EN 1861. — LETTRE A ROLLINAT
Oui, je pars la semaine prochaine. Ton ami des anciens jours, celui qui voyageait, veut voyager encore. Déjà si vieux quand il t'écrivait des lettres si tristes, le voilà plus que centenaire. Le chiffre des années n'y fait rien: il y a des gens qui vivent beaucoup à la fois et dont les ans comptent double. Prendsle tel qu'il est, toi qui as beaucoup de patience. Il ne marche plus si vite qu'autrefois, mais il marche plus longtemps. Ses os refroidis bravent mieux le soleil et, après avoir fait mine, l'automne dernier, de partir pour le plus long des voyages, celui dont on ne revient pas, il s'est remis en route, très-conlent de fouler encore le sol de cette planète, pauvre petit monde plein de larmes et de sourires, de déceptions obstinées et d'espérances plus obstinées encore. Et c'est pour cela, mon ami, que ton voyageur, las de ses longs repos qui ne le reposaient pas, a découvert que la
meilleure manière de se reposer c'était le mouvement, puisqu'il est fils de la terre et que la terre ne s'arrête jamais et ne paraît point se lasser.
Aimer la terre, c'est aimer la vie, diras-tu : Doucement ! quand on croit à ïa vie éternelle et universelle, comme nous y avons toujours cru, nous deux, même dans noc plus sombres jours de spleen, on ne croit pas quitter la vie en quittant ce petit monde et on se flatte d'en découvrir un meilleur en prenant le chemin le plus court. On peut donc s'ennuyer de la vie de ce monde et ne pas crgire au néant. Il me semble même que les esprits enragés de rester en ce lieu-ci n'ont pas conscience de leur âme, impérissable et infatigable voyageuse qui a tant de belles choses à voir ailleurs, et qui, en somme, a plus de devoirs que de récompenses dans cette pauvre province de la grande Uranie.
Mais, moi, cher ami, j'aime tout ce qui est du 'domaine universel. Je l'aime à présent, non-seulement parce que certaines lumières se sont dégagées du brouillard dans mon esprit troublé, mais encore — mais surtout peut-être — parce que j'ai eu la chance d'être beaucoup aimé.
En voilà,, une chance! comme disent les bonnes gens : Dieu Ta mise en ce monde, comme le remède à tous nos désastres et nous serions ingrats à ce point
dfe vouloir partir avant notre heure? Non! Ce ne serait pas bien. La joie de mourir n*est permise qu'à ceux qui n'ont plus personne à remercier et à chéîîr.
Lorsque, il y a quelques années, je perdis ma petrte-fiUe Jeanne, je ne fis pas grand bruH, mais je fias pris d'une envie de mourir qui m'effraya comme une mauvaise pensée. Ceci était une maladie de la douleur. Je croyais que cette enfent m'appelait d'un autre monde où «a faiblesse et son isolement avaient besoin de moi, tandis que les autres objets de mon affection n'avaient plus que faire de l'attachement d'un cœur brisé, d'un esprit découragé. Une nuit, je rêvai qu'elle me disait : « Reste tranquille, je suis bien, » — et je me réveillai résigné. Je n'avais plus à com^' battre en moi que le regret égoïste et je» pus le combattre. L'enfant ra'avait-elle parlé, ou ma conscience? N'importe. J'étais malade, je voulus guérir et je retournai en Italie.
Un an plus tard, dans la forêt de Fontainebleau, j'eus une sorte de rêve éveillé. C'était aux premiersjours de mars, un jour humide assez doux. 11 n'y avait pas encore une seule feuille aux arbres, et jamais je ne vis si magnifiques les vieux diênes du Bas-Bréau avec leurs longues branches où les mousses satinaient l'écorce lavée par les pluies. Les rochers
aussi étaient propres et rafraîchis par l'hiver ; les sables luisaient d'un jaune doux et montraient les traces bien nettes de petits pieds de chevreuils et de renards. Je me trouvai seul quelques instants dans un des recoins les plus sauvages. Assis entre deux blocs énormes, je voyais tourner, fuir et disparaître devant moi le terrain garni de courtes herbes où l'éboulement du sable avait tracé un faux sentier, vierge de toute empreinte. Vers une petite dépression de cette étroite fissure, ma fantaisie rêva la trace d'un pied d*enfant, un seul, comme si le doux fantôme eût essayé de se poser près de moi sans pouvoir se décider à mettre les deux pieds sur cette terre de douleurs. Je ne pus retenir les anciennes larmes, flot mal tari que le repos renouvelle. Mais l'enfant me fit entendre un de ses plus frais éclats de rire, musique d'oiseau qui tant de fois avait mis la joie dans mon âme. Cette fois, c'était peut-être le rire d'un rouge-gorge ; qu'importe ? La vie chantait devant mes pleurs inutiles. Mon enfant était vivante et heureuse. C'était à moi de m'habituer à me passer d'elle, à ne pas être jaloux de Dieu qui me l'avait prise pour la mettre en de meilleures conditions.
Dieu bon! tu nous rends optimistes, et pourtant queUe plus mortelle douleur que de se voir survivre à ce qui semblait devoir fleurir sur notre tombe ! —
Mais toutes les impitoyables notions de ce monde changent d'aspect et môme perdent entièrement leur sens devant les éclairs d'une notion idéale. Quand je vis de l'appréciation vulgaire des événements, plus faible que qui que ce soit, je me décourage et me laisse dévorer le cœur. Mais que Téclair brille et me voilà vainqueur des monstres. La mort n*est plus, elle est la vie renouvelée et purifiée, elle est la fête pour laquelle sont partis ceux que mes larmes jalouses offensent et chagrinent peut-être.
Ce n'est pourtant pas un voyageur consolé qui t'écrit. Il n*a pas su prendre, avec l'âge, le goût des choses qui rassasient l'ambition et rendent Timagination engourdie et sage. Certaines gens qui voient en noir disent qu'il a changé de folie, et que las de marcher au hasard sur la terre, il est parti pour la lune : n'importe! où que soit son esprit, son cœur t'aime. Ce voyageur à la cervelle inassouvie ne s'est pas consolé de ce qui le désolait. Il a fait mieux, il l'a oublié. Il pensait trop à lui-même; il ne faisait que s'éplucher, se gourmander et se plaindre. Il n'y pense plus que quand on exige qu'il y pense et le reste du temps, il voyage, soit dans les étoiles quand ses jambes sont condamnées au repos par un travail sédentaire, soit sur les sentiers de montagne qu'il a toujours aimés, et où il s'estimerait bien heureux, le
jour ob aoaheiire'soDaeiti pour touttte boa, de moih rir en fikm'm^ avec Je soleil sur la tête ^t quelques touffes d'bertie pour oreiller.
Mourir dans un lit est fort maussade. Tu sais qu'il y a trois mois, je m'endormis de bonne humeur et bien portant, et que six jours ou huit jours après^ je ne sais .plus,, je m'éveillai sortant d'un château en Tuiaes ot j'avais Irës-ifroid. On eût pu chanter autour de mm la .romance de Per^olèse que, de temps en temps, j'ai cru entendre dans mes oreilles :
II sonno l'assassina;
Mais oe 6iMBmeilassasain,:je&e l'avais pas senti, je n'en avais pas souffert et le réveil fut doux. Ma Tchambrene se fitpastBeco&aaifire tout de siÂte. Quant :à mes cbers ^rdes-^malade, oonmie^ dans les vc^ages de mes 'rêves, j'avais toujours aspiré à les rejoindre., leur figure ne m'étoonâ paset je les priai de me ramener chez moi» Un ài&tant après , je reconaus un vteUK portrait qui me r^ardait d'un air martial et bîmiveillant.et Je:remerciai les bonnes âmes qui m'avaient tiré d!uD mauvais gtte, où je croyais avoir pos la ûèvre.
C'est tout. iEstpce donc ainsi que l'on meurt? Quoi, si peu de chose? Un rêve qui s'efface ? Ne pas voiries larmes de ceux qui vous diéfisseilt, ne pas compreasdse
qa*on les quitte, s'en aller insouciant dans le monde inconnu sans pouvoir dire à Dieu c me voilà >, et aux êtres aimés c au revoir »? C'est très-commode, mais ce Test trop, Bt s'il y a soufifrance ou joie dans le moment suprême , on voudrait au moins le savoir. L'homme éprouve le beseJn de dire adieu aux siens et de regarder .s*il laisse en ordre le gtte qu'il leur abandonne. Il seaible .qu'il ait un devoir à accomplir en les quittant qui est de leur dire : soyez en paix, je ne vous oublierai pas. Je suis forcé de on'en aller, mais je senfi que, de Idîn comme de près, je vous .aimemi toujours.
Donc, ayant quitté la vie sans regret et saipis effort, car c'est être mort déjà qjoe de.ne plus savoir si l'on vit, je retrouvai l'existence sans étonnement et.sans transport de joie, à.peu près comme l'enfant qui vient au monde sans savoir d*où .11 arrive et .sans se demaïader.où il va. Mais quand je vis autour de moi que tes êtres les plus .chers et Jes. meilleurs avaient tant veiUé et tant pleuré, j'^us honte d'hoir été si indifférait à leurs peines et si insouciant ..devant leur daideuc. Ce n'était pourtant pas maiaute.. Je .n'avais été ni courageux, ni philosophe, m curieux, ni .ambitieux. J'iavaîs trop dormi et mon cœur avait docmi comme de Geste de mon être. Je n'en. sentais pa^. moins ce qu!il y elt eud-'îDgrat et de cruel à nei:^ pouvioir mexéviQiUar*
«i IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
Des larmes, tant de larmes pour moi ! Est-ce que je les méritaiis? Non, vrai, je ne me savais pas si aimé. Ou plutôt, je m*y étais habitué comme à une chose toute naturelle. Et tant de joie dans ces tendres cœurs quand ils m'eurent repris à la mort ! et tant de soins ; et tant de craintes, et tant de gâteries, pendant les jours de la convalescence ! Je sentis bien alors, et tous les jours depuis ceux-là, j'ai bien senti que quand on est aimé on ne s'appartient pas; que c'est alors un crime de ne pas se soucier de soi-même et qu*il faut aimer et la vie éternelle et cette courte vie où un jour d'affection partagée vaut les joies de Féternité.
Tu ne me trouveras donc pas triste, cette fois. J'avais un peu peur de la vieillesse infirme, bien que je n'eusse encore aucune infirmité. Je m'armais de courage pour le moment peut-être assez prochain où les jambes, ces précieuses et dociles servantes de la volonté, deviendraient rebelles et me forceraient à tef^arder d'en bas le sommet des montagnes. Aujourd'hui que renouvelées par le repos elles consentent à grimper encore, je ne pense plus au lendemain et je retrouve l'insouciance de la jeunesse.
U a peut-être raison, celui qui trouve que tout est bien, et il n'y a poini pour lui de palinodie à le croire après avoir cru que tout était mal. Il n'avait peut-être
pas tort non plus lorsqu'il pensait ainsi. Toutes les choses dont Thomme raisonne avec sincérité sont vraies d'un certain point de vue, puisque ce monde^ n'est qu'un perpétuel contraste, et que selon Theure où on le contemple, on le voit couvert de ténèbres ou resplendissant de lumière. Raisonner est une belle chose sans doute, c'est l'exercice d'une faculté qui pousse l'esprit à discerner de mieux en mieux. Mais le raisonnement ne peut rien ou presque rien sur la douleur. Elle seule est positive et hors de discussion. On peut répondre à un argument par un autre, mais que répondre à des larmes et à des cris de déchirement?
Ce n'est donc pas la sagesse qui guérit la souffrance, elle ne donne que le courage de la supporter, et comme les forces de Tâme se tiennent, plus on a de courage, plus on souffre. Ce qui guérit la douleur c'est l'affection, c'est la bonté; à une émotion qui s'exprime il faut une émotion qui écoute ; aux blessures du sentiment le baume du sentiment. Ah ! que le cœur est donc un autre sauveur que l'esprit ! Notre siècle de lassitude et d'abus ne sait plus cela ou ne veut plus y croire. 11 faudra bien qu'on y revienne et que la fausse réalité, qui n'est en somme que la constatation des faits du moment, fuie avec eux et cède la place aux vrais instincts, aux éternels besoins de la
nature.
134 IMPRESSIONS ET S0UVEJ9IRS.
Sincérité, tu es rfissence de Dieu mèrm, et si les hommes pouvaient te chasser entièrement d'çMMr mêmes, tu existerais encore dans le moindre ouvrage de la création, dans le chant pur d'un oiseau, dans l'incontestable beauté d'une .{dante, dans le souf&e bienfaisant d'une brise. Voilà pourquoi j'aime tant le grand air et les Heine sauvages. Ce n'est point la haioe de mes semblables qui m'y pousse; ils ne m'ont point fait de mal; quelques-uns ont voulu m'en faire, mais quelques autres m'ont fait tant de bien! Quant^à la masse qui ne me connaît pas et que je ne peux jtler que par l'ensemble des faits qui manifestent sa vie, je sais bien forcé, malgré un énorme besoin d'indulgence envers elle, de constater qu'elle va de travers et prend de très-mauvais chemins. Elle est dans une crise de matérialisme effroyable qui n'a même pas le mérite de la franchise et de la passion, puisqu'die se cache sous une convention d'hypocrisie révoltante.
Mais tout passe, l'homme procède par réactiisus continuelles. 11 se lasse de ses vices sans qu'il soit grand besoin de Ten gourmander. Attendcois de meilleurs jours I Humanité, pauvre et chère malade, tu soufMras beaucoup de tes fatrtes, mais tu guériras, ie vais attendre dans quelque désett que la peste sdit passée, car on t'irrite en te disant tes vérités et tu t'acharnes alors à ton mal comme à un bien qu'ion te
voudrait ravir. Coule donc, fleuve troublé par les orages, puisque^ pour te purifier, il te faut ce débordement et ces chutes. Nous autres rêveurs,. allons voir là-haut si les neiges sontioudues et si les:pâqueretties vont bientôt fleurir. Le monde est en fureur pour de l'argent. Chacun en veut, on s'arrache le cœur de la poitrine pour en avoir. Les rois de la finance s jétreignent avec désespoir, s'accusant les uns les autras, prêts à s'égorger sur leurs coffres-forts. Israël ae déchire comme un manteau. Le monde chrétien ne va pas mieux. De prétendus défenseurs delà foi .du Christ veulent que Jes peuples s'exterminent pour une question d'intérêt matériel au profit d'un arbitraire qui «est la propre négation de rÉvangile. Les poètes et les artistes eux-mêmes sont presque aussi préoccupés du positif que les financiers et les dévots. Ils ne le cherchent pas seulement pour leur propre compte dans la vie, ils le proclament dans l'art et s'attachent à le peindre, incapables qu'ils sont de comprendre ou de faire comprendre l'idéal *.
Ni haine, ni dédain, mais adieu, pour un temps, chère société en déroute. Tu ne manqueras pas de flatteurs pour te dire que tures parfaite, qu'il n'y a rien
1. Il y a dix aos qae les faits me suggéraient ces réflexions. Je ne Yois pas que le matérialisme ait améUoré Tétat des ehoses.
fS6 IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
«n toi à reprendre ou à corriger et que les esprits «ntichés d'idées poétiques et pures sont des pédants <[m aspirent au titre de réformateurs, ou des fous de l'espèce la plus dangereuse pour peu qu'ils.aient Tinf amie d'être naïfs. Allons donc voir si la nature a pris, «lie aussi, le goût du factice et la passion du convenu, 'Si les houx se sont parés d'épis de blé et si les lierres :s'essayent à porter des roses. Je ne crois pas. Allons f>ourtant !
4861, 20 février. Tamaris, près Toulon.
— . . . . Cette maladie m'a laissé une anémie que je combats de mon mieux. Ne t'en inquiète pas, je m'en lirerai. Je sors tous les jours en voiture et je m'amuse tous les soirs à écrire le Roman de ma fièvre , car tu sauras que cette maladie n'a pas interrompu mes •songeries littéraires. Je l'en ai dit quelques mots à Nohant. Je veux te raconter le fait pour ajouter à la :somme de nos observations et de nos recherches, sur 4es phénomènes du sommeil, du délire et de l'hallucination. Ce qui s'est passé dans mon cerveau est assez curieux pour être noté.
La veille du jour où je tombai tout à coup très- ^gravement malade, je m'étais très-bien porté, j'avais griffonné le commencement d'un roman, qui s'appelle la Famille de Germxindre^ roman que j'achève en ce juoment-ci. J'avais posé tous mes personnages, je les
connaissais bien^ je savais leurs situations dans le monde, leurs caractères, leurs tendances^ leurs idées, leurs rapports. Je voyais leurs figures. 11 ne me restait plus qu'à savoir ce qu'ils avaient à faire, et je ne m'en inquiétais pas, ayant le temps d'y songer le lendemain.
Foudroyé le lendemain et les jours suivants, je n'y pensai pas, mais j'en rêvai, probablement aux heures où j'avais Thabitude d'écrire, et le roman entra dans les aventures les plus imprévues.
11 se trouva que j'étais en voyage avec tous mes personnages, sans savoir, comme de juste, d*où nous venions et quels pays nous traversions. Cela ne paraissait inquiéter ni eux ni moi ; nous allions devant nous, résolus de revenir à tout prix chez nous, c'està-dire chez moi. Je ne puis que résumer les interminables péripéties du voyage. Tantôt nous étions dans des voitures confortables qui allaient vite et bien et qui nous permettaient de causer ; de quoi. Dieu le sait I Peut-être me racontaient-ils ce que j'avais à raconter d'eux. 11 me semble, à présent parfois, que j'en ai gardé souvenance. Tantôt, je ne sais comment, nous étions en charrette dans des chemins affreux; la charrette perdait une roue, puis deux. Nous avancions quand même, ne versant jamais et ne songeant jamais à nous arrêter, nous arrangeant pour
cheminer sur le brancard en rasant la terre. L'animal qui nous traînait changeait à chaque instant de fonne, il devenait âne, vache, boule-dogue, chèvre ; quelquefois ce n'était qu'un gros hanneton qui n*allait pas {dus mal que les autres. Et puis les chemins se remplissaient d'eau, les ornières devenaient des ruisseaux, des fleuves, des étangs, un lac, la pleine mer. Nous allions de l'ayant quand même, la charrette devenait navire, bateau, épave, planche, bâton flottant. Il y avait pourtant des haltes, des auberges insupportables, des rencontres fantasques, des villas étranges; mais tout cela était confus, je n'avais qu'une idée, repartir avec mon monde, et nos aventures reconunen^ent, très-périlleuses et très-fatigantes, sans qu'aucun de nous fût effrayé ou fatigué. J'ignore si ce rêve dont le souvenir m'est resté comme celui d'une action très^prolongée a duré tout le temps de .ma maladia, mais je sais qu il m'a occupé la première nuit, et que, le dernier jour, au moment où.j'ai repris connaissance, j'y étais tellement plongé que j'ai eu un effort à faite pour distinguer les personnes qui m-entouraieot de celles qui remplissaient ma visioQ et qui étaient les mêmes qu'au départ. Seulement il venait de se passer un inddent nouveau dans leur existence. Nous étions arrivés, du fond de la CûchincMné peut-être, à uiie localité très-voisine de Nohftnt,.Ie^liÂteau detla Mot1e-£eu2lly, et il avait pris
fantaisie à la famille Germandre, y compris le notaire et le majordome, de monter à la tour dont je voyais trèsdistinctement le revêtement circulaire en planches^ entre le toit et Tencorbellement. Ces planches étaient disjointes, brisées, et je criai à mes compagnons de ne pas s'y fi^. Mais ils n'en tinrent pas compte, et, tout à coup, riant aux éclats, ils se précipitèrent Tun après l'autre, du haut de Tencorbellement sur le pavé de la cour. Ils ne se cassèrent pas et le jeu leur plut, car ils se hâtèrent de recommencer. La chose me sembla drôle, et puis elle m'impatienta, car ils ne pouvaient pas se relever sans mon aide ; je les ramassais, je les mettais sur pied comme des marionnettes, et, sitôt debout, ils m'échappaient. Je leur reprochais en vain leur folie. Vous finirez par vous briser, leur disais-je, comment voulez-vous que je continue mon roman? — J'étais en train de me fâcher tout de bon et de menacer de les abandonner, quand le rêve s évanouit peu -à peu; je me trouvai seul dans le château devenu ruÎBe ; j'eus très-froid, on me parla, et je reconnus avec plaisir mon fils, mes amis, ma chambre, mon lit et mon moi véritable.
Tout ceci rentre dans les phénomènes bien connus du rêve, et je ne vois pas que l'approche de la mort ait, sauf la durée, rendu le mien très-différent de ce* lui que j'eusse pu faire en état de santé. Ce qui me
frappe dans le fait d'obsession que j'ai subi, c'est Timportance que prennent dans notre cerveau les fictions que nous y avons accueillies volontairement. Il a dû arriver à tous ceux qui évoquent des figures destinées à vivre uniquement dans le domaine de l'art, de se les représenter d'une certaine manière aussi logique que possible pour devenir réalisable. Il leur est arrivé probablement aussi de les voir en rêve, livrées aux fantaisies de l'impossible. La première fois que mon fils tout jeune eut, dans son atelier, un mannequin qu'il avait beaucoup désiré, il en fut très-importuné en songe ; ce personnage inerte avait pris vie et se livrait à toutes sortes d'excentricités, plantant des clous dans le parquet, cassant les plâtres et déchirant les costumes.
Qu'est-ce donc que ces personnages de roman disciplinés dans notre cerveau quand nous écrivons, indisciplinés quand nous rêvons? Que le monde extérieur remplisse les visions du sommeil et nous gouverne alors à sa guise, rien de surprenant, puisque, dans la réalité, il nous gouverne ou tout au moins nous résiste sans cesse. Mais la figure idéale sérieuse ou comique dont nous comptons faire, soit un personnage de livre, de théâtre ou de tableau, soit une statue, cette figure de notre choix et de notre invention ne nous appartient-elle pas? N'est-elle pas forcée de nous obéir?
— Eh bien non, elle ne nous obéit pas ; elle ne nous appartient pas! Docile et muette tant que notre raison la travaille et la façonne, elle se lève dans le songe comme une puissance folle , quelquefois hostile , à coup sûr indépendante. La liberté morale qui était en nous, il se trouve que nous la lui avons donnée et qu'elle s'en sert contre nous. Quelle légende fantastique et vraiment terrible s'accomplit en nous, sans que nous nous en étonnions I Comme cela arrive avec plus ou moins de netteté ou d'intensité à tout le monde, comme ceux dont le cerveau ne fonctionne pas volontairement dans le domaine de la fiction n*en ont pas moins des rêves où ils voient apparaître des inconnus burlesques, importuns, ridicules ou nuisibles qui sont des produits vagues et involontaires de leur esprit, on peut bien dire que nos propres idées nous assujettissent presque autant qu'elles sont assujetties par nous, et pourtant nous nous croyons leurs maîtres quand le réveil a dissipé les fantômes de ces esclaves révoltés !
A ROLUNAT, JOURNAL.
1861, Tamaris.
Depuis que je me porte mieux et que mes forces reviennent, je vds un pays admirable et jç recouvre l'heureuse faculté de le voir plus beau encore après l'avoir regardé. Voilà mon fils parti pour l!Afrique, Manceau est tout entier à son travail de graveur, je vis depuis ces derniers jours à peu près seul , faisant ma tâche d*écriture à la maison, et de la botanique dans mes promenades de six ou huit heures. Comme on vit par les yeux dans cette région de petites montagnes qui s'avancent sur la mer ! L'œil se remplit de splendeurs, de clartés éblouissantes tempérées par des ombres suaves ; tout cela pénètre dans l'âme et la guérit de cette sorte d'aveuglement douloureux qui est le résultat de l'aifaiblissement physique. Aussitôt qu'elle peut réagir, la faiblesse du corps diminue rapidement.
IMPRES&iONS ET SOUVENIRS. 163
Mais pourquoi donc ce besoin que j'éprouve d'embellir le soir dans mon souvenir cq que j*ai admiré tantôt? C'est peut-être le besoin de réagir contre Texactitude à laquelle me condamne le travail du narrateur. Je prends des notes intérieures d'une fidélité scrupuleuse et je sais que, sur ce point, ma mémoire ne me trompera pas. Cela est très-vite fait , grâce à L'habitude que j'ai de voir, et tout de suite après je jouis de ce que je vois, pour mon propre compte. Je le savoure en gourmand, je suis assouvi, je suis heureux. Je reviens, je me rentre^ comme on dit ici, je dîne comme un oiseau, je bois comme une sauterelle, car J'estomac ne va pas encore, et me voilà ivre ! Tout ce que j'ai vu grand m'apparaît immense, l'austère devient formidable, le gracieux se fait paradisiaque ; etipourtant la nature est plus belle que la plus belle de mes appréciations.; les fantaisies dont je la pare ne valent pas sa puissante logique et sa sublime simplicité. Je le sais, je la vénère, je me méprise et je recommence. C'est bien une ivresse, un état d'hallucination. Ma volonté ne sait pas pourquoi, et ma raison n'y peut rien.
U y a donc en nous cet instinct de remaniement de la réalité que les phrénologues appellent la merveillo' site ? C'est le grain de folie qu'il nous faut tous subir quand nous sommes la proie d'une passion, et je suis
en ce moment la proie enivrée de la passion de voir. Dans le sommeil c'est encore plus prononcé ; je vois de véritables aberrations dans la nature et j'y prends part avec une démence analogue. Par exemple, la nuit dernière, j'^î rêvé des aventures où j'acceptais comme naturelles les fantaisies du milieu que je traversais gaiement. D'abord, j'étais dans l'Inde avec toi, Maurice marchait devant nous, faisant la chasse aux papillons avec Jean notre domestique. Nous traversions un admirable bois de cyprès dont les branches pendaient sur nous. Était-ce bien des cyprès ? Tu les traitais d'araucarias, mais ce n'était ni l'un ni l'autre. Tout d'un coup, je remarquai que certaines branches avaient^ à leur extrémité, des ramifications singulières et que ces ramifications terminées par un fruit de la grosseur d'une noix rappelaient confusément la forme humaine. A mesure que je regardais, cette forme semblait se mieux dessiner suivant le degré de maturité du fruit. Tu vols tout ce que tu veux voir ! me disaistu ; tu vas bientôt croire aux homuncules végétaux. — Ma foi, répondis-je en cueillant une de ces extrémités de branches, j'y crois tellement qne j'en suis sûr. Voilà un homuncule parfait! J'entends encore ton exclamation de surprise, car tu venais de détacher d'une autre branche un homuncule parfaitement vivant. I.e mien n'était pas mûr. Il adhérait fortement
au végétalj^ il était encore végétal lui-même. 11 avait la forme humaine parfaite, mais il était vert, il était plante et j'avais, en le cueillant, tranché le fil de sa vie future. Je n'eus pas le loisir de m'en affliger ; des quantités innombrables d'homuncules s'agitaient autour de nous dans les branches et s'enfuyaient en grimpant dans le haut des arbres. Tu tenais le tien avec une grande crainte de l'étouffer ou de le laisser sauver. Pour moi j'étais préoccupé de trouver un autre sujet qui fût dans le même état, c'est-à-dire si nouveau à la vie, si fraîchement délivré de son adhérence avec le tissu végétal qu'on pût le saisir dans un état d'engourdissement. Je parvins à m'emparer ainsi d'une petite femelle, et nous voilà courant, appelant Maurice, fous de joie d'avoir à lui montrer une si belle trouvaille. Bah! nous dit-il, j'en ai plein mes poches ! Ce n'est pas rare dans ce pays-ci ; mais ce n'est bon à rien, on ne peut pas élever ça. Puisque les vôtres sont encore vivants, remettez-les sur leurs arbres.
Je ne sais si nous fûmes disposés à Técouter. Un nuage passe sur la forêt et je me retrouve traversant une grande steppe avec Eugène Delacroix. Nous devions gagner une ville dont on voyait au loin les clochers ardoisés dans un ciel blanchâtre. Il n'y avait pas de route. La saison était indécise , hiver d'un côté.
printemps de Tautre. Le terrain devient glissant, gercé, plein de trous remplis de nage à mokié fondue. Debcroix s'arrête et me dit : Je ne vois pas d'ornières, personne n'a jamais dû passer par là: N'allons pas plus loin. Ceci est un endroit où la croûte terrestre n'a jamais pn ae former, cherchons un sol où l'on puisse marcher.
Une telle raison géologique nfayant paru sans réplique, je Je suis et bientôt il me dit :• Voici la prairie roulante y tout va bien. Je ne demandai pas d'explication, mais je m'arrêtai émerveillé devant cette prairie. C'était une immense tapis de verdure tout ondulé comme la campagne de Rome du côté de la via Aurélia, mais non pas formé d'herbe brûlée en été, pourrie en hiver. C'était une terre fine et comme passée au tamis, et sur cette terre un trèfle microscopique qui devenait de plus en plus serré comme une mousse. D'abord il me parut d'un vert sombre uniforme, mais bientôt j*y vis courir des nuances infinies et des reflets d'aiguë marine. Tout le terrain très-élevé dominait des horizons immenses ; de légers nuages blancs irisés par le soleil couraient dans le ciel. — Allons donc, me dit Delacroix, ne regardez pas tant, avancez on bien ces nuages arriveront avant nous. — • Ne désespérant sans doute pas plus que lui d'aller aussi vite que les nuage:^, je me mets en route, mais sans pou-
voir aTancer; quelque chose me repoussait en arrière: Comment doncr marchez-vous î me dit-il; vous ne vous y prenez pas bien ; il ne faut pas contrarier le mouvement de la prairie ; c'est à elle de vous faire avancer, ë vous d'avoir le pied marin et de garder votre équilibre. Je ne sais si je me comportai comme il fallait, mais je reconnus que la prairie -me portait, se soulevant en vagues solides et me poussant en avant à de grande» distances, comme un objet flottant sur la houle chemine sans prendre part au mouvement qui le mène. Voilà, dis-je à mon compagon, une trèsagréaWe manière de voyager. Je fais un chemin inouï et je n'éprouve aucune fatigue. Vous devriez pourtant me dire la cause de ce phénomène. Arrêtons-nous un peu, cette admirable prairie sera trop vite franchie. — S'arrêter ici n'est pas possible, la prairie roule ; il faut suivre l'ondulation ; rien n'est plus simple que ce phénomène. Il est produit par la nature du trèfle et la vigueur avec laquelle le terrain le force à pousser. Quand il aura atteint tout son développement, la plaine se reposera et restera immobile jusqu'au printemps prochain. — Ici le rêve retombe dans le vague et je me retrouve dans mon jardin de Nohant avec Maurice et Manceau, contemplant une grosse nuée blanche, étincelante dans un ciel très-bleu. Des maçons travaillent à un escalier extérieur accolé à la maison et
qui n'a aucune raison d'être. C'est Manceau qui ordonne ce travail et qui s'efforce de nous en démontrer l'utilité, en raison de la nuée blanche et nacrée qui monte dans le ciel. Vous savez bien, nous dit-il, que de graves événements vont se passer dans les hautes régions. Il était indispensable de bâtir ici un observatoire et j*ai dû commencer par faire faire Tescalier. Tenez, le spectacle se prépare, montez.
Je monte seul et j'atteins une hauteur qui domine la cime des grands tilleuls. Le nuage épais, toujours nacré, a envahi tout le ciel. J'entends alors le dialogue suivant au bas de l'escalier. — Manceau. Ah ! malheur ! tout est perdu, il est pris ! — Maurice. C'est vrai, il est priSf que veux-tu ! Viens donc voir là haut ! — Et Maurice monte. Qu*est-ce qui est donc pris? lui dis-je. — Eh parbleu, le tonnerre 1 Nous comptions sur lui pour faire éclater le nuage d'argent qui descend sur nous ; mais l'argent du nuage n'est autre chose qu un monde hyperboréen qui est en train de tomber et le tonnerre a été pris par les glaces. Rien n'éclatera, c'est un spectacle manqué. — Pas si manqué! Ce que nous voyons est magnifique et je n'ai jamais rien vu de pareil I En effet, la nuée blanche, devenue solide et compacte, descend avec une lente majesté. Je reconnais bientôt que c'est un incommensurable glacier qui app^che, la tète en bas, et qui forme voûte
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sur nos têtes, sauf une trouée oblique où les rayons du soleil se glissent encore et jettent sur ce monde prêt à se poser doucement, mais irrévocablement sur le nôtre, les plus splendides reflets. Les vallées profondes, vues par nous comme des entonnoirs qui vont nous couvrir, brillent comme le saphir. Les aiguilles de glace irisées comme le diamant sont prêtes à nous clouer sous leurs pointes gigantesques. Cela devient effrayant et sublime. En même temps, la surface de notre monde se congèle à cette approche redoutable et se hérisse à son tour d'aiguilles de glace, sortant brillantes du sol couvert de neige bleuâtre. De Tescalier, où Manceau est venu nous rejoindre, il ne reste déjà plus que quelques marches libres entre ces glaces merveilleuses qui descendent et ces glaces non moins belles qui montent. Là! nous dit Manceau éperdu, vous voyez bien que le tonnerre est détruit et que ceci est la fin de notre monde. — Ton explication est détestable, lui répond Maurice ; le tonnerre n'a rien à voir là dedans. Notre monde a bien assez de volcans pour se défendre. — Ta mère et toi, vous ne voulez rien croire. Tout est perdu I — Eh bien, reprend Maurice, dépêchons-nous de voir avant que ce soit finil
En effet, tout finissait ; la voûte de glaces, toujours plus étroite, semblait déjà poser son pourtour sur Tho-
rizoQ qui sç feitamU Nous étions dans une clarté glauque qui rassemblait k celle d'un aquarium; la YOÛte s'abaissait sur nous et cela se passait sans bruit, sans secousse, sans que rhumanité, déjà disparue, eût eu Tair de s* en apercevoir;. nous semblions, Maurice et moi, n'dtre pas dupes du rêve. Pourtant, je m'éveiilai brusquement,, comme si, au moment final, j'eusse fait un effort de volonté pour ne pas voir la catastrophe. Ce n*est pas que la visiou de ce tran* quille cataclysme m'eût causé une réelle terreur. C'^ tait comme l'accomplissement solennel d'une grande chose et je me reprochais de m'étre refusé à en voir le dénoûment. J'essayai de me rendormir pour retourner à cet escalier disparu, mais je n'y retrouvai que les maçons qui travaillaient à relever la maison démolie et à réparer, disaient-ils gaiement, les résultats de la hn du monde.
Pourquoi ces chimères du sommeil? Disposition physique, me dira-t-on. Je le veux bien, mais cela n'explique pas pourquoi elles ont telle ou telle forme, Cela tient à un mécanisme organique dont nous ne connaissons pas du tout les rouages et qui reste pour tous une énigme. De même que nos yeux conservent quelque temps l'impression du spectre solaire qui les a éblouis, l'esprit se remplit des objets qui ont rempli les yeux, et la fantaisie les dessine en les transformant
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sur je ne sais quelle chambre noire, sanctuaire des songes.
Notre cerveau n'est donc pas un appareil à opérations photographiques où les images sont transmises exactement. Gela ressemble bien plutôt à un théâtre où les faits de la vie se présentent sous la forme de fictions. Mais c'est bien plus riche et plus original que toutes les fictions du théâtre. C'est Timprévu dans toute sa puissance, c'est l'impossible accepté d'avance» c^est la fête sans frein de l'imagination. Le sérieux et te burlesque y dansent ensemble, l'effroi et la joie s'y succèdent, im douleur y est souvent poignante, nos larmes coulent et mouillent roréillel*; mais elle s'efface le plus souvent pour faire place à d'irréalisables compensations. L'ami qui vient de nous quitter revietit tout à coup après un immense voyage qui n'a duré qu'un instant ; il sort même au be^in de fo tombe où nous venons de le conduire, pour converser avec nous. Nous-mêmes, nous mourons très-facilement en rêve et nous nous sentons à la fois morts et vivants, «ms surprise et sans angoisse. Ainsi, grâce à ces fictions qui bercent nos heures de repos, nous passons une notable partie de notre exifirtence en dehors du domaine de la réalité.
D'autant plus qu'il n'est pas néeessaît^ de dormir pour rêver. La contemplation nous conduit presque
toujours à un état de bien-être supérieur où la raison sommeille et où la divagation plus contenue et moins prolongée que celle du rêve n'en échappe pas moins à Tempire du raisonnement. Il y a donc en nous quelque chose qu*on appelle une âme et qui est peut-être toute autre chose que ce qui porte ce nom très-vague ou très-mal défini jusqu'à présent. Je crois, moi, depuis longtemps, que nous avons trois âmes, une pour diriger l'emploi de nos organes, une autre pour régler nos rapports avec notre espèce, une troisième pour communiquer avec l'esprit divin qui anime Tunivers. Sainte-Beuve souriait quand je lui disais cela. Trois âmes ? répondait-il ; si nous pouvions être sûrs d*en avoir une ! Je n'osais pas lui répliquer que nous en avions peut-être davantage. Nous ne sommes pas des phénomènes si simples qu*on a voulu le croire afin de pouvoir nous classer en bons et en mauvais, en élus et en damnés. Nous sommes, au contraire, des instruments très-compliqués et les lobes de notre cerveau ont des fonctions multiples qui échappent absolument à l'analyse scientifique. Le scalpel du métaphysicien n est pas plus sûr que celui de l'anatomiste : ni l'un ni Tautre ne peut toucher au siège de la vie sans expulser la vie.
Encore Tamaris. 20 mai 1861. — J'ai fait mieux aujourd'hui pour le rétablissement démon mince indi-
vidu que de prendre des notes. J'ai marché beaucoup et j'ai dormi sur l'herbe. Malgré le vent d'est qui est assez fort, je suis parli avec mon cocher de louage, le très-fîdèle Matron qui, dans nos promenades^ est devenu mon garde-malade attentif. Il me gronde quand je marche trop ou quand j'oublie de goûter. Mais nous avons un compagnon qu'il me préfère de beaucoup, un de ses chevaux, son cheval favori, qui s'appelle monsieur Botte, Dieu sait pourquoi. C'est une petite bète pleine d'ardeur et d'adresse qui me promène dans les chemins impossibles. Aujourd'hui Matron l'avait prise, se faisant fort de me conduire en carriole jusqu'au sommet de la montagne d'Evenos ; mais quand nous fûmes au bas du chemin, il se mit à soupirer, et je vis qu'une grande anxiété le tourmentait. Qu'y a-t-il ? lui demandai-je ; M. Botte est-il malade ? — Il a soif, le pauvre ! — Arrêtons-nous et faites-le boire. — C'est ça ! je vas courir. Je sais par là des bûcherons qui doivent avoir apporté leur cruche et qui me rempliront bien mon seau ; car, pour faire boire à mon cheval l'eau du torrent qui n'est que du jus noir et gâté provenant des pressoirs à olives, j'aimerais mieux en boire moi-même.
Le chemin ne me paraissait pas trop rapide, je conseillai à Matron de mener boire son cheval où il voudrait, pendant que je monterais à pied. Non^ non, dit-il,
c'est trop pénible. J*ai dit qae je vous monterais en voitiÉre, je voas monterai. Gardez M. Botte un inàtaiit et je reviens. — Pourquoi le garder? Il est si Tsàs(90h nable ! Taimerais mieux faire un tour dans te petit bois. — Mais si on vient pour le voler? Nous voîlà'en pleines gorges d'Ollioules et hors de la route. On ne peut jamais être bien tranquille dans un endroit pîsireil, — Si on vient pour le voler, Matron, croyez-vOus que je sois bien capable de le défendre? — Oh ! de ce côté-là, il n'y a rien à craindre. Il n'y a plus de brigands dans les gorges depuis le temps de Gaspard de Besse qui a été pris et muré dans la grotte que vous savez ; du moins ça se dit comme ça dans le pdys. Mais il y a des flâneurs qui, en voyant un cheval seul, monteraient bien dessus pour filer avec lui. Seulement ils sont trop craintifs pour essayer ça sous les yeux d'une personne. Rester donc et ne craignez rien. Espérez un petit moment.
J'espérai^ c'est-à-dire qu'e j'attendis un grcs quart d'heure. L'endroit était assez joli, un peu de verdure au pied de la sente montagne boisée de la chatne aride, des fleurettes ititéressaùites, un ga2on fin et du saMe propre. Je ne m'ennuyai pas, mais je fus pris d*ttn invincible besoin de sommeil et , m' étant assuré que M. Botte broutait la haie 'âviec patience, je m'endomns profondément. Je crois qufe le cfheval en fetealt auftittt.
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quand Mdtron revint avec le seau vide. Il n'avait pu trouver une goutte d'eau et il prétendait que Botte lui faisait des reproches avec ses yeux. J'ai envie de vous en faire aussi, lui dis^je, car j'ai grand'soif. — Oh I bien, reprit-il , vous boirez là^haut , à moitifi de la montagne ; mais c'est loin, je vous avertis, et le pauvre n'ira pas vite. Il souffre pour tout de bon.
11 y avait une chose bien simple à faire, c'était de laisser la carriole cachée dans les buissons et de Hioater tous trois avec nos jambes, Matron, Botte et moi. C'est le parti sur lequel j'insistai et qui l'emporta. Le trajet ne m'a pas paru bien rude et j'ai encore eu une charmante station à la fontaine. C'est une source abondante d'eau vraiment glaciale sortant des flanos d'une montagne brûlante. Cette montagne subit, en cet endrdt, une forte dépression. La source, s'échappantdes grandes vasques de pierre qui la reçoivent, contourne l'escarpement, arrose un charmant parc et s'eitfuit à travers les prairies en pente qui conduisent Feau en Mns inverse des gorges d'Ollioules. J'ai peu vu de vîttas aussi étrangement situées que celle de ce parc, c&r Evenos est un pain de sucre et on s'attend fort peu à y trouver l'eau à discrétion, partant l'ombre et kl fraîcheur. Cette habitation, loin d'être battue des vents qui font rage autour d'elle ou brûlée par le hâle du soleil ardent k travers le mistirad, est une oasis pvo-
tégée par de beaux arbres et toute fleurie par l'eau courante. Il y régnait un silence profond, et, par les trouées du feuillage, j'embrassais le décor dramatique et désolé des gorges, avec leurs grandes coupures à pic, leurs cimes déchiquetées, percées à jour et supportées par des contre-forts puissants que Ton est obligé de bien regarder pour ne pas les prendre de loin pour des forteresses géantes bâties de main d'homme, ou taillées dans le roc.
Ma surprise a augmenté quand j'ai quitté ce parc pour monter au sommet. C'est un cône volcanique planté au milieu d*une chaîne calcaire. J'avais remarqué d'en bas que ce sommet avait l'aspect d'un cratère ; en marchant sur les laves, je ne pus douter. La montée en lacets est partout praticable, puisque des charrettes chargées vont et viennent de la gorge au sommet. Le village ou plutôt la ville, car c'est un ancien bourg fortifié, est surmonté d'un vieux château en ruines, d'où la vue est grandiose. Le rempart est tout plein d'immortelles blanches : de là, les voitures qui passent sur la route d'Ollioules se distinguent tout au plus à l'œil nu, et cela est en droite ligne sous vos pieds.
La descente est facile et prompte. Matron a rattelé son cheval dans le petit bois, tout en se lamentant de ne m'avoir pas mené là-haut en voiture : mais H. Botte
a bien bu à la fontaine et bien mangé à Tauberge. J*ai dû persuader à son maître, pour le consoler, que c'était l'essentiel.
En revenant et en me résumant ce soir, je m'affirme à moi-môme que ce littoral de Toulon est le plus beau de toute la Provence. Il y a une variété de composition inépuisable, et sans le mistral qui est des plus rudes, il faudrait choisir les environs de Toulon pour la villégiature d'hiver.
Pourtant il faut connaître les beaux endroits et ne pas trop s'occuper des détails intermédiaires. Du haut de la forteresse d'Evenos , je voyais, non-seulement les gorges romantiques d'OUioules, mais encore toute la campagne qui les sépare de la Méditerranée, et l'ensemble éclatant avait un air de terre promise. Cette splendeur s'efface quand on traverse des terres maigres, des orangers malades, des zones arides, poudreuses ou marécageuses, des faubourgs infects, des lièges rabougris, des rivages pelés ou visqueux. Tout est fort maussade de près, et, n'était la trouvaille botanique, on y prendrait le spleen ; mais dans le grand panorama, ces accidents s'embellissent de la pourpre du soir ou du rétablissement des proportions. Il se fait une harmonie qui me fait penser à celle que met la sagesse dans nos appréciations générales. La vie est faite comme la terre où nous marchons. Ce qui est à
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notre portée de tous les instants est totrjours ii^pli cte déteptions : ce que ta raison redresse à distance reprend sa valeur et l'ensemble retrouve sa poissaiice. tn toutes choses, il n'y a pas à dire, il fatft s'arranger pour voîr de haut.