CHEFS D'ORCHESTRE ALLEMANDS
Chaque année, au printemps, ils viennent ou reviennent parmi nous.
La musique, où domine de plus en plus la symphonie, c'est-à-dire le génie de l'Allemagne, a désormais pour interprètes obligés, au lieu de chanteurs, des chefs d'orchestre, et des chefs d'orchestre allemands. Ils la représentent ou la symbolisent. Ils la contiennent et l'expriment tout entière.
Ils « conduisent « par cœur. On ne voit sur leur pupitre, au lieu de la partition, que le programme du concert. Leur mémoire est un musée sonore oi^i tous les chefs-d'œuvre, et même les œuvres moindres de tous les temps et de tous 1,'s pays, sont conservées avec fidélité, avec res-
pect, avec amour. Et songez que, pour les bien servir, leur mémoire doit être multiple. Il faut qu'elle comprenne et qu'elle leur rappelle, non seulement, comme au come'dien et au chanteur, des éle'ments successifs, mais des groupes et des combinaisons d^éléments parfois innombrables. Aussi bien que dans le temps, cette mémoire agit en quelque sorte dans l'espace, et le mouvement, le rythme, Tharmonie et le timbre sont les objets associe's et divers, auxquels il est nécessaire et merveilleux qu'elle ne soit pas inégale.
C'est une étrange et magnifique fonction d'art que celle de chef d'orchestre. Belle d'abord d'une beauté toute individuelle, elle procure à celui qui l'exerce, et à nous qui la voyons s'exercer, un bien trop rare, hélas! aujourd'hui : celui d'une volonté personnelle et obéie. Le régime d'un orchestre est aussi contraire que possible à celui d'un Parlement. Et, par un singulier privilège, ce pouvoir absolu se trouve cire le moins égoïste et le plus social de tous les pouvoirs, l^rès supérieur, même en ce point, au virtuose, le chef d'orchestre est le moins jaloux de tous les anisles. Au lieu do faire U)rl aux autres, il les laii valoir, il prend leurs intérêts plus que les
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siens. Loin de les offusquer, il les éclaire. Il les initie et les inspire. Sa personne leur est nécessaire, mais il a besoin de leur nombre. Il les fait uns avec lui, comme il est un avec eux, et son orchestre et leur chef n'ont chacun que la moitié d'une àme.
Ce n'est pas tout : Tintelligence et la volonté d'un chef d'orchestre ne profite pas seulement à telle partie et comme à tel rcMe. Il comprend l'œuvre au sens le plus large du niot ; il Tenveloppe, il l'embrasse tout entière, et de lui, par lui, tout entière elle s'illumine et s'échauffe, elle s'accroît et s'embellit.
Maîtres des sons, les Kapellmeister allemands le sont aussi du silence. Ils en obtiennent les plus admirables effets. Ils savent le prolonger, s'y arrêter et s'y complaire. Tous les grands musiciens pourraient dire des points d'orgue qu'ils ont marqués, ce que Wagner fait dire à Beethoven du point d'orgue qui suit les quatre premières notes de la symphonie en lit mineur : « Tenez mon point d'orgue longuement et terriblement ! Je n'ai pas écrit des points d'orgue par plaisanterie ou par embarras, comme pour avoir le temps de réfléchir à ce qui suit. . . Alors, la vie du son
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doit être aspirée jusqu'à extinction. Alors j'arrête les vagues de mon océan et je laisse voir jusqu'au fond de ses abîmes, ou je suspends le vol des nuages ; je se'pare les brouillards confus, je fais apparaître au regard le ciel pur et azuré, je laisse pénétrer jusque dans l'œil rayonnant du soleil. Voilà pourquoi je mets des points d'orgue. . . ' » Voilà pourquoi ils en mettent tous, et c'est parce que les Richter, les Weingartner savent ce (( pourquoi », que, tenus par eux, les points d'orgue de Beethoven et de Mozart, de Weber et de Wagner prennent une grandeur mystérieuse et muette que nous ne leur connaissions pas.
L'action du chef d'orchestre, en même temps que la plus efficace, est la plus immatérielle. Bien que visible, ou plutôt parce qu'il est visible seulement, cet interprète souverain est un interprète idéal. Auteur et créateur apparent d'un monde sonore, il en est le créateur silencieux. 11 semble en dehors et comme au-dessus des sons, matière de l'œuvre à laquelle il préside, (v'esi ainsi qu'un grand capitaine domine la matière, liumaine et
I. Triuiuii et cite par M. Maurice KulTcralh dans sa très iiUcrcssantc brochure : LWrt de dirii^cr V Orchestre. Paris, L'isclibachcr, 1891.
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sanglante, de la bataille et de la victoire dont l'idée seule est en lui.
Et pourtant, parce que le chef d'orchestre est visible, son action participe de la realité plastique. Lorsque d'un bras lassé, lourd et ployant de tristesse, M. Mottl guide les premiers pas du cortège de Siegfried, son attitude même trahit le deuil sublime qu'il mène. Quand M. Weingartner arrive à la fin de la marche funèbre de la symphonie Hcro'ique, les dernières notes tombent, que dis-je, elles perlent de sa main qui semble défaillir et les répandre comme les dernières gouttes d'une libation sur un tombeau.
Seule de tous les arts, la musique a cet avantage, qu'elle paraît quelquefois s'adresser à deux de nos sens, et qu'entre les mains — oui, les mains, — d'un grand chef d'orchestre, elle nous devient presque visible. On n'entendra jamais un tableau ; mais conduite par M. Weingartner, on croit voir une symphonie. Un rapport nouveau, plus large et plus mystérieux, s'ajoute aux innombrables rapports qui la constituent. En même temps que dans la durée, elle existe dans l'espace; elle s'\' révèle et s'y déploie, et ses lignes ou ses traits, ses mouvements, sa pensée ou sa
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passion, toute sa vie enfin, se trahit par des attitudes, des gestes et sur un visage liumain. Une symphionie ainsi dirigée est un admirable spectacle. L'orchestre alors, notre orchestre moderne, semble avoir retenu ou retrouvé, ne fût-ce qu^en la personne de son chef, quelque chose de Tancicnne orchestiquc, c'est-à-dire de l'association de la forme sculpturale à la forme sonore. Le talent d'un Weingartner fait une part à je ne sais quelle pantomime supérieure, très sobre, très noble même, toujours expressive et qui représente ou restitue autant que possible le rôle autrefois capital de la figure humaine dans la musique.
« C'était merveille de le voir, merveille de l'ouïr ». Double merveille en effet. Quand on voit, quand on écoute un de ces grands interprètes allemands des grandes (uuvres allemandes, ce n'est pas seulement la musique, mais en quelque sorte la musicalité de leur race et de leur pays qui s'impose à nous. On se dit qu'en Allemagne ils sont tous musiciens, que tous ils comprennent et cjue tous ils aiment. On se souvient du génie de ce peuple et de son travail, de sa nature et de sa voloiuc. On songe a leurs festivals
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et à leurs conservatoires, au programme de leurs Universités, au re'pertoire de leurs théâtres et de leurs concerts, à leur pratique, nationale et populaire, d'un art qu'ils mêlent à toute leur vie. Alors, auprès de ce qu'ils font de musique et pour la musique, il semble que ce que nous faisons nous-mêmes ne soit que jeux de petits enfants.
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