LE PÈRE HYACINTHE
12 septembre 1872.
Je n'ai la prétention de trancher aucun des pœuds compliqués que forment, dans les idées du moment, la divergence, Timprévu, l'étrangeté apparente dés faits multiples qui se présentent : époque de décomposition générale, c'est possible, mais époque de recomposition simultanée partielle, cela est certain. Ce qui s'anéantit sur un point se reforme sur un autre : efforts pour ressaisir le passé, efforts pour constituer le présent et pour édifier Favenir, tout s'agite en même temps. La terre tremble, des édifices s'écroulent, d'autres surgissent des profondeurs de Tinconnu, chacun reçoit une impression qui lui est propre. Chacun a le droit d'en faire part, quelques-uns ont le devoir de la manifester.
. Je me trouve en présence de ce devoir en ce qui concerne Hyacinthe Loyson. Appelé par des amis communs à me prononcer sur son compte, j'ai refusé
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de le voir et de le connaître. J'avais des doutes, non sur sa sincérité,. du moins sur sa franchise. Il y a là une nuance très-tranchëe ; on peut être naïf et manquer de courage. Il me semblait que c'était le cas de ce prêtre philosophe qui n'acceptait pas le dogme de l'enfer, qui voulait le mariage des prêtres, qui ne condamnait ni les juifs, ni les hérétiques, et qui pourtant se disait catholique et soumis à l'Église romaine.
M. Hyacinthe Loyson n'a pas changé de programme et moi j'ai changé d'appréciation. Il nie l'infaillibilité papale, il lutte contre l'Église officielle, il se marie. Je le trouve à la fois sincère, c'est-à-dire naïf et franc, c'est-à-dire brave.
'Et je ne ris pas de sa naïveté, je la constate ; j'aime son courage et j'en suis touché. Je lis la déclaration qu'il a publiée, ces jours-ci, dans le Temps et que tous les journaux ont reproduite : je reconnais que c'est là le langage d'un homme de cœur et d'un homme de bien.
C'est une très-saine et très-belle page de l'histoire religieusede notre temps. Les fureursqu'ellesoulèven'arrivent pas jusqu'à moi. Ce vain bruit de mer en courroux, ce bouillonnement et cette écume ne m'empêchent pas de voir l'île nouvelle monter àla surface, et le flot s'écouler autour d'elle sans pouvoir la submerger.
C'est encore une bien petite terre, un refuge étroit,
périlleux, d'abord difficile, de relraite impossible. Ceat uft point de doelrine tout nouveau, eu égard à la situation prise par Torthodoxie de nos jours. Cest une petite Église qui se fonde et qui^ dans un siècle, aura probabiemeol son importance. Qui sait sî ce ne sera pas une étape considérable où le catholicisme se réfugiera h son tour pour lutter contre la mc^'t ?
Car son heure approche et les pèlerinages, les miracles^ l'exploitation des grottes et des eaux merveilleuses, la politique envahissant le sanctuaire, c'est le glas des funérailles : qu*importe que des Biasses igno* rantes ou fanatiques se traînent sur les pas des agiia-^ teurs ?
Quand une religion ne peut plus saiisiaîre une àme saine, elle est finie. Ce n*est plus qu'une question de temps*
Mais cette religion qui, à sa naissance, a été un idéal, une vérité relative, ne peut périr sans jeter quelques lueurs encore pures et vives, et, au milieu des ténèbres où révise ofûcielie se plonge, la déclaratic»! de M. Hyacinthe Loyson est un de ces éclats de lumière que donnent encore les lampes épuiséesi Le catholicisme ne peut ni ne doit disparaitre brusquement. Son agcmie fera son temps. Précipitée par les démonsU^a^ons de Lourdes et de la Salette, eUe sera retardée, à coup s&r^ par des tentatives généreuses,
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par des efforts vraiment religieux. De nouvelles hérésies se produiront, des groupes de prêtres prodame-' ront leur droit au mariage. Un pape viendra peut-être qui ne se laissera pas investir sans scrupule de Tinfaillibilité, sorte de divinité attribuée à rhomnïe. Ce pape pourra convoquer un concile nouveau, an concile véritable, qui, en présence de la ruine immiDente de TédiQce religieux, se résoudra à l'étayer par de terge» concessions. Si ce concile n'ose pas porter la main sur le dogme, il permettra au prêtre de si tolérantes interprétations que l'intolérance se dissipera peu à peo et que Tarrèt de l'éternelle damnation ne sera p[m qu'une métaphore. L'imaginaftion peut accueillir sans folie la conception d'une église chrétienne sans miracles; et sans prêtres placés en dehors de la société.
Po«r moi, je désire qu'il en soit ainsi et que l'avenir nous épargne i'écueil des croyances persécutées, exaspérées par conséquent. C'est au massacre odieux des otages que nous devons la honte des pèlerinages et riiorreur de la liberté de conscience qui rejette certaines fractions du peuple dans rin^cilité du moyen âge: après i 793, 18151
Le mariage de rex-*Përe Hyacinthe est un grand scandale pour TÉglise du moment, et avec son habileté ordinaire, la presse religieuse lui donne tout le retentissemieiit possible. Le grand criminel qui se pré-
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sente devant ropioion pablique avec Tassurance résignée d'un honnête homme, ne doit pas être trop fâché de tout ce bruit. 11 a une conviction que nous ne partageons pas. Il croit pouvoir, dès à présent, se dire prêtre et catholique quand même. La distinction qu'il veut établir entre l'Église romaine et l'Église latine nous parait assez arbitraire et nous y retrouvons un peu de la subtilité du prêtre. Pour nous, il est un hérétique parfait et nous l'en félicitons, car les hérésies sont la grande vitalité de l'idéal chrétien ; mais cette subtilité, seul reste de soutane attaché au flanc du futur père de famille, ne nous scandalise pas. C'est un appui logique de sa conviction, c'est même un besoin légitime de sa cause. D est facile de jeter le froc aux orties et c'est par suite de cet empressement à secouer le joug que des tentatives précédentes n'ont point réussi aux prêtres partisans du mariage. En voici un qui ne veut pas se dépouiller de son caractère réputé indélébile et qui ne renie point son mandat en contractant mariage. Il est bon, s'est-il dit, que le prêtre soit marié, je serai marié et je demeurerai prêtre.
Soit î vous passez à l'état de pasteur protestant; mais, n'acceptant pas le protestantisme, l'erreur de Luther, qui est, selon vous, dans sa rupture avec les traditions légitimes et V unité nécessaire de V Eglise j vous êtes seul de votre opinion pour le moment et vous
ondez une église à part. J'espère qu'elle aura de nombreux adhérents, car sans être ni protestant, ni catholique, je vois, comme tout le monde peut le voir, les funestes et les honteuses conséquences du célibat des prêtres. Qu'Us se marient donc, et ne confessent plus ! Le père Hyacinthe confessera-t-il encore?
Thaï is the question. Le secret de la confession est-il compatible avec les épanchements de l'amour conjugal? Si j'étais catholique, je ne m'en tourmenterais pas énormément. La discrétion est plus facile que la continence, et je dirais, d'ailleurs, à mes enfants : « N'ayez pas de secrets trop difficiles à révéler, vous ne craindrez point le caquet de la femme du curé. »
Mais je ne veux point plaisanter sur ce sujet. Je suis convaincu que les dames pieuses qui suivront M. Hyacinthe Loyson dans sa nouvelle carrière, pourront encore lui ouvrir leur âme en toute sécurité, et je souhaite qu'il ait des pénitentes fidèles. Elles auront fait un pas pour servir l'Église, et elles protesteront contre une des principales causes de sa dissolution.
Cette déclaration du Père Hyacinthe est vraiment très-belle et très-touchante. Est-ce du talent seulement? demandent quelques-uns. Non! le talent n'est vraiment beau qu'à la condition de servir un beau sentiment. Il y a dans cet écrit des élans de cœur, des cris de la conscience qui pénètrent la conscience et le cœur. Il'
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y a une notion de l'amour vrai, un respectée la nature dans son sens divin, ane chasteté de vénération matrimoniale qui éloignent toute idée sensuelle, qui éteignent le sourire et appellent les larmes. C'est vraiment très grand, et cette page étrange, écrite par un prêtre, restera peut-être comme une sorte d'Évangile nouveau pour les futurs membres d'une Église nouvelle. Prêtre et marié, le Père Hyacinthe — restituons-lui ou laissons-lui son titre de prêtre et de moine — pourra marier d'autres prêtres et mettre en paix leur conscience régénérée.
Je ne me gênerai pas pour dhre toute ma pensée. Je ne comprends pas d'intermédiaire entre Dieu et moi. Je trouve cet intermédiaire inutile quand il n'est pas nuisible, et nuisible quand il n'est pas funeste ; mais, pmsque longtemps encore , Thomme croira avoir besoin du prêtre, souhaitons que celui-ci se purifie tout au moins, s'il ne peut s ennoblir comme le Père Hyacinthe.
V7i LIVRE CDRIKUX.
12 septembre 187^2.
Les Enchantements de madame Prudence de Saman VEsbatx, tel est le titre bizarre d'un des livres les plus curieux que j'aie lus. Il a été imprimé à Sceaux et se vend, je crois, sous les galeries de TOdéon, comme si Tauteur n'eût voulu, par aucune annonce, chercher la grande publicité. Je devine bien pourquoi, mais je n'ai à juger que le livre, dont j'accepte et ne trahis point le pseudonyme.
C'est une histoire vraie, le récit d'une existence, et il y aurait lieu d'en conseiller la lecture approfondie ^x esprits chercheurs qui, en ce moment, écrivent ou méditent sur l'influence des femmes dans la société présente et future.
Le but de Pauteur est nettement défini et tient en peu de lignes. « Les talents distingués sont seuls di- » gnes d'occuper le public, mais j'ai cru que le sort
des femmes était parfois si malheureux qu'on aime-
» rait d'en voir une suivre en liberté son CQpur et pla- » cer dans sa destinée, l'amour et l'indépendance au- » dessus de tout. — J'écris pour ceux qui se plaisent à » l'histoire des émotions — qui cherchent les simples » récits, les mémoires — et peut-être au loin les ques- » tions morales et philosophiques qui s'y rattachent. »
Ceci dit rapidement, elle entame son récit et nous regrettons qu'elle ait donné peu de détails sur son enfance. Une personne douée d'une si forte originalité a dû, ou recevoir une éducation excentrique, ou avoir été systématiquement livrée à son libre arbitre.
Elle nous raconte seulement que, fille d'un père aimable, riche et spirituel, elle a été élevée « dans le luxe et les plaisirs. » Ce père perdait sa fortune sans qu'il y parût; mais, actif et intelligent, il la refaisait quand la mort le surprit. Sa femme lui survécut peu. L'orpheline ne s'est pas du tout préoccupée, au point de vue matériel, du sort qui l'attendait.
Je pense qu elle n'était pas dans la misère. Ce fléau de la vie, cet esclavage n'a sans doute jamais pesé sur elle, soit que, par un travail assidu, elle ait su le conjurer, soit qu'élevée par un réel stoïcisme au-dessus des privations, elle ne l'ait pas senti.
f Dès l'âge de huit ou dix ans, j'étais dévote. Je » lisais une Bible de Sacy que j'avais trouvée à la mai- » son. Tous les malins je tenais ma sœur en prière
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» avec moi. Mon père nous surprit plusieurs fois à ge- » noux. Quand j'eus douze ou treize ans, il dit à ma » mère de me faire lire la correspondance de Voltaire » et du roi de Prusse. Ma foi dans la Bible disparut, i> mais non mon sentiment naturel pour Dieu, qui dura » toujours et fut mon plus grand appui dans la vie. Je » ne cessai jamais de prier Dieu et de l'adorer, ^ais, » dès l'âge de douze à quatorze ans, un grand trouble, » un certain effroi dérangèrent les pures études où » j'aurais voulu vivre, car c'est Minerve qu'on trouve » aux deux extrémités de la vie. »
Il ne semble pourtant pas que cette précocité d'émotions ait réellement dérangé l'élan de l'intelligence, car elle ajoute bientôt : « Je trouvais alors un grand w plaisir dans la littérature et dans l'histoire d'Angle- » terre. Je commençai d'étudier le latin. »
Ce goût pour l'histoire devient vite une philosophie
pratique.
« Inspirée par mes études de l'histoire romaine, je » ne songeais, dans les malheurs de mon pays (l'inva- » sion) et de ma famille, qu'à garder cette dignité » d'àme que les anciens commandent dans les revers » et les prospérités. »
Elle ne montre pas d'avoif beaucoup pleuré ses parents; bien qu'elle en parle avec éloge, je doute bien qu'elle ait été élevée nvec tendresse.
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Quand elle commence à aimer, elle débute par une amitié de femme où elle porte beaucoup de vénération et qui lui a toujours été maternelle. Elle vit à la campagne chez cette femme supérieure. « L'abbaye du j> Vallon était dans des bois, à sept ou huit lieues de 9 Paris ; mais ces bois semblaient être à cent lieues de ]> la ville. La contrée offrait le genre de beauté ordi* » naire aux campagnes des Gaules, renommées pour » leurs ombrages, les forêts druidiques, les ruisseaux » limpides, le bruit du vent, les harmonies de Torage; » nature sans éclat, sans chaleur, sans soleil, mais » rêveuse, orageuse, inspiratrice. »
<c Dans ce lieu, je suis vraiment née, si naître c'est » sentir, c'est aimer. »
C'est-là en effet qu'elle rencontre un homme dont elle dépeint avec complaisance la beauté idéale et dont elle montre l'esprit supérieur. Dès lors, nous assistons à des alternatives de passion ardente et de sagesse stoïque qui nous causent un certain étonnement. On se demande comment tant de raison s'est alliée à tant d'ivresse, et pourquoi cette raison si forte n'a pas su . vaincre la soif de vivre à tout prix. L'éducation virile ne garantit donc pas mieux la jeune fille qu'elle ne préserve le jeune homme.?
Non, mais chez l'un comme chez l'autre, elle rend les chutes moins irréparables et guérit les blessures.
Elle les guérit même si soudainement chez madame de Sanian, qu'on se prend à douter que les passions aient été bien vives. On ne s'étonnerait pas que, sous le coup de ces agitations, elle eût écrit ou lu des romans avec d'autant plus d'ardeur et de facilité. Mais ce ne sont pas les romans seuls qui l'ont arrachée aux secrètes angoisses, c'est surtout l'histoire et la philosophie, c'est une variété et une continuité d'études sérieuses et de productions utiles et remarquables, où elle s'isole et se plaît passionnément, au lendemain des plus fortes crises. Il lui arrive même de quitter héroïquement l'amour pour retrouver l'austère Pallas, comme on disait en ce temps-là : elle n'aimait donc guère?
Pourtant elle écrit la passion avec tant de charme et de courageux abandon qu'elle a aimé beaucoup, cela a'est point douteux. Alors il n'y a pas à en douter non plus, c'est une âme très-forte, un caractère remarquablement trempé, et peu m'importe quô les amis et les amants en aient souffert dans leur tendresse ou dans leur amour-propre, je suis forcé d'admirer cette puissance et d'y constater curieusement la transformation du sexe intellectuel, résultat de la culture intellectuelle virile.
Le sexe persiste cependant et avec les parlicularités si bien observées, si bien décrites dans cette brochure d'Alexandre Dumas qui vient de faire tant de bruit ;
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brochure * dont je n'accepte pas les conclusions, dont par conséquent je ne comprends pas le but, mais dent j'apprécie très-haut les parties essentielles, la critique et la peinture des faits ; le livre de Madame de Saman est comme une flagrante preuve de la justesse de ces constatations. On y voit, bien dessinés et franchement avoués, les appétits de domination qui caractérisent la femme. On y est frappé aussi de ce sens de la possession du moi qui fait sa force dans la faiblesse et sa victoire dans la défaite. Celle-ci aborde Tamour avec une vaillance sans égale ; elle ne brave pas le danger, elle le cherche ; elle; subit la chute qui, à ses yeux, est un triomphe, car elle a voulu vaincre les scrupules d'un amour austère, d'un spiritualisme orgueilleux, ennemi des passions; elle lutte pour amener à sa manière d'aimer qu'elle estime la seule bonne et la seule vraie, cet homme qu'elle aspire à rendre heureux par le développement de toute sa valeur. L'homme essaye, résiste, se donne, se reprend, craint de briser une carrière dont le célibat est la première condition. Sa personnalité est très-forte, la lutte est puissante. La femme eût-elle triomphé si elle eût été vraiment femme ? Madame de Saman échoue volontairement. Elle se blesse, elle se lasse, elle s'enfuit, et dans quelles circonstances I Elle va être mère ! Est-ce