CE QUE DISENT LES JOURNAUX
Il n'y a pas de feuille canadienne qui n'apporte son tribut de respect et de regrets à la mémoire du grand patriote qui vient de descendre dans la tombe. Nous ne croyons pas mieux faire que de réunir toutes ces expressions d'admiration, ces manifestatios de douleur, pour en faire comme un bouquet qui sera le souvenir suprême envoyé à l'illustre Canadien que nous pleurons tous.
De la Gazette de Montréal :
“ Frappé en même temps, — livrant le
dernier combat aux mêmes heures, — et, comme le Premier, faisant son devoir jusqu'au moment où la brève maladie de la mort s'est emparée de lui, — tel à été l'ancien adversaire de sir John, — sir Antoine-Aimé Dorion, juge-en-chef de la cour du Banc de la Reine de la province de Québec.
“ Sir Antoine Dorion a été si longtemps
magistrat, — un grand magistrat, — que bien des personnes ont pu oublier la place importante qu'il avait occupée, — et très
noblement il l'occupa, — dans la vie politique du Canada. C'est en 18354 qu'il fit ses débuts au Parlement et, presque dès le premier jour, il fut accepté pour chef. Il fut nommé membre du cabinet le 2 août 1858, pour en sortir avec les autres, après l'existence de quatre jours qu'eut ce ministère.
“ Au mois de mai 1862, il fut nommé secrétaire provincial ; mais il se démit de ses fonctions au mois de janvier suivant, à propos de la question du chemin de fer Intercolonial. I rentra au cabinet au mois de mai et il prit cette fois le portefeuille de procureur-général du Bas-Canada, en même temps qu'il occupa la position de chef parlementaire qu'il partagea
avec John Sanfeld Macdonald. Il se retira de ce ministère avec ses collègues, au mois de mars 1864.
“À partir de ce moment jusqu’en 1873, il resta dans l’opposition et pendant les débats sur la Confédération, il se rangea du côté des adversaires de ce projet. Néanmoins, quand l'Union fut décidée, il l'accepta et lorsque M. Mackenzie fut chargé de former un cabinet, en 1873, il reçut le portefeuille important de la justice ; mais il s'en sépara le rer juin 1874 pour accepter les fonctions de juge-en-chef.
Comme chef parlementaire, il se trouvait au premier rang du côté des libéraux, parmi les hommes publics de la population française de cette province. Il apportait à la discussion - des affaires publiques une intelligence de l'ordre le plus élevé, une grande vigueur, une habileté consommée et des habitude laborieuses. Sa retraite, qui ne fit que changer le théâtre des services publics qu'il pouvait rendre, priva son parti d'un chef qu'il n'était pas facile de remplacer. Sa mort fait un vide que bien peu d'hommes pourront remplir aussi bien que lui, car il fut magistrat aussi capable qu'il avait été homme politique habile
on
et heureux. Il possédait les deux langues à la perfection, se servant indifféremment de l'une et de l’autre selon les circonstances, les parlant avec une extrême facilité et possédant à un degré éminent ce que les hommes nomment les manières magistrales. Sa manière de résumer avec une calme logique, tous les points d'un cas embrouillé ou difficile pourrait servir de leçon.
“ Sa mort est une perte publique, bien que les regrets qu'elle fait naître doivent être bien adoucis par la pensée que cette fin nest venue qu’à l'heure où l'on devait s’y attendre et tandis que l'intelligence de ce vieillard était encore claire et vigoureuse. Son existence à eu une durée de plus de soixante-treize ans € il en a passé plus de quarante au service public. Il laisse derrière lui la mémoire d'un homme d'Etat honnête, d'un magistrat capable et juste, — d'un citoyen dont on peut montrer la vie comme le modèle de tout ce qu'il y à de plus digne dans la carrière politique. ”
Du //erald de Montréal :
“ Par la mort du juge en chef, sir AA.
Dorion, le Canada — particulièrement la pros
vince de Québec — perd les services d'un homme remarquable qui sut se faire une place distinguée dans l'arène politique, au barreau et à la magistrature. Versé dans la connaissance des belles lettres, homme de talent et d’habitudes laborieuses, chef politique capable, dans la bonne acception du mot, jurisconsulte distingué, d’une disposition aimable et l’honneur personnifié, tel était cet homme qu'il suffisait de connaître pour l'admirer et l'estimer.
‘“ Comme homme politique, il resta tou- Jours complétement libéral et, pendant sa carrière politique de vingt ans, il sut conserver une réputation sans tache, jouir de la confiance la plus absolue des libéraux du Canada et forcer le respect et l'estime de ses adversaires politiques. Dans le cours des dixsept ans qu'il a passés dans la magistrature avec le titre de juge-en-chef de la province, il a Joui de la confiance la plus entière des juges, ses collègues, et du barreau. Dans l'accomplissement de ses devoirs judiciaires il se montra toujours plein de zèle et dévoué à sa iâche; ses décisions étaient toujours marquées au coin de la saine raison et du bon
sens, tout en étant basées sur une grande connaissance du droit et de la procédure.
“ La perte d'un pareil homme est presque une calamité publique. Aussi, quoique le vide qu'il laisse dans la magistrature puisse être bien rempli, sans aucun doute, sa place dans la confiance et dans les affections de la société dans laquelle il a si longtemps vécu restera inoccupée pendant bien longtemps. ”
De l'Z/endard :
“ Depuis qu'il s'était retiré de la politique, l'éminent jurisconsulte menait une vie très calme, partagée entre ses devoirs de magistrat et les soins de sa famille, avec laquelle il résidait. Aucun peut-être de nos légistes canadiens n'avait atteint la science du droit au même degré que lui, et sa réputation de jurisconsulte à dépassé de beaucoup sa réputation d'homme politique.
“ Sa carrière politique date de 1854, année où il fut élu par une des divisions de Montréal qu'il continua de représenter jusqu'en 1861. F.1862,il fut élu député du
coté d'Hochelaga ; lors de la Confédération, en 1867, il fut battu par M. Louis Beaubien, mais il se fit élire en 1872 par le comté de Napierville dont il resta le député jusqu'à sa retraite de la vie politique.
“ En politique, sir A.-A. Dorion fut un libéral; mais son libéralisme, assez avancé d'abord, avait pris vers la fin de sa carrière politique, une teinte beaucoup plus modérée.
“ Ennemis du libéralisme sous toutes ses formes, il ne nous est donc pas permis de louer sans réserves l'homme public, quel qu'éminent qu'il ait pu être par ses nombreu-" ses qualités.
‘* Talent sobre, énergique et laborieux, il a consacré à sa position et à la politique qu'il croyait être, nous n'en voubons pas douter, la plus avantageuse pour son pays, toutes les ressources d'un esprit bien équilibré et d'un Jugement très droit. Chose remarquable, il n'a eu que peu d'ennemis pendant sa vie publique, et il ne laisse, à son décès, qu'un sentiment universel d'estime et de regret. ”
De la Presse :
“ On sait le rôle important que l’ancien chef du parti libéral a joué dans l’histoire politique du pays, avant de monter sur le banc. Il a été le grand adversaire de sir George Cartier ; mais ces deux politiciens ont toujours eu de l'estime l’un pour l’autre.
“ Fatigué des luttes nolitiques, l'ancien lutteur a préféré la carrière plus paisible de la magistrature. Il a fait un juge aussi intègre qu'éclairé et a toujours joui de la plus haute considération de ses concitoyens.
.. “Sir Antoine-Aimé Dorion fut le chef du parti rouge ou ancien parti libéral de la province. Durant sa carrière parlementaire, il prit une part active aux affaires de la chambre et il occupa plusieurs hautes positions.
“ C'est de 1877 que date son élévation par la reine au rang de chevalier de l'ordre de Saint-Michel et de Saint-George.
“ Feu le juge-en-chef Dorion était veuf depuis plusieurs années et résidait chez son gendr M. -.-A, Geoffrion, C. R., rue Sher-
brooke. C'est de là que partira le convoi funèbre qui escortera ses restes mortels au champ du dernier repos. Ses funérailles auront lieu à l'église Notre-Dame, mercredi matin, à neuf heures, et l'absoute sera donnée par monseigneur Fabre. Inutile d'y convier la population ; elle s'y portera bien d'elle-même, prompte comme elle est toujours, à rendre hommage au mérite d'un grand citoyen, ”
Du Monde :
En 1863, le gouverneur le nomma conseiller de la reine, titre qu'il illustra autant par son honorabilité professionnelle que par sa connaissance approfondie de toutes les branches du droit,
“À la mort de l'honorable juge Duval, arrivée en 1874, le gouvernement Mackenzie lui offrit la position de juge-en-chef de la cour d'Appel, qu'il a remplie depuis cette date jusqu'au moment de sa mort avec tant d'éclat. C'est pour reconnaître sa haute science légale et les services qu'il rendait à la magistrature du pays, que la reine lui fit vffrir en 1877 une décoration de chevalier.
“ Sir Antoine-Aimé Dorion a joué un rôle trop important dans la politique du pays jour qu'il soit possible de le passer sous silence, quelque éclatante qu'ait pu être sa carrière d'avocat et de magistrat.
“ M. Dorion a été, depuis son entrée au parlement, le chef de la phalange libérale canadienne-française désignée généralement sous le nom de parti rouge.
“ Son parti politique lui a toujours témoigné un grand respect et une grande confiance.
“ La vie politique de sir Antoine pourra être diversement appréciée, mais l’historien impartial ne pourra s'empêcher d'admirer son indépendance de caractère et le désintéressement inaltérable qui a marqué chacun de ses actes comme chef de parti. Il a laissé des traditions d'honneur et de désintéressement qui devraient faire partie du code politique de tous ceux qui le proposent comme modèle à l'admiration publique et qui l'ont pris pendant si longtemps pour leur guide et leur chef politique.
“ C'est une grande figure historique qui disparaît de notre monde politique, c’est une brillante lumière légale qui vient de s’éteindre et qui éclairait avec éclat le sommet de la magistrature canadienne. ”
De la Minerve :
“ Au moment où tous les yeux étaient fixés sur Ottawa, dans un mouvement spontané de sympathie pour le Vieux Chef du parti conservateur, celui qui fut naguère le “leader ” du parti libéral au Canada attirait soudain sur lui-même l'attention publique par l'imminence de son trépas. C'est jeudi matin, en effet, que s'est répandue par le pays la nouvelle que sir Antoine-Aimé Dorion, jugeen-chef de la cour du Banc de la Reine, avait été frappé, la veille, d'une congestion cérébrale.
“ Quels qu'aient été les dissentiments politiques qui nous tinrent éloignés de sir Antoine- Aimé Dorion, au temps où il était l'ennemi déclaré de sir George Cartier, nous pouvons dire que son nom restera dans l'histoire comme l'un des hommes les plus éminents que le Canada ait produits.
‘“ C'est en 1875 qu'il termina sa carrière politique et, depuis ce temps, il a présidé avec autant de dignité que de compétence le tribunal le plus élevé de cette province. Ses décisions ont toujours été remarquables de science et d'impartialité. Peu de juges ont su mériter plus que lui le respect et l'estime des membres du barreau. ”
Du Witness :
“ Bien qu'il se soit écoulé dix-sept ans depuis que sir Aimé Dorion se retira de la scène politique pour entrer dans la magistrature dont il a été un des plus beaux ornements, son nom est pour tous, excepté pour les jeunes politiciens d'aujourd'hui, celui d’un chef politique qui, par sa sagacité et son habileté, sut se faire une place distinguée, alors même que sir John Macdonald était dans la plénitude de ses talents, que Cartier était chef des conservateurs de cette province et que ces derniers se mesuraient avec des hommes tels que George Brown, Alexander Mackenzie et L. H. Holton.
“ Dans les rangs de ces hommes politiques il ne s’en trouvait pas un seul qui eût des sen-
oo
timents plus nobles, des intentions plus honnêtes ou qui employât des moyens plus purs que M. Dorion, bien que les noms de quelques-uns des hommes de ces temps-là soient vénérés, même à présent, par leurs adversaires politiques, à cause de leur intégrité.
“ Sir John Macdonald ne fut pas plus prompt à prendre sa place de chef que ne le fut sir Aimé. Ce dernier aurait pu entrer au cabinet dans les trois premières années deses débuts parlementaires, et il eut un portefeuille à la quatrième année. Si l'on parcourt la liste de ceux des hommes publics de ce temps-là qui vivent encore, on trouvera parmi les contemporains de M. Dorion, M. Mowat qui, en 1858, fit partie du même cabinet que lui, et Alexander Mackenzie, un des hommes qui l’appuyèrent le mieux, bien qu'il fût plutôt partisan de George Brown. Quant à sir Hector Langevin, il entra au parlement en 1858, mais il ne devint pas ministre avant 1864.
“ C'est le premier ministère dont M.
Dorion fit partie qui fut si honteusement trahi par le gouverneur-général, sir Edmund
Head: ce dernier refusa à ses ministres la dissolution qu'ils demandaient, et il permit aux successeurs conservateurs de ce ministère de quatre jours de lui jouer le tour connu sous le nom de double shufile (double battement de cartes). La loi permet à un ministre qui s’est démis de ses fonctions et en a accepté de pareilles dans le courant du mois, de ne pas courir les chances d'une nouvelle élection. En conséquence, les membres du nouveau cabinet conservateur, voulant éviter la nécessité de se présenter à l'électorat, prirent tous de nouveaux portefeuilles au commencement d'une réunion du cabinet, et se démirent ensuite de ces fonctions pour reprendre leurs anciens portefeuilles, avant la fin de la réunion. Pour se conformer à la lettre de la loi, le gouverneur-général poussa la comédie jusqu’à faire prêter serment à ces ministres en qualité de chefs de certains départements et, quelques heures plus tard, il leur administra un second serment à titre de ministres d'autres départements.
‘« À l'époque du scandale du Pacifique Canadien, le refus de M. Dorion de faire partie de
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la Commission Royale, refus qui venait en même temps que celui de M. Blake, enleva à cette commission toute espèce de crédit public.
“ En 1874, M. Dorion fut nommé juge-enchef du Banc de la Reine dans cette province, — position qu'il a gardée jusqu'au dernier moment. Comme magistrat, il a fait grandir la réputation qu'il avait déjà d'être un homme d’une grande capacité intellectuelle et d’un très grand caractère. Grâce à son attention extrême, à ses habitude laborieuses et à ses remarquables connaissances de jurisprudence, il avait su conquérir la confiance et le respect, pour ne pas dire la vénération de tous ceux que leurs affaires obligeaient à fréquenter les cours. Le parti libéral souffrit, il est vrai, de la perte de ses services; mais le public y a beaucoup gagné à cause de ses grands talents. ”
De la Sfar :
“La mort du jugeen-chef, sir A.-A.
Dorion, va faire un vide dans les rangs de ces éminents Canadiens qui ont façonné la con-
fédération, il y a de cela un quart de siècle. Dans cette brillante réunion d'hommes d'Etat canadiens qui s’assemblèrent à Québec pour Jeter les bases de la réunion de toutes les colonies britanniques de l'Amérique-du-Nord en une seule vaste confédération, il n’y en eut pas un seul qui eût étudié cette importante question aussi consciencieusement. On ne peut pas dire assurément, à en juger d'après ses discours, qu'il vit ce projet d’un œil particulièrement favorable. Aussi resta-t-il, à ce sujet, séparé de ses collègues libéraux. Toutefois, lorsque le dé fut jeté, il s’efforça loyalement et sérieusement, pendant le reste de sa carrière politique, d'aider de son mieux à transformer tous ces pays en une grande nation canadienne.
“ Etant naturellement d'un esprit libéral, il consacra tous ses talents et son énergie à faire naître la bonne harmonie entre les deux races qui se partagent le Canada. Sa carrière, tant comme homme d'Etat que comme magistrat, remplira une belle page dans notre histoire, et son souvenir, aussi cher que celui des autres Pères de la confédération, tels que Howe, George Brown, le colonel Grey, Cha-
pais, D'Arcy McGee, Taché et sir George Cartier, qui déjà ne sont plus, sera conservé par les générations futures, avec estime et respect, à cause de grands services rendus avec fidélité.
“ Sa carrière parlementaire fut remarquable à cause de son grand talent oratoire, de la facilité avec laquelle il pouvait entrer dans les débats à propos de n'importe quel sujet, et de la courtoisie avec laquelle il traitait toujours ses adversaires. On admettait, des deux côtés de la Chambre, qu'il avait une vaste connaissance de la procédure et du droit constitutionnel ; c'était au point que ses adversaires politiques eux-mêmes le consultaient souvent sur certains points. Il était à la fois versé dans la connaissance des lettres, un grand jurisconsulte et un homme d'Etat. Par sa mort, le Canada perd un autre de ses fils qui ont fait le plus en leur vie pour transformer le pays en une nation; la magistrature perd un de ses hommes les plus distingués, un homme qu'il ne sera pas facile de remplacer, et sa famille se voit enlever un père plein d'affection. Dans son affliction, cette famille
va trouver les condoléances de la population entière. ”
Dans sa collection de Portraits d'Américains britanniques, publiée par M. W.
Notman, en 1865, M. Fennings Taylor s'exprime de la manière suivante sur le compte d'A.-A. Dorion. Le portrait est esquissé au point de vue conservateur.
‘“ Les personnes qui ne connaissent point l'honorable Antoine-Aimé Dorion et qui n'ont pas eu encore le plaisir de se trouver avec lui, s'attendent néanmoins à trouver en lui un homme d'un talent remarquable, d'un grand tact, de bonne compagnie, de manières conciliantes et d’un esprit bien équilibré... ...., ......Ce n'est point parce qu'il sait la valeur de la politesse, mais parce qu'elle est naturelle chez lui et innée, que dans ses relations avec les autres hommes, il met en pratique cette maxime de la Bible d'être “ courtois. ” Il peut se faire quelque fois que sous l'empire de sa conscience ou pour obéir à la loi d'une nécessité philosophique, ou enfin à la suite de certaines circonstances, il se croie tenu de faire certaines choses désagréables ; mais on
SIR ANTOINE - AIMÉ DORION 65 a
peut être assuré qu'il ne rendra pas ces choses plus désagréables encore en les faisant d'une manière impolie. I] lui est probablement arrivé de conseiller des actes peu sages ou injustes ou sévères, des mesures qui ont surpris ses amis, croyons-nous, sans contribuer beaucoup à sa renommée: mais alors il n’a pas du moins rendu ces actes plus pénibles encore par la manière hostile avec laquelle ils étaient accomplis. Chez lui l'arme de l'attaque, pour dangereuse qu'elle soit, doit êtte invariablement une arme brillante. D’autres peuvent préférer s'armer d'un gourdin ou d'un marteau de forgeron : il aime mieux une lame polie ou même un élégant fleuret. Sa manière de s'escrimer est toujours courtoise et c'est peutêtre là ce qui explique que les différences d'opinion n'aient jamais dégéné:£ chez lui en une inimitié personnelle.
“ Bien que M. Dorion soit canadien-français, on peut sous un rapport le considérer comme Île représentant des deux races ; car il n'a pas de supérieur dans l'Assemblée Législative comme orateur en n'importe laquelle des deux langues il s'exprime. Quelle que soit la langue qu'il choisisse pour entrer dans
des débats, sa diction est toujours pure et son débit assuré. S'il parle en anglais, vous le prendrez pour un Anglais qui a la physionomie d’un étranger; s’il ’exprime en français, vous supposerez que c'est un Français qui a passé de longues années en Angleterre. C'est une de ces intéressantes énigmes humaines qu'on rencontre rarement hors du service diplomatique des grands Etats d'Europe.
‘“ Son visage le classe au nombre des hommes du continent; mais ses manières sont celles de la nation dont il parle en ce moment la langue; puisque son langage ne trahit jamais sa race. On se prend presque de jalousie de se trouver en présence d'un homme auquel l'emploi des deux langues est parfaitement indifférent. ”
De l'Uxion de Saint-Hyacinthe :
“Une des grandes figures de notre histoire vient de disparaître.
“ Pendant vingt ans, il fut l’un des chefs du parti libéral en ce pays, et sa carrière a été celle d’un homme de bien, d'un patriote et d'un homme d'Etat.
“Il a été mêlé à toutes nos grandes luttes et son prestige n’a fait que s’accroître. Il possédait le respect et l'estime de ses adversaires.
“ Ç'a été l'adversaire le plus redoutable que sir John ait eu à combattre lors de l'établissement de la confédération.
“ Instruit, habile et droit, il fut le type de l'homme d'Etat honnête et convaincu.
‘ Comme jurisconsulte, il eut peu d'égaux, ainsi que ses confrères du barreau et du banc l'admettent tous.
“IT est parti, laissant une réputation sans tache, emportant l'estime et le respect de tous, au moment où son vieil adversaire a luimême un pied dans la tombe.
‘“ Bien qu'il ne fût plus un homme politique, les libéraux pleurent en lui un de leurs chefs les plus vénérés et regrettent profondément cette mort qui frappe cruellement une famille distinguée à laquelle nous offrons nos plus sincères sympathies. ”
De l'£mpire de Toronto :
“ La disparition du juge-en-chef Dorion
nous enlève un des chefs de la race française, un des meneurs des temps du vieux Canada, un des contemporains de sir John Macdonald.
C'était un homme d'un grand poids et de grand caractère: sur le banc, il se fit une réputation méritée d'un talent supérieur et d'une intégrité extrême. Autrefois, le chef des libéraux français et sous plusieurs rapports le plus remarquable des Canadiens-français de son temps, après sir George Cartier, sir Antoine Dorion, retiré de la scène politique pour entrer dans la magistrature, se fit une aussi belle place dans le champ judiciaire que dans l'arène politique.
“On dit à son honneur que malgré leurs luttes politiques de quarante années, ses relations personnelles avec sir John Macdonald étaient des plus cordiales. On est touché de lire que couché sur son lit de mort, le vieux juge-en-chef, luttant contre cette mortelle paralysie qui s'est attaquée également au vétéran Premier, traçait encore péniblement ces mots sur le papier : “ Comment va sir John?" Le pays perd en lui un bon citoyen, et la magi trature un de ses plus beaux ornements. ”
De la ail de Toronto :
“Le juge-en-chef est mort littéralement sous le harnais. Il s'est toujours montré très assidu dans l'accomplissement de ses devoirs judiciaires et, bien qu'on l'ait souvent supplié de se retirer de la magistrature à cause de son âge avancé, il n'en persistait pas moins à abattre autant de besogne que les autres juges. IT n'y aura qu'une seule opinion parmi les membres du barreau et le public en général; c'est que par la mort du juge-en-chef Dorion, la magistrature de la province perd un de ses membres les plus distingués, et la Dominion est condamnée à pleurer un de ses fils les plus éminents, un homme dont l'histoire canadienne conservera le nom. ”
De l'ZZecteur :
“ C'est une grande bizarrerie du sort que cette disparition presque simultanée de deux hommes politiques rivaux qui ont été, chacun dans son parti, l'incarnation de toute une époque, de deux contemporains distingués frappés de la même maladie et le même jour, à peu près au même âge.
“ Sir Antoine-Aimé Dorion avait atteint sa soixante-et-treizième année et disparaît après avoir fourni une carrière qui jette un vif éclat dans les annales de son pays. Après avoir brillé au premier rang sur la scène politique’ il était depuis dix huit ans, une lumière de la magistrature. Après avoir été un grand homme politique, il a été le plus grand juge de la Cour d'Appel qu'ait encore vu notre pays.
Aux plus hautes qualités de l'intelligence se joignait chez lui une honorabilité de caractère au-dessus de toute atteinte. Il est de ce petit nombre d'hommes publics privilégiés sur lesquels la malveillance n'a jamais eu de prise.
“ I] était le dernier survivant des Dorions de sa génération, qui ont, de leur temps, à vrai dire, personnifié le parti libéral dans le Bas-Canada.
“ Nous saluons en lui une des figures les plus remarquables de notre époque, une personalité à laquelle le pays est tout autant redevable que le parti politique auquel elle appartenait, ”
De l'Ævènement :
“ L'un des hommes les plus éminents de
notre pays, sir Antoine-Aimé Dorion, jugeen-chef de la cour du Banc de la Reine, vient de disparaître de la scène publique,
“ Le parti libéral perd en lui son ancien chef, qui l'a dirigé avec tant d'habileté pendant un quart de siècle,
“C'était un homme intègre dans toute l'acception du mot. Il laisse un nom sans tache, aimé et respecté de tous.
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La carrière de M. Dorion était aussi honorable que distinguée. Sa réputation d'intégrité est restée au-dessus de tout soupçon, et il s'est retiré de la politique entouré du respect de ses adversaires et de ses partisans.
En 1877, Sa Majesté la reine lui accorda les honneurs de la chevalerie. Pendant la maladie du licutenant-gouverneur Caron, en 1876, il remplaça quelque temps celui-ci comme administrateur. ”
Du Canadien :
“ Cette mort fait disparaître de la scène du
monde l'un des Canadiens les plus éminents dont s'honore notre race.
“« Homme intègre dans toute l'acception du mot, sir Antoine a eu beaucoup d'adversaires mais on ne lui connaissait pas d'ennemis. ”
De la CAronicle de Québec :
“ Sir Antoine-Aimé Dorion, juge-en-chef de Québec et l'un des hommes les plus capables et les plus distingués que notre pays ait jamais produits, a passé hier paisiblement de vie à trépas à sa résidence de Montréal, après une très courte maladie.
“« Ce chef était aimé de tous ceux qui le connaissaient. C'était un homme d'une haute intégrité et d'une grande valeur, d'une absence complète d'égoïsme et d'un caractère auquel la médisance n'a jamais osé s'attaquer.
« C'est une circonstance remarquable que le Canada soit condamné à pleurer presque le même jour deux de ses fils les plus distingués, adversaires politiques pendant tout le cours de leur vie, — hommes qui ont laissé tous les deux l'empreinte de leur génie sur l'histoire de leur pays. Les Dorions étaient des chefs
de grande marque, au premier rang du parti libéral.
“ C'était un grand et solide libéral de la vieille école et il contribua en une grande mesure à créer le parti dont il devint le chef reconnu et le vuide. Il exerça plusieurs fonce tions importantes et il sut infuser dans la vie parlementaire de son époque, un courage, un élan, une vigueur qui ont rendu son nom cher sous tous les toits dans toute l'étendue du Canada.
‘Il y a un an ou deux, le bruit courut que sir Aimé songeait à se démettre de ses fonctions dans la magistrature à cause de l'affaiblissement de sa santé. Il est probable, toutefois, qu'il préféra continuer à travailler; aussi est-il mort sous le harnais, vivement regretté de centaines de milliers de gens dans tout le pays. À ne le considérer que dans son ensemble, nous ne verrons jamais son pareil.”
Du Mercury de Québec :
“ Sir Antoine-Aimé Dorion, juge-en chef de la cour du Banc de la Reine dé cette pro-
vince, est tombé, hier, sous la faux de la sombre moissonneuse. C'était un homme distingué et de grand talent dont le Canada peut
bien être fier.”
(De LA PATRIE du 3 juin 1891.)
Nous nous sommes fait un devoir d’être l'écho de ce concert d'éloges unamimes, partis de tous les coins de la Dominion à l'adresse du grand patriote que la mort vient de nous enlever. Au moment où sa tombe va serefermer, la PATRIE croit devoir dire un adieu suprême à celui qu’elle considère comme l’organisateur de ce parti libéral dont elle s’honore d’être l'organe.
La pensée la plus consolante, celle dont les libéraux canadiens -français peuvent à bon droit être le plus fiers, la première qui se soit
présentée, sans doute, à l’esprit de tous ceux qui ont connu sir A.-A. Dorion, c'est que dans cette carrière publique de trente-sept ans, pendant laquelle cet homme a été d'abord le chef ardent d'un parti considéré alors comme révolutionnaire, et plus tard le chef de la magistrature de son pays natal, jamais la calomnie, la médisance même n'a osé s'attaquer à sa personne. Les passions politiques les plus violentes s'agitaient autour de lui ; les dénonciations les plus haineuses partaient journellement du camp opposé pour exciter les préjugés du peuple contre Îles principes et les doctrines politiques des hommes que M.
Dorion conduisait vaillamment à la bataille : à côté de lui se dressait tous les jours la haute stature de George Brown, son compagnon d'armes, auquel les Canadiens-français, le clergé catholique tout entier reprochaient d'être l'ennemi de leur race et de leur religion ; mais jamais il n'est arrivé à une de ces attaques de s'adresser au chef des rouges du Bas- Canada; ses motifs furent toujours respectés ; sa vie privée fut de tout temps considérée comme trop pure pour qu'on osût la t2rnir par une seule insinuation et, dimanche dernier, en
se voyant descendre dans la tombe, sir A.-A.
Dorion a eu cette rare consolation de pouvoir se dire que, semblable à un des personnages les plus populaires que nous'ait légués l'antiquité, il n'avait pas cessé une seule minute de recevoir de ses contemporains, amis ou adversaires, l'épithète de “ Dorion le juste.”
La PaTRi£ est d'autant plus fière de pouvoir faire cet éloge du premier chef qu'ait eu le parti libéral canadien-français, que celui qui l'a remplacé à la tête de nos forces politiques dans la Dominion marche sur ses traces, se montre digne d’un si glorieux prédécesseur, est resté, lui aussi, exempt des mêmes reproches, jouit de cette réputation si enviable d'honnête homme, n'est pas moins respecté des adver-aires politiques contre lesquels il se mesure journellement et qu'il mérite déjà, sous le rapport de l'intégrité politique et de la pureté des mœurs privées, d'être rangé à côté de celui dont la carrière vient de finir.
Ce n'est pas le seul trait de ressemblance que nous trouvions entre le chef libéral d'autrefois et celui d'aujourd'hui. Nous avons reproduit hier, l'éloge qu'un littérateur distingué canadien-anglais, M. Fennings Taylor,
— qui écrivait, il y a vingt-sept ans, — faisait de M. Dorion considéré au point de vue oratoire. Les Anglais de la génération précédente ne cessaient de s'émerveiller d'entendre un homme d’une autre race manier avec üñe si grande aisance une langue qui n'était pas la sienne, ne s'arrêter jamais à la recherche de l'expression exacte, revêtir sa pensé de la tournure de phrase propre au génie de la langue étrangère dans laquelle il s'exprimait, et pouvoir, s'il l'avait voulu, se faire passer pour un des leurs, sans avoir à craindre que sa prononciation ou le choix de ses expressions pâût trahir son origine. N'est-ce pas là également ce qu'on répète tous les jours en parlant de M. Wilfrid Laurier ?
En dehors de ces deux mérites, qui s’attachent à la personne même de sir A.-A.
Dorion, les passions politiques qui bouillonnaient, il y a trente-cinq ans, dans l'enceinte législative du Canada ne se sont-elles pas assez refroidies pour que la PaATRIE demande si, dans les doctrines dont M. Dorion s’est fait l'apôtre, si dans les innombrables discours qu'il a prononcés tant au forum qu'au parlement, si dans les mesures politiques qu'il à
appuyées de sa puissante parole, on pourrait découvrir une seule pensée politique que les conservateurs d'aujourd'hui oseraient dénoncer comme dangereuse, contre laquelle ils s'inscriraient en faux ?
Cette consolation de voir la génération suivante accepter unanimement les réformes qui ont été accueillies d'abord avec méfiance, qui ont provoqué même les reproches les plus violents, les libéraux qui ont eu le bonheur de vivre assez longtemps l'ont généralement, et elle n'a pas été refusée à sir A.-A. Dorion. Il n'y à pas jusqu à cette opposition passionnée qu'il fit au projet de confédération canadienne qui ne soit considéré” aujourd'hui comme prophétique.
Les maux que cette confédération devait entraîner après elle, les dangers qu'elle devait fure courir à notre nationalité, n'en gémissons nous pas à présent? et en voyant un million des nôtres s'en aller aux Etats-Unis plutôt que de trainer une misérable existence dans la patrie telle que la confédération la leur avait faite, sir A.-A. Dorion ne devait-il pas se féliciter, à ses heures de recueillement, d'avoir brûlé sa dernière cartouche contre
cette réunion administrative des provinces britanniques ? Il est encore trop tôt pour prononcer un jugement définitif sur l'existence si pleine qui vient de finir ; mais nous n'avons nul doute que l'histoire ne ratifie celui des contemporains et qu'elle ne réserve une de ses niches les plus honorables à la mémoire de sir À.-A. Dorion.
FEU SiR A.-A, DORION
(De La l'ATRIE des 2 ei 3 juin 1891.)