‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 30 sur 36 · FREDERIC II · texte numérisé non relu

FREDERIC II

« Sire, disait un professeur de violon à je ne sais [quel royal élève, les violonistes se divisent en trois classes : ceux qui ne savent pas jouer du tout, ceux qui jouent mal et ceux qui jouent bien. Votre Majesté s'est déjà élevée jusqu'à la seconde classe. )> Sur la tiûte, le grand Frédéric n'est pas allé beaucoup plus lui ut. Un de ses biographes affirme qu'il « jouissait d'une bonne embouchure ». Un autre assure qu'il se tirait à peu près des adagios; mais les allégros lui donnaient du mal. Ils en doiiniiient plus encore à ses partenaires, et l'un de ses maîtres de chapelle était justement lier d'avoir pu lui accompagner, en quarante ans de service, près de cinquante mille morceaux.

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Le pi-ince avait commencé la flûte de bonne heure, au grand déplaisir de son aimable père, qui lui cassait volontiers l'instrument dans les mains ou sur le dos. Il allait en cachette faire de la musique avec la hlle d'un bourgeois de Potsdam, qui jouait du clavecin. Frédéric-Guillaume l'ayant appris, fit saisir et fouetter la jeune accompagnatrice. Mais le roi Frédéric II lui paya pos« térieurement d'une pension assez ronde l'injure qu'elle avait soufferte pour le prince Fritz.

A peine marié et installé au château de Rheinsberg, l'héritier présomptif s'occupa de monter sa maison musicale. Le roi, pour le coup, ferma les yeux, ou les oreilles, et laissa le prince à sa manie. Frédéric engagea les premiers compositeurs et virtuoses du temps: c'était Philippe-Emmanuel Bach; c'était Graun, qu'il enleva au duc de Brunswick ; c'était le célèbre flûtiste Quantz, son professeur, que dut lui céder le roi de Pologne; enfin c'était Benda, le grand violoniste bohémien.

Un soir de l'année 1 740, au milieu d'un concert, le prince reçut la nouvelle que son père se mourait, qu'il était mort. Frédéric-Guillaume avait ainsi réglé d'avance la partie musicale de ses fu-

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lierai lies : « Dès que le char partira, les tambours battront la marche des morts et les hautbois joueront le cantique connu : O Haiipt voll Elut und Wunden. . . Quand les capitaines m'auront porté dans l'e'glise de la manière que j'ai dit, le cercueil sera déposé un peu avant la voûte, et alors les hautbois et l'orgue joueront un morceau de musique composé par l'organiste Sidon. » Pour le père c'était beaucoup; ce n'était rien pour le; tils. 11 corsa le programme. Graun dut écrire une cantate funèbre et le feu roi, qui n'avait jamais aimé la musique, en eut, même à son cnterrcMiient, au-delà de ses désirs.

Bientôt il fallut à Frédéric un Opéra. Il en fit lui-même les plans et, tandis que Graun s'en allait en Italie chercher des chanteurs, le roi, de son côté, s'en allait conquérir la Silésie. A leur retour à tous deux, l'Opéra royal ouvrit avec Radelinda^ paroles italiennes et musique de Graun. l.c public n'entrait pas dans ce théâtre de cour, exclusivement olhcicl et militaire. « Ce spectacle, dit un contemporain, oii l'on commande les soldais comme pour la parade, ressemble cxtéricuremeni à un camp. Des escouades d'olTiciers et ^\c soldats en rcpoussciu parfois ceux mC'mes aux-

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quels le roi a accordé des places. Le parterre est rempli de soldats et de femmes de soldats qui j mettent ce jour-là l'uniforme de leurs maris. Cette soldatesque souvent ivre, au lieu d'écouter la niusique de Graun, fait monter dans les loges des odeurs dégoûtantes qui font douter si Ton n'est pas dans un corps de garde. « La loge de l'Académie, entre autres, avait l'inconvénient « d'être trop près des soldats qui, pour l'ordinaire, font beaucoup de bruit et même empêchent de voir, tant à cause de leurs grands bonnets que parce qu'ils prennent souvent leurs femmes sur leurs épaules ».

Frédéric, qui ne goûtait que la musique allemande, surtout celle de Graun, son compositeur favori, n'aimait que les chanteurs italiens. Il était nationaliste à demi. La première fois qu'on lui parla de M'""^ Schmeling,il commença par déclarer qu'entre le chant d'une Allemande et le hennissement d'un cheval il ne trouvait nulle différence. Il le fit bien voir à la malheureuse, car il finit par l'engager et la traita, selon son habitude, plus que cavalièrement.

Fût-ce à la guerre, le roi ne pouvait se passer de musique. Le lendemain d'une victoire il en ^

faisait dans la ville prise, avec les vaincus. En temps de paix, il y avait tous les soirs concert a la cour. Le vieux Bach y vint une fois. Il improvisa devant le roi sur un thème royal. De retour à Leipzig, il reprit l'auguste sujet, y ajouta quelques fugues et canons et dédia cewo. Offrande musicale^ avec des paroles flatteuses, à son illustre inspirateur.

Frédéric aurait pu mieux jouer de laflLitc;il n'en eût pu jouer davantage. Quantz écrivit pour lui trois cents concertos et lui-même en produisuit une centaine. Presque jamais, dans une seule soirée, il n'en exécutait moins de trois. La cour et la ville s'étaient prises à flûter comme le roi, et la llûtc un moment devint Tinstrument national en ce royaume de Prusse qui pourtant ne ressemblait guère à une bergerie. Lorsque le monarque jouait, le seul Quaniz avait permission d'applaudir. A mesure que l'élève vieillissait, le maître applaudissait davant:ige et ses bravos donnaient au virtuose le temps de reprendre haleine. Mais le souffle finit par manquer tt)ut à fait; les dents s'en allèrent au.ssi, le son ro\al perdit sa pureté et Frédéric n'eut plus qu'à mourir.

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Outre ses concertos, il a laissé des nnarchcs, la musique d'un opéra, le texte de quelques autres et de plusieurs cantates. Dans sa correspondance avec sa sœur de Bayreuth, avec sa sœur Amélie, ce flûtiste a parlé de la musique en vers de mirliton. Il en a mieux parlé, en prose, dans une lettre il d'Alcmbert, à propos d'un livre de celui-ci où il était question de musique: « Je n'ose pas dire que j'ai trouvé quelques sophismes en dialectique dans les pensées d^un grand géomètre sur la musique; mais il y a quelques abus de mots dont la définition m"empcche d'être du sentiment de ce grand homme. Il convient que la musique ne peut articuler que les sentiments de l'âme. Cependant il exige du compositeur qu'il rende le lever du soleil. Ne serait-ce pas qu'il veut que le musicien exprime cette joie douce et tranquille qu'inspire le lever de l'aurore? »

C'est déjà la doctrine, sinon la formule fameuse de Beethoven : « L'expression plutôt que la peinture. » Et cela n'est pas mal, même pour un roi.

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