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ronî longtemps les philosophes et les artistes, M. Le'vêque, a défini la musique « le rapport entre le son et Tâme, entre la belle force de Tàme et la belle force du son. » La musique de Gluck est bien cela. Quelquefois elle de'personnalise cette force, au point de n'en faire plus qu'une tendance, un mouvement, un élan pour ainsi dire anonyme vers un bien indéterminé. « Dore andrô sen:{a il mio ben ? » chante sur le cadavre d'Eurydice TOrfeo italien. « // mio ben! » j'aime rétendue et même le vague de ce mot. Amour, amitié, compassion, la musique d' Orphée ou d'Iphigénie exprime, à leur degré supérieur, héroïque, ces « belles forces de l'âme. » Plutôt que de distinguer très nettement entre elles, elle généralise, et dans sa noblesse infinie, toutes les passions nobles sont comme enveloppées.
Enfin le dernier et non Tun des moindres traits communs aux deux chefs-d'œuvre extrêmes de Gluck, c'est l'équilibre, obtenu par des correspondances profondes et d'harmonieuses oppositions. ()ucl dommage que les nécessités de la mise en scjnc exigent un silence, un vide, entre les deux tableaux de l'I^nfer et des Charnps Elyséesl Le contraste devrait être instantané, comme
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il est absolu. Du moins, avec beaucoup d'intelligence, l'a-t-on fait sensible, à la lin de chaque acte, jusque dans les gestes inverses de la foule des damnés et de celle des e'ius, dans ces mains tendues et guidant le pèlerin d'amour, les unes vers la mort et la souffrance, les autres vers la vie et la joie retrouvée.
Iphigénie offre encore plus d'exemples, et plus délicats, de symétrie par l'antithèse. Tout se partage et se balance, non seulement l'ensemble de l'œuvre, mais quelquefois les détails mêmes d'un morceau. Rappelez-vous la scène des Furies et l'effet que produit le pianissimo soudain sur ces mots prononcés tout bas : « // a tué sa mère. » Souvenez-vous de la cérémonie funèbre, où le majeur et le mineur alternent délicieusement. Dans le lameiito sublime : « O malheureuse Ipliigénie ! » observez la coupe de la mélodie, l'économie et les proportions des périodes, et surtout (je ne parle que de la musique) la merveilleuse distribution des longues et des brèves, des pleins et des vides, des notes et des silences. A cet air déchirant succèdent des chœurs tristes, mais calmes. Le temple retentissait tout entier des clameurs de la jeune prêtresse ; et maintenant
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l'asile, j^allais dire la cellule, où elle s'est retirée entend ses faibles soupirs. C'est la beauté familière après la beauté tragique; après l'idéal supérieur, ridéal prochain. Vous faut-il d'autres signes de ce rythme en quelque sorte moral ? Voyez d'un côté les Barbares et leur roi, Oreste et toutes ses fureurs ; de l'autre, seule, et cependant plus belle, je dirai même plus forte, Iphigénie avec toute sa douceur. Seule? Non pas: ses compagnes l'environnent sans cesse, et le chœur constamment virginal répand autour de la vierge qui le conduit une atmosphère sacrée. Gluck anime ici non seulement les personnages, mais le décor ; il crée le « milieu )> (vous savez que ce mot signifie l'entourage), et le temple même vit par les sons.
La jeune fille en est l'àme, une à me de piéié, et de pitié aussi. Vraiment la musique n'a pas attendu Wagner pour connaître et pour exprimer la religion de la soufiVance humaine. Le plus petit récitatif, la moindre note du rôle d'I phigénie respire la compassion ci par deux fois, en deux rencontres plus que les auires sublimes, celte charité féminine triomphe de l'épouvante et du désespoir. Au second acte d'abord, à la lin de
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la scène des Eumcnidcs, quand des icncbresdc la musique sort comme un rayon la voix ci la blanche fornie de la jeune rille. « xMa mère! » s'e'crie Oreste en délire, et ce cri est admirable, parce que, ne tut-ce qu'un moment, il écrase l'enfant innocente sous le hideux et sanglant souvenir. « Je vois, répond humblement Iphigénie, je vois toute l'horreur que ma présence vous inspire, )) et il est admirable aussi que devant cette grâce et cette faiblesse tombe aussitôt cette violence et cette fureur.
Mais le plus adorable mouvement de cette ame exquise est peut-être le dernier. S'étant entin reconnus l'un Tautre, le frère dit à la sœur, en détournant les yeux: « Quoi ! vous pouve:^ m'aimer! » Et la sœur, se hâtant de rassurer le frère: (( Ah f répond-elle, ah! laissons là ce souvenir funeste. « Au lieu de regarder, comme il serait naturel, ou du nioins de voir en Oreste le parricide, involontaire sans doute, mais le parricide, elle ne voit que le frère retrouvé contre toute espérance. Ceux qu'elle a perdus comme lui, hélas ! et celle-là même qu'elle a perdue par lui, elle les oublie ; elle oublie tout pour lui, qui reste seul, mais qui reste! Incapable de maudire
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OU seulement de regretter, elle écarte de lui le remords et jusqu'au souvenir ; elle veut goûter avec lui, sans me'lange et sans reproche, ce moment de triste douceur. Et tout son cœur se fond, et toute sa tendresse retombe, pour s'y reposer aveugle'ment, sur l'objet de tant de maux, objet maintenant unique de son unique amour. « Je suis faite pour aimer et non pour haïr. » Le mot est deux fois d'une Grecque, d'une vierge et d'une sœur : l'Antigone de Sophocle l'avait dit. et l'Iphige'nie de Gluck l'a chante'.
Janvier 1900.
(3^ série)
Tibi dilcctissimœ.
HALEVY