SAINT ALPHONSE DE LIGUORI
Je ne m'attendais guère à le trouver parmi les musiciens. Il est des leurs pourtant, comme en tc'moigne un livre re'cent et recommandable, que j'ai sous les yeux '.
Evêquc, théologien, moraliste, saint Alphonse acte' aussi le contemporain, le compatriote et le condisciple des grands maîtres napolitains. Pendant les trois quarts du dix-huitième siècle, c'est Naples qui fut, après Florence, Venise et Rome, l'enchanteresse de l'Italie et du monde. Les sirènes vraiment avaient reparu sur ses rivages. Son Opéra faisait ses délices, ses couvents res-
I. Saint Alplionsc de Li^iiori musicien et la reforme du chant sacré, par le R. P. Bogaerls; i vol. l'aiis, chez
Lcihicllcux, iS()().
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semblaient un peu à son Opéra, et sa me'lodie c'clatante était enseignée dans les conservatoires de la Pietà ou dei Poveri di Gesii Cristo^ dont le nom seul est mélodieux.
Alors on vivait pour ainsi dire en musique, et c'est en musique aussi qu'on souhaitait de mourir. Une légende rapporte qu'étant près de sa fin le bienheureux Gérard Majella reçut la visite d'un jeune homme. 11 le pria de s'asseoir au clavecin et de jouer. Le visiteur, qui n'était pas musicien, obéit, et l'instrument chanta sous ses mains, que le vœu du mourant venait de faire harmonieuses.
Il n'y eut pas de miracle dans l'éducation de saint Alphonse. Don Joseph, son père, se contentait de l'enfermer trois heures par jour avec son professeur. A douze ans, Penfant put tenir brillamment un rôle dans l'oratorio de Saint Alexis: le rôle du diable, et du diable jouant du clavecin. De bonne heure, il aima la musique. Il s'accusait plus tard, avec une contrition peut-être imparfaite, de l'avoir trop passionnément aimée : « Plût à Dieu, soupirait-il, que j'eusse étudié davantage l'art d'aimer sa divine bonté! » Mais il avouait aussi n'avoir pas moins profité de ccr-
tains opcras que de certains sermons. Il e'coutait un peu les uns comme les autres. « J'ai fréquenté les théâtres, mais grâce à Dieu je n'y ai jamais commis fût-ce un péché véniel. J'y étais conduit par le seul amour de la musique. Elle m'absorbait et je ne pensais pas à autre chose. » Il est vrai que, pour plus de sûreté, le jeune et vertueux spectateur avait soin d'ôter ses lunettes.
La musique ne l'induisit jamais en tentation, même de mariage. Un soir, dans une noble maison, on le pria d'accompagner au clavecin une jeune fille qu'on lui destinait secrètement. Au bout de quelques mesures, l'aimable cantatrice se pencha vers lui; comme il se détournait, elle passa de l'autre côté, mais sans plus de succès. Alors, avec un geste de dépit, elle s'éloigna de son trop modeste accompagnateur, et « ils ne lurent pas plus avant «.
Dans sa vie de prêtre et de religieux, saint Alphonse lit une grande pan à la musique. Il ii'v renonça que pendant son épiscopai, qui fui de courte durée; mais, plui(")i que Scn priver ses disciples, il fléchit pcnir clic, avec une ingénieuse tendresse, la règle qu'il leur avait tracée. Lors même qu'il leur interdit la parole, il ne leur dé-
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fend pas toujours le chant. Aux heures de la plus stricte observance, il tolère « qualche can^oncino spirituale, sotto voce, poco più cJie a Jîato^ » quelque petite chanson spirituelle, à mi-voix, un peu plus qu'un souffle ». Ce grand législateur du silence avait compris que la musique, certaine musique du moins ne le rompt pas, n'étant qu'une forme supe'rieure de la méditation ou delà prière.
Elle est de saint Alphonse de Liguori, cette maxime, qu'on devrait e'crire sur la porte de nos the'âtres, de nos salles de concert et surtout de nos salons : « La musique est un art qu'il faut posséder à fond; sans quoi, non seulement elle ne fait pas de plaisir, mais positivement elle ennuie. » Saint Alphonse la possédait à fond. Sa voix était douce et sonore, et si nette sa diction, qu'on ne perdait pas une seule de ses paroles. Un jour, dans l'église des Franciscains, il chanta si bien son cantique favori : Gesii con dure fiini, que l'auditoire fondit en larmes. Une autre fois, à la chapelle encore, on vit un soldat qui l'écoutait déboucler tout à coup son ceinturon et s'en flageller de toutes ses forces en signe de repentir et de pénitence.
Chanteur et claveciniste, saint Alphonse fut
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compositeur aussi. La plus remarquable de ses œuvres est un dialogue entre Jésus-Christ et l'âme. Te'moin de la Passion, l'âme s'afflige et s'indigne; elle supplie le sauveur de la laisser le suivre et mourir avec lui. Mais Jésus lui répond tendrement : « Demeure en paix, chère âme, comprends l'amour que je te porte et, quand je ne serai plus, souviens-toi de moi. » Ce duo, que précède un pathétique et pittoresque récitatif, est du style le plus pur. Touchant et brillant à la fois, il est beau comme une Pietà de marbre; de cette beauté italienne, encore à demi-antique, et que n'altère pas la douleur.
Parce qu'il aimait le peuple et qu'il aimait Dieu, saint Alphonse entreprit de reformer la musique populaire et la musique religieuse. Il enseignait ses cantiques à l'ouvrier, au pavsnn, et par lui les moissons et les vendanges napolitaines se firent quelquefois au bruit de moins libres chansons.
Alors déjà la musique profane avait envahi les églises; le saint essaya de l'en bannir. Mvcque, il rétablit le chant grégorien, auprès et au-dessous duquel il tolérait seulement « iiii caiito fii;ui\jto in conccf'to c al dioJo Ji c.iiilo J'cdho. » C'est le
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chant alla Palestrina^ le seul — avec le plainchant — que TEglise encore aujourd'hui devrait permettre, llclas! elle en permet, que dis-je, elle en pre'fère bien d'autres! Elle consent que la grand'messe soit chantée comme le grand-opéra, quand ce n'est pas comme l'opérette; qu^ne romance accompagne l'offertoire ou l'élévation et qu'on donne un concert devant un cercueil.
Il y a deux ans, je crois, à l'occasion d'un congrès religieux, le cardinal Parocchi célébrait la messe dans la cathédrale d'Orvieto. Messe pontificale, en musique, et en musique italienne, à grand orchestre et à grand fracas. L'illustre officiant commença par se contenir; mais au Gloria il perdit patience et sur son ordre, à l'instant mcme, le chant liturgique remplaça l'inconvenante symphonie.
Que de paroisses en France, à Paris surtout, mériteraient une telle leçon! En attendant qu'un jour, fût-ce de moins haut, elle leur soit donnée, saint Alphonse de Liguori, priez pour nous!