‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 28 sur 36 · LUTHER · texte numérisé non relu

LUTHER

Il aimait déjà la musique alors c]u"il n'ctait qu'un enfant soumis et pieux. Tout petit, a Tccole de Mansfeld, il chantait ; il chantait à quatorze ans chez les Franciscains de Magdebourg. Jeune homme, il chantait au chceur de Te'glise d'Eisenach et devant les portes des bourgeois de la la ville, avec ses camarades, il demandait son pain en chantant.

Plus tard, aux heures tragiques de la révolte, du doute et de Tangoisse, à la W'ariburg ou dans le cloître des Augustins d'Erfuri, il appelait la musique à son secours. 11 saisissait sa tlùtc, ou de sa voix de ténor, claire et pénétrante, il chassait loin de lui, dit-il, c le diable, ce pauvre auLie non musicien ».

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l'nc gravure allemande rcprc'sGnte Luther en tamille, pendant la nuit de Noël. Sa femme est assise et tient un petit enfant ; un second joue auprès d'elle; trois autres chantent en chcjeur et leur père, un luth à la main, les conduit. La table porte le sapin chargé de lumières, entoure de flacons. Wein^ Weib und Gesang. On doute, paraît-il, si Luther lui-mt-me a rédige' ce triple programme ; on voit ici que du moins il Ta rempli.

D'après un de ses biographes, « il savait sa musique aussi bien que sa langue et que sa Bible ». Sa langue même c'tait une musique puissante et rude, et souvent il tira de la musique ses arguments et ses comparaisons. Il la savait, et pourtant elle lui demeurait un mystère ; un mystère de joie, comme le rire, dit-il, et dans son horreur de la tristesse il ajoute aussitôt : « car je ne veux point parler des larmes )>. Il la savait, sa musique, et surtout il l'aimait. Il bénissait « le Seigneur tout-puissant du ciel », qui l'a donnée a toutes ses créatures : « à son maître de chant, le rossignol bien-aimé, avec tous ses jeunes élèves >>, et même aux choses inanimées, « car il n'y a rien dans le monde qui ne rende

un son, une voix. Ainsi en est-il de l'air, qui paraît complètement muet et insonore, qui est invisible et incompréhensible, et cet air cependant, quand il est mis en mouvement et pousse', donne aussi sa musique et sa voix... et devient par Tesprit merveilleux et myste'rieux. « Qui dira les vertus de la musique et ses bienfaits ! Luther l'e'gale presque à la théologie. Gomme la théologie, elle chasse le démon, elle fait Tâme paisible et joyeuse. Elle rend le courage aux désespérés et calme l'amour ardent ; elle tempère la jalousie et la fureur ; elle est « la reine des mouvements du cœur humain' ».

Ces propos, qu'on trouve épars dans les écrits de Luther, il les tenait aussi de vive voix. A Wittemberg, dans le jardin du couvent sécularisé des Augustins, en soignant ses violettes et ses roses, ou bien en jouant aux boules avec Mélanchton, il parlait de a Dame Musique ». Le soir, à la brasserie de FAigle-Noir, parmi les verres et les brocs, il en parlait encore avec Johann W^alther et Conrad lUippich, des musi-

I . Voir la Lettre de Luther sur Li Miisi.jue, dans Tagrcahlc volume de M. Weckeiiin : Diin'ur Musici.ira; Paris, iSt)(), chez (îarnicr frères.

cicns de son temps. « Allons, s'écriait-il, il ne suffit pas de louer la musique en paroles, et le diable doit rire de voir au cabaret des théologiens vider des pots de bière. Il rira moins si nous chantons. » Et se levant alors, ils chantaient. Nous savons tout cela par un brave musicien de Flandre, Jérôme de Locks, qui passant par Wittembcrg, eut l'occasion de voir Luther et de Tentendre : « Oh ! dit-il, les beaux chants! Oh ! la merveilleuse harmonie ! J'avais les veux pleins de larmes. Le docteur, qui s'en aperçut, me tendit la main. » Et celte main hérétique, l'auditeur ingénu s'excuse de l'avoir prise, lui. ' bon catholique autant que bon musicien.

On l'a remarqué justement : ce fut une grande chose pour la musique, que Luther l'ai mât. a Si chacun me ressemblait, disait-il, l'Allemagne entière saurait bientôt lire la musique comme la Bible. » L'Allemagne ne tarda pas à le savoir et ce fut un peu grâce à lui.

Luther n'a pas créé le « choral ». 11 en a pris les éléments dans le chant grégorien et surtout dans les chants populaires qui préexistaient à la Réforme. Il a souvent composé les paroles et plus rarement la musique des cantiques proies-

tants. Trois ou quatre mélodies à peine, dont la plus connue est Eine Jeste Burg, lui sont attribuées maintenant avec certitude. Il semble donc que le mérite ou le génie de Luther musicien fut beaucoup moins d'inventer que d'adapter et surtout de répandre. Il a mêlé le « choral » à toute la vie, religieuse et nationale, du peuple allemand. Il a fait d'une forme sonore le signe d'une race et d'une foi.

Et cette forme est admirable ; admirable de puissance ou de douceur, de conviction et de concision aussi. Avec son mouvement sage, ses valeurs égales et ses repos réguliers, le (.< choral » semble enfermer à la fois et comme en raccourci dans ses bornes un peu étroites, une discipline de l'esprii ci une discipline de l'àmc. Vous savez quels chefs-d'œuvre Bach en a tirés deux siècles plus tard cl comment le « choral » est devenu^ simple ou figuré, tantôt l'enveloppe dune sobre harmonie et tantôt le centre d'une polyphonie luxuriante.

Ainsi Luther est debout à Torigine et comme au seuil de la musique. Sans Luther, Bach aurait pu être lui tout de même ; il n'eût pas été lui tout entier.

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J'ai dit : la musique allemande ; j'hésite à dire: la musique protestante, ne sachant pas très bien ce qu'elle est et si même elle peut être. « Il faut convenir, e'crivait un jour M. Brunetière, qu'il y a des arts protestants et qu'ils sont naturalistes. » S'il y a des arts, en effet, comme la peinture hollandaise ou le roman anglais, qui confirment cette assertion, il semble que la musique, même celle des plus grands maîtres protestants, y contredise. Tout en faisant du (( choral » le signe sonore de la Re'forme, Luther ne l'en a pu faire que le signe convenu et, nous l'avons vu plus haut, emprunte', par conséquent sans rien d'exclusif ni de nécessaire. Catholiques et protestants, nous différons par les idées, que la musique n'exprime pas. Elle n'a souci ni du libre ou du serf arbitre, ni de la justification par les œuvres ou par la foi. J'admets que les diverses convictions produisent des sentiments divers et qu'une autre manière de croire entraîne une autre façon d'aimer. Ces nuances ne sont guère sensibles à la musique, ou par clic. A peine y a-t-il un peu plus de froideur et de sévérité dans un choral luthérien que dans un motet de Palesirina.

La musique est religieuse ou non ; elle n'est

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pas confessionnelle. La parole est sujette à l'hércsie, non la voix. En vain Bach n'était pas des nôtres ; son ge'nie, plus large que sa croyance, est à nous comme à ses frères. Dans la Messe en si mineur et même, en dépit des chorals, dans la Passion selon saint Mathieu, rien n'est dissident, rien n'est séparé. L'art, plus heureux que la foi, n'a souffert aucune déchirure.

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