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Il nest pas nécessaire aujourd'hui de se mettre à prouver à la satisfaction de tout le monde que l'idée proposée par M, Dorion était la bonne ; qu'une union fédérale était la seule forme de gouvernement qui püût accorder tous les intérêts, concilier toutes les passions opposées et donner à chacune des parties du pays et à l'ensemble de toutes une pleine mesure de justice. Et pourtant, M. Dorion n'a jamais poursuivi l'idée qu'il avait émise avec une si grande limpidité. Il faut en chercher l'explication dans ce fait que pas plus alors qu'à aucune autre date, il n'a eu un assez
grand nombre d’adhérents pour lui permettre de prendre, en sa qualité de chef parlementaire, une attitude agressive.
Il s'était opéré dans l'opinion publique du Bas-Canada un changement qui l'a affectée d'une manière permanente et qui devint pour M. Dorion et ses amis un obstacle insurmontable. Il n’y a jamais eu de coalition politique qui n'ait entraîné tôt ou tard, pour l’une des parties contractantes, le sacrifice de quelques principes importants. Dans la coalition de 1854, ce furent les conservateurs du Haut- Canada qui firent ce sacrifice, qui s'agenouillèrent pour adorer ce qu'ils avaient brûlé auparavant.
Mais du moment où les deux irritantes questions du jour, — les réserves du clergé et la tenure seigneuriale, — furent réglées, l'élément conservateur de la coalition prit peu à peu de l'empire et parvint à absorber complétement l'élément libéral que lui avait fourni à l'origine le Bas-Canada. On peut même dire que les nouvelles recrues ne tardèrent pas à être plus tories que les tories, ainsi que c’est le cas le plus souvent. Dans la province supérieure, le parti a continué à conserver le nom
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de libéral-conservateur qu’il avait pris d’abord. Dans la provinceinférieure, le nouveau parti se débarrassa de tous ces princines dont ils’'était
fait le défenseur à titre de champion de la Réforme, et le jour vint enfin où il protesta
d’un air scandalisé contre le nom de libéral et de libéralisme. C'était là le résultat de causes particulières qui affectaient la population française du Bas-Canada. Les hommes qui ont étudié l'histoire de l'Eglise catholique romaine pendant les quarante dernières années, dans l'Europe continentale, — en France, en Belgique, en Italie, — n'ignorent pas que jusqu'à une date comparativement récente, il y a eu une lutte très violente entre deux classes de catholiques, — les "itramontains d’un côté, et les catholiques itbéraux de l'autre.
Ce serait chose difficile de condenser en une définition exacte les causes qui séparaient ces deux écoles rivales. Ces causes étaient plutôt d'une essence abstraite, théorique, que d'un monde réel et pratique. L'ultramontanisme représentait et recommandait un sentiment d’hostilité tranchée contre l'esprit de la liberté moderne et contre le progrès. Les
catholiques libéraux penchaient du côté de l'acceptation par l'Eglise des nouvelles idées et des principes représentés par la liberté et le progrès modernes.
Il est exact de dire que cette controverse est complétement finie à présent; il semble que les idées ultramontaines aient prévalu dans tous ces pays. On peut dire que lorsque les nobles existences de Montalembert et de Lacordaire arrivèrent à leur terme, le parti qui portait le nom de catholique-libéral devint une chose du passé. Mais pendant la lutte, cette dispute fut menée des deux côtés avec une vigueur ardente par des écrivains très éminents. Partie de ce foyer, elle se propagea dans tout le monde catholique et dans ce monde-là elle n’alluma nulle part de plus vives passions que dans la population catholique romaine du Bas-Canada.
Il était évident que la cause de la dispute était purement doctrinale et ne pouvait s'appliquer, quelque raisonnement que l'on tint, à l'organisation des partis politiques dans les pays constitutionnels. Néanmoins, quelque étrange que cela puisse paraître, le sujet tout entier de cette dispute fut mêlé aux questions
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politiques soumises au verdict des électeurs de ce pays et sur lesquelles ils avaient tous à se prononcer, — protestants aussi bien que catholiques.
Un des partis politiques portait le nom de parti libéral, et pour cette seule raison, on prétendit que les catholiques romains ne pouvaient point en faire partie. La presse conservatrice soutint pendant plusieurs années cette doctrine avec une violente persistance et systématiquement. Jusqu'à ce Jour encore, cette doctrine est le principal argument auquel on se plait le plus à avoir recours, toutes les fois que les autres arguments ont été impuissants. L'expérience qu'on a acquise dans d’autres provices que Québec nous a prouvé que les appels aux passions religieuses et aux préjugés sont rarement faits en vain.
Ces appels eurent dans le cas dont il est parlé un puissant effet ; ils affaiblairent les rangs du parti libéral. On considérait comme un péché pour un catholique romain d'appartenir à ce parti. On pardonna au gouvernement et à sir John Macdonald toutes leurs fautes, sans donner la moindre raison, sinon que les hommes qui dénonçaient ces fautes étaient
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des Libéraux ; car tout était préférable à l'avénement possible des Libéraux au pouvoir.
Toutes ces questions qui constituent principa-”
lement les terrains de bataille des partis politique du Canada, — le commerce, les impôts, les dépenses, — furent présentées aux électeurs catholiques-romains, non sous leur physionomie vraie, mais toujours accompagnées de cette maxime qu'être catholique-romain et en même temps libéral c'étaient deux états incompatibles, et qu'il fallait, par conséquent, soutenir le parti conservateur, quelle que fût sa politique.
Ce n'est que justice d'ajouter qu'au début, le parti libéral avait, en une grande mesure, provoqué cette hostilité qu'il eut à combattre et qui resta armée en sa présence, même après que les causes qui l'avaient fait naître eurent disparu.
Pendant les quelques années qui précédèrent les élections de 1854, le parti libéral du Bas-Canada s'était affaibli de la même manière que le parti libéral du Haut-Canada, par des querelles intestines dont la cause avait été, dans les deux cas, dans la demande d'une politique plus radicale ; mais cette demande
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avait été formulée dans chacune des provinces d'une manière différente, selon les caractères propres aux peuples de ces provinces.
Tandis que dans le Haut-Canada, les libéraux avancés circonscrivaient l'agitation populaire en déclarant la guerre à quelques vices réels, dans le Bas-Canada les libéraux avancés Hrent une guerre ouverte à toute l'organisation politique et sociale, telle qu’elle existait alors. Leur programme, tel que leur organe, l'Avenir, l'avait publié, aurait causé toute une révolution s'il avait été mis à exécution.
Ceux qui proposèrent au peuple cette œuvre de bouleversemt étaient de petits jeunes gens enthousiastes, ardents et affectant d'être imbus des idées de la démocratie française. Le plus âgé d’entr'eux n'avait pas vingt-deux ans ! Ils n'avaient pour les recommander ni position, ni influence, ni la moindre autorité. Mais leurs doctrines, bien qu'elles fussent prèchées par des hommes sans responsabilité, n'en avaient pas moins alarmé le peuple et plus encore le clergé, qui contrôlait dans une large mesure l'opinion du peuple.
Ces craintes furent habilement entretenues par la presse conservatrice et le parti conser-