‹ Impressions de voyage [microforme] (volume 2)Chapitre 15 sur 63 · LES MENDIANTS · texte numérisé non relu

LES MENDIANTS

En sortant de l’église de Saint-Clément, je retrouvai tous les pauvres que j'avais déjà remarquésen entrant ; il y en a partout : en arrière de l’église, sous le portique, à tous les coins et à toutes les embrasures ; puis vient cette longue procession d’infirmes qui s'étend en dehors de la porte d'entrée. Tous font entendre les supplicationsles plus touchantes.

On prie, on pleure sur les tons les plus

Les Mendiants 59

lamentables. C’est un bruit confus et indescriptible de voix qui s'élèvent ou s’abaissent, suivant que les passants sont plus ou moins nombreux. Quelquefois - le tout se confond dans une étrange complainte, qu’agrémente encore le tintement des sous qu’on agite dans la sébile.

Ce jour-là, je remarquai surtout un malheureux aveugle dans la soixantaine, à genoux sur la terre nue, priant, les bras en croix et les yeux au ciel ; à ses côtés une femme imploraiïit la charité. Je l’examinai longtemps ; il ne bougea pas ; je me retirai lentement ; j'étais déjà loin et je le voyais encore, les bras tendus vers les passants.

Qui ne sentirait son cœur ému à la vue de tant de misères ? Ces infortunés, en effet, sont nos frères ; ils sont les membres souffrants de Jésus-Christ et ses représentants sur la terre ; et ils ne cessent de prier pour leurs bienfaiteurs incon-

ann ST DE - à a e nu a

nus; je me rappelle qu’après une faible aumône faite à un pauvre, je voulus lui demander un renseignement ; je ne pus en obtenir pour toute réponse que des later et des Ave.

De tout temps la mendicité a été tolérée à Rome. Jamais les papes n'ont cru de leur devoir d’enlever du regard des hommes le spectacle des misères humaines, comme tend à le faire le progrès moderne dans sa politique antichrétienne qui engendre le paupérisme, cette plaie des nations modernes, tandis que la pauvreté est bénie de Dieu, et attire ses bienfaits. Mais, en même temps, les pontifesrois prenaient les moyens de réprimer les abus et de venir au secours des malheureux ; ils fondaient des hospices et des hôpitaux, procuraïient de l’ouvrage à ceux qui pouvaient travailler, et ordonnaient de larges distributions d’aumôûnes.

Les Mendiants 61

2 ——— ———— ————— re

Sous le nouveau régime, on ne s’occupe guère de cette classe de citoyens; aussi le nombre en augmente-t-il rapidement dans la ville usurpée.

C’est surtout en hiver qu'il y a affluence de pauvres à Rome. C’est le temps des étrangers, et oa vient jusque des pays voisins pour avoir sa part de cette manne qui passe. Il se forme alors une population flottante de mendiants qui va partout où se porte le flot des pêlerins, comme ces oiseaux de mer qui suivent un navire dans l’espoir d'attraper quelque nourriture. Îls connaissent toutes les fêtes qui se célèbrent chaque jour : ils sont un calendrier vivant. Ils s'installent là où doit avoir lieu une exposition de Reliques, ou bien l’ouverture des Quarante-Heurés, ou encore les premières vêpres d'un saint patron. Les pêlerins qui se rendent en ces endroits où les mendiants les ont précédés, sont

d’abord surpris de reconnaître, le soir, les mêmes pauvres qu’ils ont rencontrés, le matin, à une autre extrémité de la ville. Puis, ils finissent par se familiariser avec ces figures qu'ils retrouvent partout, et par constater que les mendiants ne sont pas vraiment aussi nombreux qu’ils le paraissaient d’abord.

La mendicité est pour un grand nombre un art de vie ; tel excelle à tourner dans leurs orbites de grands yeux égarés, tel sait devenir boiteux au besoin, et même manchot on vieillard courbé par les ans.

On commence si jeune à pratiquer la profession ! Petits garconset petites filles vous arrêtent déjà dans les rues et vous poursuivent jusque dans les églises pour vous demander wn soldo. Ils savent déjà à cet âge tous les secrets du métier, On voit même des bébés, dans les bras de leurs mères, tendre la main et se composer une physionomie suppliant:. Jugez si

Le Corso 63

pareille vocation, reçue en héritage des parents et pratiquée au sortir de l’enfance, obtiendra son parfait développement.

Il y a donc des abus, mais où n’y en a-t-il pas ? D'ailleurs si votre bonne foi peut être surprise, le mérite de votre bonne œuvre n’en peut être diminué:

Celui qui donne aux pauvres, prêle à Dieu, et Dieu rend au centuple le verre d’eau donné en son nom.

Page 1