‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 24 sur 36 · ROUGET DE LISLE · texte numérisé non relu

ROUGET DE LISLE

On a doute qu'il fLiti'autcur delà Mcn^scillaise. Elle est de lui pourtant, et non pas de Holzmann, ou de Dalayrac, ou de Reichardt, ou de Navoigillc, ou d'Alexandre Boucher, ou d'un maître de chapelle de Saint-Omer. Mais elle n"cst pas de lui seul, étant le produit ou Toeuvre du « milieu » et du « moment » beaucoup plus que de lui-même. Elle n'est pas lui non plus : j'entends qu'elle ne lui ressemble pas. Sans en être indigne, il est fort au-dessous d'elle. Elle est un des chefs-d'œuvre de la musique hero'iquc ; lui ne fut point un héros, pas même un caractère, et ce mélomane médiocre n'a clé que pendant une heure un grand musicien.

(tétait le -i? avril I7<)3, à Strasbouig. La de-

silhoui:ttks dk musicikns

claraiion de guerre à la Prusse et à l'Autriche venait dV'ire proclam c'c, la ville c'tait en fête. Le maire Dieirich et sa femme avaient réuni le soir à leur table quelques officiers de la garnison : le général de Broglie, le lieutenant Desaix, d'autes encore, dont le capitaine Rouget de Lisle, déjà réputé « poète et compositeur fort aimable ». Pendant le repas il ne fut question que de guerre ; de chants de guerre aussi, car tous les Dietrich étaient à la fois des patriotes ardents et de bons musiciens. Chacun déplorait la grossièreté du (â ira^ de la Carmagnole, et souhaitait que la nation, près de se lever tout entière, se levât à de plus nobles accents. Dietrich eut d'abord ridée d'un concours, mais bientôt, se ravisant : i( Vous, dit-il, monsieur de Lisle, vous qui parlez le langage des dieux, vous qui maniez avec succès la harpe d'Orphée, faites-nous donc quelque beau chant ». Le jeune olîicier commença par se défendre ; les convives insistèrent, Dietrich hardiment promit au nom de son hôte, et la compagnie se sépara.

Dehors, la nuit était encore retentissante et chaude des rumeurs et de la lièvre du jour. Le cœur battant, la tète brûlante et légère, Rouget

de Lisle rentra chez lai. Son violon était sur la table, il le saisit, et sous ses doigts et sur ses lèvres Pâme de la France chanta. Ce fut un de CCS moments auxquels Gœthc était tenté de dire : « Arrête-toi, tu es si beau 1 » Il ne s'arrêta pas, et dans la vie de Rouget de Lisle il ne revint jamais.

Le lendemain soir, Dietrich rassembla de nouveau ses convives de la veille, et lui-même, accompagné au clavecin par une de ses nièces, il entonna le C/z^/î^ t/e guerre pour Vannée du Rhin. Deux jours après, tout Strasbourg le chantait ; bientôt c'était toute la France. Des volontaires marseillais l'ayant apporté les premiers à Paris, on l'appela de leur nom. Ainsi, comme dit à peu près un excellent biographe, il y eut dans la gloire de Tyrtée quelque chose de Tartarin '.

Les destins de Rouget de Lisle ne devaient point égaler ceux de la Marseillaise. 11 semble que sa vie, comme son àme, ait été incertaine et partagée. Après le i o Août, plutôt que de prêter serment aux commissaires de TAssemblée naiio-

I Roui^ct de Lisle, par M. .Iiilicn Ticisot ; i vol. chez Dclai^ravc, icSqa. Nous avons ciuprunlc beaucoup à ce remarquable ouvrat;e.

262 SIIJlOUKTTIi;S DE MUSICIENS

nalc, il se laisse desiiiuer de son grade. Mais quelques mois plus lard, il reprend du service à rarmc'c du Nord. La Terreur l'emprisonne et le 9 Thermidor le délivre. Des nombreux convives du dîner de Strasbourg, il restait presque seul. La guillotine avait e'pargnc le père, mais non les parrains de la Marseillaise : Dietrich, de Broglie étaient morts sur l'e'chafaud. Rouget de Lisle alors fait la campagne de Quiberon, aux côtés de Hoche. Mais, à peine de retour, il s'offre pour reconduire respectueusement à la frontière et remettre entre les mains de l'empereur d'Autriclie c( la jeune personne du Temple ». Son cœur demeurait divisé.

En I 70)7, il prend sa retraite définitive. Quarante ans lui restaient à vivre. Il les vécut dans Toubli, la médiocrité, les en"ibarras, même la misère, se mêlant, sans y réussir, de politique, d'affaires, de théâtre, de musique et de poésie. Il s'entendit mal avec Carnot, plus mal encore avec Bonaparte. Il insulta Napoléon après sa chute et chanta le retour des Bourbons. Grétry, Méhul, Gossec avaient été ses amis, un peu ses collaborateurs. Béranger, Nodier le furent pareillement. Berlioz, après tant d'autres, orchestra la Marseil-

SILHOUETTI^S 1)K MUSICIENS 2(J3

laise, et certain Othello de Rouget de Lisle faillit ravoir pour musicien.

Les dernières annc'es de cette vie n'en furent pas les plus amères. Le gouvernement de Louis- Philippe secourut le vieillard et l'honora. Il mourut en i836, à soixante-seize ans, laissant un mémoire sur l'expc'dition de Quiberon, des livrets d'opéra-comique et d'opéra, des hymnes et des comédies, des nouvelles sentimentales et quelques centaines de romances. Mieux eût valu pour lui ne laisser que la Marseillaise et tomber, jeune et vainqueur, en la chantant.

L'armure qu'il portait n'était pas à sa taille : Elle était bonne au plus pour un jour de bataille, Et ce jour-là fut court comme une nuit d'été,

oti comme cette nuit de printemps d'où sortit l'héroïque appel. Œuvre unique d'un homme, la Marseillaise est aussi r(ruvre d'un instant unique. Elle en est l'expression et le symbole. Il y a dans sa beauté, seulement guenicre et farouche, quelque chose, non pas d'excessif, mais d'exceptionnel. VA\c représente, au licti d'un état permanent et pour ainsi (.lire quotidien, tin transport, un paroxysme sublime, mais passager.

SILHOIETTH s Dl-: MUSICIENS

L'enthousiasme qu'elle respire, celte fureur sacrée et qui fut, helas ! quelquefois criminelle, cela sans doute est l'âme de la France ; mais ce n'est pas plus son àme tout entière, que la tempête n'est toute l'âme du ciel ou de l'Oce'an.

Et puis quelque chose, ou plutôt quelqu'un,, manque à la Marseillaise^ et ce quelqu'un c'est Dieu. Je me souviens d'un jour où ce grand vide me fut particulièrement sensible. C'était devant Barcelone en fête, où l'Europe avait envoyé ses vaisseaux. Je me trouvais sur l'un des nôtres. De chaque navire en rade, le chant de chaque peuple s'élevait tour à tour, pacifique et religieux. « Dieu sauve la reine ! — Dieu conserve l'empereur ! — Dieu protège le tsar ! » L'hymne de France était le seul qui ne nommât point Dieu. Et par ce bleu matin d'été, la mer et le ciel étaient si calmes, que je m'étonnai que la Mcirseillaise appelât aux armes ; ils étaient si beaux, d'une si divine beauté, que je regrettai qu'elle ne priât pas.

Mai 1899.

SILHOUETTES DE :\l L' S I C 1 E N S

GRETRY

Le plus grand de nos musiciens belges, comme Gluck, son contemporain, est notre plus grand musicien allemand. 11 naquit à Liège en 1741, d'un père violoniste, qui jouait le matin à Te'glise et le soir faisait danser les pa}sans. Un jour, assis près de l'àtre, le petit garçon écoutait chanter Teau sur un feu très vif. Il se mit à danser au son de ce tambour; mais, sV'iant trop approche, il renversa la bouilloire, qui Tèchauda cruellement. Ce fut sa première leçon de musique.

A la maîtrise de Saint- Denis, il en reçut d'autres, non moins terribles. « Depuis qu'il existe des enfants malheureux, a-i-il raconte lui-même, aucun ne le fut autant que moi, dès que je fus

266 SILITOITETTES DE MUSICIENS

abandonne au pouvoir du maître de musique le plus barbare qui fut jamais. Il nous faisait chanter chacun à notre tour et à la moindre faute :1 assommait de sang-froid le plus jeune comme le plus àgc'. Il inventait des tortures dont lui seul pouvait s'amuser... Je l'ai vu affubler la tête d'un enfant de six ans d'une vieille et énorme perruque, l'accrocher en cet état contre la muraille à plusieurs pieds de terre, et là il le forçait à coups de verges à chanter sa musique, qu'il tenait d'une main, et à battre la mesure de Tautre. »

Le plus léger retard était puni de pareils traitements. La peur de manquer les matines éveillait l'écolier pendant les nuits d'hiver. Ignorant rheure, il se levait et courait à l'église. La porte en était encore fermée. Quand elle s'ouvrait, on trouvait l'enfant endormi, serrant sa lanterne entre ses doigts.

Tant de souffrance ne fut pas inutile. Un jour d'examen ou de concours, le petit Grétry chanta sur un air italien un motet à la Vierge. Il le chanta si bien, que les musiciens qui l'accompagnaient firent presque silence pour le mieux écouter ; ses camarades s'écartèrent avec surprise

et les chanoines, sortant à demi de leurs « formes», n'entendirent pas la sonnette qui annonçait le c( lever-Dieu ».

Une troupe italienne de passage à Liège, y jouait alors les œuvres nouvelles de Pergolèse et du Buranello. Les enfants de chœur ne manquaient pas une représentation, et tous les soirs de petits abbés allaient apprendre à louer Dieu dans la salle de la comédie.

A dix-huit ans, Grétry voulut connaître la patrie des œaivres charmantes qui venaient de se révéler à lui, et pcut-Ctre de le révéler à luimême. 11 passa huit années à Rome, où la comédie musicale acheva de le conquérir. En revenant.^ il traversa la France ; Topera comique naissant l'y retint pour jamais. 11 fut aussitôt le maître du genre. Le Hiiron et surtout Lucilc eurent un succès de «sensibilité»; l'esprit ht le triomphe du Tableau parlant qi \'^\\.n à Fauteur le surnom de Pergolèse français. A TOpéra-Comique, à TOpéra, dMnnonibrables ouvrages suivirent, presque tous acclamés alors, aujoiiid'hui presque tous oubliés pour le chcf-d\cuvrc inoubliable, Richard Ca'iir Je Lion.

Pendant les dix années qui précédèrent la Ué-

268 SILIIOUETÏIÎS DE MUSICIENS

volluion, le i^cnic de Greirv n'eut d'égal que sa fortune. Amitiés, honneurs, places et pensions, tout lui fut prodigué, et par les plus nobles, par les plus belles mains. Il éprouva les bontés de la dauphine, bientôt de la reine, et sa troisième fille eut comme parrain le comte d'Artois et Marie- Antoinetie pour marraine. Favori des grands, les petits eux-mênies l'admiraient. Le lendemain de la représentation de Zcmirc et A:{or à Fontainebleau, comme il traversait une des galeries du palais, un soldat de faction lui présenta les armes en lui disant : « J'étais hier à Zcmirc et A:iOî'. »

Plus tard, lorsque tout fut changé, Grétry n'eut pas honte de changer aussi. L'auteur de Richai\i dcv'ini celui du Congrès des rois et de la Rosière rcpublicainc. Plus tard encore. Napoléon, pour honorer l'artiste, Ht jouer à son tour Zémirc et A^or sur le théâtre de Fontainebleau. Comme autrefois près de la reine, Grétry (ut assis à côté de l'empereur. Soir mélancolique, où la musique seule était demeurée la même, plus fidèle que le musicien.

La mort avait pris à Grétry ses trois charmantes filles ; elle lui prit encore sa femme. En

SILUOUETTKS DE MUSICIENS 269

181 3, elle finit par le prendre lui-même, un peu plus que septuage'naire, dans sa maison de l'Ermitage, l'ancien asile de Jean-Jacques Rousseau. Il y a deux parts à faire dans son œuvre comme dans son destin. Grétry me paraît le dernier de nos grands musiciens d'autrefois. Le Tableau parlant est le chef-d'œuvre français de la vieille comédie italienne en musique. Les plus belles années de Gretry furent les années suprêmes de la monarchie. Son art garde pour nous le reflet ou l'ombre de choses très anciennes, longtemps sacrc'cs et plus touchantes au moment de mourir. Richard Cœur de Lion est l'ope'ra du passe. Il l'est de plus d'urîe manière. D'abord par le sujet moyen âge, héroïque et chevaleresque, par ces deux nobles figures, et qui ne se rencontrent plus guère, du maître malheureux et du fidèle serviteur. Par la grandeur et l'attendrissante naïveté des mélodies, Richard appartient encore au passé. Enfin Richard est le dernier hommage et comme l'adieu de la musique à la rovauté. Quand Louis XVI entrait dans la salle de leur festin, ses gardes du corps entonnaient en son honneur le chant de récuyer-méneslrel. Mais le jour où il languit, lui aussi, t dans une tour obscure »,

pas un seul ne se trouva, pour aimer le roi de France

Comme le vieux Blondel aimait son pauvre roi.

Après Gre'try l'ancien, le moderne Grc'try. Je voudrais, a-t-il dit, « que la salle fût petite et contenant au plus mille personnes ; qu'il n'y eût qu'une sorte de places partout ; point de loges, ni petites ni grandes ; ces réduits ne servent qu'à favoriser la médisance ou pis encore. . . Je voudrais que l'orchestre fût voilé et qu'on n'aperçût ni les musiciens ni les lumières des pupitres du côté des spectateurs ». Il a écrit ailleurs : « Les roulades paraîtront un jour si absurdes, qu'on n'en fera plus que pour imiter le rossignol ou quelque mouvement de l'âme bien indiqué. » Ailleurs encore : « Un jour, tout ce qui ne sera pas dans le genre du poème sera repoussé par le public instruit. » Le temps a comblé ses vœux et justifié ses oracles.

U Amant jaloux^ Zémire et A:[or^ ces titres vieillis cachent des grâces encore jeunes. Il y a dans le Tableau parlant des traits de caractère et d'éternelle vérité dignes d'un Molière musicien.

SILlJOtETTES DE MUSICIENS 27 1

Mais Richai^d surtout, Richard est d'aujourd'hui peut-ctre encore plus que d'autrefois. Richard est tout près de notre génie et de notre cœur. Bien avant les ceuvres symboliques de Wagner, c^est le poème en musique d'une grande pitié pour une grande infortune, un des plus beaux opéras de la délivrance ou de la rédemption. Dans Richard pour la première fois un sentiment dominant ou central se cristallise en une mélodie qui devient aussi le centre ou le sommet. Et la romance de Blondel n'est pas seulement un exemple, peut-être le plus admirable, de motif rappelé. Identique, mais changeante, partagée entre l'orchestre et la voix, soit qu'elle pleure de regret, soit qu'elle tremble d'inquiétude, qu'elle tressaille d'espérance ou qu'elle triomphe de joie, elle est un véritable leitmotiv, et dans ce raccourci d'atome on découvre déjà Tintini wagnérien.

Ainsi Grétry regarde à la fois vers le passé et vers l'avenir. .le doute si je l'aime davantage pour ce qu'il annons'a jadis ou pour ce qu'il rappellera toujours.

272 SILMOUKTTKS D K MrSIClKiXS

Page 1