‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 20 sur 36 · D APRES UN PORTRAIT ANCIEN · texte numérisé non relu

D APRES UN PORTRAIT ANCIEN

E ne dessinerai pas moi-même cette silhouette. Je pre'fère la copier, ou plutôt la reproduire telle que je la trouve, ignorée peut-être et certainement peu connue, dans une vieille collection : la Revue et Galette musicale de 1842.

Je crains que ce portrait ne paraisse à beaucoup de nos contemporains plus grand et plus beau que nature. Les wagnc'riens surtout se moqueront. Près de soixante années ont change' la perspective et le point de vue. Si le modèle demeure intéressant et par certains côtes admirable, d'autres

traits de sa physionomie sont entre's dans Tombre et n'en sortiront plus. La Juive mérite de ne pas mourir ; mais la Reine de Chypre est détrône'e pour toujours et son règne ne sera point rétabli.

Or c'est justement à l'occasion de la Reine de Chypre, qu'un crititiue du temps publia quatre grands articles en l'honneur d'Halévy. Ils montrent jusqu'où pouvait alors se porter l'admiration, l'enthousiasme pour une forme d'art qu'on se vante aujourd'hui de mépriser, pour un idéal soidisant aboli. Ils vérifient également une remarque faite par un philosophe anglais, et qui va loin. « Relisez, écrit M. Balfour, en remontant de Wagner jusqu'à Platon, la longue série des jugements portés par chaque époque sur ses propres ouvrages, et vous verrez chacune d'elles ayant une musique aussi adéquate à ses aspirations que la musique moderne l'est aux nôtres. Elle ne les touchait pas moins ; elle ne les touchait pas différemment, et des compositions qui pour nous ont perdu leur charme magique et que nous rcga;- û dons tout au plus comme d'agréables curiosités, contenaient pour eux le secret de ces beautés immatérielles que notre musique dévoile à ses

initiés 1, » Autrement dit, et plus brièvement, sMl est vrai qu'on n'a jamais que le gouvernement qu'on me'ritc, il n'est pas moins certain qu'on est presque toujours satisfait de la musique qu'on a. Nous ne pouvons douter qu^en 1842 La Reine de Chypre n'ait contenté les plus difficiles. Que dis-je ? elle les ravissait. Ils la saluèrent comme <( une oeuvre qui, même aux yeux de la critique la plus sévère, se distingue par toutes les qualités qui constituent un bon opéra. » Le livret parut digne de la musique. « Quel magnifique et poétique sujet ! » s'écrie le chroniqueur, et, dans ce pauvre mélodrame, il prétend nous faire admirer a le conflit entre les passions humaines et la nature », le contraste de Venise politique avec Venise pittoresque, et de l'atrocité des mœurs avec la douceur du ciel et des eaux. Il n'est pas jusqu'aux couplets fameux — trop fameux — de Mocenigo : Tout n'est dans ce bas monde f qui ne soient « d'une beauté incomparable... Il n'y a lien là de trivial, de commun, et l'expression de légèreté gracieuse, qui n'exclut point la noblesse, fait de ces couplets le modèle du genre, »

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