LAMENNAIS
MoiisicoSy plutôt que musicien. Les Grecs appelaient ainsi non seulement les compositeurs, mais les théoriciens ou les philosophes de la musique, ceux qui s'efforcent d'en connaître la nature et d^en découvrir les lois. Lamennais a consacré un très beau chapitre de son Esquisse d'une philosophie à Tart qu'entre tous il paraît avoir aimé. Toujours éloquentes, profondes souvent, quelquefois suspectes et même condamnables, ses paroles, quand il parle musique, sont encore d'un croyant.
D'abord elles sont d'un idéaliste. Pour Lamennais, « ce que la musique représente, ce qu'elle tend à reproduire, ce ne sont point les choses telles qu'elles sont, mais leur type éternel, le
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modèle idcal qu'elles recouvrent eu quelque manière. )) Et ce type éternel, iniini, est Dieu même. Les maîtres allemands de Tide'e pure, les Schelling et les Schopenhauer, ont pense de la musique a peu près pareillement. On pourrait dire seulement que leurs conceptions en ge'néral sont plus métaphysiques; celle de Lamennais est plus religieuse et plus chrétienne.
Ainsi notre musique est un signe et une expression, mais une expression relative et partielle. Une autre musique existe, aussi vaste que la création, « musique universelle qui embrasse tous les sons, tous les bruits et leurs combinaisons innombrables, et leurs lois de tous les ordres ; mais nous ne la comprenons pas, parce que nous ne connaissons ni ne sentons qu'une faible partie de la nature, dont l'ensemble immense, qui de toutes parts fuit dans l'inlini, se dérobe à nos sens et à notre pensée même. » C'est parce qu'il a cru à ce concert de tous les èircs, que Lamennais en a tant aimé l'instrujucni, ou l'organe : la cloche. Prodigieuse ouvrière, non pas de musique, mais de son, Ui cloche est une voix sans être un chant. Elle est « la voix de la .nature, indéfiniment variée, rigourcu-
sèment une... Les sons e'iemcntaires. parties intégrantes du son principal, tourbillonnent et hruissent, comme les voix innombrables d'êtres fantastiques, autour de la cloche ébranlée. Ils l'enveloppent d'une sorte d'atmosphère vivante, pleine de prestiges indéfinissables. Lorsqu'elle vient à vibrer, tout vibre au même instant, les corps bruts et les êtres animés ; quelque chose frémit et s'émeut dans les entrailles de l'homme ravi hors de lui-mtMiie, emporté en des espaces illimités par les ondes sonores qui se déploient comme une mer sans rivages. »
Suivant Lamennais, l'éminente dignité de la musique est dans une équation, je dirais presque une identité plus parfaite que celle des autres arts, avec la pensée, le sentiment ou Pâme. « Le sens de la vue, ne pénétrant point au-dessous des surfaces, au-dessous de l'enveloppe matérielle, ne perçoit que l'étendue configurée. » Mais « le son perçu par l'ouïe nous révèle ce qui se dérobe éternellement à i'œil dans les profondeurs de l'être. » Gela encore est assez allemand. Un Allemand, Mendel, a défini la musique : Die Kiiiist der Innerlichkeit^ <( l'art de l'intérieur. » Et depuis longtemps cela était grec ; car Aristote
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déjà compare et préfère à la forme et à la couleur, qui ne reproduisent que les apparences de l'âme, ou sa figure, le son, qui représente Tàme même.
Lamennais a très bien vu d'abord la commune origine, puis la divergence progressive de la poésie et de la musique. Dans la parole primitive il a reconnu deux pouvoirs : « Celui d'exprimer, avec toutes leurs nuances, les sentiments et les passions, de les exciter, de les calmer, et celui de représenter la pensée et les idées pures. « Autrefois confondues, ces deux facultés se sont accrues en se séparant. Le langage a de plus en plus abandonné l'élément sensible du son; la musique au contraire n'a cessé de le développer et de l'enrichir. Toute rhistoire des rapports entre la poésie Cl la musique se réduit à ces deux mouvements inverses, dont Lamennais, Fun des premiers, a défini la loi. Wagner, après lui, n'a pas mieux parlé que lui de cette double évolution, qu'un musicologue distingué, M. Combarieu, a très heureusement comparée à récartcmcnt des deux jornes de la lyre.
Lamennais enlin n'a pu s'abstenir d'une distinction que luut le monde fait, et qui peut-être
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est vainc, entre la niclodic et riiarmonic. Je crains sculenient qu'il ne Fait mal fondée. « L'harmonie, dit-il, exprime le monde infcricur et les rapports des êtres dans ce monde; elle en est la voix. » La mélodie, au contraire, « est l'expression des ctres intcllii^ents et d'eux seuls. » Ce partage incgal ne me parait ni selon la justice, ni selon la rêalitc. 11 y a des accords, comrne des chants, sublimes ; des accords interprètes non des choses, mais des ctres. Sans doute, au second acte de Guil/ainnc Tell, ce sont les harmonies de la nature, c'est l'ombre tombant des montagnes, dont s'enveloppe et se voile peu à peu le délicieux petit chicur de la nuit. Mais sans cesse en musique, à chaque page de tous les chefs-dVcuvre, que d'harmonies qui ne sont qu'humaines ! Toute symphonie, par essence, est harmonie. Or, que sont les symphonies de Beethoven — • y compris la Symphonie pastorale — sinon des poèmes et des drames humains ?
Gardons-nous de réduire, de rabaisser l'harmonie à l'expression et comme au service de la nature. Sa fonction est plus étendue et plus morale. Le Koran dit que le dernier jour du monde sera celui où une âme ne pourra plus faire de
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bien à une autre àmc. L'harmonie, c'est le bien que les notes peuvent se faire, c'est la société, je dirais prese]ue la charité établie entre elles. Qu'au chant du matelot ou du pâtre le Wagner de Tristan ajoute une note, une se.ule, pour le soutenir ; que J^cethovcn, le Beethoven de la sonate en ut diè:{e mineur, enveloppe sa morne plainte des arpèges iidèlcs qui la bercent et la consolent, nous comprenons aussitôt quel surcroît de beauté la mélodie et l'harmonie s'apportent l'une à l'autre, quel attrait réciproque elles s'inspirent et quel mutuel amour.
Un contemporain de Lamennais, qui par certains côtés lui ressemble, a mieux vu tout cela. Mazzini, parlant de la musique, distingue kii aussi la mélodie et l'harmonie, mais suivant un principe supérieur'. La mélodie pour lui signifie l'individu; c'est la foule, ou le peuple, que Tharmonie représente. Plus juste ainsi, Tantithèse est aussi plus féconde; en tout cas, ci par un de ses termes, elle est plus généreuse, au moins plus sociologique ou sociale et, comme telle, on peut s'étonner qu'elle ait échappé à Lamennais.
I. \'oir plus haut: Les idccs music.ilcs d'iiu rcvolutioinaiif itahoi.
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Mais ce qui l'a frappe et ce dont il nous avertit, pauvres critiques que nous sommes, c'est l'inutilité de notre critique même. Lamennais se demande et nous demande à tous: « Quelle rela-tion de cause à .eflet l'esprit peut-il concevoir entre les ondes sonores, les vibrations de l'air, de Teau ou des molc'culcs d'un corps solide, et les sensations, les pensées consécutives à ces vibrations ? » Voilà le fond de toute l'esthétique musicale, et ce fond ne sera jamais touché. Voilà la question essentielle et insoluble. Elle est l'éternelle raison de notre tâche éternellement vaine ; elle en serait la tin si jamais il y était répondu.
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