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Marché de dupe. Il ne toucha même pas le prix de sa honte. M""' de Liévitz ne réglait pas tous ses comptes elle-même. Elle lit payer I Bolski, la nuit, par sa camériste, qui lui ressemblait. Mais elle eut le tort d'avouer la supercherie au jeune homme un jour qu'ils se trouvaient en tête à tête sur une terrasse qui dominait le lac. Alors il la saisit éperdûment et se précipita avec elle. Des bateliers les repêchèrent tous deux ; elle était morte et il était fou.
Cette histoire fut écrite en entier par Ladislas Bolski lui-même, pour le médecin aliéniste dont il était le pensionnaire, en un jour de lucidité qui n'eut pas de lendemain. Le docteur envoya le manuscrit à l'un de ses confrères avec une lettre qui finissait ainsi : « Quand il sera mort et enterré, je ferai graver sur sa tombe cette inscription : (( Ci-gît un Polonais qui faillit devenir un héros. L'homme propose, la femme dispose. Passant, défie-toi de Poiseau bleu. »
Défie-toi d'autant plus, que l'oiseau bleu, pour nous perdre, n'a pas toujours besoin d'emprunter la voix d'une femme. Il chante au fond des cœurs passionnés mais faibles, des âmes généreuses mais téméraires. Il chante à l'oreille de tous
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ceux qui croient à la durc'e de leur ivresse ou de leurs songes, à la réalité de leurs chimères, et qui prennent leurs nerfs ou leur imagination pour leur volonté. L'oiseau flatteur et menteur nous exalte et nous c'gare ; il nous provoque à des combats qui tentent notre orgueil et lasseront notre courage ; il fait de nous des fanfarons d'abord, puis des lâches. Gardons nous de toutes les sirènes ; le bien a les siennes, comme le mal. Ainsi que le disait à son tils la comtesse Bolska, il est beau d'être un héros ; il est encore plus beau d'être une conscience, c'est-à-dire de se connaître et de ne pas pre'tendre à plus haut qu'on ne peut atteindre. Mieux vaut rester Adèle à d'humbles devoirs que de manquer de parole au martyre. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre mate'riel, l'honneur défend de s'engager au delà de ses moyens, et je ne sais pas de plus pitoyable aventure que la banqueroute d'une ame.
Est-ce donc un conseil de lâcheté que nous donne cette fois Cherbuliez? Non, mais, comme toujours, un conseil de sagesse, et ce conseil, à travers les siècles, toutes les voix humaines et divines l'ont répété. Jadis on le pouvait lire au
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fronton du icmple de Delphes. Ouvrez les livres des poètes et vous Vy trouverez encore. Nous citions tout à Thcure Cervantes et La Fontaine à propos de Bolski. L'un et l'autre, chacun à sa manière, après Tavoir averti, Tcussent condamné. Oui Don Quichotte lui-même aurait le droit de mépriser un éniulc indigne de lui. Car lui du moins alla jusqu'au bout de son rêve. Qu'importe que ce ne fût qu'un rèvc ! C'est la réalité du courage et non du danger qui fait les héros. Après le romancier, consultons le fabuliste, et pas plus que notre talent, nous ne forcerons notre àme.
— Ami, lui dit son camarade, 11 n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi. Si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi,
Tu ne serais pas si malade.
Ne cherchons pas les hauts emplois si nous n'avons pas l'a me haute, et servons modestement notre meunier, si nous ne sommes pas dignes d'un plus noble service. Servons-le de tout cœur, tous les jours, sans enthousiasme, mais sans défaillance. Que s'il en coûte à ncnre ambition, ou à notre orgueil, si nous n'en voulons croire ni
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l'oracle antique ni l'expe'rience des hommes qui restent parmi les plus grands pour avoir e'te' parmi les plus sages, courbons-nous au moins devant cette menace : « Celui qui cherche le danger y pe'rira. » Elle vient du Dieu des martyrs, qui est aussi le Dieu des humbles et qui veut être prie' ainsi : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain. » C'est-à-dire : à notre âme, comme à notre corps, donnez le nécessaire et non les de'lices. « Ne nous induisez pas en tentation, » pas plus he'las ! car nous savons notre faiblesse, en tentation sublime qu'en tentation honteuse, de peur que devant le bien comme devant le mal nous ne venions à succomber.
Renan disait encore à Cherbuliez : « Dans Paille Méré et dans Meta Holdenis^ vous avez abordé le problème délicat par excellence, celui où se complaisent les grands artistes. Vous avez voulu chercher comment le bien confine au mal et en dernière analyse où est le bien. » Sur ces confins, plus flottants que ne le croient les esprits tout d'une pièce, un moraliste aussi avise que Cherbuliez devait rencontrer d'abord l'hypocrisie et les préjuges, et les combattre toujours au nom de la sagesse. La sagesse, parce qu'elle est sin-
cère et libérale, déteste l'hypocrisie parce qu'elle contrefait le bien, et les préjugés parce qu'ils le rétrécissent.
Les questions qui préoccupaient Cherbuliez étaient fines. Elles n'avaient jamais rien d'ambitieux, ni de subtil. Le romancier ne fut pas de ceux qui décrivent la marche d'une émeute ou la retraite d'une armée; il ne se demandait point où vont les foules,
Et si les nations sont des femmes guidées Par les étoiles d'or des divines idées, Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit, Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit.
Il ne se demandait pas non plus comment une jeune femme ayant un amant qu'elle aime en peut prendre un second qu'elle aime aussi, le tout sans cesser d'être la plus délicieuse, pour ne pas dire la plus chaste créature du monde. Cherbuliez ne se posa jamais de problèmes sociaux, ni de cruelles énigmes. Il eut des visées moins hautes et pour ainsi parler plus pratiques, témoin l'histoire de Meta Holdenis et la moralité de cette histoire. La voici, résumée selon la lettre même du texte et, par conséquent, selon
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l'esprit de l'e'crivain. « On m'a parle' d'une pe'cheresse qui, à vrai dire, n^avait pcche' qu'une fois ; la vie avait e'té si indulgente pour elle, qu'elle avait trouvé le bonheur dans sa faute. Une sainte vint à passer, et voyant cette heureuse coupable, elle s'e'cria : « Quel fâcheux exemple ! La loi di- (( vine de ce monde est Tordre, que cette femme « a transgressé. Il y va de l'intérêt du ciel et des « bonnes mœurs que je lui prenne son bonheur, « si mal acquis; je lui prendrai sa maison, je lui '( prendrai son mari, je lui prendrai son enfant, « je lui prendrai son passé et son avenir, ses soute venirs et ses espérances, je lui prendrai tout, « et Dieu me dira: « Bien travaillé, ange de lu- « mière ! il v a un désordre de moins dans le « monde. »
Par bonheur pour la pécheresse, un ami se trouva là. Tony Flamerin jadis avait connu la « sainte w : Meta, la délicieuse laide qui possédait un teint de brugnon, des yeux bleu turquoise, toutes les vertus d'une gouvernante, tous les talents d'une artiste et d'une bonne ménagère; Meta, l'ange de candeur et d'innocence, la petite sc^uris qui mentit jusqu'à sa mort. Non seulement il l'avait connue: il l'avait aimée. 11 réussit pour-
tant à la confondre. Ce ne fut pas sans peine, et dans son duel avec la souris, à la fin de la dernière passe, il faillit se laisser reprendre. Heureusement tous les he'ros de Cherbuliez ne sont pas des Ladislas Bolski. Tony Flamerin avait eu pour père, au lieu d'un coureur d'aventures et d'un homme à plumet, un brave tonnelier bourguignon qui, sur le point de mourir, lui tint à peu , près ce langage: « Tony, j'ai toujours aimé le | chant du coq, il annonce le jour et met en fuite i les fantômes de la nuit. Ce chant ressemble à un '■ cri de guerre, il nous rappelle que nous devons passer notre vie à batailler contre nous-mêmes. ! Tony, toutes les fois que tu entendras chanter le coq, souviens-toi que c'était la seule musique que ton père aimât. » Tony s'en souvint tou- ! jours, et s'il se tira d'un pas diffficile, c'est parce qu'un coq chanta.
Mais la leçon du roman n'est pas dans le s ces du héros ; elle est dans l'opposition des deux héroïnes: la pécheresse et la sainte, et dans la préférence accordée à la pécheresse. Pécheresse excusable d'une part, et de l'autre, sainte-nitouche. La leçon n'en était pas moins délicate à donner et pouvait être mal reçue, témoin le scan-
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laie de Tartufe ; or, Meta Holdenis n'est qu'un Tartufe ïemelle et allemand, Frâulein Tartufe. Encore Cherbuliez s'est-il montre' plus indulgent, plus hardi même que Molière, en ne faisant pas M""' de Mauserre tout à fait irrcpro- :hable, en la plaçant dans une situation extraie'gale. N'importe, nous n'en sommes pas moins avec lui contre Meta, ainsi que nous serions avec Molière contre son «imposteur», Elmire ne fûtslle que la maîtresse d'Orgon, j'entends une maîtresse fidèle, et de'vouée, et tendre, et humble, :omme une épouse ; j'entends aussi comme une épouse qui serait tout cela.
Cherbuliez d'ailleurs, avait un autre répondant que Molière, et ce n'est point l'auteur de Tartufe., mais celui des Provinciales, qui s'écriait : « En vérité, mon père, il vaudrait autant avoir affaire à des gens qui n'ont point de religion, qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à la direction d'intention, car enfin l'intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s'aperçoit point de cette direction secrète ; il ne sent que celle du coup qu'on lui porte. Kt je ne sais même si on n'aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalemeiu par
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des gens emportes que de se sentir poignarder consciencieusement par des de'vots. »
Le romancier estimait qu'il vaut autant, pour ne pas dire mieux, avoir affaire au pe'cheur humble dans sa iauic et désireux de la re'parer, qu'à de prétendus justes qui prévariquent en sûreté' de conscience. Sachant qu'il y aura au ciel plus de mise'ricorde pour le regret du mal que pour l'orgueil du bien, Cherbuliez voulut qu'il en fût ainsi déjà sur terre, en certains cas du moins, et par une exception qu'il serait périlleux d'étendre, mais cruel de ne point admettre. Aussi le moraliste, indulgent à cette exception, proteste-t-il de son respect pour la règle. Il n'a pas plus tôt reconnu que « jamais gens ne furent plus mariés que cet homme et cette femme qui ne l'étaient pas «, qu'il se hâte d'ajouter: « ce qui n'empêche pas que les maires et Icurécharpe n'aient quelque utilité. On a beau dire, ceux qui ont inventé le mariage ont bien su ce qu'ils faisaient. » M. de Mauserre, dit Cherbuliez, avait l'âme romanesque, mais c'était un sage. Il me semble que l'auteur ressemble à son héros.
Et puis, dans Meta HolcleniSy à côté de la leçon de morale générale, derrière la satire du phari-
saïsme, il est permis peut-être à des F'rançais de soupçonner une intention particulière de consolation, et pour ainsi dire de réparation délicate. Le roman parut trois ans à peine après nos malheurs et ce ne fut point parmi les malheureux que l'auteur prit son hypocrite. Soit i^énérosité, soit peut-être justice, il n'a pas fuit naître Meta en pays welche, mais dans le seul pays du monde « qui connaisse la vraie vie de famille, Punion intime des âmes, le sentiment poétique et idéal des choses ». Elberfeld n'est point en France, Elberfeld, patrie de M. Bénédict Holdenis, le père de Meta, lequel s'exprimait avec onction sur toutes choses et n'était au demeurant qu'un cafard et un escroc. 11 en a dû venir d'Elberfeld comme de partout ailleurs, de ces Frdiilein que trop de familles françaises crurent nécessaires à l'éducation de leurs héritiers et aux revanches futures. En 1873, on les comptait par centaines, assises à nos foyers. Puissentelles avoir toutes lu Meta Holdenis, qui date de cette année. Elles y auront vu que certains esprits « se servent de leur religion, qui est sincère, pour sanctifier leurs convoitises. Leurs actions les plus intéressées sont a'uvres pies?
les enfants de Dieu regardent toute la terre comme leur hc'ritage, et, convaincus que le Ciel leur a confie le soin d'obliger les méchants à restitution, ils font main basse, la larme à l'cL'il, sur leurs biens qu'ils s'appliquent. » Voilà par où la leçon de Meta Holdcnis s'adresse non seulement aux individus, mais aux nations.
Dans Paille Méré, non moins que dans Meta Holdenis^ se manifeste le libéralisme intellectuel et moral de Chcrbuliez. Paule Mcré^ c'est encore un plaidover pour une créature d'exception, mais d'élite ; c'est la condamnation des esprits étroits et médiocres, incapables d'admirer ou seulement d'admettre ce qui les dépasse; la condamnation des sots qui créent les préjugés et des faibles qui les subissent. Oh! la jolie et triste histoire d'amour! Histoire, on l'a remarqué, d'un sourire éteint, comme dans le Comte Kostia, mais éteint pour ne plus se ranimer. Pauvre Paule Mcré, la plus aimable des héroïnes de Cherbuliez, hélas! et la plus médiocrement aimée. Car c'est un médiocre amour, celui qui ne peut croire à la vertu, comme disait le brave M. Bird, quand elle a le visage et le regard d'une
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Paule. Le doute, ce grand crime d'amour, voilà par où Paule Méré^ comme le Comte Kostia par le mystère, touche à des œuvres immortelles : à la légende de Psyché, par exemple, ou à celle d'Eisa. Marcel Roger, le he'ros du roman, a doute' jusqu'à la tin. Sur quelle foi, mon Dieu ! Et de quelle foi ! Des promesses les plus loyales, les plus pures, cl sur les plus vulgaires et les plus misérables insinuations. Cherbuliez, dans Paule Méré^ ne liatte pas sa ville natale. « Les Genevois, dit-il, accompagnent leurs qualités d'un travers qui gâte tout : ils aiment à percher. Oui, ils sont toujours perchés sur quelque chose, Tun sur ses aïeux, l'autre sur ses écus, celui-ci sur ses vertus, celui-là sur ses écrits. » Paule ne sut jamais percher : fille d'une sylphide, elle était née avec des ailes toujours frémissantes, toujours prêtes à s'ouvrir, et que le malheur seul contraignit à se replier. Mais on perchait autour d'elle. « Quand donc, lui demandaient tour à tour son grand-père, qui était de bois, et sa grand-mère, qui avait des ressorts d'acier, quand donc serczvous comme tout le monde ? » Plutôt que d'èire ainsi, elle s'enfuit cl se réfugia près d'un couple original, M. Bird et sa sœur M"'° Simpson. Ils
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ii'c'taient pas comme tout le monde, et le monde le leur faisait bien voir. Et de Paule ù son tour le monde se vengea. Elle Tavait prévu, la pauvre petite. Le jour où dans un bois, à genoux devant elle, Marcel lui dit d'une voix étouffée : « Paule, voulez-vous être ma femme ? » elle rougit, lui tendit son bouquet de gentianes et s'enfuit. Mais le soir, Marcel trouva sur sa table une lettre qui disait : « Nos cœurs ont marché bien vite, trop vite peut-être. Au milieu des bois, dans un beau jour, tout est facile. La vie n'est pas ainsi. Hélas! des barrières nous séparent et vous aurez besoin de courage. Votre mère ne m'aime pas : auprès d'elle, dans son entourage, vous entendrez mal parler de moi. Marcel, Paule vous jure qu'elle est digne de vous. Que ce serment vous suffise. N'exigez pas qu'elle s'explique ; sa fierté gênerait sa défense. Je pars, je vous laisse seul avec le monde et ses jugements légers, et ses discours téméraires, et ses profanes erreurs, et ses sourires cruels, et ses préjugés, dieux cruels, que ses passions servent à genoux. « Elle avait raison, l'enfant loyale, mais inquiète : on sort des bois, on redescend de la m-ontagne, on oublie la beauté du jour et les tapis de mousse où fleurissait la
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gentiane, où de grands papillons jaunes volaient autour des menthes sauvages ; les bruits du monde, qui n'arrivaient pas là-hauî, de nouveau nous environnent et nous étourdissent ; Pâme, un instant affranchie, est ressaisie par l'habitude, la routine, les influences et l'opinion. C'en est fait de la liberté', de celle du moins à laquelle ce roman nous convie : liberté supe'ricurc, idéale, d'un esprit et d'un cœur qui ne relèveraient que du bien absolu, du bien contemplé, adoré en lui-même et non selon les apparences ou les contrefaçons que respecte le monde et qu'il impose.
Ce monde qu'il méprisait, Marcel eut la faiblesse de l'écouter, et voilà pourquoi Paule fut perdue pour lui. Hélas ! est-il dit à la tin du livre, pourquoi ce cœur tourmenté n'a-t-il pas su croire? Vous le voyez, la sagesse de Cherbuliez n'est pas sceptique ; en certains cas et devant certaines clartés, elle s'achève et se couronne par la foi, que dis-jc, elle se confond avec la foi et aussi avec la simplicité du C(X.'ur, la constance de la volonté, la suite ci la fermeté dans les desseins. Si, dans le irisic roman de Marcel cl de Paule, le monde fui le i^rand ct)upable, Marcel en fiu le complice.
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Il ctait de ceux qui doutent toujours; il était aussi de ceux qui réfléchissent trop et n'agissent pas assez, de ceux « qui font dans leur conscience de grandes parties de plaisir ». Tristes voyages le plus souvent, et funestes promenades. Paulc, en dépit de sa fantaisie, était plus sage. Elle avait des ailes sans doute, mais c'était une fourmi ailée, et jusque dans ses chimères il entrait de la raison. Toute petite, elle aimait passionnément les lignes des montagnes et des coteaux. Elle essaya d'abord de les copier, puis elle inventa elle-même des lignes nouvelles qu'elle variait selon son caprice. Il y en avait de droites, d'arrondies, de rompues, et son imagination donnait à chacune d'elles la valeur d'un symbole, parfois le sens d'une destinée. Dans une ligne en zigzag elle voyait l'emblème d'une vie orageuse et traversée, et un soir, au milieu d'une réunion, elle s'écria comme en songe : a Certainement le bonheur est rond. » Le mot n'est peut-être pas d'une petite fille, mais il est bien d'un romancier, d'un moraliste qui nous représente volontiers le bonheur, le devoir même, comme de belles courbes unies, achevées, harmonieuses, que rien ne déforme et que rien ne brise.
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Si le comte Ghislain de Couleuvre se les était ainsi représentés, s'il avait pris la vie avec plus de simplicité et, pour ainsi dire, plus de rondeur, il aurait moins souffert, et fait moins souffrir. La Vocation du comte Ghislain^ un des derniers romans de Cherbuliez, nous ramène à Tun des premiers : Ladislas Bolski. Ainsi les idées morales de l'écrivain se rejoignent ou plutôt se referment et l'esprit, comme le bonheur, est rond. La Vocation du comte Ghislain^ c'est une seconde épreuve, adoucie, de Ladislas Bolski ; après une édition de luxe, une édition, non pas populaire, l'auteur n'ayant pas été de ceux qui écrivent pour le peuple, mais, si vous voulez, familière et pratique. L'imagination du romancier avait peut-être pâli, mais son observaticMi ne s'était pas émoussée, et sa raison avait pris avec les années encore plus d'autorité et d'expérience. Sauf une fugue en Tunisie, le roman se déroule tout entier aux environs de Paris, à Rois-le-Roi. Plus d'exotisme dans le décor ni dans les personnages ; plus de grande dame russe ni de Pologne, mais un petit coin de terre, de notre terre de France, et qui suffit à Tarbre de la sagesse. Par le comte Ghislain comme par le
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comte Ladislas, une gageure morale fut tenue témérairement et misérablement perdue. Né de parents médiocres, de deux cgoïsmes, l'un cynique et Tautre gracieux, qui d'ailleurs faisaient bon ménage, Ghislain eut pour précepteur un abbé de cervelle étroite et d'imagination exaltée. A quinze ans, il voulut être d'église ; on l'en empêcha. Alors il se jeta dans le monde. A vingt-cinq ans, une princesse qu'il aimait l'abandonna; une petite cousine qu'il allait aimer mourut ; il cessa de croire au bonheur et connut le déi^oût de la vie et de soi-même. Un jour, un sermon par hasard entendu le bouleversa. L'abbé Silvère partageait l'humanité en trois classes : les hommes de désir, les justes et les saints. Aussitôt l'homme de désir qu'était Ghislain se jura de devenir un saint. « Le bonheur du juste lui semblait fort imparfait ; les bonheurs austères ne l'effrayaient point, les bonheurs calmes le consternaient. Il voulait sentir dans ses joies comme une divine violence et comme un vent de tempête ; il se souciait peu de la paix, et les philosophes tranquilles lui paraissaient à demi morts. » Une de ces maladies l'avait pris « qui ne s'attaquent qu'aux âmes généreuses, et qu'on peut
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appeler les maladies nobles », mais qui n'en sont pas moins des maladies. Il guérit pourtant : par la voix de Tabbé Silvère, auquel il s'était confié, la sagesse lui parla ; par les beaux yeux de M''° Léa de Trélazé. ce fut Tamour, Mais, un peu avant les fiançailles, la mère du comte Ghislain étant morte, et d'une affreuse mort, le jeune homme tomba dans un désespoir farouche; il crut entendre de nouveau des voix impérieuses, et bientôt la pauvre Léa recevait un billet d'adieu : Ghislain partait pour l'Afrique; avant six mois il aurait pris le froc. Ce jeune homme « avait des impressions vives et les prenait pour des raisons ». Le marquis son père, qui le connaissait, adjoignit à notre chevalier un écuyer uniquement chargé de l'induire en tentation et de le réconcilier avec Satan. Le premier jupon fit l'affaire. La chute fut des plus vulgaires, et don Quichotte se releva guéri. Trop tard, hclas ! La pauvre petite délaissée l'avait cru perdu sans retour et, de désespoir, elle allait épouser, au lieu du fils, le père. Puisqu'elle n'avait pu ctrc tout pour ce Ghislain qui l'avait trahie, du moins, et malgré lui-mcme, elle lui serait quelque chose. Quelques jours avant le mariage, il reparut inopinément
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devant elle : « Quel songe avons-nous fait ? Insensés que nous sommes, s'ccrièrcnt-ils tous deux, nous nous aimons. » Ils parlaient comme Perdican et Camille, et coiime eux ils étaient aux bras l'un de l'autre, lorsque le marquis survint et, les voyant ensemble, tomba mort.
Ils se marièrent pourtant, mais après trois ans d'attente et d'expiation. « Vous souffrirez beaucoup, monsieur, disait l'abbé Silvère, mais n'oubliez jamais que vous l'avez mérité. « Ghislain peut donner la main à Bolski ; si leurs fautes sont inégales, leurs âmes furent également orgueilleuses, imprudentes et folles, et, pour la seconde fois ici, Cherbuliez a montré où « conduit le mépris des choses communes et l'impuissant amour de l'extraordinaire. » Toute la philosophie du romancier, toute sa morale aussi, se résume décidément en cette leçon. N'allons chercher au loin ni le bonheur ni même le devoir; Tun et l'autre sont presque toujours à notre portée. Pour les trouver, disait en son sermon l'abbé Silvère, lequel était un sage en même temps qu'un saint, « j'entrerai chez le juste qui cherche la liberté dans l'obéissance à une règle fixe, dans la discipline de la volonté,
dans une loi qu'il subit et qu'il finit par aimer. » Voilà, surtout en des jours comme les nôtres, qui ne sont pas pre'cisément des jours de raison et de bon sens, de précieux enseignements. La nature entière nous les donne, si nous savons la regarder et l'entendre. Comme son grand ancêtre La Fontaine, Cherbuliez a observé les betes, ou la bete plutôt, celle que nous avons en nous, et il a reconnu que, si elle est souvent notre ennemie, elle peut être aussi notre alliée, notre conseillère et notre modèle. Les philosophes superficiels la calomnient quand ils lui imputent tous nos méfaits. « Les bêtes sont réglées dans leurs idées comme dans leurs mœurs, et le principe du mal est dans le dérèglement d'une volonté qui s'adore, le culte et la folie du moi. » Je sais bien qu'un Amicl nous répondrait encore que « la loi humaine supérieure ne peut être empruntée à Lanimalité. » Mais Cherbuliez ne nous garantit point la supériorité; il ne nous promet qu'une moyenne honorable, et c'est déjà quelque chose. Il ne fait pas profession d'héroisnie, mais de modestie er de prudence. Avant d'aviser à devenir des saints, tachons d'circ des justes. Encore une fois, les bcics, que saiiu l^'rançois nommait
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ses sœurs, nous y aideront. Elles nous apprendront que la re'gularite', Thabitude, la discipline, sont les plus sûres ouvrières du bien, et qu'il ne faut pas faire fi des vertus instinctives et machinales. c( Il y a un peu de machine dans tout ce qui est grand, dans tout ce qui est fort, dans le travail myste'rieux du ge'nie, dans l'esprit militaire, dans les ordres religieux et dans tout ce qui leur ressemble, dans les dévouements héroïques, dans la vie réglée de l'homme de bien comme dans la course silencieuse des astres autour d'un centre invisible... )■> La morale de Cherbuliez ne chemine donc pas toujours terre à terre, et vous voyez jusqu'où elle va chercher ses témoignages et ses exemples. Oui, la nature inanimée à son tour, et les soleils du ciel, après les bêtes des champs, attestent la beauté suprême de la règle et de la loi. Cessons de nous tourmenter en vain, de rêver au-dessus de nos forces et au delà de nos besoins. Au lieu de chercher Texception et le miracle, souffrons humblement l'ordinaire, autrement dit ce qui est dans l'ordre, et tachons de Faimer. Alors nous rentrerons dans Tuniverselle harmonie, nous pourrons fêter notre réconciliation avec la création tout entière,
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et nous ne perdrons plus jamais cette divine joie que le héros de Paule Me're connut un soir, un seul, hélas ! et qu'il nous décrit ainsi : ^< Ce qui se passa alors entre moi, chétif atome, et les cieux immenses, et la terre, et l'espace, et le mystère divin des nuits, je ne le puis comparer qu'à ces embrassements délicieux par lesquels deux amis, trop longtemps désunis sur la foi d'un soupçon, abjurent leur vainc querelle et renouvellent le pacte sacré de leur intelligence rompue. Malentendu dissipé par un mot, paroles mêlées de tristesse et de joie, oubli du passé, possession de l'avenir, inviolables serments, certitudes ineffables, mon âme a savouré toutes ces douceurs et, scellant son traité de ses larmes, elle a renoué son alliance avec l'ordre éternel des choses qu^avaient méconnu ses soupçons, qu'avaient insulté ses douleurs. »
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Et maintenant, au-dessus des personnages de roman, au-dessus des hommes qui souffrent, s'agitent et s'e'garent, e'ievons-nous jusqu'aux ide'es impassibles et sereines. LArt et la Nature, le Prince Vitale^ le Cheval de Phidias (je remonte le cours des anne'es), ces trois études d'art vont nous montrer l'esthétique de Cherbuliez conforme à sa morale, et compléter l'accord que le Beau faisait avec le Bien dans cet esprit harmonieux.
L'Art est une protestation contre la Nature qu'il imite. — Cette formule, qui contient tout un livre de Cherbuliez, énonce un compromis entre deux principes, entre deux tendances légitimes et opposées^ et les compromis sont oeuvre de sagesse. Art et Nature ! Rien que ce titre affirme une dualité qu'on perd trop de vue aujourd'hui. Le terme même de naturalisme ne dénote-t-il pas une fâcheuse tendance à identifier les deux facteurs du Beau, que dis-je, à sacrifier Tun des deux à l'autre, et le goût des apparences au goût des réalités? 11 est bon de réagir et de
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réviser une distribution inégale. Cherbuliez a fait de la sorte, et ladéfinition qu'il donne tout d'abord annonce un jugement impartial et d'équitables conclusions.
L'art imite et il proteste. Dans la sculpture et la peinture, l'imitation est assez manifeste pour qu'on n'y insiste pas. Elle apparaît avec moins d'évidence dans les arts dits symboliques, qui sont la musique et l'architecture. Il y a pourtant, dans l'une et dans l'autre, une part d'imitation que Cherbuliez a dégagée : « L'objet propre de ^'architecture, dit-il, est d'exprimer par des apparences la destination d'un édifice. » Le fait est qu'il existe une liaison étroite entre les apparences visibles et les impressions morales. Le moi de i*aule Vléré: « Le bonheur est rond », pourrait être un Tiot de sculpteur et d'architecte. Telles formes îveillent infailliblement en nous telles sensations ju tels sentiments. La sagesse divine d'Athéné s'exprime par les lignes exquises du Parthcnon, et a folie plus divine encore du christianisme, par .'élancement des voûtes et des llèches gothiques. De ces analogies, la nature a fourni le modèle, ^a colonne imite l'arbre, et la colonnade la orei. Le ciel, arrondi sur nos tètes, a donné
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ridée de la voûte, et la beauté du I\^rthénon, dressé devant le Pentélique, s'achève par je ne sais quelle convenance suprême entre le fronton du temple et celui de la montagne, entre le dessin de Tédifice et celui de Thorizon. La musique elle-même imite la nature, et la nature ici, « ce n'est pas seulement le ciel, la terre et la mer, les champs et les bois, les rochers et les plantes, c'est aussi la nature humaine, notre âme, nos instincts, nos penchants ». La musique écoute toutes les voix, qu'elles chantent au dehors ou au dedans de nous. Elle note le murmure du vent ou du ruisseau, comme les soupirs de notre poitrine, les battements de notre cœur et les cris de notre joie ou de notre souffrance, comme la chanson de l'oiseau.
La part faite à l'imitation, Cherbuliez en fait une autre, égale, je crois, à la protestation. Si Part est trop souvent réduit, devant son modèle, à confesser son impuissance, il a ses revanches pourtant. D'abord il crée chez ceux qui le servent dignement et avec piété un état d'esprit désintéressé, pacifique et pur. Qui niera, par exemple, la supériorité morale, ou psychologique au moins, de la disposition esthétique,
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pour ainsi dire, sur la disposition naturelle ? La joie que nous cause l'œuvre d'art n'a rien de commun avec les satisfactions mate'rielles, encore moins avec les plaisirs des sens. On jouit de l'œuvre d'art sans la posse'der. Comme l'a fort bien dit Cherbuliez, le jour où Pygmalion supplia le ciel d'animer la statue adore'e, il prouva qu'il n'avait pas des yeux d'artiste, et le jeune homme de Cnidc qui s'était fiancé dans le secret du sanctuaire à la Vénus de Praxitèle, pécha contre le ciel et contre l'art en aimant le marbre comme la chair.
Après avoir épuré le miroir de notre àmc. l'art précise l'image qui doit venir s'v rcHétcr. Entre toutes les images que la nature nous présente pêle-mêle, il en choisit une, il la dégage et la débarrasse des accessoires parasites qui rencomlM'cnt et la dévorent. Puis il ki fortihe, il en accentue le caractère. Enfin il met en elle quelque chose de lui-même, car l\euvre d'art ne nous parait complète que si nous y retrouvons la main, Pesprit et l'âme de l'ouvrier.
Ce n'est pas tout. « Part nous délivre des chagrins que cause à notre imagination le peu
VICTOH CllKl{in LIEZ
de durée de la beauté naturelle et, les hasards perturbateurs. »
Ici-bas tons les lilas meurent, Tous les chants des oiseaux sont courts ! Je pense aux étés qui demeurent Toujours.
Et l'art seul nous donne un ciel e'ternellement pur, des rossignols qui jamais ne se taisent et des lilas toujours fleuris.
Ici-bas les lèvres effleurent
Sans rien laisser de leur velours...
Mais quand nos amours sont passées, les héroïnes des poètes aiment encore et des lèvres de Francesca, de Didon et de Juliette le baiser ne s'envole jamais.
Ce n'est pas tout encore. L'art supprime Taccident, qui trop souvent dérange les combinaisons de la nature : le spectacle de l'univers, l'histoire des nations ou des individus. Je veux bien que dans la nature même il y ait d'heureux accidents ; il en est beaucoup plus de fâcheux. Dans l'ordre moral également, que de hasards contrarient la plus belle vie, la plus heureuse destinée ! Sur la scène du monde, ijuc de tragédies avortées,