DEUX PORTRAITS LITTÉRAIRES
A M. le Comte Léon Lavedan,
Directeur du Correspondent.
is
E viens de relire les Contemporains de M. Jules Leniaitre, les Idées morales du temps présent de M. Edouard Rod et les Essais de psychologie de M.
Paul Bourget. A ces trois galeries, formées selon des esprits divers et comme éclaire'cs de jours ditfcrents, il manque une brillante figure : celle de Victor Cherbulicz. Que dis-jc. une ligure ? On sait que Victor Cherbulicz eut plusieurs visages, deux au moins, dont Tun icgardait le monde imaginaire cl Tauirc le monde rccl. Le second, on le sait encore, porta le masque léger de Valbcrt. Sous son vrai nom, (^dicrbuliez écrivait des histoires ; sous son pseudonvme,
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c'était l'histoire elle-mcMne. Hclas! il l'écrivit naguère à Tavance, et quand cet observateur avise' des choses d'outre-Rhin nous informait de ce qu'il avait vu et de ce qu'il pre'voyait, que n'avons-nous cru son te'moignage et ses prophc'tics !
Mais ce n'est pas de Valbert que nous voulons parler. Il faudrait, à propos de lui, parler de trop de choses. Attachons-nous seulement à Chcrbuliez: au romancier d'abord, puis au critique d'art ; à l'esthe'ticien, dirions-nous, si le mot n'était trop lourd pour la fantaisie et le vol léger de l'auteur du Prince Vitale et du Cheval de Phidias.
Genevois de naissance et protestant, Cherbulicz était d'origine française. Sa famille quitta notre pays après la révocation de l'édit de Nantes et cela ne sied pas mal à un esprit qui fut libre en tout, d'avoir eu des aïeux qui souffrirent pour la liberté.
Genève est un carrefour où trois grandes routes aboutissent. Cherbuliez les prit tour à tour pour s'en aller courir le monde. Il revint d'Allemagne, il revint d'Italie; un jour, par bonheur pour nous, il ne revint pas de France. Des
voix l'avaient appelé ou rappelé, voix d'une hérédité lointaine, interrompue mais non pas abolie. Quand l'étudiant errait par les rues de Genève, j'imagine que les aspects allemands de la ville, les lourdes maisons de la Treille, les clochers maussades de Saint-Pierre, n'étaient pas ce qui charmait le plus ses yeux. Il admirait plutôt le fleuve^ dont les flots bleus se hâtent vers la France, et, de l'autre côté, il allait volontiers chercher les pavsages à demi italiens et classiques de Vevey, de Clarens et de Montreux : un ciel nacré, des sommets purs et la nappe azurée où les barques entr'ouvrent le blanc ciseau de leurs voiles latines.
Cherbuliez fit pourtant à l'Allemagne l'offrande de ses jeunes années ; il lui consacra les prémices de son zèle, la fleur de son imagination et de sa curiosité. Comme le lui rappelait Renan sur le seuil de l'Académie française, ce qui le préoccupait surioutalors, c'était le puissant effort iniellectuel de Hegel. -(Vous inéditiez (ainsi parla l^enan), quelque grande publication hégélienne. Mais une révélation vous fut faite vers cette époque. Vous vîtes riùerncl face à face; Tidéal du déveK)}^pcincni humain sur terre vous fui mon-
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tre. Tout le plan de votre vie en fut profonde'-
ment modifie' Vous comprîtes à fond ; vous
étiez dès lors fixé sur la conception idéale de la vie humaine qui doit servir de règle pour juger tout le reste. » C'est vrai. Cherbuliez, ainsi que son illustre confrère et, je crois, avec non moins de ferveur, fit un jour sa prière sur l'Acropole. Cette oraison matinale a décidé de toute sa journée. Si, comme il l'écrivait lui-même ', l'idéalisme n'est qu'une manière de sentir, c'est l'idéalisme de Phidias, de Sophocle et de Platon qu'autrefois, sur la colline sainte, Cherbuliez choisit librement et avec un sourire, pour sa manière de sentir, la loi de sa pensée, la discipline de ses jugements, la raison de sa raison et le cœur de son cœur.
Il va tant de manières d'être un ancien! On peut Tctrc jusqu'en des récits romanesques, imaginaires et contemporains. Cherbuliez le fut par la subordination de son œuvre à une vertu intellectuelle et morale qui gouverna toujours Tesprit et l'àme antique; la sagesse. Avant tout, plus que tout, plus qu'ingénieux, spirituel, éloquent et poète, Cherbuliez fut sage. Il ne haïssait rien I. L'Art et la Nature.
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autant que l'exagération ; peut-être plus que de la justice il eut faim et soif de la justesse, et dans l'un de ses romans', on le vit faire de la mesure la loi suprême, le secret de tout, et jusqu'à la plus belle de'finition de Dieu.
Ennemie de l'excès, la sagesse ne Test pas moins de l'illusion. La sagesse doit être croyante, mais ne saurait être cre'dule. Rien ne l'abuse et nul ne lui donne le change. Elle ne se lie point aux apparences ; sur les promesses des hommes ou des choses, elle ne s'endort jamais. Les propos des méchants, pas plus que ceux des flatteurs, ne surprennent sa foi. La sagesse est modeste et prudente ; elle mesure l'épreuve au courage. Si quelque devoir trop haut, si quelque tache trop lourde nous attire, elle nous avertit et nous met en garde contre les chimères, même généreuses, contre les mirages de l'imagination et les égarements de l'orgueil.
Mais la sagesse, au moins celle de Gherbuliez, n'est point étroite. A l'égal de Tétourdcrie et de la témérité, l'auteur de Paule Méré détestait les préjugés du monde, l'arbitraire et la tvrannie des conventions, les idées qu'on prcMul toutes faites, I. Le Runian d'u)U' lionuctc femme.
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comme des habits, et qui ne vont pas. Cet esprit raisonnable fut un esprit large, exécrant l'hypocrisie des pharisiens, les vertus confites dans le fiel et l'amertume, la lettre qui tue, et les petites pratiques qui mangent les grands devoirs. Enfin la raison de Cherbuliez n'ignora pas toujours les raisons, que dis-je, les déraisons du cœur; il en est même pour lesquelles elle eut de l'indulgence, voire de l'admiration. Ce sage pardonnait plus à la faiblesse qu'à la rigueur. Sans pitié pour les pédants et les raisonneurs, il fut sévère pour les âmes qui se tourmentent elles-mêmes, pour les ccjeurs qui se marchandent ou se refu:;ent. «Je n'ai jamais goûté, lisons-nous à la fin du Comte Kostia^ le proverbe qui dit : « Les plus courtes folies sont les meilleures. » Il en est de divines : le point est de choisir.» Quelles sont donc les folies de choix ? Celles où il entre encore deux ou trois grains de raison, les folies qui se prêtent non pas au joug, mais à la discipline ; les passions obéissantes, heureuses même d'obéir, et, jusque dans leur paroxysme, plus que respectueuses, éprises d'harmonie, d'accord, d'eurythmie, comme disaient les Grecs, d'un mot qui aurait pu être la devise esthétique et morale de
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Cherbuliez. Ce qu^il chérissait avant tout (je transcris à peu près son langage), c'est une vie libre et pourtant re'gle'c, des vertus couronnées de beauté, des sages aux lèvres d'or, d'aimables fous, et cette sorte de passion tranquille ou de calme passionné qui lui paraissait la perfection de la vertu comme la perfection du bonheur.
De cette charmante sagesse, de ce bon sens aiguisé, de cette raison souriante, un austère compatriote de Cherbuliez, Amiel, ne s'est pas tenu pour satisfait. Derrière cet esprit éblouissant et cette richesse d'idées, sous les dehors éiincelants et le fonds de cette science universelle, le grave penseur eût souhaité trouver plus d'abandon et de cordialité, une ame plus touchée de la misère humaine et plus sensible aux angoisses de la conscience. « Cherbuliez, écrivait Amiel en i87(), est un esprit vaste, fin, déniaise, plein de ressources. (2'est un raffiné d'Alexandrie remplaçant par l'ironie qui laisse libre, le pectiis qui rend sérieux. Pascal dirait : il n'est pas monté de l'ordre de la pensée a l'ordre de la charité. .. » 11 v a du vrai dans la bienveillance et dans les réserves de ce jugement, (dierbuliez eut Tesprit {\n ; il eut rarement, comme vlit Pexpression po-
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pulairc, le cœur gros, gros de soupirs et de compassion. Il savait les secrets de rintelligencc mieux que ceux de l'amour. Les grands soutHcs n'ont guère passé sur lui : ni ceux qui viennent de Dieu, ni ceux qui vont aux hommes; presque jamais il n'a crie' vers le ciel et rarement, devant le malheur ou le mal, il a pleure' de pitié' ou recule d'effroi. Il n'a pas monte' l'escalier du pauvre. Sourd aux gémissements des petits, à la plainte éternelle des multitudes, le mot divin : Misercor super turbam, n'a pas fait trembler ses lèvres. Il ne s'est jamais penché sur l'extrême douleur ni sur l'extrême bassesse. C'est par l'esprit surtout qu'il nous prend. De ses ingénieuses fictions il reste le témoin souriant et rien de plus. Il se tient volontiers à l'écart de ses personnages : en dehors et un peu au-dessus d'eux; leur juge toujours, rarement leur avocat, leur ami ou leur frère. Selon lui, le propre de l'imagination esthétique, c'est d'être un jeu, et pour le joueur le sang-froid est la première qualité.
Mais les plus calmes s'échauffent parfois, le jeu peut tourner au tragique et Cherbuliez n'eut point des entrailles de pierre. Je sais plusieurs de ses personnages qui l'ont ému, et devant le
malheur de Stéphane Kosiia, devant la honte de Ladislas Bolski, devant rhe'roïsme du pope Alexis et du moujik Ivan, devant la sainteté de la comtesse Bolska et la grandeur farouche de Conrad Tronsko^ ce sage a soupçonne les saintes folies de Tenthousiasme et de la compassion. Ailleurs encore qu'en ses romans, Cherbuliez s'est montré généreux et sensible à des doideurs hélas ! trop réelles. Demeuré Français par l'esprit et le cœur, on sait quel temps il a choisi pour le rede' venir par la loi. Celui que n'avait point attiré notre fortune, voulut venir à nos malheurs, lu dès lors, comme lui disait encore Renan, il eut la force « de regarder en face le succès, de le critiquer, et de se constituer par libre choix l'avocat des vaincus ». Voilà qui révèle, je crois, aune clîose (\u\\n dilettante, cl par là surtout Cherbuliez est monté de l'ordre de la pensée à l'ordre de la charité, i. 'auteur du Comte Kostia rappelle quelque part la fosse qu'Ulysse creusa avec son épée et qu'il remplit du sang des victimes. Alors de toutes parts accoururent les ombres pâles et vaines, « sans voix, sans couleur, sans visage, sans mémoire et comme dépossédées d'ellesmêmes et délaissées de leur âme». Elles se pen-
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chèrent pour boire et dès qu'elles eurent bu, la vie rentra en elles. Ainsi, le long de la terre de France, le glaive a creuse une fosse, remplie hélas ! de notre sang. Béni soit celui qui vint y tremper ses lèvres pieuses ! Aussitôt l'esprit de sa race originelle est rentré dans sa poitrine, et sur nous tombèrent de sa bouche les paroles de consolation, de justice et de vérité.
Il y avait une fois dans la tourelle d'un vieux château un pauvre enfant que haïssait son père. Le comte Leminof, trahi jadis par sa femme, doutait que Stéphane fût son fils et détestait en lui, plus encore que le souvenir de l'infidélité, la vivante image de rinfidcle. Un long martyre avait rendu l'enfant orgueilleux, violent et farouche. Mais le hasard amena dans le château un jeune homme au cœur hardi et généreux. 11 n'eut pas peur de Tcn faut indomptable, il eut pitié de l'enfant malheureux. Pour le consoler, le guérir, et, s'il pouvait, le sauver, il ris-
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qua vingt fois sa vie ; il se voua tout entier à l'e'ducation de cet esprit et à Tapaisement de cette âme. Après mille péripéties, qu'arriva-t-il ? L'enfant était une femme et les paroles de Goethe, que Gilbert lui-même avait enseignées à Stéphane, se trouvèrent accomplies : « La liaison qui se fit entre nos âmes fut un germe d'où naquit avec le temps une douce et charmante habitude, et bientôt l'amitié révéla sa puissance à nos cœurs, jusqu'à ce que Tamour, arrivant le dernier, les couronnât de fieurs et de fruits. »
Tel est le sujet du Comte Kostici, le roman le plus romanesque de Cherbuliez. 11 possède d^abord un des attraits auxquels nous résistons le moins : Tattrait du mystère. Il s'adresse avant tout 1 notre curiosité, et, quoi qu'on en dise aujourd'hui, c'est toujours une histoire attachante que ['histoire d'un secret, lorsqu'elle est bien contée, ménagée et conime filée avec an ; lorsque le voile soulevé çà et là retombe à propos et ne se déchire qu'à la fin, par enchantement et d'un seul coup. Je sais des chefs-d'œuvre selon cette fortiuile, et qu'est-ce autre cliose quŒJîpc Roi^ par exemple, qu'une énigme peu à peu devinée ?
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Le Comte Kostia nous inspire la même passion et la même fièvre de savoir. Il ne s'agit pas de juger ces e'tranges personnages, mais de les connaître ; nous leur demandons, avant le secret de leurs actions, celui de leur être, et quand Taveu si longtemps retenu e'chappe à Stéphane, au sphinx cruel et charmant, il re'pand autour de lui plus que le plaisir d'un dénouement : la clarté d'une révélation et presque la joie d'une délivrance.
D'un second point de vue encore, le ronianesque apparaît dans le beau roman de Cherbuliez. Un autre romancier, eût traité le sujet différemment. Un amour qui naît d'une amitié passionnée et, d'autre part, une jalousie rétrospective qui poursuit un enfant innocent, voilà toute la matière psychologique du Comte Kostia^ voilà toute l'étoffe que fournissait la nature. On sait avec quelle richesse l'a brodée Cherbuliez. Un Maupassant, par exemple, l'eût travaillée d'autre sorte. L'auteur de Pierre et Jean aurait l'ait oeuvre d'observation plus que d'imagination. Je me trompe, car tout artiste imagine ; il eût donc imaginé, lui aussi, mais selon la réalité plutôt que selon lu fantaisie, et nous aurions
eu l'étude au lieu du rêve. Étude de la vie telle que nous la voyons autour de nous, regarde'e en son cadre familier et bourgeois. Plus d'analyse sans doute, avec moins de poe'sie. Adieu alors l'e'trangete et l'exotisme. Adieu ce caractère slave d'abord, si heureusement choisi pour expliquer à la fois un pope Alexis et un comte Leminof, les âmes sublimes et les âmes atroces. Adieu la scène de somnambulisme qui rappelle Macbeth, et ce Vladimir Paulich, parent tout ensemble de don Sallusteet de Ruy Blas, et le dccor du vieux château sur le Rhin, et surtout l'invention romanesque entre toutes, le déguisement de Stéphane. Laissez à la fille du comte Kostia les habits de son sexe ; ne faites plus d'elle qu'une « jeune captive » ; un Gilbert pourra passer encore sous ses fenêtres et, d'abord par compassion, puis par amitié, cntin par amour, se déclarer son chevalier. L'évolution sentimentale n'en sera pas modifiée: il s'agira toujours d'une amitié qui se transforme en amour; mais il ne restera plus du sujet que l'idée nue et banale, un squelette dépouillé. Tout le mystère aura disparu, emportant le charme de Tinceriitudc, le plaisir du doute, les délices de v'cite cqui-
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voquc proloiigtie par le romancier avec une fertilité et une ingéniosité' d'invention, avec un équilibre entre les aveux et les réticences, qui font Foriginalité et soutiennent jusqu'au bout l'intérêt de ce merveilleux récit. Le déguisement de Théroine ! Mais c'est la perle et la fleur du roman ; il n'y a pas de naturalisme qui tienne contre cette poésie, ni de réalité qui vaille cette fiction. Elle a pour elle et l'artiste et le moraliste qui se rencontraient en Cherbuliez. L'artiste d'abord. Comme les grands maîtres de la Renaissance italienne, comme Raphaël ou Francia, Cherbuliez a voulu peindre son «jeune homme vêtu de noir». 11 est beau, d'une sombre et hère beauté, l'adolescent mince et pale, serré dans sa tunique de velours noir. Des cheveux blonds et soveux s'échappent de sa barrette et retombent sur ses épaules. Mais, tandis que les regards du Sanzio peint par lui-même « sont des messagers ailés qui annoncent en leur muet langage les félicités contemplatives d'un grand cœur inspiré», les regards de Stéphane n'expriment que l'orgueil, le mépris ou la souffrance. Sur ses lèvres décolorées, on ne voit jamais de sourire: c'est que le comte Leminof a tué le sourire, hérité
d'une bouche parjure. Auprès de cet éphèbe tragique, quelle héroïne, je vous prie, ne paraitrait banale? Quand il chevauche sous les hautes futaies, monte' sur son alezan magnifique, suivi de son fc'roce bouledogue et d'Ivan le moujik, ne donnerait-on pas toutes les amazones pour ce cavalier mystérieux?
Une telle figure n'est pas seulement selon l'idéal poétique du romancier, elle répond encore à son idéal moral. Comme toutes les autres filles de Cherbuliez, Stéphane eût deux marraines ou deux nourrices : l'imagination et la sagesse. C'est à ses vêtements d'homme qu'elle a dû de connaître la seconde. Si Gilbert avait pu, dès le premier jour, reconnaître en son jeune ami ou seulement soupçonner une femme ; si, comme celle de Laurence, la blouse de Stéphane s'était entr'ouverte, le caractère de Gilbert s'évanouissait naturellement, et avec lui tout un aspect du récit. Adieu le sang-froid, le calme, Théroïsme prudent et le dévouement réfléchi. Pour enfanter une a me, pour cette glorieuse besogne que se proposait Gilbert, c'est uniquemcni à l'àme quil faut songer, et le feu divin tonibani sur la tourelle de Stéphane eût, du premier coup, embrasé
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la prison et foudroyc la prisonnière. Aussi Cherbuliez, avant de faire du nocturne visiteur le messager de Tamour, en a-lil fait un envoyé' de la compassion, de l'amitié, et surtout de Tintelligeiice et de la sagesse.
Le voilà, cet ordre de la penst'e ou se complaît notre écrivain, cet ordre qu'il admire et qu'il aime encore plus peut-être que l'ordre de la passion. Est-il incompatible avec Tordre de la charité, plus cher aux Aniiel et aux Pascal ? On en peut douter, et croire qu'il existe une forme de la charité pour ainsi dire intellectuelle. Bénis soient les bienfaiteurs de l'esprit autant que les bienfaiteurs de Pâme ! Béni le beau coureur de nuit à qui TEspoir, la Santé, la Joie, TAmour surtout, mais aussi la Raison fit escorte. Elle entra sur les pas de Gilbert, l'éternelle consolatrice, Famie qui ne trahit pas, la conseillère qui jamais ne trompe. Certes Gilbert l'aima d'une amitié passionnée, l'enfant captif et martyr ; il l'aima malgré ses hauteurs, ses injustices et ses mépris : « Ecoutez-moi, lui disait-il, ô mon beau lis candide! Croyez aux sucs nourriciers de la terre, croyez aux rosées rafraîchissantes du ciel, croyez surtout aux splendeurs du soleil, et voyez
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plutôt... Dans cette poitrine, dans ce cœur qui vous aime, je vous apporte un rayon de ce soleil tout-puissant. Ah i buvez-en à longs traits la lumière et la chaleur, et un jour, vous aussi, vous fleurirez, je vous le jure, sous les regards de l'éternelle bonté'. );
Mais après qu'il avait ainsi parle dans l'enthousiasme, il disait encore, (et l'expe'rience alors parlait par sa bouche,) il disait à l'enfant altère de tendresse, et dont le cœur fe'minin battait à rompre le velours de sa tunique menteuse : « Mon enlant, e'coutez-moi et croyez en mon expérience. La vie de sentiment ne suffit pas à rhomme, et c'est une illusion fatale que de se flatter de combler le vide du temps avec son cœur. » Stéphane en l'écoutant frémissait d'impatience ; mais lui reprenait : « Songez-y, la force, c'est la santé ; la santé, c'est le calnie, et le calme est le don précieux que fait à un cœur bien réglé une raison mûrie par la réflexion et Tétudc. Exercez donc et nourrissez votre esprit, ei un jour vous sentirez vos reins s^iflerniir et les langueurs de votre poitrine défaillante subitement ranimées par un soutHe fécondant. Si vous refusiez à votre intelligence ralimcni qu'elle réclame
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pour ne pas dépérir et s'éteindre ; si, méprisant mes conseils, vous vous obstiniez à ne vivre que par le cœur ; si, à force de haïr et d'aimer, vous oubliiez de penser et de réfléchir, alors, je le crains, vous seriez condamné pour toujours à de stériles agitations, à ces fièvres qui consument l'ame et a l'impuissance de la volonté. »
« Médecin de mon ame ! » l'appelait Stéphane. Et non seulement de cette âme, mais de cet esprit, Gilbert fut en effet le médecin. Pour les guérir l'une et l'autre, ii s'aida de la création tout entière, des étoiles du ciel et des herbes des champs. Au prisonnier qui par sa fenêtre entrevoyait les nuits d'été, il enseigna a que l'homme est apparenté à tout l'univers et que les astres mêmes sont de sa famille », qu'il y a « des conformités secrètes entre son âme et la nature, entre les lois de sa pensée et les plantes. » Oui, même les plantes, et la botanique était un des génies célestes que Gilbert présenta à Stéphane et qu'il lui fit aimer. Pour occuper son esprit, l'enfant se mit à peindre, et un jour, du sein d'une parnassie sauvage, du fond de la petite corolle blanche, un souffle sortit, une voix de
fleur, qui disait : « Imite-moi : la terre et les vents, et les pierres et les orages m'ont souvent e'té cruels, mais j'ai pris patience, et parce que j'avais pour moi l'ordre suprême et la règle éternelle, tu le vois, j'ai fini par fleurir. »
Qui parlait ainsi ? La Raison, présente en l'humble calice, et présente en ce récit, lequel, nous dit l'auteur, n'appartient pas à la légende dorée. Quand les personnages, après d'aussi romanesques aventures, s'aperçurent qu^ils étaient vivants, ils voulurent s'en assurer avant de commencer à vivre. Il fallut un peu de temps à Stéphane pour apprendre à porter une robe ; à Gilbert, pour ne plus voir dans sa fiancée un petit homme en velours noir. Le stage, il est vrai, ne fut pas de longue durée. Deux ans ne s'étaient pas écoulés, que, par un soir d'automne, aux portes de Smyrne, on aurait pu voir Gilbert, sa femme, le comte Kosiia et le père Alexis, fumant d'excellent tabac, buvant du vin de Chypre, sans souci, sans chagrin, en face d'un joli jardin et sous un ciel bleu la-Iuiut, vert la -bas. Et comme le brave pope devisait agréablement : « Cela est fort bien dii, seigneur Pangloss, s'écria le comte Kosiia, qui tenait un sar-
cloir à la main, mais il faut culiiver notre jardin. — Et notre raison, murmura Gilbert, en regardant sa femme entre les deux veux. »
C'est par la raison que la tille du comte Kostia fut sauve'e; c'est faute de raison que se de'shonora Ladislas Bolski. L'aventure de Ladislas Bolskij le plus beau, je crois, des romans de Cherbuliez après le Comte Kostia^ peut-être même avant, renferme une plus profonde étude de caractère, avec une leçon de conduite plus pratique. Il n'arrive pas souvent qu'on rencontre dans un château une jeune fille sêquestre'e et de'guisée en homme ; l'occasion et la tentation de commettre une lâcheté pour une femme est beaucoup plus fréquente. L'aventure du jeune Polonais est celle d'un homme inégal à son rêve, à son idéal du bien. De telles inégalités se rencontrent aussi dans Tordre intellectuel, et Thomme dépensée, lui non plus, ne remplit pas toujours son vol ; il tombe loin de l'idéale beauté. Mais tandis que les chutes de l'esprit ne sont que des malheurs, celles de l'àme peuvent être des hontes.
S'il fallait choisir dans l'histoire littéraire des parrains à Cherbuliez, je prendrais, je crois, Cervantes et La Fontaine. On retrouve du Don
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Quichotte en Bolski. Il n'avait pas sept ans, que, dans ses beaux yeux de teinte indécise, on voyait déjà tourner des moulins à vent. 11 décapitait avec un sabre en fer-blanc les polichinelles splendides que lui apportait son père, splendide luimcme, d'une splendeur voyante et tapageuse. Ce père, émigré polonais, « aimait passionnément l'écarlate, le son de la trompette, les feux d'artifice et les chevaux ». Il initia son fils à toutes ces amours. Un jour il disparut, tombé, disait-on, dans les plaines de Hongrie, en héros de la liberté. On ne disait pas la vérité : il s'était attardé à Bade auprès d'une jolie femme. Tandis qu'il se battait pour elle, là-bas on combattait sans lui. Blessé dans la rencontre, il arriva trop tard et mourut de sa blessure ; mais ce ne fut pas pour la patrie. Le secret fut gardé et la sainte comtesse Bolska, déjà fille et sœur de martyrs, se crut veuve d'un martyr aussi. Alors elle résolut de faire tout au monde pour soustraire son fils unique à d'aussi terribles devoirs. Mlle l'élcva dans la retraite, dans l'ignorance de la patrie crucifiée, à laquelle elle pensait avoir assez, donné de son cœur. L'enfant ncn grandissait pas moins en vrai Holski, ainsi qu'il devait mourir. Absurde
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Cl sLirpcrbc, le gamin avait hcrite de son père TamoLir eMVcnc de l'apparence et de Téclat, la lolie du plumet, du paillon et de l'oripeau. Comme disait le curé du village, il avait un tambour dans la tète, et ce tambour battait une charge ininterrompue; mais une charge de parade, et non de combat. A dix ans, plutôt que de tirer du haut d'un arbre un coup de pistolet à un chien enragé, Ladislas était descendu pour égaliser les chances du combat. Etourdi, non moins e]ue chevaleresque, cinq minutes d'application ou de travail étaient une tache au-dessus de ses forces; au-dessus de sa dignité surtout, et pour rien au monde il n'eût remis seulement une brosse à sa place. A vingt ans, tandis qu'il menait joyeuse vie à Paris, le martyre de la Pologne lui fut révélé. Alors une flambée de colère, de honte et d'enthousiasme s'alluma en lui, le tambour battit à tout rompre : il voulut courir au secours de son pays. Comme on lui demandait des gages, pendant un mois il se nourrit de carottes crues, ne fuma que des cigares de deux sous et, un beau jour, avant relevé sa manche, il versa goutte à goutte sur son bras nu toute une bouilloire d'eau chaude. Toujours le paysan ivre et son âne: tantôt à
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droite, tantôt à gauche, jamais dessus. Après ce bel exploit, il obtint une mission secrète, et sa mère, l'ayant baisé au front, le laissa partir. Quelques semaines auparavant, une e'trange cre'ature, une Russe, l'avait ensorcelé; ce soir-là, justement, elle devait être à lui. Il s'en fut pourtant, et sans tourner la tête.
Pendant quelques semaines, tout alla bien là-bas, dans la petite ville de Pologne ensevelie sous la neige. Déguisé en garçon coiffeur, prudent et maître de lui, Ladislas servit utilement la cause de la liberté. Mais un soir, par malheur, la belle Russe traversa la ville; elle reconnut le jeune coiffeur et fit réclamer ses services. Alors devant ces cheveux déroulés, un vertige le prit. Pour se sauver, il résolut de se perdre et se dénonça. Les murs d'une prison le défendraient de cette femme et de lui-même. Hélas 1 les murs aussi le trahirent: ils s'ouvrirent devant l'enchanieresse, qui lui apportait sa grâce, et, tout bas murmurées, des promesses d'amour. Pour aller la rejoindre là-bas, au bord d'un lac d'a/ur, et pour qu'entin elle fût à lui, il n'avait qu'à se rétracter, à renier la Pologne, à signer son propie désaveu et son éternelle infamie. Il siiina tout cela.