‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 27 sur 36 · HOFFMANN · texte numérisé non relu

HOFFMANN

Il naquit en 1776, quinze ans avant la mort de Mozart et onze ans avant celle de Gluck, dont le spectre devait lui apparaître un jour. Il avait trente et un ans quand mourut Haydn ; lorsqu'il mourut lui-même, en 1822, le Freisc}iut:{ venait d'être joué et Beethoven avait encore cinq anne'es à vivre. Il fut donc le contemporain des plus grands parmi les plus grands. Il traversa le temps, funeste à la fortune de l'Allemagne et propice à son génie, où la première représentation de lidelîo se donnait devant nos officiers

I. Fantaisies dans la )nanidrc de Crt//of (avertissement et liatiuction par M. 11. lie Gur/on), i vol., Hachette, iS<)i. — JIoJJ'nhDDi )}iitsicie)i (AJusicicns du temps passé) ^ par M. 11. de (^inv.on, i vol., l-'ischbachcr, iSq3.

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vainqueurs, où Haydn expirait en murmurant : « Que Dieu sauve l'empereur François ! »

Il eut sa part des malheurs de sa patrie. Fils d'un magistrat et magistrat lui-mcme, les evcnemenis de 1806 le renversèrent de son siège et le mirent dans son chemin. Il leur dut la misère d'abord, puis la gloire. Professeur de musique et chef d'orchestre, il mendia, — car il mourait de faim, — la faveur d'écrire dans la Musikalischc Zeitung. Sa lettre était un chef-d'œuvre. On lui commanda deux articles, et ce furent deux des Krcislcrtana.

« Ma carrière littéraire, dit-il alors, parait vouloir commencer. » On sait comment elle continua. Sa carrière juridique se rouvrit égalenicnt. Rétabli dans sa charge, à Berlin, en 181 5, il demeura jusqu'à sa mort un mélange très bizarre et très allemand d'artiste et de fonctionnaire, de conseiller aulique, de poète et de musicien.

Avant tout, sinon surtout, musicien. Il le fut dès Tenfance. Ses deux premiers écrits eurent pour sujet et pour titre : les Souffrances musicales de Krcisler (Krcislcr, c'était lui-même) et la Musique instrumentale de Beethoven. Ainsi la musique introduisit le poète, et souvent mcmc

l'accompagna dans le monde merveilleux dont il allait faire son royaume.

Elle était d'ailleurs pour lui le plus merveilleux des mondes. Il le possc'da tout entier, car il avait reçu le don de créer avec celui de comprendre. Son œuvre musicale est considérable et presque ignorée. Les seuls érudits connaissent autrement que de nom le Requiem d'Hoffmann et son Miserere, la Croix sur la Baltique et VElixir d'immortalité^ le Chanoine de Milan et cette Ondine, qui lit, en 1817, l'admiration de Weber.

Le grand musicien chez Hoffmann, ce n'est pas le compositeur, c'est le critique, et pour le désigner je voudrais un autre mot : un mot qui n'impliquât pas l'orgueil — ou l'illusion — du savoir et de l'autorité, mais le plaisir de la sympathie, la joie de l'admiration et de l'amour. Joie, hélas! mêlée et payée de souffrance. La sensibilité d'Hofimann était maladive. « J'ai toujours pensé, lui disait Mme la conseillère, que la musique agit trop violemment et, par conséquent, dangereusement sur vous. )) lia raconté comment son père et sa tante s'étaient partagé, ou plutôt disputé son éducation musicale. « Mon père parlait toujours d'intelligence et ma tante toujours de

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seniimcnt. « Hoffmann fut toute sa vie du côié de sa tante. « La musique, c'crit-ii, me rend sensible comme un enfant; toutes les blessures oublie'es saignent de nouveau... Jean-Paul a bien raison de dire que la musique s'attache à noire cœur comme la langue du lion, qui chatouille et démange si longtemps la peau, lorsqu'il la pose dessus, que le sang tinit par couler. »

Hoffmann a dit de certains chefs-d'cjeuvre et de certains maîtres immortels des choses immortelles comme eux. Un jour le petit Mehul avait pu voir Gluck vivant, en pantoufles, caleçon et camisole d^indienne, tapant à tour de bras sur son piano. Hoffmann, une nuit, crut voir et entendre le fantôme de Gluck, en habit de gala, lui jouer Annide sur une partition fantôme ellemême, et depuis, le Gluck véritable n'est plus pour nous celui de la réalité, mais celui de la vision.

Hoffmann ne vit pas Mozart; mais on sait, par un de ses plus fantastiques récits, comment il entendit Don Jiian^ et tout ce qu'il y entendit. On peut douter si tout cela s'y trouvait; mais s'il l'y a mis lui-même, il l'y a laissé pour toujours. Hoffmann enhn a compris Beethoven, et Beethoven vivant. « Celui, disait-il, qui a contemplé

l'art avec l'amour le plus intense, et qui l'a saisi dans le plus intime de son être, celui-là c'est Beethoven. » Et « celui-là » le remerciait en ces termes: « Vous avez écrit sur ma petitesse... V^enant d'un homme doue de qualités aussi distinguées, ce m'est un extrême bien. »

Trente-cinq ans avant Wagner, Hoffmann a re'glé comme Wagner, et presque dans les mènes termes, les rapports de la poe'sie et de la iiusiquc. « L'ope'ra ve'ritable, a-t-il dit, est celui 3Ù la musique naît imme'diatement du poème, :omme nécessairement produite par lui. »

Quant à la musique elle-même, en soi, Hoffiiann en a parlé conime les plus grands. Pour i'analvser et la définir, il s'efforce de faire entrer ilans certains de ses mots favoris: ^< le fantasti- .]ue » et « le romanticjue » surtout, la notion f une vie plus large, plus haute et comme divine. Il tient la musique pour l'un des modes mvste- "icux et supérieurs de l'ctre, pour une catégorie le ridéal. Phih)S()phique et métaphysique mcinc, partielle mais nécessaire et peut-ctre primordiale, :ette conception de la mu^ique est proprement iUemande; Hoffmann l'eut un des premiers parmi es Allemands.

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Musicien cl pocte, il n'oublia pas que son dieu, qui porte la lyre, lance aussi les flèches d'or. 11 en a crible' tous ceux qu'en son pays on allait bientôt nommer les philistins. Il a dénoncé les abus, les contrefaçons et les parodies^ la basse intelligence et la ]">ratiquc misérable de « l'exquise, de la sainte musique ». Il a tourné toute sa verve et toute son ironie contre les amateurs, les pédants et les virtuoses, les concerts de société ou de famille, les soirées musicales et les thés chantants.

Mais son amour de la musique était si grand, que par cet amour même il a pardonné à toute musique. Tâchons d^ctre indulgents comme lui. Pardonnons à la « flûterie stupide, danse ou marche, qui nous enlève, au-dessus de tous ses défauts, jusqu'à son archétype divin ». Pardonnons aux chanteurs de la rue et aux violoneux de la route. Pardonnons à notre « petite progéniture » quand elle « bousille du piano » et « écorche les airs ». Pardonnons même « au soidisant faire de la musique des cercles élégants ». Comme dit profondément Hoffmann, « les musiciens ont raison » et « il n'y a pas de sons de cordes, de flûtes et de voix qui n'aient quelque souffle divin >' .

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