K^PONSE A UNE AMIE
1871).. Nohant, octobre.
Oui, je sais que deaft la grande préoccupation du moment, et que,, comme; v^us, les personnes cultivées, les lettrés, les savants et les artistes s*effray«nt des Conséquences socialesc daaufira^ univ^sel. Je résume dans le reproche que voua m^adressez, toutes les objections qui me sont faites; à ce sujet, et j'y répoi^s en prenant le public pour juge^ parce que de* telles questions iiatéressent tout le momie et doivent sortir du domaine de l'intimité.
Toutes les objections contre le suffrage universel tel qu'il est appliqué aujourd'hui portent sur le temps présent, et aueuQB ne tient compte de l'avenir. Il y a plus, aucune ne tient compte de ce fait, que, pour le modifie]', il faudrait certainement une révolution et que» pouf te rétablir à l'époque où ce rétablissement
sera nécessaire, il faudra encore une révolution. Il me semble bien que ce n'est pas là ce que vous voulez. Il faut pourtant donner quelque attention à deux éventualités si graves, car les révolutions atteignent rarement leur but. Un essai de révision du droit de suffrage universel nous a donné le plébiscite après le ooup d'État. Croyez-vous qu'une nouvelle atteinte à ce droit trouverait une situation vide de prétendants tout prêts à en profiter?
Le droit de suffrage étant une arme toute prête pour les usurpations de pouvoir, je ne comprends pas qu'on puisse songer sérieusement à la leur donner, quand on veut, comme vous le voulez, le maintien de la république.
La légèreté avec laquelle on parle dans votre monde, je devrais dire dans la classe sociale à laquelle vous appartenez, de provoquer cette grande modification du suffrage à plusieurs degrés prouve que l'on y compte le nombre comme un vaste troupeau de moutons sans volonté d'action et sans conscience de son droit, ce qui est une erreur capitale, l'erreur de gens qui vivent dans un jardin fleuri, sans s'être jamais detuandé ce qu'il y a sous la mince couche de terreau qui nourrit leurs plantes d'agrément.
Oui, ma comparaison est juste. Les gens de loisir éclairé ou de travail intelligent vivent comme dans un
jardin où un sol à la fois riche et léger, dès long.temps préparé ti l'usage des riches d'esprit, leur procure toutes les douceurs de la vie supérieure. Généreux et patriotes, ils voudraient sans doute que toute la terre fût ce jardin d*Éden,où Ton se promènerait en escarpins et d'où seraient bannis les gros sabots qui écrasent les fraîches couleurs et les suaves parfums.
Sous cette écorce paradisiaque, il y a pourtant la terre brute avec ses carrières puissantes, ses mines précieuses et, plus au fond, ses volcans redoutables. Il faut bien que ces richesses et ces périls aient une issue, et je l'ai dit ailleurs, je le dis encore, le suffrage universel, c'est-à-dire l'expression de la volonté de tous, bonne ou mauvaise, est la soupape de sûreté sans laquelle vous n'aurez plus qu'explosions de guerre dvile.
Comment? ce merveilleux gage de sécurité vous est donné, ce grand contre-poids social a été trouvé, et vous voulez le restreindre et le paralyser? Vous représentez l'intelligence et vous en rejetez la base qui est le bon sens.
Non,' vous croyez* sincèrement qn'un échelonnage de votes partant de l'ignorance arriverait à nous donner la prépondérance du savoir. Vous en avez fait l'expérience sous le règne bourgeois de Louis- Philippe. L'éligible privilégié vous a donné une suite
d*assemblées contre lesquelles je vous ai rne aosBi iititée que vous Têtes contre cefle d'aujourcThui.
Je sais qu'on propose certains moyens pour forcer l'ignorance à élire la càpadté. Un des plus pratiques au premier abord est d'attribuer à une certaine classe de citoyens le droit d'élire autant de députés que si elle était en nombre égal à une autre classe évidemment plus nombreuse. J'ai lu dœ projets prétendus radicatix^oii l'on demandait avec ardeur que les villes eussent droit à des représentants particuliers, pouvant se passer du vote des campagnes. La cause de rintelligence couvrant l'ambition de la cause personnelle ne manquait pas d'arguments pour créer cette aristocratie urbaine destinée à fouler aux pieds le droit de la plèbe rurale : étrange impertinence de la passion politique, autrement dit de l'art de parvenir au pouvoir, au mépris des principes que Ton prétend faire triompher !
îl serait bien temps d'en finir avec ces coupables paradoxes qui ne tendent à rien moins qu'à rétablir le régime des castes, à rejeter le paysan dans la dernière de toutes et à l'y maintenir indéfiniment. Quel mensonge est-ce donc que la république, si elle fait bon marché de pareilles idées !
Arrière ces républicains-là! Mettons-les avec les légitimistes. Ils sont faits pour s'entendre, car ces der-
luers, en commençant par reconnattire raolorité du vote universel dont ils espèrenit tirer paarti, sont bien résolus à l'étouffer le jour où il lenr sera CDOtraire. Ces deux extrêmes de partis sont fatalement entraînés fur l^irs principe^ à détruire la liberté. Nos principes à nous ne sont entre lears mains que des armes de guecre civile* Ils appellent leurs compromis et leurs fluctuations mtyens folitiques. Je Tai dit tout à l'heure, je maintiens le mot brutal : la polîtiqae pare n'est pins de nos jours que l'art de parvenir. J'ai pour elle le plus profond mépris qui soit jamais entré dans une âme humaine.
Un ami à moi, un très*grand esprit, je le dis d'avance et je le pense enc(»*e aprè&y me reproche de ne pas sentir assez vivement k principe de la justice. La justice est son idéal, et il est beau; je me flatte que c'est aussi le mien, mais nous ne pouvons tomber d'accord sur l'application. Il me dit que la justice vent le pouvoir entre les mains des plus capables : qm peut le nier? mais il croit aux moyens légaux pour assurer le règne de l'intelligence, et je nie que la id ait mission d'imposer ces moyens. Si l'État doit prononcer sur la valeur des individus, nous voici en pleine théocratie. L'État punissant le crime et récam* pensant la vertu, œ n'est plus le règne des lois, c'est la dîQtsture, c'est la terreur, c'est un homme ou un
groupe d'hommes décidant de ce qui est mal et de ce qui est bien à son point de vue, imposant ses croyances, décrétant un culte de sa façon ou s*opposant avec violence à toute espèce de culte ; c*est la Commune de 91 ou celle de 1871. C'est aussi la royauté de droit divin mettant à mort les hérétiques. C'est enfin la suppression absolue de l'État, c'est-à-dire de la base des sociétés et de ce qui constitue le droit de tous et le droit de chacun.
Poussons les gouvernements à encourager le mérite; ils seront toujours assez portés à ne pas le discerner. Nommons des gouvernements capables de connaître, d'apprécier, d'employer et d'encourager les capables; mais ne créons pas de droits politiques exceptionnels à la capacité, car elle en abusera à coup sûr, vu qu'elle n'est pas toujours la moralité et que s'il y a justice à la reconnaître, il y aurait injustice à lui tout permettre.
Une école plus austère attribuerait aux capacités des devoirs plus étendus qu'au vulgaire. Dans des pages admirables, Louis Blanc a montré le mérite idéal obligé de servir la société et non récompensé pour l'avoir servie. Utopie de jeunesse que j'ai partagée et je ne m'en repens certes pas, mais qui ne tient pas contre la maturité de la réflexion. L'État ne peut obli* ger personne à faire le bien. L'État n'est pas une per-
sonne meilleure et plus sage qu'une autre : c'est un contrat qui doit prévoir tous les cas d'empiétement des droits réciproques, et il ne faut pas que, sous le titre honorable de devoir^ le droit de chacun dépasse le droit de tout autre quel qu'il soit.
Laissons faire le droit naturel ; c'est bien assez, car l'inégalité de fait est monstrueuse et repose principalement sur l'inégalité de l'éducation. L'État doit décréter l'éducation gratuite, je ne dirai pas tout à fait obligatoire, mais inévitable. L'État qui consacre la liberté absolue pour le travail matériel, ne peut refuser à l'homme les moyens d'acquérir l'emploi de ses^ facultés intellectuelles, ce serait lui enlever l'exercice d'un droit naturel. L'État a pleinement mission de nousrendre tous propres à devenir égaux en fait; mais il ne peut faire que nous le devenions, et s'il crée des^ inégalités sociales, celles de la nature aidant, il consacre le plus effroyable despotisme et recommence le passé. Je ne veux pas plus laisser dire à l'Académie des sciences qu'à Louis XIV : « L'État c'est moi. » La tyrannie de l'intelligence n'autorise certes pas celle de la bêtise, mais elle la rend inévitable, elle l'appelle irrésistiblement, car tout abus engendre un abus con* traire. L'histoire nous le démontre à chacune de ses pages et c'est le cas de dire avec les bonnes gens : Nous sortons d'en prendre.
lu IMPRESSIONS ET SOUYflNiRS.
Hëlas! c'est toujours Fesprit français, paresseux parce qu'il est spontané, vite lassé parce qu'il est trop prompt à rénergie. C'est toujours le besoin de se plonger dans le repos du corps ou dans les jouissaacss de rame qui proteste ainsi contre la froide et patiente impartialité de la loi. Nous n'aimons pas à lutter toujours. Nous voulons des gendarmes pour nous pré<server des voleurs, nous voudrions des hudssiers de service pour garder nos portes et nous garantir duGfXh tactdes imbéciles. Nous. trouvons que raisonner avec l'ignorant c'est perdre un temps précieux, que tra* vailler à édairer le premier venu, c'est se rendre ridi» •cule. Nous causons pour les érudits, nous écrirons pour les lettrés, nous sommes aristocrates des pieds à la tète; nous disons à la société : Délivrez-nous de ces goujats qui ne sauraient nous comprendre, faitesuous une représentation comme celle d'avant 89^ où l'on délibérait par ordre et non par tête. Vous voyez bien qae cela est très-équitable et très-républicaîn : des radicaux eux-mêmes l'ont demandé.
Ëh bien, cette loi est tout simplement impoiraâfale. Ces moutons de paysans ont une volonté, et pour la briser il faut bouleverser encore une fois la Franœ de fond en comble. 11 y aurait une chose bien pins simple, ce serait de confier au progrès des mœurs ^ au dégagement de l'opinion le soin de décider des
IMPRESSIONS ET SOUVENIKS. 115
choses dont seuls ils sont les maîtres et les juges. Ce que vous voulez, ce droit de l'inteUigence à la direction sociale, personne n'a le droit de Fioiposer; mais tous ont le pouvoir de rappliquer, et ceci vous regarde, rois de l'esprit, prêtres de la science, artistes et lettrés favoris du public, élite de la France ! impo* sez-vous! Soyez plus forts que l'ignorance et prouvez que vous Têtes. Artistes, faites des chefs-d'œuvre; savants, faites des découvertes sérieuses, évidentes ; économistes et législateurs, portez la lumière dans notre chaos politique et financier : qui donc se refuse aux bienfaits que vous tenez dans vos mains?
Ces bienfaits, direz-vous, sont très-difficiles à répandre. Tout leur fait obstacle et le principal empêchement, c'est l'indifférence d'une natioo plongée dans les préjugés et les routines de l'ignorance. — Donc il faut lui donner le plus d'instruction possible. Aidons-la, c'est nous aider nous-mêmes. Dégageons-nous de nos propres erreurs et de nos préventtons personnelles qui sont nombreuses et obstinées, car nous ne sommes pas si forts qu'il nous plaît de le croire quand nous réclamons la prépondérance politique ; nous avons à commencer par nous-mêmes l'éducation du peuple. Nous manquons pour la plupart des principes de la vraie justice, des méthodes de la vraie science, des conditions moralesi de la saine inspiration. Nous som-
mes tous plus ou moins malades, sceptiques par trop d'expérience ou brisés par trop de travail. L'époque n'est point à l'essor du génie. II n'y a pas de race à part qui conserve le feu sacré dans un temple quand il est éteint dans tous les foyers de la cité dolente. Il faut en prendre notre parti et attendre le réveil général. Tâchons d'être levés les premiers, mais que l'aube nous surprenne travaillant pour tous et non pas conspirant pour quelques-uns.
La liberté de tous, c'est-à-dire l'appréciation de chacun, a seule le droit et le pouvoir d'appeler les capacités au gouvernement intellectuel des masses. Aucune constitution ne doit et ne peut restreindre la prétention d'un idiot à être un grand homme. C'est à l'opinion de faire justice de lui, c'est au bon sens public de le remettre à sa place. Si l'opinion est idiote aussi, c'est notre faute à tous et le seul remède c'est de nous consacrer tous à la redresser.
Ah I qu'un peu de modestie et un bon examen de conscience nous feraient de bien, ne fût-ce que de nous réconcilier avec ces pauvres d'esprit que nous dédaignons tant et qui ne sont infirmes que parce que nous sommes incomplets ! N'avons-nous pas, dans le monde éclairé, des appréciations souverainement injustes, des partis-pris cruels, un orgueil froidement implacable? On trouve de ces mauvais instincts en
soi-même. Étonnez- VOUS que ceux à qui Ton n'a pas appris à réfléchir soient des barbares, quand ceux qui réfléchissent ont encore tant d'efforts à faire pour être yraiment civilisés !
Mon amie, je me souviens d'un pauvre fou, jeune, pâle, à longue barbe noire, que, dans mon enfance, je voyais errer dans la campagne, d'un air préoccupé. 11 fouillait les buissons, il retournait les pierres, il entrait dans les habitations et se penchait sur les puîts> et quand on lui demandait ce qu'il cherchait, il répondait invariablement : Je cherche la tendresse.
Si nous la cherchions un peu? Si, au lieu de mesurer toujours la distance qui sépare un homme instruit d'un imbécile, un sage d'un fou, un patricien de lettres d'un esclave de la misère, nous cherchions la vérité dans les parfums des champs ou dans la transparence des sources ? Peut-être l'entendrions-nous murmurer le mot : aimer !
Oui, aimer quand même, je crois que c'est le mot de l'énigme de l'univers. Toujours repousser, toujours surgir, toujours renaître, toujours chercher et vouloir la vie, toujours embrasser son contraire pour se l'as similer, faire à toute heure le prodige des mélange et des combinaisons d'où sort le prodige des productions nouvelles, c'est bien la loi de la nature. D'où vient donc que dans le monde de la pensée d'invin-
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<;ibles antipathies se produisent? D'où vient que Veorprit rejette avec dégoût la médiocrité et la nullité comme s'il craignait de s'amoindrir ou de s'empoisonner à leur contact? Le danger est-il réel? Je ne le crois pas. L'esprit n'a-t-il pas toujours prise sur la matière, à plus forte raison un esprit solide sur \m esprit débile? Pourquoi tout homme qui sait quelque chose n'essayerait-il pas de l'apprendre à un autre homme qui ne sait rien ? Ce serait très-facile, à la condition d'aimer cet ignorant parce qu'il est homme, et non de le mépriser parce qu'il est ignorant.
En instruire plusieurs, en instruire beaucoup est difficile. C'est la plus belle des professions et, quand même on peut s'y consacrer tout entier, les effets sonÊ lents, la tâche pénible. Mais quelle est la chose utile qui ne soit pas longue et difficile à réaliser? Nous voici en face du problème de l'éducation des masses €t nous reculons d'effroi, parce qu'il faudra beaucoup, de temps, parce qu'il y aura beaucoup de mécomptes et de déviations avant qu'un bon résultat soit sensible. Nous aimons mieux dire : < Débarrassez-nous de ces barbares si difficiles à éclairer. Supprimez leur initiative qui nous blesse ou leur concours qui nous retarde; ôtez-leur les droits politiques. * Eh bien alors., vous n'aurez plus besoin de les instruire. Ramenés à l'état d'ilotes ils n'auront que faire d'apprendre leurs
droits et leurs devoirs* La société sera délivrée de leurs bévues politiques. £Ue fonctioiuiera sans eux. Ils n'en ieroat partie qu*à la condition de travailler pour elle et de lui obéir. — Est-ce là une solution? De ce que votre enfant ne sait pas encore lire* résulte^ t-il que vous ayez le droit de le chasser de votre maison et de lui retirer son nom de famille?
Vous ne le devez ni ne le pouvez; vous lui devez un gîte, un emploi, un nom. Vous l'avez mis au monde, ce n'est pas pour Ty abandonner au hasard. Vous devez aus^ à la société de n'y pas introduire un bandit. Ces devoirs dont l'enfant peut réclamer l'exécution, YQus les avez contractés envers le peuple,, le jour où vous l'avez affranchi du servage. Il végétait dans le néant, vous lui avez donné l'essor et la vie, et à présent, il ne dépend plus de vous de le replonger dans les ténèbres. Vous avez cru devoir l'émanciper complètement avant de lui donner l'éducation et^ si vous y songez bi^, c^te imprudence a été nécessaire, fatale. Il est trop tard pour vous en repentir. On ne Teprend pas ce que l'on a donné. La plus haute des justices, la justice divine s'y oppose.
Je dis que l'émancipation absolue du vote a été un fait inévitable, et ce fait confirme l'impossibilité d'action de rÉtot en matière de distinction des capacités. L'État ne p^ jaioais baser la constatation des inéga-
lités que sur des chiffres, il ne peut être juge du mérite de l'individu politique. Si la volonté générale le force à se constituer dans la forme aristocratique^ il ne pourra augmenter la prépondérance des individus que dans le sens aristocratique. II sera contraint de demander au chiffre de l'impôt la valeur de l'homme. Quoi de plus monstrueux, de plus injuste, de plus grossier, de plus contraire au sentiment qui vous porte à réclamer contre la prépondérance du nombre ? Vous avez fait la révolution de Février pour vous débarrasser de la prépondérance de l'argent qui était bien autrement inique, injurieuse et stupide. Quand cette révolution fut faite, il fallut bien se demander où serait désormais la prépondérance. On avait tant demandé V adjonction des capacités! Il s'agissait de la définir et d'entrer dans la pratique. On reconnut alors qu'elle était impossible à définir politiquement, que l'État n'avait ni le droit ni le pouvoir de faire des choix, de favoriser des classes, des corps, des professions. Il n'y avait qu'une solution possible, équitable et large : le droit de tous, et il fut consacré avec tous ses inconvénients, tous ses périls, toutes ses menaces.
La situation n'a pas changé et elle ne peut pas changer, parce qu'il n'y a pas de moyen légitime de se soustraire aux conséquences d'une vérité absolue.
Tout ce qui tient à la politique passe ou change. Ce fut une faute politique que cette proclamation du vote universel, et c'est là précisément ce qui donne à cette loi un caractère indélébile. Le gouvernement républicain vit ou ne vit pas qu'il se suicidait. Il agit sous l'irréductible pression d'une vérité supérieure à luimême. Il signa son arrêt de mort et c'est la grande chose qu'il a faite. Endossons-la, tous, cette noble faute! Si nous sommes de vrais républicains, des iàmes sincères, croyant au progrès, à l'égalité nécessaire des droits, à l'avenir de l'humanité, n'admettons pas qu'on puisse retirer cette base sans faire crouler l'édifice entier. Séparons-nous de l'idée politique qui pousse beaucoup d'hommes sans principes à maudire le suffrage universel quand il les menace, sauf à le flatter quand il les satisfait. Croyons quand même au droit étemel, à la vérité immuable. Disons-nous bien que la forme républicaine est la seule qui convienne à une nation qui se respecte, et trouvons les moyens d'être cette nation-là. Nous nous y sommes engagés par des siècles de lutte, par l'effort intellectuel de nos savants et de nos philosophes, par la persécution de nos martyrs, par nos guerres tantôt grandioses, tantôt désastreuses contré les coalitions monarchiques. Nos gloires et nos malheurs, voilà notre noblesse, et noblesse oblige. Aurons-nous tant combattu et tant souffert
m IMPRESHIONS ET 8aUVEMiaS.
pour retomber sous l'empire ou sous la monarchie ? Remettroofi-iUMis encore une fois dos destinées, et œ (pii est plus grave, notre honneur aux mains d'un seul? FeronsH[iou& dto à l'Europe qui nous regarde sans nous comprendre, que nous sommes incapables de nous gouverner sag«nent, que toutes nos aspirations et nos protestations n'étaient que forfantene, qijœ tou» tes les grandes idées émises par nous n'étaient qiiie l'essor d'une imagination déréglée, que notre idéal s» tenait pas compte du véA et que notre caractère a faibli honteusement quand la difficulté s'est prés^itéetî Après tant de sacrif ces, et quand l'heure est venue d'en recueillir le fruit, allons-nous donner notre démission d'honmies et de Français?
Vous me .criez, non, non ! Ce n'est pas là ce <;pie nous voulons. Nous avons justement peur de perdre ces choses saintes, l'honneur et la liberté, par l'aveuglement de la foule qui use du droit de voter poor rappeler les hommes et les choses du passé.
Eh bien, détrompez-vous : l'opinion républicaine fait de rapides progrès en France. Ayons la sagesse d'attendre, le courage de croire^ la patience de subir au besoin quelques déviationa, sans trâbucher à chaque pas sur la Ugne que nous nous sommes tracée. Nous sommes dans la situation la phis périlleuse et la plus tourmentée qui fût peut-être jamais; et cepeadant
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cette situation est très-favorable à une renaissance sociale si nous voulons la comprendre. Nous sommes gouvernés par une assemblée souveraine, ee qui est l'état normal d'une république. Au san de cette assemblée librement élue, — c'est son unique mérite, — toutes les nuances deropinion s'agitent sans qu'aucun parti puisse déployer son drapeau. La quantité des inrétendauts ou de ceux qui pourraient se poser comme tels est une cause beireuse d'antagonisme entre eux. Aucun d*eux ne rei»résente une majorité dominante, et si tous ont des partisans dans certaines provinces, aucun d'eux n'aura les vingt-deux départements de M. Tbiers. Un grand prestige environne le cbef du pouvoir exécutif, non pas à cause de son intelligence ou de ses talents, les masses n'apprécient pas ces choses, elles ne les savent pas : ce qui a frappé les esprits, c'est cette force de caractère qui lui a fait admettre la forme républicaine comme nécessaire et res^ pectable, contrairement à ses sentiments personnels. C'est la première fois qu'on a vu au pouvoir un homme faisant abnégation de ses opinions et de ses sympathies, non pour plaire à un partie mais pour se dévouer au salut d'une nation.
Voilé donc une chose toute nouvelle en France, et ce résultat anormal d'un péril extrême est un grand enseignement pour le patriotisme. C'est un bon exemple
à suivre et il a déjà ramené beaucoup d'esprits à Tintelligence de la. situation, qui n'est autre en ce moment que le sentiment du devoir.
Au lendemain des malheurs de la guerre et des rigueurs de la paix, nous avons vu l'essai inepte et odieux d'une tyrannie inqualifiable qui n'a pu dépasser les murs de Paris. La France ouvrière n'a pas répondu à cet appel insensé. Elle a bien compris que le triomphe de cette secte, c'était le Prussien maître de la France, et là encore, le péril nous a protégés contre le péril.
Nous sommes encore sous le coup de cette menace, sous l'affront de l'occupation étrangère. Eh bien, ce mal nous contraint à être sages, à ne pas vouloir de révolutions, à ne plus les permettre, à considérer comme de mauvais Français les mauvais citoyens qui les provoquent. De notre désastre, de notre humiliation, de notre douleur peut sortir une de ces grandes leçons dont l'histoire abonde, mais que les peuples ne comprennent que longtemps après les avoir subies. Comprenons celle-ci tout de suite. Acquérons un sens nouveau. Traitons l'expérience comme un fruit qui se perd quand on le cueille trop tard. Mangeons-le vite, ce fruit amer, et qu'il nous profite, non pas dans cent ans, mais aujourd'hui même, hnposons silence à nos passions, à nos ambitions, à nos répugnances : n'a-
bandonnons aucun principe et cédons aux faits passagers sans colère comme sans découragement.
Que les erreurs de l'ignorant lui soient pardonnéesî On n'a pas le droit de punir l'ignorance, mais il faut Téclairer^ car si l'on ne se hâte, elle nous perdra avec elle et ce sera notre faute encore plus que la sienne.
1871, 28 oclobre. Noliant.
J'allume le fagot dans la petite cheminée à revêtement de cuivre brillant comme un miroir. La flamme reflétée en haut et sur les côtés remplit la chambre d'une clarté vive. Le rideau est resté ouvert. Il est une heure du matin. La lune presque à son plein, brille dans le ciel pur où les étoiles sont comme effacées par son éclat. Elle jette sur la chambre bleue un reflet bleu, tandis que le feu blanc du sapin enflammé rayonne dans l'âtre. Tout semble danser dans la petite chambre, les portraits d'enfants, les figurines des tentures, les arabesques du tapis. Qu'il est gai, pétillant, sémillant, le premier feu d'automne! Mais qu'elle est austère et solennelle, la première nuit de gelée ! Voici un bouquet de fleurs admirables cueillies ce matin, au hasard, à poignées, dans la plate-bande; des roses invraisemblables de grandeur et de santé, les dernières roses, les plus belles de l'année. Ce se-
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font bm. les dernières; les tapis de réséda m'ont donné leur.dernier parfum; les pervenches^ lessouds^ les zinias, les mufliers ont, dans ce vase, leurs der- Biers repsésentants. Une vapeur alarmante s'étend sur les vitrés, voici un'petU coin diamanté; hélas! ce . a'est plus rinoftensive gelée blanche, c'est la vraie, c'est riixq[>laGal)le, c'est celle qjoi, dans une nuit, passe comme le feu, nokcit les feuilles, tord les tiges^ brute Ja couleur, jonche la terre de rameaux flasques et àa débris lamentables. C'est la preimère morsure de l'hiver, baiser funèbre qui tue la beauté confiante des végétations attardées. Pendant qu'armé pour lutter contre le premier froid, je me chauffe, plongé dans ce bien-être physique que le feu procure à mon e^èce, toute la riante famille des fleurs expire et la terre prend le deuil.
Qui le croirait? A voir la lune si belle, le ciel si bleu, les grands pins immobiles, les ombres de leurs découpures si nettes sur le sable brillant, on se dirait mvité à la fête du silence, aux joies muettes et profondes du recueillement dans l'arche de la sécurité. Point I c'est uue trahison amère. La mori; se promène flans bruit sous les bosquets semés de diamants. Elle fauche, .eUe passe invisible et revient; eUe a oublié ici quelques anémones roses, là-bas, de fraîches marguerites qui se hâtaient d'être belles^, ne fût-ce
qu'un jour. Elles ne l'auront pas, ce jour de triomphe, la faux cruelle n'oublie rien. C'est fait. Tout est mort!
L'année dernière, à pareil jour, je ne pensais pas aux fleurs. Ce n'était pas sur des roses que je m'apitoyais. Ce qui gelait, ce qui mourait sur la terre, c'était des hommes par milliers. La guerre est finie. On ne dort pas précisément sur les deux oreilles; mais la misère exceptionnelle est suspendue, le mal atroce est éloigné. On se permet de se chauffer, de regarder la lune, de penser aux enfants qui dorment et qui n'achè* veront pas leur nuit dans les champs, surpris par l'invasion. Le moment que Ton tient est à soi. La maison où Ton vit est encore debout. De quoi aurait-on le droit de se plaindre lorsque tant d'autres toits gisent à terre, lorsque tant d'existences ont été brisées et ne peuvent plus refleurir?
Puisque ce premier froid et ce premier feu m'autorisent à une nuit de paresse, j'en profite pour refaire connaissance avec une personne longtemps oubliée de moi dans ces derniers temps et qui n'est autre que moi. Cette personne qui vit loin du mouvement et du bruit a des occupations qui l'absorbent souvent, et ses récréations appartiennent à une chère famille où elle n'a aueun besoin de se sentir vivre, pour exister pleinement. C'est par hasard qu'elle se recueille et s'in-
terroge après avoir souvent évité l'occasion de le faire, en se disant : A quoi bon?
A quoi bon, en effet? Mais qui sait? Peut-être doiton, de temps à autre, regarder en soi. On oublierait peut-être ce qui doit y demeurer intact. Il ne faut pas trop se fier à la santé apparente de Tâme.
Voyons si cette chambre et si ce feu m'aideront à retrouver dans le passé la personne que je cherche dans le présent. Celte chambre, c'est celle que la personne occupait dans sa jeunesse, alors qu'elle était avide de lecture et complètement confiée à elle-même. Elle montait à dix heures et lisait souvent jusqu'à trois heures, et quand elle avait lu, elle se chauffait un peu dans les nuits d'hiver, ce qui n'était pas toujours facile, car la cheminée fumait au moindre changement de temps : et, tout en se chauffant, elle résumait ses lectures et en faisait la critique en elle-même avec le tâtonnement de l'inexpérience. Les contradictions qui régnent entre les grands esprits la tourmentaient et elle cherchait à mettre d'accord ces lumières de diverses couleurs qui voltigeaient autour d'elle, comme voltigeaient, comme voltigent encore dans cette chambre la flamme de l'âtre et4es reflets de la lune.
Élevée au couvent et enivrée de dévotion poétique, elle lisait tranquillement les philosophes, croyant
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d'abord qu'elle lesréfaterait facilement dans sa eonscience ; mais elle se prenait à aimer les philosophes et à voir Diea pltis grand qu'il ne lai était encore apparu. Les petites ginrlandes catholiques de la Restauration gelaient durant ces nuits d'hiver, et nne plante mystérieuse croissait sur un autel idéal dans un monde extra-humain qu'elle remplissait de flenrs sans nombre et de rejets sans fin. C'était une forêt vierge avec ses lianes multiples qui arrivaient à ne plus faire qu'on infini d'entrelacements dans un infini de vitalité. Cefet s'appelait le ciel, et l'àme de la personne qui rêvait ainsi, s*ett allait dans cet infini, portée par cette végétation qui était faite, fleurs et fruits, de toutes les âmes de l'univers, entraînées, fécondées, renouvelées, immortalisées par l'esprit de Dieu qui en était la sève.
C'était très-vague, mais très-grand, et, chaque fois que revenait la vision, elle se présentait agrandie, comme si la sève eût augmenté dans l'ensemble et dans le détail.
Mais il manqua longtemps quelque chose à cet éblouissement de la pensée, c'était le sentiment per^ sonnai. Le catholicisme apprend à aimer Dieu comme une personne. I<a philosophie délaye Tamottr en y faisant intervenir la raison. L'àme rêveuse voulait aimer, et la toute-puissance, objet de son admiration, ne suffisisdt pas à contenter son 'coeur. 11 faUât
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rinfîni de Tamour dans cette création exubérante où la force des renaissances est inépuîsable, et le monde qui nous sert de milieu ne manifeste que la latte des existences empiétant les unes sur les autresv Dans ma forêt vierge, le vivant s'engraissait fatalement du mort, et l'auteuF de la mort et de la vie res* tait indifférent à ces alternatives de sommeil et d'activité. Dès lors, aucune existence n'est précieuse et le sage traverse impassible le sauve-qui-peut universel. Dès lors aussi, la vie universelle perd toute joie, tout sentiment de sa force. OCi l'amour n'est plus, rien n^est plus.
Alors l'âme pensive dont je cherche à ressaisir la trace et qui, déjà en ce temps, cherchait à se ressaisir dans le passé religieux, voulut se relever par la prière. Elle dépouilla la forme arrêtée du calhalicisme» elle se fit protestante sans le savoir ; et puis, elle alla plus loin et improvisa son mode d'entretien avec la divinité. Elle se fit une religion à sa taille, à la mesure de son entendement. Ce n'était probablement pas une grande conception. C'était sincère et indépendant, voilà tout le mérite.
Ce qui surnagea sur cette houle, ce qui plus tard et à tous les âges de la vie a surnagé et nagé vraiment sans lassitude, c'est le besoin de croire à l'amour (Bvra qui fleurit splendide dans le grand univers, en
dépit des apparence^ qui proclament l'absence de toute bonté supérieure^ de toute piUé, de toute justice par conséquent ; car, la nature humaine étant donnée, l'abandon méprisant de cette faiblesse est inique, antipaternel. J'aime mieux croire que Dieu n'existe pas que de le croire indifférent.
Quand cette personne tourmentée se laissait persuader par ses lectures qu'il en peut être ainsi, elle devenait athée, quelquefois, pendant vingt -quatre heures.
Si elle eût trouvé la réponse à son problème, elle n'aurait pas été de son temps et de son âge. Elle ne trouva rien que de fugitifs accords qui traversaient son idéal et y laissaient comme une traînée de suave harmonie. En ces rares moments où, dans le calme de sa conscience et l'apaisement de ses doutes, elle crut sentir le vol de la divinité maternelle passer sur sa tête, elle goûta le seul bonheur qui puisse être cueilli dans la solitude, le sentiment, je dirais presque la sensation de la présence divine.
La vie extérieure emporta longtemps cette préoccupation ou en allégea les oppressions dominantes, et ce que cette vie déroula de spectacles et de réflexions se perd dans un ensemble où la personnalité philosophique semble s'effacer et se perdre aussi durant de longues périodes. Il s'agit aujourd'hui de se retrouver
et de renouer le lien qui rattache la vieillesse de l'individu à sa jeunesse. Rien de plus facile. Ce lien est resté longtemps flottant, il s'est enlacé à beaucoup des idées qui passaient, mais il n'a jamais été rompu ; il est là, je le tiens, et le dialogue avec l'inconnu recommence, mais sans que je puisse dire où il en était resté, ni quelle fut la dernière parole échangée. C'est comme un livre sans commencement ni fin, sans ordre de chapitres et où chaque page me rappelle qu'elle a déjà été lue.
Il gèle, Tatmosphère est mortelle à la végétation et, sève ou sang, contraire à la circulation dans les veines. La terre est triste, l'homme souffre. La certitude qu'en d'autres climats cette nuit est le jour et cette gelée une douce chaleur solaire n'empêche pas la plante de mourir et l'homme sans abri d'avoir froid. Les compensations générales dont nous ne profitons pas immédiatement ne comptent pas pour le sentiment, et la raison satisfaite ne console pas ceux qui ne se contentent pas uniquement de la raison. De même pour la foi : le mal qui doit amener un mieux ne justifie pas l'univers de se laisser gouverner par la force brutale, et si Dieu a pu empêcher le mal et la souffrance, il ne l'a pas voulu. Le Dieu de Job n'est qu'un rhéteur éloquent et Job est un lâche de se soumettre à lui.
Il faut donc ne rien croire de Dieu, ou changer
' toutes les notâens qui nous en ont été données jusqu'à ce jour, n faut renmicer à l'interpréter avec nos appréciations, avouer que notre bonté n'est pas sa bonté, que notre justice n'est pas sa justice et qu il nous a remis le soin de veilla sur nous-mêmes, sans jamais alléger, en dehors des lois naturelles, les difficultés et les périls de notre existence. Elle est ei> son lieu, elle faît eQe-méme sa place et sa destinée. Nulle compassion, nulle assistance visibles. (Test à nous d'arracher à la nature ses secrets, c'est à la scienee et à l'industrie humaines de trouver ce qu'il leur faut dans l'inépuisable réservoir^ où s'élaborent les conditions de la vie universelle.
Le premier qui imagina de dompter le feu et de le soumettre aux besoins de rbcNnme en construisant une cheminée où la famée s'engouffre, fut plus humain pour l'homme que Jupiter tonnant qui brrse les cèdres avec son foudre et vit tout nu dans la région du soleil sans se demander si les habitants de la terre sauront se confectioraifr des vêlements. L'homme remercie pourtant Jupiter qui a créé le feu, il ne songe point à le remercier de loi aToir départi Tintelligence de s*«i servir. D bénit Flore qui a donné le lin et le chanvre, la terre qui nourrit les animaux porteurs de laine et de fourrure. Toutes les choses qu'il utilise, il en renerde les créateur» bénévoles qui n'ont fait autre
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chose que de le laisser apparaître sur la te^re à son heure, c'est-à-dire au moment vouJa par la grande loi, pour qu'il y trouvait les conditions de son éclosioii. Ces dieux de l'antiquité, ca Jehovah liH-même qui les résume tous et qui donne une plus grande, idée de h puissance de la nature concentrée dansjses mains, ce sont les forces et les vertus de la matière. Il fanEt une religion matérielle pour se les rendre favorables, pour l^ empêcher de se mettre en colère et de déchaîner tes fléaux qu'elles tiennent en réserve pour le châtimfint des impies.
Celte notion enfantine et barbare entre dans le cerveau humain; elle s'y incruste en passant du père au fils, eUe y est encore et toujours la même, avec le ciel et l'enfer pour couvrir les manifestations illogiques des intentions apparentes de la. divinité à notre égard.
Ainsi, toujours un Dieu fait à notre image, béte on méchant, vain ou puéril, irritable ou tendre à notre manière; fantasque si son caprice agit sur notre monde, sophistique et casuiste s'il nous attend après la mort pour nous indemniser du tort qu'il nous a fait durant la vie.
Le dialogue avec ce Dieu-là m'est impossible, je Tavoue* U est effacé de mca mémoire, je ne saurais le retrouver dans aucun coin de ma chambre. Il n'est pas dans le jardin non plus. Il n'est ni dans les
champs ni sur les eaux, ni dans Tazur plein d'étoiles, ni dans les églises où les hommes se prosternent; c'est un verbe éteint, une lettre morte, une pensée . finie. Rien de cette croyance, rien de ce Dieu ne subsiste plus en moi.
Et pourtant tout est divin! Ce beau ciel, ce feu qui m'éclaire, cette industrie humaine qui me permet de vivre humainement, c'est-à-dire de rêver paisiblement sans être gelé comme une plante, celte pensée qui s*élabore en moi, ce cœur qui aime, ce repos de la volonté qui m'invite à aimer toujours davantage : tout cela, esprit et matière, est animé de quelque chose qui est plus que l'un et plus que l'autre, le principe inconnude.ee qui est tangible, la vertu cachée qui fait que tout a été et sera toujours.
Si tout est divin, môme la matière, si tout est surhumain, même l'homme, Dieu est dans tout, je le vois et je le touche, je le sens puisque je l'aime, puisque je Tai toujours connu et senti, puisqu'il est en moi à un degré proportionné au peu que je suis. Je ne suis pas Dieu pour cela, mais je viens de lui et je dois retourner à lui. Et encore est-ce là une manière de parler, car il ne m'a ni quitté ni repris, et ma vie d'à présent ne me sépare de lui que dans la limite où je dois être tenu par l'état d'enfance de la race humaine. Des siècles et encore des siècles passeront sur notre
esprit, et des lumières nous viendront comme déjà plusieurs nous sont venues. C'est déjà une lumière acquise que ce détachement de la notion religieuse idolâtrique. Ce n'est pas une perte du sens religieux comme l'affirment les idolâtres persistants. C'est tout le contraire, c'est une restitution de la foi à la vraie divinité. C'est un pas vers elle, c'est une abjuration des dogmes qui lui faisaient outrage.
Us voulaient, jadis, qu elle eût une demeure spéciale dans une région céleste; les sculpteurs l'asseyaient sur un trône, les peintres l'entouraient de nuages ou de rayons. Sa figure était le type d'idéale beauté que pouvaient concevoir les maîtres de l'art, heureuse naïveté qui forçait la conception de l'humanité à s'élever au-dessus d'elle-même. La pensée moderne n'a plus besoin de 'ces temples et de ces statues, elle renonce à enfermer dans une forme Tincommensurable et l'impondérable. Les images ne sont plus que des symboles. £11» voit Dieu dans toutes les choses où il se manifeste à nos faibles yeux, et l'imagination qui a droit au conseil du sentiment et de la raison veut le voir surtout dans les choses belles, dans les grandes productions de la nature et de l'esprit. Mais ce que nous voyons et touchons ainsi n'est que le rayonnement de notre âme; aucun de nos sens n'est approprié à la vision de Dieu et nous ne lui rendrons
jamais un culte extérieur qui réponde à notre idéaL L'extase n'est qu'un état maladif où les apparitions sont à la.mesure du cerveau qui les produit.
Pourquoi celui qui remplit tout aurait-il mie d&* meure particulière? Pourquoi l'esprit qui anime tout aurait-il un foyer déterminé d'émanation? Il n'a pas besoin de descendre des sphères de Fempyrée pour être auprès de moi. Il est à toute heure avec moi; mon erreur serait de vouloir qu'il y fût tout entier et occupé de moi seul. Je dois me contenter du seas intellectuel qui m'est donné pour le pressentir et posséder de lui ce qui est appréciable à ce sens inconn plet. Je dois aussi me contenter des mots que mon vocabulaire insuffisant peut me fournir pour le dési*gner, car il n'a pas plus de nom vrai dans la langue des hommes qu'il n'a de formes déternûnées pour les yeux humains. Enfant; j'ai voulu me le représenter; homme je ne dois plus tenter ce mirage : mon progsès naturel a été de comprendre que l'iHfîni est une notion placée non ea^deçà, mais au delà de ma raison.
Nous voulions jadis qu'il se révélât par des prodiges ou qu'il rentrât dans la région des fantômes. L'irsévélable nous épouvantait. L'irrévélable plane aujow-d'hui sur nous sans nous écraser et l'ardente effusion qui nous élance Vdrs lui à nos heures lucides n'est divine que parce qu'elle ne trouve pas d'objet qui
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Tarrête et la aatisfalL C'est, la partie la plus subtile et la plus exquise de notre être qui tressaille à Fidée de Dieu. L'usage trop répété de cette facullé: nous readcsit £qus, les pntiques }oumaliëres dans des fornuiles caonsacrées nous abrutissent et nous rendent incapables de saisir la moindre parcelle de l'idéal divin»
Et, à cette heure où j'en raisonne avec moi-même en me raj^elant les foriDies étroites et vulgaires^ sous lescpieiles on Ta révélé à mon enfance, je ne lie sens pas. le pourtsûB .flans crime dire que je n'y crois pas, car nul n'est tenu de croire à ce qui ne saisit pas impérieusement sa conscience. J'ai eu, j'ai encore de ces vibrations avec l'infini, mais ce n'est point et ne doit point être l'état normal de la personne humaine. Elle doit obéir surtout à la vibration de la nature tangible fit ne pafi^ s'isoler de l'humanité, sous peine de rompre ses liens avec elle, de lui devenir étrangère, inutile par conséquent.
Un temps viendra où nous ne parlerons plus de Dieu inutilement, où nous en parlerons même le moins possible; nous ne renseignerons plus dogmatiquement, nous ne disputerons plus sur sa nature, nous n'imposerons à personne l'obligation de le prier, nous bûseroDs le culte dans le sanctuaire de la cooscience de chacun, et cela arrivera quand nous serons vraiment religieux. Dans ce temps<-là, nous le serons
tous, et la prétention d'affirmer une religion formulée sera considérée comme un blasphème. L'amour que nous lui porterons aura sa pudeur, la prière sera mystérieuse, la crainte d'être indigne de le révéler scellera les livres du théologien et du prédicateur. Cette grande idée qui ne peut être abordée avec une conscience troublée ne traînera plus sur les chemins en cortèges ridicules, en cérémonies empruntées au paganisme. Le souvenir de ces profanations n'aura qu'un intérêt archéologique, comme les obscénités symboliques qui décorent les cathédrales du moyen âge. La région où rame purifiée rencontre l'idée de Dieu ne sera plus un tabernacle dont la clef est dans la poche du prêtre et que la main d'un bandit peut forcer. Il ne sera plus besoin de tolérance pour des croyances arriérées ; elles tomberont avec les menaces et les foudres de l'Église écroulée ou déserte. Quand on parlera des anciens dieux, on n'y verra plus que des allégories. Leur histoire sera celle des peuples qui les auront Inventés, l'ère de la foi commencera quand toutes nos chimères seront ensevelies.
Et dès aujourd'hui, le penseur isolé, inoffensif en présence des cultes vieillis, tolérant envers tous par respect de la liberté humaine, mais libre dans la sphère de sa méditation et ne relevant dans l'essor de sa pensée que de l'esprit qui parle en lui, se sent affran-
chi, paisible, attendri par la conquête patiente de sa foi personnelle. C'est son trésor intérieur, c'est sa confiance modeste, son humble et inviolable sérénité. C'est sa joie secrète, la récompense qu'il s'accorde à lui-même quand il ne s'est laissé ni égarer, ni amoindrir par les passions sottes ou mauvaises. C'est son refuge aux heures de grande détresse, quand il peut se dire : Je n'ai pas mérité cela et l'atome de sens divin qui m'est départi ne peut m'être enlevé. Je suis toujours digne de le garder au plus profond de moi, de • lui offrir, pour flamme de sacrifice, tout ce qu'il y a en moi de lumière et d'amour, car tout le châtiment de nos égarements est de perdre la notion de la Divinité et c'est rhomme qui se l'inflige à luimême, comme tous les maux dont il souffre parce que sa volonté ne sait pas les conjurer, faute de science, faute de dévouement, faute de sincérité.
Le feu brûle encore, la lune s'éteint derrière les grands arbres, la chouette jette son cri dolent comme un sanglot d'adieu. Le jour est loin encore, et je me reporte au temps où cette veillée amenait souvent, pour la personne à demi développée que j'étais alors, des solutions navrantes ou joyeuses selon le degré de connaissance quelle avait acquis, ou selon la ligne plus ou moins droite qu'elle avait suivie.
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Ce que je cherchais alors, c'était le lien entre la foi et la raison. C'est ce que je cherche encore. Mais, dans ce temps-là, je cherchais Timpossible parce que ma foi s'appuyait sur une religion dont la fommle était vaine, et aujourd'hui je sens le possible, diraî-je l'évidence de ma synthèse, parce que je suis dégagé de toute formule imposée. Je sais que nul être bumaîn n'a le droit de se dire Dieu, pape, prophète, roi des ftmes à tel titre que ce soit. La notion de Dieu ne peut nous venir que de Dieu et il ne suffit pas de vouloir sentir sa présence pour qu'elle se fasse sentir. U faut une âme bien préparée ou absolument pure. U faut s'élever au-dessus de soi-même, au-dessus du spectacle des choses qui passent, au-dessus des idées acceptées sans examen par les foules, au-dessus des intérêts immédiats qui se rattachent à la politique et dont les religions d'État ne sont qu'une forme transir* toire. Il faut enfin sentir profondément et ardemment la nécessité de croire à un soleil idéal dont les astres du ciel ne sont pas l'image et qui rayonne de parUmt sur toutes choses abstraites et réelles. Il faut sentir en soi ce surplus d'enthousiasme et d'adoration que les êtres tangibles n'exigent pas, qu'ils n'acceptent pas ou dont ils abusent, et qui serait un superflu dans l'àme privée de . Dieu. L'esprit qui a mis ce rayon d'infini en nous existe par cela seul que nous aspirons
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àrinfini : aacun^tre.n'a de faculté sans but, d!aspiration sans emploi.
Et à présent que ma veillée s'achève et que mûn moi délaissé se retrouve et me parle, je sens Dieu, j'aime, je crois. Ce moiy dont Thabitude et les devoirs de chaque jour m'engagent à me détacher, retrouve sa valeur réelle. Égaré dans la solitude, il n'eût enfanté que des chimères; tête à tête avec le principe supérieur qui l'anime, il n'est point seul, et son monologue est un hymne intérieur dont l'écho affaibli d'une lointaine et mystérieuse réponse prouve qu'il bb s'est poiat perdu dans le vide.
Toi que profane et méconnaît la prière égoïste de
l'idolâtre, toi qui entends le cri du cœur auquel les
hommes sont sourds, toi qui ne réponds pas comme
eux à qui t'invoque le non impie de la raison pure,
toi la source inépuisable qui seule répond à la soif
inextinguible du beau et du bien, à qui se rapportent
toutes les meilleures pensées et les meilleures actions
de la vie, la peine endurée, le devoir accompli, tout
ce qui purifie l'existence, tout ce qui réchauffe l'amour,
je ne te prierai pas. Je n'ai rien à te demander dans
la vie que la loi de la vie ne m'ait offert, et si je ne
l'ai point saisi, c'est ma faute ou celle de l'humanité
dont je suis un membre responsable et dépendant.
Mon élan vers toi ne saurait être le marmottage du
mendiant qui demande de quoi vivre sans travailler. Ce qui m*est tracé, c'est à moi de le voir^ ce qui m'est commandé, c'est à moi de l'accomplir. Le miracle n'interviendra pas pour me dispenser de l'effort. Point de supplication, point de patenôtres h l'esprit qui nous a donné l'étincelle de sa propre flamme pour tout utiliser. Le dialogue avec toi ne s'exprime pas en paroles que l'on puisse prononcer ou écrire; la parole a été trouvée pour échanger la pensée d'homme à homme. Avec toi il n'y a point de langage, tout se passe dans la région de Tàme où il n'y a plus ni raisonnements, ni déductions, ni pensée^ formulées. C'est la région où tout est flamme et transport, sagesse et fermeté. C'est sur ces hauteurs sacrées que s'accomplit Thyménée, impossible sur la terre, du calme délicieux et de ineffable ivresse.