‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 6 sur 36 · I. Berlioz · texte numérisé non relu

I. Berlioz

Là-bas les tctes sont chaudes, promptes à l'enthousiasme ainsi qu'à la colère ; aux petites places, les meilleures, se presse une foule sympathique et bon enfant. Chez Lamourcux au contraire, la sympathie est ce qui manque le plus. Là, rien n'est aimable. La sonorité du Cirque est mauvaise autant que Taspect en est déplaisant. Cherbuliez, dnns un de ses romans, assure que le bonheur est rond. En cette rotonde pourtant je n'ai jamais pleinement goûte' le bonheur d'entendre. Surtout d'entendre Beethoven. Il n'est pas là chez lui. C'est pour un autre que vient un public plus e'ie'gant, plus mondain, peut-être moins sincère et moins naïf que le public du Châtelet ; c'est pour un autre que de jeunes doctrinaires promiènent dans la galerie circulaire leur importance farouche et leurs propos obscurs.

Et puis le Cirque, le Châtelet, sont destinés à la multitude. Le Conservatoire avait gardé quelque chose de familier, de familial même. C'était vraiment 1' «asile héréditaire» et la maison paternelle, presque natale. On se transmettait les places par testament ou par contrat de mariage. Les jeunes filles trouvaient une loge dans leur

corbeille; il y avait des baignoires inaliénables et des fauteuils dotaux. On allait au Conservatoire d'un bout à Fautre de la vie. Des enfants commençaient d'v être amenés avant râi^eoù l'on écoute ; des grands parents continuaient d'y venir ayant passé l'âge où Ton entend. L'auditoire, comme l'orchestre, avait ses traditions, plus touchantes que ridicules, et dans une symphonie douloureuse et sombre, chaque fois que s'ouvrait un lointain, un infini de lumière et d'espérance, toujours la modulation libératrice était saluée par le même fidèle murmure, par le même soupir heureux. Parlant un jour des chefs-d'œuvre — des plus grands — de la musique allemande, Wagner en admirait particulièrement l'intimité. « Le souffle, écrivait-il, et le contact de la foule en corrompraient certainement l'essence. )) En ce vaisseau d'élection, il semblait que cette essence fût incorruptible. Là, sans rien perdre de sa puissance, la musique de concert prenait un peu le caractère, la beauté plus intérieure et comme réservée, de la musique de chambre. L'idéal au Conservatoire était, suivant le mot de Gounod, à la fois supérieur et prochain.

On goûtait là des joies légères; de celles cjui

partout ailleurs s'cvaporcnt, à la nianicre des parfums. Aujourd'hui l'effet colossal, presque monstrueux, est à la mode : nous avons perdu le secret des effets exquis. Nous entendrons encore, — avec quelle émotion toujours ! — la marche funèbre du Crépuscule des Dieux. Mais d'autres marches, vivantes et non funèbres celles-là, mais les menuets et les finales agiles, mais les symphonies du vieil Haydn, où rit « réternelle gaité, la divine enfance du cœur, » voilà ce que nous n'entendrons plus. Et Mozart ! Où donc la symphonie en 50/ mineur commencera-t-ellc jamais comme au Conservatoire ? Où s'e'veillera, dans un pareil silence, son murmure de'licieux?

C'est là que nous avons éprouvé tous les prestiges de la musique et tous ses enchantements. Là quand les chasseurs d'Eu?^yanthe^ attardés, s'appelaient, le son du cor était plus triste au fond des bois. Là s'ouvraient plus fraîches et plus sonores les humides galeries de Fingal. Là se jouaient dans un plus bleu rayon de lune les génies d^Obéron, les sylphes de la Damnation de Faust et ceux du Songe d'une nuit d'été. Aux visions de nature, de féerie ou de rêve, les scènes antiques succédaient, et quand se déroulait le

triste cortège d'Idoménée, quand M"° Viardot ou M""" Krauss était Orphée, Alceste, on se croyait au Louvre, parmi les marbres, et ils chantaient. Les airs les plus classiques, les plus sévères, ceux de la Comtesse ou de dona Elvire, prenaient un relief et une valeur inconnus. Certains fragments, qu'on n'entendait pas ailleurs, nous étaient devenus presque sacrés. Nous aimions pour sa grâce vigilante et protectrice un chœur de Blanche de Provence: Doj^s, noble enfant; un chœur de Paiilus, que les violoncelles accompagnent, pour sa morne sérénité. La longue habitude et le charme des souvenirs, l'atmosphère environnante et les conditions ou les convenances locales n'avaient peut-être pas, dans notre tendresse pour tant d'œuvres familières et chéries, moins de part que leur propre beauté.

Mais sur le seuil qui ne sera plus franchi, c'est à Beethoven surtout qu'il faut dire: «Maitre, nous avons aimé la splendeur de votre maison et le lieu où habitait votre gloire. » Cette gloire, j'ai peur qu'elle ne nous soit plus jamais sensible avec cet éclat et ce rayonnement. Aucun plaisir musical n'était supérieur, aucun peut-être ne sera plus égal à l'audition d'une symphonie de

Beethoven au Conservatoire. Qu'elle commençât par un auguste prologue (symphonie en la), ou bien (symphonie Pastorale) par une exposition toute simple, presque naïve ; que ce fût avec mystère (la neuvième), ou avec passion (Tf/^ mineur), comme elle commençait, la symphonie ! A peine avaient sonné les trois premiers accords d^V Héroïque, comme on se sentait parti ! Quel espace s'ouvrait, et pour quelle course ! L'exécution, comme l'œuvre même, n'avait point de hasards, ou plutôt tous les hasards en e'taient heureux. Pas un obstacle qui ne fût franchi. Et avec quelle grâce, quelle audace aisée ! Peu à peu, de rimmense création sonore toutes les beautés apparaissaient. Quelle profondeur alors avait le mystère, et l'évidence quelle splendeur ! Des effets les plus puissants la force n'était pas brutale, et jamais une seule des plus délicates nuances n'était trahie ou perdue. Où coula d'un flot plus égal, plus pur et plus moiré de lumière, le ruisseau de la sym'phomQ Pastorale? Où donc éclata l'orage, où tomba la foudre avec un fracas plus terrible et pourtant plus harmonieux? Où les douleurs d'un Beethoven parurent-elles aussi tragiques, aussi rudes ses combats, aussi triom-

LA SALLE DU CONSERVATOIRE gS

phantes ses victoires ? Dans cette atmosphère privilégie'e on respirait tour à tour les chauds effluves de la vie et le souffle même de la mort, et quand la marche de V Héroïque^ quand le scher:{0 de VUt mineur laissaient tomber et s'éteindre leurs dernières notes funèbres, la petite salle, si belle souvent de sonorité, devenait belle de silence. Mais bientôt la vie se réveillait en elle. Alors, ébranlée de la base jusqu'au faîte, elle semblait s'élargir pour enfermer sans se rompre la symphonie qui l'emplissait tout entière. Un des finales prodigieux : celui de la symphonie en ut mineur, celui de la symphonie en la^ se déchaînait en ouragan d'allégresse. Partout une immense joie se répandait, et c'était cette joie, inconnue ailleurs, « qui n'entre pas dans le cœur comme dans un vaisseau plus vaste qu'elle, mais qui, plus grande que le cœur, l'inonde, le pénètre et l'enlève à lui-même ^ » Désormais nous n'étions plus en dehors, mais au centre, au cœur même vibrant et vivant de la symphonie, et de I'cduvic de beauté qui naissait, grandissait autour de nous nous ne nous sentions plus seulement témoins, mais collaborateurs et divinement complices. I. Bossuet.

« Il y a un lieu au monde, a dit Renan de l'Acropole, où la perfection existe; il n'y en a pas deux. » Renan se trompait alors. Il y en avait deux: la salle du Conservatoire e'tait le second. Il n'y en a plus qu'un aujourdUiui. Et tandis que sur le rocher de Minerve, l'idéal, «cristallisé en marbre pente'lique », ne périra pas tout entier, il ne reste rien, pas même un écho, pas même un soupir, de l'idéal sonore qui n'était qu'un souffle, un frisson, mais sacré, dont nous ne frissonnerons plus.

Mars 1898.

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