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vateur, et pendant plusieurs années elles servirent d'épouvantail, à tout propos et hors de propos, comme la “chemise sanglante ” est employée dans le pays voisin.
Il n'eût pas été juste de rendre M. Dorion responsable de ces doctrines extravagantes.
Il ne s'en était jamais montré partisan. Ce fut, au contraire, son principal mérite d'élaguer du programme du parti tout ce qui était superflu, utopique, impraticable, erroné et de maintenir ce programme dans le domaine de la politique possible.
L'histoire anglaise nous a appris que chaque réforme est généralement l'œuvre de toute une génération ; mais aussi toute réforme une fois obtenue devient permanente. Les Français, au contraire, n'ont jamais essayé d'obtenir de réforme sans faire une révolution — changeant tout, à partir de la dynastie et de la forme du gouvernement jusqu'au nom des rues,— chacun de ces changements étant suivi immédiatement d'une réaction qui emporte à son tour ce qui avait été gagné.
M. Dorion appartenait à l'école anglaise du libéralisme, il s'efforça de discipliner son parti en le faisant sortir de la politique purement
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doctrinale et de simple spéculation, pour l'amener à la discussion tempérée des questions pratiques. Mais lorsque les préjugés religieux sont mis en éveil, ils l'emportent sur les arguments et sur les faits. Le parti libéral, bien qu'il eût été pacifié sous la conduite de ce noble chef, restait en une minorité sans avenir; voilà pourquoi M. Dorion ne put jamais mettre à exécution le principe fédératif qu'il avait énoncé.
D'un autre côté, M. Brown était à la tête d'une majorité puissante sortie de sa province. Il est vrai que, lui aussi, demandait à la chambre et dans d'importants journaux, que le principe d'une union fédérative fût mis à la place de l'union législative, telle qu'elle existait alors. Mais la principale question qu'il présentait sans cesse au peuple et dont il se servait pour créer une agitation qui allait toujours en grandissant, c'était celle de la représentation basée sur la population.
En 1858, M. Brown saisit avec ardeur cet peut-être imprudemment l'occasion de former une administration, ayant cette réforme pour objet. M. Dorion entra dans ce cabinet à titre de chef de la fraction du Bas-Canada. Ce
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dernier n'eut aucune difficulté à concéder à M. Brown la représentation basée sur la population, et de son côté M. Brown lui concéda avec autant d'empressement certains changements constitutionnels qui devaient permettre au Bas-Canada de se protéger.
C'est un fait que peu de gens ignorent que M. Brown avait mis une trop grande confance dans le soutien qu'il devait recevoir du vouverneur-général. Se trouvant en minorité dans la Chambre, il ne lui fut pas permis de la faire dissoudre et, en conséquence, il se vit obligé de se démettre presqu'aussitôt apres son entrée au ministère, Par suite de la rapidité avec laquelle se succédèrent ces événements, les changements constitutionnels que M. Dorion avait en vue ne furent jamais rendus publics ; mais il est permis de dire qu'ils étaient conformes au principe fédératif qu'il avait énoncé auparavant et qui fut adopté solennellement à la grande convention libérale qui eut lieu, l'année suivante, à Toronto.
La lutte continua, devenant chaque Jour plus vive et plus passionnée. Le vice inhérent de la constitution faisait de chaque change-
ment, à l'exception d'une modification constitutionnelle, une œuvre de simple replâtrage.
Néanmoins, les chefs du parti conservateur s'opposaient avec obstination à toute tentative de réforme. Ils étaient puissamment soutenus dans le Bas-Canada ; mais l'agitation gagna tous les jours du terrain dans l'autre province, Les élections de 1861 affaiblirent considérablement l'administration, bien que M. Brown et M. Dorion eussent perdu tous les deux leurs siéges.
Toutefois, M. Dorion rentra bientôt au Parlement, et accepta, l'année suivante, Île portefeuille de secrétaire-provincial dans l'administration Macdonald Sicotte. Il n'y avait pas un an qu'il était au ministère lorsqu'il donna sa démission.
La perspective imminente d'une guerre, à la suite de l'affaire du 7Yext, dans l'automne de 1861, avait donné une nouvelle force au projet, déjà soumis depuis longtemps au public, de relier les provinces maritimes à celles de l'Ouest, dans un but tout militaire. Ce projet s'est cristallisé avec le temps dans la construction du chemin de fer [ntercolonial.
En 1863, le cabinet Macdonald-Sicotte, poussé vivement par le gouvernement impérial, fit de ce projet une mesure ministérielle. M. Dorion, qui n'approuvait pas cette politique, envoya sa démission. Sa retraite fut un coup fatal pour l'administration, qui se vit dès lors privée de son meilleur soutien dans le Bas-Canada. M. ].S. Macdonald, le premier ministre d'alors, eut à s'incliner devant l'opinion de M. Dorion et à abandonner le projet . d'un chemin de fer. Il s'adressa alors à M. Dorion pour reconstituer la partie bascanadienne du cabinet. M. Dorion accepta cette tâche et le parlement fut dissous : mais les nouvelles élections n'amenèrent aucun changement considérable dans la composition et dans la force des partis. Le gouvernement. se vit obligé de se retirer et le pouvoir retomba de nouveau entre les mains des conservateurs. Sir E. P. Taché fut chargé de former une administration qui, pareille à celles qui l'avaient précédée, éprouva un échec quelques mois plus tard.
Ces changements successifs convainquirent enfin ies chefs du parti conservateur qu'ils ne pouv nt plus s'opposer aux changements
constitutionnels demandés. Ils entamèrent donc avec M. Brown des négociations basées sur la politique qu'il avait prêchée si longtemps et avec tant de persistance. Le résultat de ces négociations fut qu'on présenta comme une question pratique l'union fédérative, non-seulement du Haut-Canada et du Bas-Canada, mais de plus celle de toutes Îles provinces britanniques. M. Dorion sopposa à ce projet et son opposition se manifesta d'une manière vigoureuse, Le discours qu'il prononça dans le cours des débats est un des meilleurs, un des plus puissants par la pensée qu'on ait jamais entendus dans l'ancienne Assemblée Législative du Canada. Ce discours était rempli d'observations dont les évènements se sont chargés d’une manière éclatante de montrer la vérité.
Ce n'était pas au principe fédératif que M.
Dorion s'opposait. Il était encore en faveur d'une union fédérative des deux Canadas ; mais il ne croyait pas que le temps fût venu d'unir toutes les provinces, et il faut reconnaître que les arguments qu'il mit en avant pour soutenir Son opinion, ont acquis une nouvelle force après les évènements qui ont
eu lieu depuis. Répondant à ceux qui lui reprochaient d'être inconstant, il défendit le parti qu'il venait de prendre, dans les termes suivants :
“Il n'y a rien que j'aie jamais dit ou écrit qui puisse être interprété comme étant l'approbation d’une proposition semblable. Au contraire, toutes les fois que cette question a été mise sur le tapis, je lui ai fait de l'opposition. Je déclarai qu'une confédération semblable ne pourrait amener que des tracas et des embarras, qu'il n'existait aucun lien social ou commercial entre les provinces qu'on se proposait d'unir, — rien qui pût justifier leur union dans les conjonctures présentes. Il va sans dire que je ne m'opposerai pas toujours à leur confédération. La population peut s'étendre sur les solitudes qui séparent à présent les provinces maritimes et notre pays, et les relations commerciales peuvent se multiplier suffisamment pour rendre cette confédération désirable, ”
Tous ceux qui lisent à présent ces lignes sont obligés de reconnaître que M. Dorion toucha du doigt le point même qui à présent
est considéré comme le côté faible de la confédération. La confédération existe et il est du devoir de tous les Canadiens de l'aider à conquérir la place brillante qu'on à rêvée pour elle. Mais les nombreuses difficultés qui obstruent à présent sa voie, les difficultés peut-être plus dangereuses qui menacent son avenir, mettent en relief cette vérité proclamée en 1865 par M. Dorion, qu'il était d'une sagesse douteuse de faire violence aux lois de la nature, -- même pour le motif le plus louable, — et d'anticiper les besoins réels du jour.
La coalition, qui avait été formée pour faire accepter la confédération, ne fit qu'affaiblir encore le parti libéral du Bas-Canada. Les élections de 1867 laissèrent à peine à M.
Dorion quinze partisans dans la Chambre. Ce chiffre grossit quelque peu en 1872. A la chute du gouvernement de sir John Macdonald, l'année suivante, M. Dorion accepta le portefeuille de la justice dans le cabinet de M. Mackenzie. Pendant le peu de temps qu'il le garda, il présenta et fit accepter certaines mesures importantes. Notre loi électorale actuelle est son œuvre, aussi bien que la
loi des élections contestées. Ces deux lois furent adoptées après la session de 1874, la dernière à laquelle M. Dorion devait prendre part.
[Il n'y avait pas tout à fait un an que ce ministre faisait partie de ce cabinet, lorsque les fonctions de juge en chef de la cour du Banc de la Reine, — la cour la plus élevée de la province de Québec, — devinrent vacantes. Ses amis les plus intimes et ses partisans lui conseillèrent aussitôt d'accepter cette position.
Ils n'ignoraient pas, il est vrai, quelle perte irréparable la sortie de M. Dorion du service actif serait pour le parti libéral; mais on savait bien que c'était depuis longtemps son désir de rentrer dans la vie privée. De fait, aux élections de 1872, c'était le parti qu'il avait pris lorsque, refusant de poser de nouveau sa candidature dans le comté d'Hochelaga qu'il avait représenté depuis 1863, il était parti pour l'Europe. Mais pendant son absence, les libéraux dévoués du comté de Napierville l'avaient élu malgré ses préférences bien connues, et contre ses recommandations clairement formulées.
On savait bien que cette résolution n'avait pas été prise par M. Dorion sous l'empire de l’apathie ou du découragement; mais qu'elle lui avait été dictée par des considérations de l'importance la plus sérieuse. Au barreau de Montréal, M. Dorion avait une clientèle nombreuse et lucrative : mais dans les luttes si absorbantes de la politique, il avait dû faire de si lourds sacrifices de temps et d'argent que le fardeau était devenu trop lourd pour lui. C'est pourquoi, non-seulement ses amis respectèrent les considérations qui le portaient à tourner enfin vers ses intérêts particuliers un peu de cette attention qu'il avait consacrée jusqu'à présent à la cause de son pays; mais encore ils l'invitèrent d'une manière pressante à accepter les fonctions de juge-en-chef de la cour du Banc de la Reine.
Ce fut le malheur de M. Dorion que, tandis qu'il se trouva pendant plusieurs années au beau milieu de la mêlée politique, il ne lui vint jamais de sa province ure majorité qui l'aurait mis à même de faire triompher les vues libérales, claires et justes, qu'il avait sur les questions les plus importantes pour l'avenir du Canada. Bien qu'il se trou-
vât presque toujours dans la minorité, il ne cessa jamais d'être dans la chambre une très formidabie individualité et d'exercer autour de lui une influence considérable dont la seule source se trouvait dans la hauteur de son caractère et la puissance de ses talents. Dans les rangs du parti libéral, il n’y a jamais eu d'hommes à qui ait été accordé une part plus grande de respect et d'affection.
Considéré comme chef de parti, M. Dorion fut lui-même et l'on ne saurait le comparer à nul autre. Dans ses vues, il était on ne peut plus démocratique ; mais il n'eut jamais recours à ces tactiques que l'on regarde quelquefois comme indissolubles dans les gouvernements démocratiques. Homme aux manières d'une courtoisie exquise, il repoussait néanmoins toute approche familière. Il n’eut jamais recours à cette méthode facile d’acquérir de la popularité en se dépensant de tous côtés. Il ne chercha jamais à flatter les passions vulgaires ; il ne dévia point de la voie qui lui paraissait être celle de la vérité. Il ne courtisa jamais le succès pour l'amour du succès ; mais il combattit avec persévérance pour le droit tel qu'il le comprenait. Il fit face
à la défaite sans aucune faiblesse et lorsque le succès lui wint, il resta modeste dans ce succès.
En acceptant les plus hautes fonctions Judiciaires de sa province natale, M. Dorion ne fit que transférer dans une autre sphère les grandes capacités qu'il avait mises au service du public. Car il est admis de tous les côtés que Jamais les cours d’aucun pays n'ont été ornées par la présence d’un magistrat plus capable, plus digne et plus droit. On connaissait déjà son intelligence élevée, puissante et lucide, ses vastes connaissances, ses manières à la fois courtoises et sévères: mais dans l'exercice de ses nouvelles fonctions, ces qualités ressortirent avec plus d'éclat. Une autre de ses qualités plus caractéristique encore — qualité qu'on devrait à peine mentionner en parlant d'un magistrat, tant elle est regardée comme l'attribut indispensable des fonctions Judiciaires — c'est son sentiment de la probité la plus absolue. Il arrive parfois que des hommes qui ont passé la plus grande partie de leur vie dans le tourbillon des luttes politiques, voient, lorsqu'ils deviennent juges, leurs opinions plus ou moins colorées, sans
qu'ils s'en rendent compte, par les fortes convictions auxquelles ils obéissaient auparavant dans une atmosphère moins pure. On ne peut pas dire que ce soit là une chose qui n'a jamais été vue ou connue.
On ne trouve rien de pareil chez le jugeen-chef de Québec. ‘On a entendu une fois un membre conservateur du barreau de Montréal faire la remarque que si l'on ne connaissait pas la carrière du juge-en-chef, on ne se douterait jamais qu'il ait été mêlé aux luttes politiques.
En 1877, M. Dorion reçut de Sa Majesté une décoration de chevalier.
Sir Antoine-Aimé Dorion est à présent dans sa soixante-treizième annéz, Le temps a depuis peu tracé une légère patte d'oie sur ce visage qui jusqu'à ces derniers jours avait gardé une physionomie singulièrement juvénile ; mais son dévouement zélé à ses devoirs judiciaires reste toujours le même.
Un des traits les plus touchants et les plus charmants du caractère remarquablement attrayant de sir Antoine-Aimé Dorion, c'est la grande affection qu'il porte à sa famille. Il épousa en 1848 mademoiselle Trestler, fille
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du Dr Trestler, de Vaudreuil. Après quelques années d'existence conjugale, il se trouva veuf avec quatre enfants, — un fils qui mourut jeune, et trois filles. L’aînée de ces dernières est la femme de M. C. À.
Geoffrion, l'éminent C. R. Le père ne s'est jamais séparé de cette enfant, pas plus d'ailleurs que des autres. Jusqu'à présent, il a toujours vécu avec M. et madame Geoffrion, leurs enfants et ses propres filles non mariées.
Ce serait s'exposer à être taxé de flatterie, si l'on commençait à énumerer les nombreuses qualités d'esprit et de cœur qui ont rendu cet homme si bien doué cher à tous ceux qui ont eu le yrivilége d'avoir avec lui des relations intimes : mais au premier rang de ces qualités il faut en mettre une qui est trop remarquable chez lui pour qu'on n'en parle pas, c’est la vive sympathie avec laquelle il accueille invariablement les jeunes gens dans leur lutte pour la vie.
Les jeunes étudiants, les avocats dont l'avenir promet mais dont l'expérience est encore bien limitée, les politiques en herbe, aussi pleins d’espérances que d'illusions, le juge Dorion les accueille tous avec la même
courtoise affabilité, et il lui arrive souvent de les conseiller, de les aider, de leur rendre service, soit par la parole, soit par dés démarches. Celui qui vient d'écrire ces lignes garde précieusement au fond du cœur le souvenir des preuves de bienveillance et d'encouragement qu'il a reçues de M. Dorion, à une époque de sa vie où cette bienveillance et cet encouragement lui étaient d’un secours inestimable.
(De La PATRIE du 2 juin 1891.)