fatigué lui-même, il prit en pitié son auditoire ; nous manquions, en effet, d'espace ; et l’air, qui n’arrivait que par un étroit soupirail, devenait rare, Instinctivement, je songeais à ces chrétiens que les païens ensevelirent tout vivants dans la terre, en bouchant toutes les issues des Catacombes où ils se livraient comme nous à la prière.

C’était l'heure du dîner. Nous le primes dans le rionastère des révérends

Pères Trappistes qui ont la gard” des catacomhes de Saint-Calixte. Ils exploitent en même temps, comme locataires, un terrain que Pie IX acheta dans le but de favoriser la découverte des Catacombes et les travanx de déblaiement., On avait organisé pour la circonstance des agapes. Ce mot en grec signifie amilié, et c’est bien le nom qui convenait a ces repas que nos ancêtres dans la foi faisaient précéder de la manducation 1 eucharistique. Ce fut M. de Rossi qui | : présida les agapes auxquelles nous pri- 1E mes part. Cet illustre savant joint aux | connaissances de l'érudit les qualités aill mables de l’homme du mondeet les vertus hi: du chrétien : le tout rehaussé d’une mo- Un |! destie charmante.

Il est difficile, dans nos climats, de UE | se faire une idée de l’animation qui rêgne dans une réunion d’Italier 3, lors- [h | qu’ils font tant que de mettre de côté la

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gravité romaine pour se livrer à l’expansion de leur franche gaîté. C'était vraiment plaisir de voir Pentrain général et la bonne humeur de cha: n. A la fin du repas le dieu de la poésie s’empara de l’assemblée. A tour de rôle, des poêtes improvisés se levaient et lisaient des vers de circonstance, composés suivant l’inspiration du moment ; et chaque fois un concert d’applaudissementis venaient encourager ces éclosions littéraires et patriotiques. On se sentait en famille, Ces agapes m'ont rappelé les fêtes intimes de collêge, si pleines d'abandon et de cordialité.

A quatre heures la crypte de Sainte- Cécile était de nouveau envahie par une foule impatiente d’assister à la procession. On entonne les litanies des Saints, et tout le monde s'engage dans les défilés des Catacombes. Ils sontsi bas et si étroits qu’il faut souvent se baisser ou marcher

l'un devant l’autre. Les voix des chantres. d’abord fortes et sonores, deviennent plus sourdes à mesure que la procession se déploie,et cessent de se faire entendre ; par intervalles seulement, au détour d’une ruelle, des échos affaiblis parviennent jusqu’à nos oreilles. C’est quelque chose de lugubre et de terrible que cette procession silencieuse à travers les dédales obscurs de cette cité des morts. On croirait assister à la sépulture d’un fidèle des premiers siècles. La foi généreuse de ces temps héroïques du christianisme se déroule devant nous. Notre imagination se plaît à repeupler ces déserts, ces tombes vides, autrefois la demeure des corps des saints; les torches que tiennent plusieurs d’entre nous, permettent de distinguer encore des ossements et de la poussière dans les niches qui bordent la voie: reliques précieuses que protège l’excommunication portée con-

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tre quiconque oserait emporter en dehors des Catacombes quelque chose de ce qu’elles renferment.

Nous marchons longtemps dans ces corridors qui se croisent en tous sens, et se perdent en mille replis tortueux. Les étrangers y seraient vite égarés, et bien téméraire celui qui s’aventurerait sans guide dans semblable dédale. Enfin, des lumières confuses se laissent apercevoir dans le lointain. Nous revenions à la crypte de Sainte-Cécile où la cérémonie se termina.

Je retournai de nuit au Collège canadien après en être parti avant le jour.

Toute la journée s’était passée dans les Catacombes : journée pleine d'émotions

et de souvenirs, qui ne s’effacera pas de ma mémoire,

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